LA PATINE
C'est une oxydation naturelle ou artificielle qui, produite par l'action de l'humidité atmosphérique ou par des combinaisons chimiques, colore l'épiderme du bronze des teintes les plus diverses. Gomme une des beautés du bronze réside dans la profondeur, la chaleur, la puissance de sa coloration, il est naturel qu'à toutes les époques, les artistes se soient ingéniés à doter leurs ouvrages de patines superbes et répondant au caractère de leur œuvre. Pour cela, il n'est presque pas de moyens auxquels on n'ait eu recours : bains oxydés, peinture, applications au pinceau, fumigations, exposition aux intempéries, séjour au fond de la mer, etc., tous les procédés ont été mis à contribution.
Longtemps, on a procédé par empirisme. Aujourd'hui que la chimie est devenue une sorte de fée merveilleuse, pour laquelle le mot « impossible » est sans signification, on procède scientifiquement. Mais la préoccupation des belles patines n'en sévit pas moins avec intensité. Il n'est point d'atelier où l'on ne soit à l'affût de quelque nuance nouvelle. Grâce à l'électricité, on est parvenu à dérober aux Chinois et aux Japonais leur incomparable palette. On produit désormais, à volonté, des patines rouges, grises, bleues, noires, etc., qui varient à l'infini les ressources du bronzier, mais qui présentent, toutefois, cet inconvénient de faire souvent ressembler le bronze à la terre cuite, au porphyre ou à certains marbres. Or, la première et l'essentielle qualité d'une matière, c'est de garder l'apparence de ce qu'elle est en réalité.
La confection de ces patines curieuses et rares constitue
ordinairement un secret que chaque bronzier, lorsqu'il a découvert quelque effet nouveau, conserve avec un soin jaloux. Nous n'aurons garde de prétendre percer ces grands mystères, d'autant mieux que les détails dans lesquels nous pourrions entrer seraient sans intérêt pratique pour nos lecteurs. Nous nous bornerons donc à quelques généralités.
Par exemple, nous constaterons que, pour revêtir un bronze d'une patine plus ou moins chaude, plus ou moins foncée, deux procédés sont généralement en usage. Le premier consiste dans l'application de vernis , le second dans l'oxydation artificielle.
Le vernis, à l'avantage d'être d'un emploi facile, expéditif, peu coûteux, joint le grand inconvénient d'être assez grossier et peu durable. Si on l'applique au pinceau, celui-ci laisse presque toujours des traces fâcheuses. Si l'on trempe la pièce, on risque de l'empâter, et de voir des gouttes se figer dans les replis et dans les anfractuosités qu'elles bouchent. L'oxydation, au contraire, modifie la surface du métal et, le pénétrant à une certaine profondeur, peut durer éternellement. Légèrement usée en certaines places, elle permet d'obtenir des clairs et des luisants, qui accentuent le modelé et font saillir ou rentrer certaines parties. Enfin les teintes, que, grâce à elle, on peut obtenir presque à l'infini, sont plus nombreuses et variées.
Pour arriver, par l'oxydation, aux patines brunes ordinaires, on plonge la pièce convenablement décapée dans un bain de suif hydrate d'ammoniaque; puis on la soumet, à diverses reprises, à un feu doux, en ayant soin, entre chaque chauffe, de la frotter de sanguine, de jaune de chrome ou de noir de fumée, suivant la nuance particulière qu'on veut lui faire prendre. Ensuite on la passe à l'encaustique et, après l'avoir fait convenablement sécher, on la brosse avec soin.
Pour la patine verdâtre, on a recours à l'acide acétique
ou aux sels ammoniacaux. Les préparations arsenicales permettent d'obtenir une patine noire. Pour les patines rouges, on emploie le perchlorure de fer. Enfin la patine brun sombre, dite florentine, peut être donnée soit à l'aide d'acide pyrogallique, soit en plongeant la pièce dans un bain d'acide sulfurique où l'on a jeté préalablement de la tournure de fer. Le bain ayant produit son effet, on empâte la pièce d'ocre jaune, on la soumet à un feu doux, on la nettoie, on la passe à l'encaustique, on la fait sécher; et on la frotte jusqu'à ce qu'elle ait pris tout son éclat.
Ces diverses opérations — il n'est guère nécessaire de l'ajouter — varient suivant la qualité du métal, et ne valent que par le dosage des oxydes et par le tour de main.
Fig. 34. — Chandelier en bronze ciselé (xvie siècle).