‹ Les bronzes d'art et d'ameublement ;Chapitre 30 sur 69 · Savary des Bruslons, loco cit · texte numérisé non relu

Savary des Bruslons, loco cit

beau nom de statuarii. Une pareille constatation se passe de commentaires.

Malheureusement tout ce peuple d'airain ne survécut pas aux déprédations dont Rome fut victime, et aux invasions barbares qui dévastèrent l'Italie. Les Romains, qui avaient dépouillé la Grèce de ses plus beaux bronzes, subirent à leur tour la peine du talion. Dès que la ville éternelle eut perdu son titre de capitale de l'univers, elle se vit, elle aussi, outrageusementpillée. L'empereur d'Orient Constant fît enlever les ouvrages les plus célèbres, et les fit transporter à Syracuse, où plus tard ils devinrent la proie des Sarrasins. Les chefs-d'œuvre antérieurement évacués sur Gonstantinople n'eurent pas un sort meilleur. Quant aux rares statues qui demeurèrent à Rome, on sait à quelles vicissitudes elles furent soumises, et à quel heureux hasard un trop petit nombre d'entre elles doivent leur conservation. Pour comprendre cette excessive pénurie succédant à une véritable pléthore, il faut lire les pérégrinations singulières que dut subir la statue équestre et colossale de Marc-Aurèle, avant d'occuper le poste d'honneur qui lui a été finalement assigné devant le Capitole; ou l'histoire de l'Hercule colossal du Vatican, retrouvé dans un souterrain situé sous les murs du palais Ringhetti.

Avec Herculanum et Pompéï, qu'un même cataclysme engloutit avant la visite des barbares, et préserva ainsi de toute profanation, il n'en va plus de même. Leur parure de bronze, retrouvée intacte après dix-huit siècles d'oubli, permet, en effet, de se faire une idée de ce que pouvait être la richesse de Rome, — si tant est que de modestes municipes provinciaux aient jamais été en état de supporter la moindre comparaison avec la reine du vieux monde. — Grâce à cette récolte inopinée, on peut non seulement constater la surprenante quantité d'ouvrages de bronze que renfermaient les villes antiques, mais encore reconnaître que l'art de leurs statuarii, c'est-à-dire des fondeurs et des ciseleurs,

avait atteint, en Grèce comme en Italie, un degré de perfection qui ne devait pas être dépassé par la suite.

Au nombre, en effet, vient s'ajouter la beauté supérieure du travail. Ces exhumations, qui ont permis de réunir au musée de Naples cent quinze statues et une infinité de bustes et d'objets d'ameublement, ont également fourni les plus remarquables spécimens de bronzes antiques qu'on connaisse. Les statues colossales d'Auguste en Jupiter, de Néron à cheval, de Drusus, de Faustine, d'Antonia, femme de N. Drusus, etc., attestent assez qu'aucune difficulté n'arrêtait ces artistes maîtres de leur art. De ces colosses, il faut rapprocher le Mercure au repos, Y Apollon tenant la lyre, le Faune ivre, le Silène, Bacchus et Ampelos, le Faune

dormant, la Figure de la Fortune, Y Amazone à cheval et les six Danseuses qui décoraient le proscenium du théâtre dTIerculanum. On a ainsi une idée à peu près exacte de l'exquise délicatesse et de l'incomparable beauté de la Statuaire en bronze au 1er siècle de notre ère; alors que les bustes si justement vantés de Bérénice, de Pla-

Fig. 43.

- Buste eu bronze d'Heraclite.

(musée de naples.)

ton, de Sénèque, de Démocrite, de M. Émillus Lepidus, Cl Auguste et de Livie, de Tibère, à? Heraclite, de Ptolémée Soter, de Scipion l'Africain, à' Agrippa, de Ptolémée Philaclelphe, etc., montrent de quel sentiment de réalité et de vie ces statuaires sans rivaux savaient animer leurs portraits.

Cette abondante moisson ne fait que mieux regretter les merveilles disparues. Si Herculanum et Pompéï incomplètement explorées, recouvertes en partie de lave ou de cendre, ont déjà livré tant de trésors, Naples, l'antique et illustre Parthénope, devait être singulièrement mieux pourvue, étant plus vaste, plus riche et plus peuplée. Or, de tous les bronzes qui furent sa parure, le Museo Borbonico n'en conserve plus qu'un, — encore est-ce un fragment, — la tête colossale du cheval qui décorait la place située devant le temple de Neptune1, et dont le corps fut fondu en 1322 pour faire des cloches ! Débris unique, mais qui suffirait, à lui seul, à prouver que les bronziers de ces temps lointains, absolument maîtres de la matière qu'ils mettaient en œuvre, et doués d'un goût tout à fait supérieur, ont droit à notre entière et complète admiration.

J'ajouterai que cette admiration, ils la méritent encore par la hardiesse avec laquelle, dans cet art si spécial, ils n'hésitèrent pas — comme du reste dans leur Statuaire et leur architecture en marbre — à recourir à la polychromie. Exécuter en bronze des bustes polychromes! il y a de quoi faire frémir notre tempérament routinier et faussement classique. On ne connaît guère chez nous, dans ce genre, que les tentatives curieuses de M. Cordier, et certain buste de l'École des Beaux-Arts. Encore ce dernier justifie-t-il toutes nos appréhensions. Les Anciens avaient à la fois moins de scrupule et plus de bonheur. Nombre de leurs statues montrent encore des traces de dorure aux

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