Ag-obard, de Imaginibus, t. II, p
et même en Italie, il ait été fondu, depuis les monuments qu'on peut regarder comme appartenant à l'Antiquité, une statue humaine en bronze, grande comme nature, antérieurement à celle de Robert II, comte de Braine, qui date de 12181. » Cette revendication a son prix; mais il n'en paraît pas moins certain qu'une prompte et décisive décadence signala notre production française au Moyen Age, alors qu'en Italie les procédés se transmirent avec plus de fidélité. Nous dirons tout à l'heure les raisons qui justifient cette manière de voir.
Si maintenant nous descendons de ces hauteurs, si nous quittons les bronzes d'art, considérés dans leur expression la plus élevée, pour nous occuper des bronzes d'ameublement et d'usage, nous apprendrons que la fabrication et la vente de ces ouvrages plus modestes passèrent, à partir du xive siècle, entre les mains d'industriels qu'on désignait, suivant leur pa}rs d'origine, sous les noms de Dînants ou Dinandiers et de Maignens ou Magniens. Les premiers s'appelaient ainsi à cause de Dinant-sur-Meuse, célèbre, dès le xne siècle, dans ce genre de fabrication. Les seconds étaient originaires de la Limag-ne i basse Auvergne). De là leur nom de Limaignens, qui, par corruption, devint II Maignens, le préfixe étant considéré comme équivalent de l'article. Dès le xive siècle, nous rencontrons un certain nombre de ces modestes artisans, parmi les fournisseurs attitrés du roi de France et des princes royaux. On cite Guillaume de Lagny et Collin de Chaumes, comme ayant été dinandiers de Charles V et de Charles VI; Clément de Mussy et Jean de Richebourg, qui furent au service d'Isabeau de Bavière; Guillemin Porquet, qui travailla pour Jehanne de France; Thierry Lallemand, maignen de Marguerite de Flandre, duchesse de Bourgogne.
Parmi les ouvrages que ces industriels exécutaient pour
1. Emeric David, Tableau historique de la sculpture française , p. 70-71.
leurs illustres clients, il faut citer les chandeliers, candélabres, trépieds, lutrins, chaudrons et chaudronnets, bassins de toutes tailles et à toutes destinations, pots et potets de toutes formes, « bassinoelles pour bassiner le lit », enfin toute la vaisselle de cuisine et de table qu'on peut imaginer, etjusqu'à des girouettes armoriées, comme celles que \Yatier Poiselart confectionna, en 1399, pour le duc d'Orléans1.
Fig. 50. — Aiguière en bronze (xme siècle).
Ajoutons que la main-d'œuvre étant, à cette époque, d'un bon marché extrême, et la fantaisie de nos pères inépuisable, magniens et dinants savaient rehausser, par une amusante décoration, les moindres ouvrages sortant de leurs boutiques respectives. Il nous est resté de ces temps lointains une infinité de curieux bassins ornés d'inscriptions gothiques, étalant en leur milieu un étrange bas-relief, représentant soit quelque sujet biblique : Adam et Eve ou le
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Raisin de Chanaan, soit le portrait de quelque saint personnage : par exemple, saint Georges terrassant le dragon.
Moins nombreuses, mais plus curieuses encore, sont ces aiguières qu'on désigne dans le monde de la Curiosité sous les noms peu justifiés de coquemars ou d'aquamanilles, et qui revêtent la forme d'animaux plus ou moins fantastiques, de lions, de chimères ou de cavaliers étranges, quand ils ne nous montrent pas une femme chevauchant sur un homme transformé en coursier. Enfin, clans ce genre un peu primitif, nos modestes maignens s'élèvent parfois jusqu'au portrait, comme dans le Charlemagne du musée Carnavalet, ou la Pucelle d'Orléans du musée de Cluny.
C'est sans doute à un ouvrage du même genre, mais de très grande taille, que fait allusion le pèlerin Georges Lenguerant, quand il nous signale à Reims, les jours de fêtes solennelles, « ung grant cerf de bronze planté devant l'église Nostre-Dame, en la cimetière, sur un théâtre galantissime ». On emplissait cette figure de vin pour en abreuver le peuple. Lenguerant nous apprend, en outre, que ce cerf avait été fondu « au commandement » d'un archevêque de Reims, nommé Gervais, et que « le nom de l'ouvrier, gravé allentour du collier, estoit tel : osmudus (Osmond?) me fecit1. »
Enfin dans certaines circonstances particulièrement décisives, ces modestes artisans savaient s'élever à la création de véritables oeuvres d'art, du plus beau caractère et de la plus haute valeur. On conserve à Reims le fragment d'un pied de candélabre, auquel semble s'appliquer assez exactement la sévère critique que saint Bernard adressait aux appareils de ce genre, en usage de son temps dans les églises : « Nous voyons pour candélabres, écrivait-il, certains arbres élevés, exécutés à grands frais de métal, par le travail merveilleux des artistes, et non moins brillants par
1. Voir un article de M. de La Fosse-Mélicoq où il est fait mention de cet ouvrage, Ann. archéol., t. XXII, p. 49.
l'éclat des pierreries que par la superposition des lumières1 ». Cet admirable débris (voir fig. 52) peut donner une idée de l'habileté de nos ouvriers du bronze au xme et au xive siècle, et surtout de l'ornementation touffue dont ils enrichissaient de simples objets mobiliers.
On voit, par cette rapide énumération, que si, au point de vue des productions de l'art pur, les bronziers du Moyen Age ne peuvent, comme beauté d'exécution, être comparés à leurs collègues de l'Antiquité, ils ne laissèrent pas cependant que de produire des œuvres intéressantes, curieuses, bizarres, belles parfois clans leur complication, amusantes surtout à contempler, mais qui, fondues le plus souvent en massif, et par petits fragments réunis et montés ensuite, n'ont plus rien à démêler avec la Statuaire en bronze, telle qu'on la comprenait en Grèce et à Rome.
Comment l'admirable procédé qui permit de donner le jour à tant de chefs-d'œuvre finit-il par tomber dans un oubli à peu près complet? Qui doit-on accuser de celte décadence funeste? Il faut surtout en rendre responsable l'organisation même du travail au Moyen Age. Les Corporations intolérantes et jalouses défendaient leurs privilèges avec une âpreté dont nous n'avons plus d'idée. Un certain
Fig. 51. — Aiguière en bronze (xme siècle).