LEUR IMPORTANCE. LEUR FABRICATION
L'importance des cloches et leurs fonctions furent, durant tout le Moyen Age, singulièrement plus considérables qu'on ne se le figure généralement. Non seulement elles servirent, dès l'institution du christianisme, à convoquer le peuple aux offices sacrés1, mais, jusqu'à une époque relativement voisine de nous, — nous l'avons établi dans un autre volume de cette collection2, — les sonneries variées qu'elles lançaient dans les airs jouèrent un rôle capital dans l'existence civile des cités.
C'est à elles qu'incombait, à une époque où les horloges étaient sinon inconnues, du moins d'une extrême rareté, la mission élevée de rappeler aux habitants leurs principaux devoirs, et de régler les actes journaliers de leur vie. Leurs appels sonores annonçaient la reprisé et la cessation du travail, l'ouverture et la clôture des portes, l'extinction des feux. Elles étaient, en outre, chargées de signaler l'approche de l'ennemi, ainsi que les incendies éclatant en ville ou dans la campagne environnante. Ces multiples services,
1. « Fortunatus, écrit le R. P. Jacques Dubreul, compare la dévotion du clergé et des fidèles de son temps aux soldats, lesquels, excités par la trompette, courent avec allégresse au combat, pour défendre leur prince : aussi ce peuple au son de la cloche se rend sans délay à l'église ouïr le divin service et rendre louange à son Dieu. » [Le Théâtre des antiquités de Paris, p. 8.)
2. Voir notre volume sur Y Horlogerie. Cette fonction purement civile se trouve même consignée sur certaines cloches. C'est ainsi que l'église de Chagny (Saône-et-Loire) possède dans sa tour romane une cloche fondue en 1449 « pour sonner les heures nuit et jour », ainsi que le porte l'inscription qui la décore.
on peut dire qu'elles les rendirent à nos ancêtres à partir du règne de Constantin, époque à laquelle les églises catholiques furent pourvues de cloches; et il ne paraît pas que, durant tout le Moyen Age, leur fonctionnement ait subi aucune interruption. Ajoutons que, dès le vne siècle, le volume des cloches que possédaient certains sanctuaires dut être énorme. On rapporte, en effet, qu'en 610, l'armée de Clotaire assiégeant la ville de Sens , Loup , évêque d'Orléans, qui se trouvait enfermé dans la tour de l'église Saint -Etienne, remarquant que l'ennemi allait donner l'assaut, ordonna qu'on sonnât à toute volée toutes les cloches de l'église, qui depuis le commencement du siège étaient restées muettes en signe de deuil. Cette sonnerie fut si violente, que les soldats de Clotaire, épouvantés, prirent la fuite. Depuis les fameuses trompettes de Jéricho, « l'airain brillant et sonore » n'avait pas produit une panique aussi décisive.
Pendant près de dix siècles, le nombre et le poids des cloches de chaque église furent considérés comme une marque de son importance, comme une preuve manifeste de sa richesse et de l'opulence de ses protecteurs. C'est ainsi que les deux clochers de Notre-Dame de Paris renfermaient huit grosses cloches, deux dans la tour du Midi, nommées Jacqueline et Marie, six dans celle du Nord : Gabrielle , Guillaume, Pasquier, Thibauld et les deux moineaux; auxquelles il faut en ajouter six autres petites, qui se trouvaient dans la flèche centrale, soit en tout quatorze l . Saint Alderic, évêque du Mans, voulant établir la prééminence de son église diocésaine sur celles des diocèses voisins, la gratifia de douze cloches. Boniface VIII, qui nourrissait pour l'église d'Anagni, près Rome, une bienveillance spéciale, porta le nombre de ses cloches à sept, dont deux furent fondues par André et Jean de Pise (1292-