‹ Les bronzes d'art et d'ameublement ;Chapitre 54 sur 69 · Bulletin archéologique (1844-45), t. III, p · texte numérisé non relu

Bulletin archéologique (1844-45), t. III, p

fond du cendrier, d'où les fondeurs s'empressaient de le retirer, une fois la cérémonie terminée et l'atelier désert *. » Mais c'est assez parler du métal; occupons-nous maintenant de la fabrication.

Le moulage des cloches, dont il nous faut dire un mot maintenant, s'exécute d'une façon à la fois simple et curieuse. Pour celles de grandes dimensions, on commence, une fois que le tracé en a été calculé et établi d'après X échelle campanaire, par creuser une fosse circulaire de 50 à 60 centimètres plus profonde que la hauteur totale de la cloche, et placée à proximité du fourneau où doit s'effectuer la fusion du métal. Sur l'aire de cette fosse, on

établit un sol parfaitement horizontal, de forme ronde et un peu plus grand que le diamètre d'ouverture de la cloche. Ce sol, qu'on nomme la meule, est fait de briques mises en liaison et soigneusement jointoyées, de façon à constituer une base immuable. Au milieu de la meule, on dresse une barre de fer exactement verticale, qui forme la branche fixe de ce qu'on va nommer le compas. Cette branche est scellée à sa partie inférieure dans la maçonnerie. A sa partie supérieure, elle est armée d'une autre barre disposée à

Fig. 57. — Cloche de l'église de Saumanes (Vaucluse). (xive siècle.)

1. Leçons de chimie élémentaire, lre édition, 23e leçon, p. 672.

angle droit, et attachée de façon à pouvoir évoluer horizontalement. Cette seconde barre est refendue de manière à pouvoir soutenir une planche verticale, sur laquelle on a établi le tracé. Elle forme la seconde branche du compas.

Le tracé comporte trois lignes principales : la première , qui correspond à la paroi intérieure de la cloche, permettra d'établir le noyau. La seconde, qui fournit la courbe décrite par sa paroi extérieure, permettra de façonner le modèle. Enfin la dernière fournira les limites de la chape qui enveloppe le tout.

Pour la première de ces opérations, c'est-à-dire pour la constitution du noyau, il suffira d'échancrer la planche suivant la première ligne du tracé; puis de masser tout autour de la branche verticale du compas l'argile destinée à former ce noyau. Quand ce massif approchera de sa forme définitive, on fera évoluer la seconde branche du compas autour de son axe; et la planche qu'elle soutient, étant taillée en biseau, emportera l'excédent du ciment, et achèvera de donner au noyau la forme qu'il doit revêtir.

Ce noyau, étant bien séché dans toute son épaisseur (parfois on le fait cuire en l'entourant d'un feu de charbons), est recouvert d'une couche de cendres fines destinées à prévenir toute adhérence avec la terre dont on va l'envelopper. Cela fait, on échancre de nouveau la planche, en l'ébiselant suivant la ligne qui marque la paroi extérieure de la cloche ; puis on applique sur le noyau des galettes de terre qu'on superpose en les unissant ensemble ; et sur ces galettes on étend une couche de ciment, qu'on égalise — comme on a fait pour le noyau — en faisant évoluer la seconde branche du compas et le gabarit qu'elle porte. Cette terre et le ciment dont elle est recouverte ayant été convenablement séchés, on les enveloppe, à l'aide d'un pinceau, d'une légère couche de cire , sur laquelle on ajoute des inscriptions, chiffres, armoiries, médailles, figures ou profils en léger relief, le tout préalablement moulé, et qu'on

répare ensuite à l'ébauchoir. De celte façon on confectionne le modèle, et on le gratifie de l'ornementation plus ou moins compliquée dont on veut parer la cloche.

Le modèle achevé, il s'agit d'exécuter la chape. Comme on l'a déjà deux fois fait, on échancre de nouveau la planche : puis on applique au pinceau, sur la cire qui enveloppe le modèle, une première couche de terre fine, soigneusement tamisée et délayée dans de l'eau avec de la bourre. On laisse sécher cette première couche. Quand elle est sèche, on en applique une seconde, ensuite une troisième, etc., jusqu'à ce qu'on ait obtenu une épaisseur d'un demi -centimètre. Alors on continue avec du ciment plus épais, et quand on juge que la résistance est suffisante, on allume un feu doux qui sèche ces couches superposées et fait fondre la

cire, qui s'écoule par des Fig. 58. — Cloche de l'église de Gallardon Tri î » (xve siècle).

events. Ensuite on achevé v ;

la chape et on lui donne une épaisseur convenable — épaisseur réglée par la dernière échancrure de la planche; — puis, lorsque le tout a pris la consistance indispensable, on garnit la chape d'une armature en fer, qui permet de l'enlever à l'aide d'un treuil. On la soulève, on retire le modèle: on enfume la chape en faisant brûler de la paille; on la remet exactement à la place qu'elle occupait; on remplit la fosse avec de la terre fortement tassée, et quand tous ces préparatifs ont été achevés; quand, par la fusion, le mêlai a été amené dans le fourneau voisin à l'état liquide, on le laisse couler, par un canal nommé écheneau, dans le godet

ménagé juste au-dessus du moule. Et le bronze, se précipitant dans l'espace vide, antérieurement occupé par le modèle, revêt la forme souhaitée.

Après cela, il n'y a plus qu'à laisser refroidir, et, quand le refroidissement est achevé, à vider la fosse, à briser la chape, et la cloche apparaît à découvert. On l'enlève à son tour à l'aide du treuil; on la complète en attachant le battant ; on la bénit et on la met en place.

La fonte des grosses cloches, nous l'avons dit, constitua de tout temps un travail exceptionnel. Pour pouvoir occuper leur personnel d'une façon moins accidentelle, les fondeurs furent donc obligés d'entreprendre des ouvrages d'un usage plus répandu. Les mortiers de bronze de toutes tailles, jadis si nombreux dans les cuisines de nos aïeux et dans les officines des apothicaires, les occupèrent d'abord; puis vint, nous l'avons rappelé plus haut, la fabrication des fauconneaux, bombardes, coulevrines et autres engins de l'artillerie naissante. Ce qui faisait dire à Savary des Bruslons : « La fonte des cloches tient, pour ainsi dire, le milieu, pour l'antiquité, entre celle des statues et celle de l'artillerie, étant de bien des siècles plus nouvelle que la première, et ayant été pratiquée onze ou douze cents ans plus tôt que la seconde. »

Le cercle des opérations des fondeurs français s'étendit surtout après la destruction de Dinan par Philippe le Bon, de telle sorte qu'à la fin du xve siècle ils exerçaient leur compétence sur tous les articles d'ameublement et d'art, de service courant aussi bien que d'usage exceptionnel. S'il en fallait une preuve, nous invoquerions la loi des fondeurs de Rouen, qui, remontant au xve siècle et renouvelée au milieu du xvne, porte un article premier conçu dans les termes qui suivent :

Tous Maistres dudit Mestier pourront faire et vendre toutes marchandises comme : canons, mortiers d'artifice et toutes ma-

chines de guerre, cloches, clochettes, mortiers d'apothicaires, timbres à horloges, cimbales, miroirs de glaces, moules d'estaimiers (potiers d'étain), landiers , chandeliers, candélabres, lutrins, clôtures, crucifix de toutes sortes de grandeur, chérubins de toutes façons, anges de cuivre et toutes autres figures de cuivre, pommes et pommettes de landiers de fer, pots, marmites et chaudières, poulies, poids à peser, chantepleures, entonnoirs de toutes sortes, ciboires, soleils, mouchettes, marcs et poids de cuivre, tant grands que petits, servant à peser or et argent et autres choses , palettes , pincettes , tenailles et fourchettes de cuivre, lampes de toutes grandeurs , étriers, gardes d'épées, bosselles, éperons, et toutes sortes de boucles tant à harnais de carrosses, que baudriers, clous servant tant à carrosses, chaizes, bahuts, que selles de cheval, dés à coudre à homme, à femme, et généralement toutes sortes de marchandises dépendantes de fonderie, tant en terre, sable, pierre, cire perdue, brique, etc.

Fig. 59.— Cloche de Notre -Dame -de- Bon-Secours à Orléans (xvi° siècle).

On sera frappé par cette longue énumération, et par la variété d'articles qu'elle comporte. La mention de chacun d'eux cependant a son importance, parce qu'étant donnée l'àpreté avec laquelle les anciennes Corporations défendaient leurs privilèges, il suffisait que la fabrication d'un objet fût attribuée à un Métier pour qu'elle demeurât interdite à tous les autres. Or, ce mélange de canons, de cloches, de mortiers, de chandeliers, d'étriers, de landiers, etc., avec les crucifix, les chérubins, les anges et « toutes autres figures », c'est-à-dire avec les statues et statuettes, ne laisse pas que d'être un peu troublant. On comprend parfaitement qu'une pareille promiscuité, un semblable amalgame, aient été grandement préjudiciables aux œuvres d'art pur ; et quoique,

parmi les moyens d'exécution dont ils avaient l'exploitation exclusive, les fondeurs eussent pris soin de mentionner la cire perdue, on se persuade facilement que les procédés expéditifs durent prendre forcément le pas sur les méthodes compliquées, délicates, hasardeuses et par conséquent plus coûteuses , qui réclamaient un personnel spécial, longuement dressé, et possédant un sens artistique que n'exigeaient pas les autres travaux de l'atelier.

Et c'est ainsi que s'explique la dégénération progressive du bel art des statuarli, l'oubli et la perte de leurs procès dés; car, comme le remarque M. Fontenay, dans son livre intitulé les Bijoux, toute profession qui cesse d'être exercée, ne tarde pas à se perdre et à disparaître.

Fig. 60. — Marteau de porte du palais Guadagni, à Florence.

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