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LA RENAISSANCE

Il est, dans les Mémoires de Benvenuto Gellini, un passage à la fois curieux et célèbre, déjà mis à contribution dans la première partie de ce livre, et qui intéresse au plus haut point l'art du bronzier. C'est celui où il raconte, avec force détails, la fonte de sa célèbre statue de Persée.

Ce groupe, plus vanté peut-être qu'il ne mérite, se compose — chacun le sait — d'un piédestal très riche (trop riche, au dire de certains critiques), décoré de niches qui contiennent elles-mêmes des statuettes fort jolies. Sur ce piédestal se tord, en une dernière convulsion, le corps de la Gorgone décapitée, corps médiocrement plastique, et jetant, par son cou béant, un flot de sang peu ragoûtant. Enfin, monté sur ce cadavre encore pantelant, Persée, magnifiquement casqué, tenant de la main droite un superbe glaive, lève de sa main gauche le chef qu'il vient de trancher, comme faisait au xvie siècle le bourreau montrant la tête du supplicié à la foule avide de sanglants spectacles. Nous avons déjà longuement parlé de cette fonte. Nous demandons, toutefois, la permission d'y revenir. Le sujet est de trop d'importance, pour ne pas entrer à nouveau dans certains détails.

Cette belle œuvre fut exécutée en trois parties séparées Le corps de la Gorgone fut fondu le premier. Ensuite vint le Persée. Le piédestal ne fut jeté en bronze que plus tard. La fonte de la Gorgone réussit à merveille. Elle ne présentait pas de difficultés sérieuses. Il n'en était pas de même de celle du Persée, à cause de la hauteur exceptionnelle de la figure qui lève le bras gauche.

Lorsqu'il s'agit de construire la chape destinée à envelopper le modèle en cire, Cosme de Médicis, pour qui Benvenuto exécutait la statue, vint, nous l'avons déjà raconté, lavoir dans l'atelier du sculpteur, et déclara qu'elle ne pouvait être fondue par le procédé que le statuaire prétendait employer. Les canaux chargés d'amener le métal en fusion aboutissaient aux épaules. Il fallait donc que le métal remontât par le bras, pour aller emplir la tête de Méduse, que le Persée tenait en l'air. Le prince affirmait que la chose était impossible. Cellini soutenait, au contraire, que « la force ascendante du feu » chasserait la matière en fusion dans les parties élevées, et que seules les parties basses, les pieds par exemple, risquaient de manquer de métal. La discussion fut longue, paraît-il, orageuse même, si l'on en croit le récit très circonstancié de l'artiste. L'événement, toutefois, donna raison au sculpteur.

Soit à cause de cette discussion mémorable, soit qu'il voulût faire connaître à la postérité les procédés employés par lui pour l'exécution d'une œuvre qu'il jugeait capitale, le grand artiste entre, à l'occasion de cette fonte, dans une suite de détails techniques d'une rare précision, et dont l'importance est trop grande pour que nous ne relations pas de nouveau les opérations successives auxquelles cette entreprise donna lieu1.

Pour bien suivre ces opérations, il faut nous souvenir de ce que nous avons déjà dit, dans le chapitre consacré à la fonte à cire perdue. Au moment où ce récit commence, le noyau a été préparé, revêtu de son enveloppe de cire, que le statuaire a reprise avec tout le soin désirable. « Je couvris mon Persée, écrit-il, avec des terres que j'avais préparées plusieurs mois à l'avance. Dès que j'eus achevé ma chape de terre, que je l'eus soigneusement garnie d'une bonne armature de fer, je commençai, à l'aide d'un petit

1. A'oir Œuvres complètes de Benvenuto Cellini, traduites pai* L. Leclanché {Mémoires), t. II, p. 109 et suiv.

feu, à la dépouiller de la cire, qui sortait par une foule d'évents ; après avoir extrait la cire, je construisis autour de la chape un fourneau à capsule, en briques disposées les unes sur les autres, de manière à laisser entre elles une foule d'espaces vides propres à faciliter la circulation de la

Fig. 61. — Buste de Cosme clc Médicis, par Benvenuto Cellini.

flamme. Puis, durant deux jours et deux nuits, je la chauffai continuellement, jusqu'à ce que toute la cire fût sortie, et le moule parfaitement cuit. Alors je commençai à creuser une fosse, pour y enterrer mon moule suivant les règles de l'art. Quand ma fosse fut prête, je pris mon moule, et, à l'aide de cabestans et de solides cordages, je le redressai avec soin et le suspendis à une brasse au-dessus du plan de

mon fourneau, en le dirigeant de façon qu'il gravitât précisément vers le centre de la fosse. Je le fis alors descendre tout doucement au fond, où on le déposa avec toutes les précautions imaginables. Ceci fait, je remplis ma fosse avec la terre que j'avais enlevée, en ayant soin d'y placer, à mesure qu'elle s'amoncelait, en guise d'évents, des petits tuyaux de terre cuite. Lorsque je vis que j'avais bien consolidé le moule, et que je pouvais me fier à mes ouvriers, qui comprenaient parfaitement ma méthode, si différente de celle des autres maîtres, je tournai mes pensées vers mon fourneau. »

Une série d'accidents marqua cette seconde partie de l'opération. L'atelier dans lequel Benvenuto opérait consistait en un hangar, construit spécialement pour la circonstance. Cette bâtisse légère prit feu à diverses reprises. Le fourneau lui-même avait un tirage exagéré, qu'il fallut tempérer. Le vent et la pluie se mirent de la partie. Bref, après avoir remédié à ces inconvénients, Benvenuto, harassé, enfiévré, dut se coucher, espérant trouver un peu de repos et quelque force nouvelle dans un sommeil réparateur. Mais il fut bientôt tiré de cette douce quiétude. « J'avais fait emplir le fourneau, écrit-il, d'un nombre considérable de lingots de cuivre et de bronze, amoncelés les uns sur les autres. » Malheureusement le cuivre se trouvait en trop grand excédent, et la fusion s'opéra d'une façon incomplète. On vint donc l'avertir de ce qui se passait. Il faut lire dans sa Vita le récit à la fois naïf et emphatique de l'accès de fureur et des ridicules violences qui suivirent cet avertissement. « Je courus sur-le-champ à mon fourneau, continue-t-il, et je vis que le métal s'était tout coagulé et, pour me servir d'un terme de fonderie, avait formé gâteau. J'envoyai deux manœuvres chercher en face, dans la maison du boucher Capretta, une pile de bois de jeunes chênes, qui étaient sciés depuis plus d'un an... Je remplis la fournaise. Comme le chêne produit un feu plus violent que

toute autre espèce de bois, il arriva que mon gâteau commença à se liquéfier et à étinceler, dès qu'il eut commencé de sentir ce feu infernal... Alors je fis prendre un demi-

Fig. G2. — Saint Pierre et le pape Eugène IV. (Porte de bronze de Saint-Pierre du Vatican.)

pain d'étain qui pesait environ 60 livres, et je le jetai dans le fourneau sur le gâteau, qui, grâce au chêne qui le chauffait en dessous et aux leviers avec lesquels nous l'attaquions en-dessus, ne tarda pas à devenir liquide... Bien-

tôt nous aperçûmes que le couvercle de la fournaise avait éclaté et que le bronze débordait. J'ordonnai d'ouvrir de suite la bouche de mon moule, et en même temps de frapper sur les deux tampons. Ayant remarqué que le métal ne courait pas avec la rapidité habituelle, je pensai qu'il fallait peut-être attribuer sa lenteur à ce que la violence du feu auquel je l'avais soumis avait consumé l'alliage. Je fis alors prendre tous mes plats, mes écuelles, mes assiettes d'étain, qui étaient au nombre d'environ deux cents; j'en mis une partie dans mes canaux et je jetai l'autre dans le fourneau. Mes ouvriers, voyant que le bronze était devenu parfaitement liquide et que le moule s'emplissait, m'aidaient et m'obéissaient avec autant de joie que de courage. »

Nous passons sous silence les emportements de joie du statuaire succédant à ses emportements de colère et de désespoir, ses lyriques invocations à l'intervention divine, son appétit féroce, son repos réparateur et le joyeux banquet que tout le personnel — collaborateurs habituels du maître, et fondeurs embauchés spécialement pour la circonstance — effectua une fois l'opération terminée. Nous allons assister maintenant à la constatation du résultat obtenu.

« Après avoir laissé refroidir le bronze pendant deux jours, continue Benvenuto, je commençai à le découvrir peu à peu. Je trouvai d'abord que la tête de la Méduse était parfaitement venue, grâce aux évents et, comme je l'avais annoncé au duc, parce que le feu, de sa nature, tend à s'élever. En continuant de fouiller, je rencontrai l'autre tête, c'est-à-dire celle du Persée, qui était également réussie. J'en fus beaucoup plus étonné, car, on le sait, elle est infini ment plus basse que celle de la Méduse. Par un bonheur inouï, le bronze qui était dans mon fourneau se trouva exac tement suffisant pour terminer la tête : chose surprenante! il n'en resta pas un grain dans les canaux, et rien ne manqua à la mesure qui m'était nécessaire. Cela me parut un

miracle opéré par Dieu. Je poursuivis mon exhumation avec le même succès : tout se présentait heureusement. Lorsque j'arrivai au pied de la jambe droite, qui pose à terre, je m'aperçus que le talon était venu, puisqu'il était entier. En finissant de le découvrir, je vis qu'il manquait non seulement les doigts, mais encore près de la moitié du pied.

Bien que cet accident dût me donner un peu plus de travail, j'en fus enchanté , car il devait prouver au duc que je savais mon métier... Dès que je vis mon œuvre si bien venue, j'allai à Pise trouver le duc et la duchesse, qui me firent l'accueil le plus aimable qu'on puisse imaginer. »

A relire attentivement ce récit, — précieux à tant d'égards, — on serait porté à croire que Benvenuto Cellini fut, sinon le créateur, du moins le rénovateur de l'art admirable des statuarii romains, et qu'avant le Persée on n'avait pas, depuis l'Antiquité, réalisé d'entreprises pareilles. Il n'en est rien.

Ainsi que nous l'avons expliqué dans la partie technique de ce livre, il s'agit là d'un procédé non pas entièrement

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