Journal de Paris, 24 octobre 1788 et 20 novembre
La gloire que ces belles œuvres répandaient sur notre Ecole — suivant le vœu de l'Académie — et la réputation européenne qu'en retiraient nos artistes, ne doivent pas nous faire oublier, toutefois, la part qui, dans ces audacieuses entreprises, revenait à nos fondeurs. Celle-ci était alors jugée si importante, que lorsqu'on eut décidé d'élever, au centre de la place Louis XV, cette statue fameuse de Bouchardon de laquelle il vient d'être question, la ville de Paris jugea indispensable de s'assurer le concours exclusif du fondeur Varin, artiste dans son genre fort expérimenté, et qui passait pour être « le seul qu'il y eût à Paris » capable d'entreprendre un pareil travail. Si bien que, Le Moyne s'étant adressé à ce même Varin pour fondre le groupe colossal qui devait être élevé à Rennes, celui-ci se vit forcé de répondre par un refus, et Le Moyne dut réclamer la coopération de Gor, fondeur de l'artillerie du roi à l'Arsenal, qui, du reste, se tira fort bien d'affaire. Cette mainmise de la municipalité parisienne sur un artisan, qu'on prétendait unique en son genre, est d'autant plus remarquable, qu'en 1753 Varin avait soixante-quinze ans, et que dix ans plus tôt, en 1743, il avait manqué la première fonte de la fameuse statue équestre commandée par la ville de Bordeaux à Le Moyne. Mais, au dire même de ce dernier, c'était « le seul fondeur dans Paris et en France, et peutêtre en Europe, qui eût l'expérience de tels ouvrages1. » Ajoutons que, cette fois, la haute prévoyance de la municipalité parisienne se trouva en défaut. Varin mourut avant d'avoir pu mener à bien l'entreprise pour laquelle on avait monopolisé son talent. Ce fut Gor qui fondit le Louis XV de Bouchardon.
Nous avons dit tout à l'heure que nous reviendrions sur le groupe colossal élevé à Rennes, en souvenir du retour de
1. Voir le Mémoire présenté par Le Moyne aux états de Bretagne, Archives de l'art français : Documents, t. VI, p. 136.
Louis XV à la santé. Pour le critique qui prendra le soin d'écrire une histoire détaillée et sérieusement documentée des fondeurs français, le récit des faits qui précédèrent et amenèrent l'érection de ce monument, composé et modelé, nous l'avons dit, par Le Moyne et fondu par Gor, fournira des pages curieuses, prodigues en révélations piquantes. On y verra comment, du désir d'employer à la gloire du roi
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Fig. 71. — Chenet en bronze doré (style Régence).
une somme de 30,000 livres, qui dans le principe avaient été votées pour des réjouissances publiques, les états de Bretagne furent amenés, progressivement, à dépenser 439,254 livres 6 sols 1 denier.
On en pourra conclure que les dépassements de crédit, dans l'exécution des œuvres d'art, ne sont pas chose nouvelle. Toute la correspondance relative à ce fameux monument existe aux archives de Rennes. Elle est, on peut le croire, des plus instructives. Nous n'en retiendrons qu'une
phrase, empruntée à un Mémoire du statuaire. Elle confirme l'importance que conservait, dans ces énormes travaux, l'intervention du bronzier. « L'ouvrage du sieur Le Moyne (y est-il dit par Le Moyne lui-même) a été achevé de sa part, dès qu'il a été mis en état de recevoir les préparations de la fonte. Ce qui en reste à faire n'est plus, pour ainsi dire, de son métier. C'est uniquement celui du fondeur. »
Mais c'est assez parler de ces ouvrages que l'on pourrait qualifier d'héroïques. Il ne faut pas oublier qu'autour des hommes illustres dans leur profession, dont nous venons d'admirer les travaux, Paris et la France, au xvne aussi bien qu'au xvme siècle, possédaient un nombre respectable d'artistes émérites, auxquels les particuliers pouvaient s'adresser sans crainte, et dont l'autorité royale elle-même n'hésitait pas à mettre le talent à contribution.
En dehors des fontes exécutées par Balthazar Keller à l'Arsenal, la Surintendance des Bâtiments, en effet, fit souvent appel à l'industrie privée, et les Comptes des Bâtiments du roi nous révèlent les noms d'un certain nombre de fondeurs auxquels on eut recours même pour des ouvrages de premier ordre. Louis XIV n'aimait pas attendre. Il lui déplaisait devoir les terrasses de Versailles dépouillées de la parure de bronze qu'il leur avait assignée. Parmi ces fournisseurs occasionnels du Grand Roi, nous relevons les noms de Joseph Royer, de Lemoyne, de Le Doux, de Jacques, de Meusnier, de Langlois, et de ce Varin dont nous parlions à l'instant, et qui devait acquérir la réputation que l'on sait. Nous savons en outre que les sieurs Aubry, Bonvallet, Roger et Taubin, tous maîtres fondeurs parisiens, furent chargés de jeter en bronze les Groupes d'enfants qui ornent encore les jardins de Versailles et de Trianon. Mais le plus occupé de tous fut sans contredit Vinache [alias Vinasse), à qui un logement avait été accordé dans les dépendances du Palais-Royal, à l'hôtel Brion.
De ses ateliers on vit sortir, entre autres ouvrages considérables, le Gladiateur mourant, le Faune dit de la reine de Suède, la Vénus pudique, la Nymphe à la coquille, V Amiante, etc., et, si nos renseignements sont exacts, le su-
Fig. 72. — Vase
monté eu bronze doré, par Duplessis.
perbe christ en bronze que Girardon offrit à l'église Saint- Remy de Troyes, sa ville natale, et « qui passe pour un de ses meilleurs ouvrages1 »
Enfin, il ne faut pas oublier de mentionner, parmi les 1. Mariette, Abecedario, t. II, p. 310.
bronziers émérites au xvne siècle, Domenico Cucci *, qui, établi aux Gobelins, à la Manufacture royale des meubles de la Couronne, fut chargé d'exécuter les boutons de porte, palâtres et entrées de serrures, crémones, espagnolettes, garnitures de meubles, etc., qu'on admirait aux Tuileries, à Versailles, à Marly, à Trianon. On peut juger, par les prix énormes qu'il recevait pour ses travaux, de l'importance et de la richesse de ses ouvrages. Concurremment avec Domenico Cucci, deux maîtres fondeurs parisiens, Pierre Le Nègre, que les Comptes qualifient « sculpteur et doreur en bronze », et De Vaux, travaillèrent pour les palais royaux.
On doit aussi rattacher à ces habiles artistes le célèbre Boulle, ébéniste du roi, logé au Louvre, qui le premier commença à enrichir les tables, cabinets, commodes, de ces belles appliques, de ces poignées, de ces chutes, de ces guirlandes, qui donnent une si haute valeur aux ouvrages sortis de ses mains. Boulle fit mieux encore : il exécuta pour son aristocratique clientèle des chenets, des garnitures de foyer, des lustres, des montures de vase. En 1691, il décora d'ornements de rapport, en bronze doré, les cheminées des petits appartements du duc d'Orléans au palais royal. Notre illustre ébéniste peut donc être rangé, avec De Vaux, Pierre Le Nègre et D. Cucci, parmi les précurseurs de ces admirables bronziers du xvme siècle, dont les ouvrages, d'une facture grasse et souple, ciselés à miracle, sont restés des modèles qu'on ne saurait dépasser2.
Parmi ces derniers artistes, une mention spéciale est due à Le Clerc, qui fondit d'admirables ornements d'église; à Vassé, qui travailla pour la chapelle de Versailles (1732); à Larcher, « fort renommé pour les figures » ; à Gallien,
1. Domenico Cucci, que son acte de naturalisation qualifie « ouvrier en cabinets d'ébène », était né à Todi, près de Rome. Il fut naturalisé Français en 1664. (Voir Jal, Dictionn.; — Nouvelles Archives de l'art français, année 1873, p. 242 ; — Comptes des bâtiments du roi, etc.)
2. Voir notre monographie les Boulle, publiée à la Librairie de l'Art, et notre volume sur YÉbénisterie.
auquel on doit, entre autres ouvrages remarquables, la superbe pendule qui ornait la cheminée du Cabinet du Conseil à Versailles (1756), à Desprez et Le Blanc, qui travaillèrent pour le roi aux Tuileries, à Choisy et au Luxembourg; à Lucas et Martin, employés plus spécialement au palais de Fontainebleau; au célèbre Philippe Gaffieri et à ses trois collaborateurs Pierre- François Bottard, Louis- Barthélémy Hervieux et Georges-Alexandre Moreau fils; à Duplessis, qui eut l'honneur de donner son nom à une forme de vases; à Forestier, qui enrichit de ses bronzes superbes les beaux meubles d'Oeben et de Riesener ; à Delorme, à Masquillier, au célèbre Gouthière, à Raison, à Thomire, etc.
Tous ces merveilleux artistes furent singulièrement aidés, dans l'exécution de leurs bronzes d'ameublement, non seulement par les modèles exquis dont une foule de dessinateurs spéciaux les approvisionnèrent, mais par une main-d'œuvre sans pareille, dont ils héritèrent par suite des Édits royaux proscrivant l'usage excessif de l'argenterie.
Pendant toute la période éclatante du règne de Louis XIV, il avait été, en effet, de haut ton de posséder toutes sortes de
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Candélabre par Gouthière.
meubles: feux, candélabres, chenets, balustres et guéridons, en argent ciselé. Le roi, à Versailles, donnait l'exemple. Les princes, les hauts magistrats du royaume, la foule des courtisans, et après eux les enrichis, se faisaient un devoir d'imiter le roi. Plus tard, quand les désastres dont fut marquée la fin du Grand Règne eurent amené la refonte de toutes ces richesses, des Edits prohibitifs en proscrivirent le retour. On ne renonça pas, pour cela, au luxe coûteux des ameublements, mais les prix excessifs qu'on attribuait antérieurement au métal furent reportés sur les façons. Désormais, pour cette société raffinée, la valeur artistique surpassa celle de la matière, et de ces délicates exigences du goût, naquirent une multitude d'objets mobiliers d'une forme heureuse, d'une décoration exquise, d'un fini incomparable, qui resteront éternellement des exemples de bonne composition et d'exécution parfaite. Jamais l'art du ciseleur, secondé par celui du doreur, ne s'était élevé à une pareille hauteur.
Avec la société nouvelle née de la Révolution, ces recherches, ces raffinements allaient progressivement s'amoindrir. Les idées se firent plus sérieuses, et le goût devint plus austère. Une génération moins prodigue, se contentant facilement des apparences, n'exigea plus ce fini, ce précieux si recherchés cinquante ans plus tôt. L'art, en outre, s'industrialisa. Les Thomire, héritiers du nom et du talent du fondateur de leur maison, devinrent « MM. Thomire et Gie, fabricants de bronze, boulevard Poissonnière ». Feuchère, leur émule, que le jury de 1819 qualifiait « un des artistes les plus distingués de Paris », ouvrit un magasin rue Notre-Dame-de-Nazareth. Denière et Matelin, moins pressés, attendirent le percement cle la rue Vivienne pour quitter la rue d'Orléans au Marais. Ils furent précédés dans cette rue par Ledure, qui constitua la première maison considérable d édition, et qui (disent les
autorités du temps) < mettant en couleur de bronze » les motifs imités de l'Antique, « la dorure ne pouvant convenir à des sujets aussi graves, rappelant des souvenirs imposants1 ».
Quant à Ravrio , « un des hommes qui contribuèrent le plus à introduire dans les arts d'ornement le goût d'une noble simplicité, celui du style et des formes antiques», il est bien oublié aujourd'hui ; et c'est àtort. Non seulementquelques années après sa mort, des juges compétents pouvaient encore écrire que « tout ce qui sortait de sa fabrique était d'un goût excellent », mais, trente ans plus tard, ses bronzes n'avaient rien perdu de leur réputation, et nous les retrouvons cités
fit preuve de beaucoup de goût en
Fig. 74. — Candélabre par Thomire.
1. Annuaire de l'industrie française et étrangère : Exposition de 1819, t. II, p. 230.
par Balzac, comme de précieux objets, dignes d'enrichir les salons et les boudoirs les plus aristocratiques.
Ajoutons que Ravrio n'était pas seulement un bronzier de réel mérite; il était également homme de beaucoup d'esprit et de cœur. « Epicurien, ami des arts et de la chanson », « le bon et aimable Ravrio », comme l'appelaient ses amis du Caveau moderne1, publia deux volumes de poésies légères , et fit représenter au Vaudeville deux pièces : la Sorcière et la Maison de fous. En outre, ayant constaté par lui-même combien la dorure au mercure était dangereuse pour les ouvriers, il s'appliqua à découvrir un autre procédé moins néfaste, et, n'ayant pu y parvenir, il institua par son testament un prix de quatre mille francs pour récompenser celui qui arriverait à résoudre ce problème.
Ce furent là, pendant cinquante ans, les fournisseurs de l'Europe; car, depuis le commencement du xvme siècle, les bronzes d'art et d'ameublement étaient devenus un article exclusivement parisien. Mais l'abondance même de la production devait être fatale à son caractère artistique. Les nécessités de la concurrence amenèrent l'emploi de procédés purement industriels; et avec ces procédés la qualité de la main-d'œuvre s'atténua progressivement, jusqu'au jour où, la recherche du bon marché primant toute autre considération, on vit les « zincs d'art » essayer, sur les cheminées de la petite bourgeoisie, de se substituer aux ouvrages de bronze.
Cette industrie compromettante prit même, durant le règne de Louis-Philippe, sous la seconde République et sous le second Empire, un développement énorme, car, en 1867, le rapporteur du jury international estimait à plus de 150,000 le nombre de pendules en zinc doré que l'indus-
1. L'Epicurien français, ou Dîners du Caveau moderne, n° 112, avril 1815, p. 5. On peut voir au Louvre un portrait de Ravrio par Riesner, qui ne dément pas l'idée qu'on se fait de ce joyeux viveur.
trie parisienne livrait au monde entier1. Ajoutons que celle fâcheuse innovation eut sa contre-partie dans l'exécution des orandes œuvres de la Statuaire. On vit, en effet, vers
Fig.75.
Bronzes dorés, appliqués sur panneau en acajou, par Thomire.
le même temps, sur nos places publiques, la fonte de fer prendre la place du bronze. Des monuments aux propor" tions considérables, élevés à Paris même : les belles fontaines de la place de la Concorde, celle de la place Lou-