‹ Les bronzes d'Osuna: remarques nouvellesChapitre 5 sur 19 · LES INSCRIPTIONS DE VERONE · texte numérisé non relu

LES INSCRIPTIONS DE VERONE

Et d'abord, parmi ces inscriptions éparses, celle qui frappe en premier lieu mon attention est une inscription de Vérone , où la qualité de tribanus militam a pàpalo, gravée en toutes lettres, ne laisse aucune place au doute, et où Ion voudrait voir l'indice d'une magistrature lo-

cale , accolée à d'autres dignités de même caractère. L'interprétation de ce monument me fournira, je le crois, une réponse victorieuse. Voici Tinscription tout entière.

p. BAEBIO P. FIL.|POB. TVTICANO|TRIB. MIL. A POPVLO|PRAEF. EQ^ PRO LEG. I PONTIFICI IIII VIR. 1 PLEBS VRBAN. 1 PERMISS. DEC.

À P. BœbiuSt fils du Publias (de la triba) pobUlia [surnommé) Tuticanas, triban nûlitaire a populo, préfet de cavalerie, prolégat, pontife, qaatuorvir, la population urbaine [a élevé ce mo^ nument], axec la permission des décurions.

Ce monument est parfaitement indigène. Gravé sur marbre rouge des carrières qui entourent Vérone , trouvé dans cette ville même, publié pour la première fois par Maflei\ et depuis par beaucoup d autres, on le voit encore aujourd'hui au musée de la ville, où il est inventorié sous le n"* 187. Les présomptions tirées de son texte suffisent pour lui assigner une haute antiquité. Le quatuorvirat, sans détermination, est une magistrature de l'époque proconsulaire de la Transpadane, et antérieure k la loi Rubria, de l'an 7 1 1 . Je puis donc négliger le PobUlia [triba) y qui me fournirait un autre indice de vieille date.

Vérone, fondée par les Gaulois Génomans, reçut, après la guerre sociale, et par leflet de la loi Pompeia, de 665, le droit de latinité sine dedactione. En 708 elle reçut la civitas avec les autres villes transpadanes , et des commissaires romains en organisèrent l'administration. Les lois Julia et Plautia (664, 665), lui avaient fait jadis entrevoir ce bienfait; diverses circonstances en retardèrent l'exécution; il fut réalisé pour Vérone en 705 seulement. Mais, quoique peuplée de colonies latines, la Gaule Cisalpine était pourtant une province proconsulaire. César en avait le commandement lorsqu'il passa le Rubicon.

En 709, date de la loi Jatia municipalis , la Cisalpine était encore province proconsulaire. Sa condition politique ne fut changée qu'après la loi Rubria. Jusqu'alors la juridiction avait appartenu' au proconsul. Voilà pourquoi les magistrats municipaux de Padoue, de Vérone, de Modène et autres cités, ne prennent point jusqu'alors l'attribut déterminé de Jaridicando, qui eût empiété sur la dignité proconsulaire. Ce sont des un vin œdilitiic potestatis, ou des IV viri simples; mais en exécution d'une disposition de la lex Galliœ Cisalpinœ, les magistrats municipaux de la province prirent désormais la qualification de Jwri dicando. Tous ces événements sont constatés dans la savante et classique dissertation de M. de Savigny sur la table d'Héraclée; et nous avons d*autres ins-

* Mus. Veron. fol. 1 19, 6; cl Corp, inscr. lat. de Berlin, l. V, 1, n° 333^.

criptions de Vérone, des premiers temps de Tempire, où rancien IV vir ne manque pas de se qualifier du Jari dicundo^t qu*il n*avait point à répoque de notre inscription.

Cette inscription est donc antérieure à Tan 7 1 1 ; par conséquent d*une époque où Tinstitution du tribanus militam a populo était en pleine pratique dans la capitale du monde romain, et où les attributions régulières des comices étaient encore en complet exercice. L'interprétation naturelle d'une telle qualification militaire est donc celle que consacrait alors Tusage général de la république.

Voyons maintenant le cursas honorum du destinataire de Tinscription ; accuse-t-il, comme on Ta dit, un caractère exclusivement municipal? et peut-on en induire que la charge de tribanas militam a populo est véronaise plutôt que romaine? Pas le moins du monde.

Le monument est élevé k P. Baebius, fils de Publius, agrégé à la tribu Poblilia, et surnommé Tuticanus. Indépendamment de son tribunat militaire a populo, il a été prœfectus equitam, et prolégat, ce qui rappelle un autre emploi légionnaire et une charge césarienne. Aussi ces emplois dans l'administration publique sont-ils énumérés au premier rang parmi ses titres et honneurs. Puis viennent des charges purement m aniapales : il est pontifex et IV vir du municipe. Vordo a permis de lui élever ce monument, en exécution de la loi Petronia, probablement; et c'est la plebs urbana qui acquitte cette dette de reconnaissance. Tel est le cursus honorum; il cumule les titres du défunt, qui sont de qualité diverse, ainsi qu'on dut le rencontrer alors dans une foule d'individus; et le bon sens indique qu'il en était ainsi bien souvent. On était fonctionnaire de l'empire en même temps que fonctionnaire municipal, et des centaines d'inscriptions nous offrent des exemples de ce cumul dans les honores» De ce que le titre de tribunus militum a populo se trouve à côté du titre de IV vir, il ne s'ensuit donc pas que le premier soit municipal comme le second. Pour fixer le caractère du premier, il faut prendre les mots dans leur acception usuelle; et l'acception de tribunus militam a populo n'était alors douteuse pour personne. Se reporter au temps, pour interpréter une inscription, est la première règle qu'indique la critique.

L'inscription de Vérone est de l'époque la plus troublée, sans doute mais la mieux ordonnée encore de l'antiquité romaine, et j*en tire des conclusions qui excluent l'attribution d'un tribunus militum a populo à la cité transpadane du vin* siècle de Rome. La juxtaposition des titres di-

' Voy. Inscrip. neap. de Mommsen, n'A^SS, du Corpus inscr. /(l^ de Berlin, n* /|336 el 4337, p. 229, et t. V, i, ei alibi passim.

vers d'un personnage n'entraîne pas la confusion de leur caractère, et, pour déterminer celui-ci, il faut consulter la langue du temps, surtout quand il s*agit de Tépoque classique, et de cités italiques, comme Vérone, à qui Tacite donne la qualité de colonie romaine. Maffei, en publiant cette inscription, avait déjà signalé le cumul des charges de diverse nature, publique et locale, que constate le monument, et, depuis Tillustre antiquaire de Vérone jusqu au dernier éditeur de Tinscription, M. Mommsen (1872), tous les érudits Font interprété de la même manière. On ne peut donc tirer de Tinscription Véronaise aucun argument en faveur de la thèse opposée à la mienne. Le rang qu'occupe la qualité de iribanus militam apopalo, dans les honneurs de P. Baebius, indique seul que c'était la plus haute dignité à laquelle il eût été appelé. Elle avait le pas sur la préfecture de cavalerie et sur la prolégation ; à plus forte raison sur les charges locales de pontifex et de quatuorvir.

Le musée de Vérone conserve une autre inscription, que Maflei accole à la précédente, et qui porte le n** 191 dans la disposition actuelle de cet établissement, mais qui n'est point de même origine territoriale, et dont le texte, relevé de nouveau par M. Mommsen, sur le marbre original ^, mérite quelques remarques particulières. Ce n'est point une inscription votive, comme celle de la plebs urhana véronaise; elle n'a point de caractère public. C'est une simple inscription sépulcrale consacrée à la mémoire d'un époux, de sa femme et de sa fille. Son caractère est donc purement privé. Trouvée jadis à Âquilée, elle fut envoyée à Padouc, en iSlik, par une abbesse, qui en fit présent à un savant professeur de l'université de cette ville, lequel, à son tour, en fit don à un autre érudit de Rovigo, des mains duquel elle passa dans le musée de Vérone, où Maffei l'a recueillie.

Mais, dans ces voyages, la pierre a fini par éprouver des dommages. Elle est aujourd'hui brisée ou fêlée en trois fragments, qui peuvent heureusement se raccorder avec facilité, et sur lesquels les défaillances des lettres peuvent être aisément suivies et suppléées. En voici la représentation exacte d'après M. Mommsen, qui l'a collationnéc en 1872, et qui a marqué les cassures non indiquées par Maflei.

Q^GAVIIVIS.Q^F.

AQVI la] . DECVRIO .

TR.M IL .A.POPVLO.

HORTIA cl.F.SECVNDA.

YX/OR.

gavia.qI . If.filia.

* Voy. le Corp, mer. de Berlin, t. V, i, n" 916.

La conclusion à tirer de ce monument semble, au premier aspect, triomphante pour lopinion opposée à la mienne. En effet, voici, en apparence, un décurion dont la dignité municipale est mise en ligne avant la dignité du tribun militaire a populo. N'est-ce pas Tindice dune égalité de nature entre les deux emplois, et de la subordination du second au premier? Par conséquent, on aurait ici la démonstration de l'existence dun tribunat militaire municipal dans la cité transpadane d*Aquilée.

Cette conséquence manque malheureusement du solide appui d une prémisse incontestable, et les rudiments dé Tarchéologie épigraphique vont dissiper cette ombre d'argument, au moyen dune explication que nous croyons sans réplique. Constatons tout d'abord que l'inscription d'Âquilée est aussi ancienne que celle de Vérone; les caractères en sont à peu près identiques, et attestent une égale vétusté. Les observations des érudils s'accordent à le reconnaître, et le texte même en fait foi. Litieris pulchris et alte incisis, antûjoœ œtatis, dit M. Mommsen. Les circonstances géographiques et politiques des deux monuments en rapprochent la date. Aquilée était du même gouvernement proconsulaire que Vérone , et a suivi à peu près les mêmes destinées , soit pour la collation du jus civitaiis, soit pour la collation de la latinité, avec cette différence qu'il y eut deduciio de colons pour Aquilée, tandis qu'il n'y en eut pas pour Vérone, ce qui importe peu pour la question ^.

Mais l'inscription véronaise et Tinscription d'Aquilée différent en un point capital. L'inscription véronaise constate, en la personne de P. Bœbius, un cumul d'emploi public d'empire et d'emploi municipal, l'inscription d'Aquilée ne nous offre qu'une série hiérarchique dhonores purement militaires : il n'y a pas ici le moindre grain d'emploi municipal. Q. Gavius n'a suivi qu'une carrière, celle de soldat, et il Ta parcourue depuis les grades modestes jusqu'au plus élevé. Tout est donc changé , dans les personnages, dans les choses, et dans l'interprétation épigraphique elle-même , par rapport au cursus honorum , dans les deux monuments; la preuve nous en parait élémentaire. Suivons le texte d'Aquilée en ses points principaux.

Q. Gavius, qui en est le premier personnage, appartient à une famille très-répandue dans la Cisalpine. Ce nom abonde en la province, à Vérone, à Aquilée^; mais il est aussi fort connu à Rome, où il a été porté

' Voy. M. Mommsen, loc. cil. p. 83; * Voy. dans le tome V, i, du Corp^

Grotefend, Imperiam romanam tribatim inscr. de Berlin , poifi/ii , et spécialciucnt

descript. p. 3i ; Marquardt, Rôm. Staats- aux n""' 1327 à laSS et 3623 à 363o. verwaltang , l , p. 65ctsuiv. (1873).

par des individus opulents, el où il a reçu les honneurs consulaires ^ Le caractère privé de Tinscription a peut-être fait négliger Tindication de la tribu. Plus probablement Tinscription est antérieure à la collation de la civitas à la Transpadane (708 ), et, par conséquent, àTagrégation des transpadans aux diverses tribus romaines.

Quant è rAQVILA, il ne faut pas, je crois, y voir un cugnomen, quoiqu'il ait été celui de plusieurs génies romaines ^. Aucun autre des nombreux GAVII de ia Cisalpine nen est aflublé. Celte famille était latine dorigine, et le deuxième volume de YEphemeris epigraphica (1 874) nous en révèle plusieurs inscriptions en langue osque. Aguila indique ici un titre militaire, qu*il est facile de déterminer. Qui ne connaît ces vers de Juvénal (XIV, 196-197) :

Dirue Maurorum attegias, castella Brigantum, Ut locupletem aquilatu tibi sexagesimus annus Afferat.

Sur quoi le Vetas schoUastes du satirique a noté : Ut signifer sis , stipendiis emeritis, anno sexagesimo^. AQVILA est donc en ce lieu pour signifer. C'est par cet honor qu*a débuté Q. Gavius. Aussi lun des plus estimés éditeurs de Juvénal, au siècle dernier^, Camille Silvestri, a t-il cité notre inscription, comme éclairant le texte du pocte, dans le sens de munas signiferi. De porte-drapeau, ou porte-aigle, il a passé décurion, c'est-àdire chef d'une décurie. On sait aussi que, dans ia légion romaine, le manipule se subdivisait en deux centuries, et la centurie en dix décuries; de là, le décurion légionnaire, qui n a rien de commun avec le décurion municipal, et dont beaucoup d'inscriptions nous certifient l'existence. Enfin notre Q. Gavius a couronné sa carrière par le grade de tribun

* Voy . Orelli , Onomast. TalL pars a' p. 269 , et pars i\ p. cxciv ; il y avait aussi des Gavii en Campanie; Eph. epigr. 11.

* Voy. Rosini, loc, cit. p. 914.

* Voy. le Juvénal de rédilion d'Henninius (1696), in-4^ p- 371 et 655. Les commentateurs modernes ont donné à YAquila de Juvénal la signification plus probable de primipilaris , qui constituait un grade fort recherché, lequel se payait même fort cher, au rapport de Pline l'ancien , cité par Hennioius. Mais, si aquila peut être considéré , par de bonnes raisons (voy. Végèce, II, viii) , et dans la

satire de Juvénal , comme synonyme de primipilaris, c'est toujours à cause de la garde de Taigle de la légion , et il n'en est pas moins certain que , dans unesigniûcation plus ancienne, aquila équivalait à signifer ou aquilifer, et le témoignage du Vêtus schoUastes en est la preuve.

* Cette édition de Juvénal , publiée à Padoue en 1711, in-&% est demeurée fort rare en France , quoique annoncée dans le Journal des Savants de 1718.

Voy. le Juvénal de Ruperti, t. I, Ind.

editionum. — L'absence de cognomen est fréquente en épigraphie.

militaire obtenu à Rome, probablement dans les troubles civils, et par Télection populaire.

Quant à Tordre dans lequel ces honores militaires sont groupés dans notre inscription, il est conforme à la pratique attestée, en pareil cas, par les autres monuments épigraphiques. On réservait le plus haut grade pour le dernier, en commençant par le moins élevé. Je n* en citerai que l'exemple suivant, bien qu'il y en ait beaucoup d'autres : C. VIBIVS. CF. I COR.QVARTVS. | MILES LEG V.MACED. | DECVR.ALAE. SCVBVLOR . I PRAEF . COHORT.III .CYREN. | etc. Sur quoi les épigraphistes nous avertissent qu'il faut lire les inscriptions de ce genre, comme si l'on avait écrit : antea MILES , deinde DECVRIO , etc. ^ Sur une autre inscription, nous sommes avisés de lire : antea DECVRIO, ifemd^ PRAEPOSITVS COHORTIS». Sur une autre : antea SINGVLARIS, deinde DECVRIO ^. Je n'ai pas besoin d'ajouter l'indication d'autres exemples commémoratifs du décurion légionnaire; ils fourmillent dans les recueils*. Notre inscription d'Aquilée est donc une inscription complètement militaire , sans mélange de civil , et le titre de tribunus militam a populo y qui s'y trouve consigné au sommet des honores militaires de Q. Gavius, prouve invinciblement le caractère public de cette dignité, à l'exclusion de toute teinte municipale. Ainsi l'ordre inverse des honores, en ces deux inscriptions de Vérone et d'Aquilée, nous conduit à la même conclusion archéologique.

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