RÉGIS
Oui , le couchant s’enflamme.
Nous sommes en automne et nous sommes au soir. Partout la feuille tombe et le bois devient noir.
OTBERT.
Les feuilles renaîtront.
Oui. —
Rêvant et regardant le ciel.
Vite! .— à lire -d’ailes ! —
— üh ! c’est triste de voir s’enfuir les hirondelles ! — Elles s’en vont là-bas vers le midi doré.
OTBERT.
Elles reviendront.
RËGIXA.
Oui. — Mais moi je ne verrai Ni l’oiseau revenir, ni la feuille renaître !
OTBERT.
Régina!...
RÉGINA
Mettez-moi plus près de la fenêtre.
Elle lui donne sa bourse.
Olbert, jetez ma bourse aux pauvres prisonniers.
Otbert jette la bourse par une des fenêtres du fond. Elle continue, l'oeil fixé au dehors.
Oui, ce soleil est beau. Ses rayons, — les derniers! — Sur le front du Taunus posent une couronne;
Le fleuve luit; le bois de splendeur s’environne ;
Les vitres du hameau, là-bas , sont tout en feu ;
Que c’est beau! que c’est grand! que c’est charmant, La nature estun flotde vieetde lumière!., — [mon Dieu ! Oh ! je n’ai pas de père et je n’ai pas de mère ,
Nul ne peut me sauver, nul ne peut me guérir.
Je suis seule en ce monde et je me sens mourir !
OTBERT.
Vous, seule au monde! et moi! moi qui vous aime !
RÊGITfA*
Rêve !
Non, vous ne m’aimez pas, Otbert! La uuil se lève!
— La nuit! — J’y vais tomber. Vous m’oubllrez après,
.OTBF.HT.
Mais pour vous je mourrais et je me damnerais!
^e ne vous aime pas ! — Elle me désespère ! —
Depuis un an , du jour où dans ce uoir repaire ,
Je vous vis, au milieu de ces bandits jaloux ,
Je vous aimai. Mes yeux, madame, allaient à vous, Dans ce morne château, plein de crimes sans nombre, Comme au seul lis du gouffre, au seul astre de l’ombre ! Oui , j’osai vous aimer, vous , comtesse du Rhin !
Vous, promise à Hatto, le comte au cœur d’airain!
Je vous l’ai dit, je suis un pauvre capitaine ;
Homme de ferme épée et de race incertaine,
Peut-être moins qu’un serf, peut-être autant qu’un roi. Mais tout ce que je suis est à vous. Quittez -moi ,
Je meurs. — Vous êtes deux dans ce château, que j’aiine. Vous d’abord, avant tout, avant mon père même,
Si j’éh avais un , — puis
Montrant la porte du donjon.
ce vieillard affaissé Sous le poids inconnu d’un effrayant passé.
Doux et fort, triste aïeul d’une horrible famille,
II met toute sa joie en vous, ô noble fille,
En vous, son dernier culte et son dernier flambeau , Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau !
Moi, soldat dont la têteau poids du sort se plie,
Je vous bénis tous deux, car près de vous j’oublie,
Et mon âme , qu’étreint une fatale loi,
Près de lui se sent grande , et pure près de toi!
Vous voyez maintenant tout mon cœur. Oui , je pleure El puis je suis jaloux, je soutire. Tout à l’heure , Hatto vous regardait, — vous regardait toujours! — Et moi , moi! je sentais, à bouillonnements sourds, De mon cœur à mon front qu’un feu sinistre éclaire, Monter toute ma haine et toute ma colère ! —
Je me suis retenu , j’aurais dû tout briser. —
— Je ne vous aime pas! — Enfant, donne un baiser, Je te donne mon saug. — Régina! dis au prêtre Qu’il n’aime pas son Dieu , dis au Toscan sans maître Qu’il n’aime point sa ville, au marin sur la mer,
Qu’il n’aime point l’aurore après les nuits d’hiver ; Va trouver sur son banc le forçat las de vivre,
Dis-Iui qu’il n’aime point la main qui le délivre; Mais ne me dis jamais que je ne t’aime pas!
Car vous êtes pour moi , dans l’ombre où vont mes pas Dans l’entrave où mon pied se sent pris en arrière , Plus que la délivrance et plus que la lumière!
Je suis à vous sans terme, à vous éperdûmenl ,
Et vous le savez bien. — Oh ! les femmes vraiment Sont cruelles toujours, et rien ne leur plaît comme De jouer avec l’âme et la douleur d’un homme ! — Mais pardon , vous souffrez , je vous parle de moi , Mon Dieu! quand je devrais, à genoux devant loi ,
Ne point contrarier la lièvre et ton délire ,
Et te baiser les mains en te laissant tout dire!
RÉGISA.
Mon sort comme le vôtre, Otbert, d’ennui fut plein. Que suis-je? une orpheline. Et vous? un orphelin.
Le ciel , nous unissant par nos douleurs communes. Eût pu Taire un bonheur de nos deux infortunes; Mais...
otbert, tombant à genoux devant elle.
Mais je l’aimerai ! mais je t’adorerai !
Mais je te servirai ! si tu meurs , je mourrai!
Mais je tûrai Hallo , s’il ose le déplaire !
Mais je remplacerai, moi, ton père et ta mère!
Oui, tous les deux! j’en prends l’engagement sans peur. Ton père? j’ai mon bras; ta mère? j’ai mon cœur!
RÉGIRA
O doux ami ! merci! Je vois toute votre âme.
Vouloir comme un géant, aimer comme une femme, C’est bien vous, mon Otbert; vous tout eiftier. Eh bien! Vous ne pouvez, hélas! rien pour moi.
otbert , se relevant.
Si!
RÉGIRA
Non, rien.
Ce n’est pas û Hatto qu’il faut qu’on me dispute.
Mon fiancé m’aura sans querelle et sans lutte;
Vous ne le vaincrez pas, vous si brave et si beau ,
Car mon vrai fiancé, vois-tu, c’est le tombeau!
— Hélas! puisque je touche à cette nuit profonde.
Je fais de ce que j’ai de meilleur en ce monde Deux parts, l’une au Seigneur, l’autre pour vous. Je veu x , Ami, que vous posiez la main sur mes cheveux,
Et je vous dis, au seuil de mon heure suprême :
Otbert, mon âme à Dieu, mon cœur à vous. — Je l’aime!
edwige, entran'.
Quelqu’un.
kégina ,* à Edwige.
Viens.
Elle fait quelques pas vers la porte bâtarde, appuyée sur Edwige et sur Othert. Au moment d'entrer sous la porte , elle s'arrête et se retourne.
Oh! mourir à seize ans, c’est affreux !
Quand nousaurions pu vivre, ensemble, aimés, heureux! Mon Olbert, je veux vivre! Écoute ma prière !
Ne me laisse pas choir sous cette froide pierre !
La mort me fait horreur ! Sauve-moi , mon amant !
Est- ce que tu pourrais me sauver, dis , vraiment?
OTBERT.
Tu vivras !
Régina sort avec Edwige. La porte se referme. Otbert semble la suivre des yeux et lui parler, quoiqu’elle ait disparu .
Toi, mourir si jeune! belle et pure!
Non , dussé-je au démon me donner, je le jure ,
Tu vivras!
Apercevant Guanhumara qui est depuis quelques instants immobile au fond du théâtre.
Justement.