PREMIÈRE PARTIE — L'AIEUL
Que le jour où ce frère atteindrait ses cent ans,
— C'est-à-dire jamais; quoique Dieu soit le maître! —
Si bien que le bâtard sera mort sans connaître
Que son père était duc, et son frère empereur.
Sfrondati pâUssait d'épouvante et d'horreur
Quand on voulait sonder ce secret de famille.
Les deux frères aimaient tous deux la môme fille,
L'aîné se crut trahi, tua l'autre, et vendit
La fille à je ne sais quel horrible bandit,
Qui, la liant au joug sans pitié, comme un homme,
L'attelait aux bateaux qui vont d'Ostie à Rome.
Quel destin! — Sfrondati disait : C'est oublié!
Du reste en son esprit tout s'était délié.
Rien ne surnageait plus dans la nuit de son âme,
Ni le nom du bâtard, ni le nom de la femme.
Il ne savait comment. Il ne pouvait dire où. —
J'ai vu cet homme à Prague enfermé comme fou.
Il est mort maintenant.
Tu conclus?
TEUDON.
Je raisonne.
Si tous ces faits sont vrais, la prophétie est bonne. Car enfin, — cet espoir n'a rien de hasardeux, — Accomplie une fois, elle peut l'être deux. Barberousse, déjà cru mort dans sa jeunesse, Pourrait renaître encor...
HERMANN, riant.
Bon! attends qu'il renaisse.
KUNZ, à Teadon.
On m'a jadis conté ce conte. En ce château Frédéric Barberousse avait nom Donato.
Le bâtard s'appelait Fosco. Quant à la belle,
Elle était corse, autant que je me le rappelle. Les amants se cachaient dans un caveau discret, Dont l'entrée inconnue était leur doux secret; C'est là qu'un soir Fosco, cœur jaloux, main hardie, Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.
GONDICARIUS.
Que Frédéric, du trône atteignant le sommet, N'ait jamais recherché la femme qu'il aimait, Cela me navrerait dans l'àme pour sa gloire. Si je croyais un mol de toute votre histoire.
TEUDON.
Il l'a cherchée, ami. De son bras souverain, Trente ans il a fouillé les repaires du Rhin. Le bâtard...
KUNZ.
Ce Fosco !
TEUDON, cominuanc
Pour servir en Bretagne, Avait laissé son burg et quitté la montagne. Il n'y revint, dit-on, que fort longtemps après. L'empereur investit les monts et les forêts. Assiégea les châteaux, détruisit les burgraves, Mais ne retrouva rien.
GONDICARIUS, à Jossius.
Vous étiez de ses braves?
Vous avez bataillé contre ces mécréants? Vous souvient-il?
JOSSIUS.
C'étaient des guerres de géants I Les burgraves entre eux se prêtaient tous main-forte. Il fallait emporter chaque mur, chaque porte. En haut, en bas, criblés de coups, baignés de sang,