‹ Les Buttes-Chaumont [microforme]Chapitre 16 sur 44 · MONSIEUR LE VICOMTE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE VICOMTE

Le vicomte Gontran d’Alvimare avait trente ans environ. C'était suivant l’expression d’alors un beau cavalier.

Cependant il inspirait peu de sympathie. Son regard était froid, son allure hautaine, Un sceptique, un blasé, un railleur. Déjà ses traits portaient l’empreinte de la fatigue; déjà ses che-

veux blonds se raréfiaient, blanchissaient.

Comme signe caractéristique, de grands favoris fauves,

Bref, un type allemand. Il était, en effet, d’origine allemande,

Lors de la Révolution, tandis que le comte d’Alvimare, abdiquant son titre, devenait André Dalvimare et fondait la grande usine, son frère, le vicomte, émigré de l’autre côté du Rhin, s’y mariait, parvenait à une position assez brillante. Mais des revers l'ayant accablé tout-à-coup, sa femme mourut de chagrin ; il la suivit de près dans la tombe,

Gontran, leur fils unique, avait alors une quinzaine d'années. Il resta seu}, ayant pour fou. héritage quelques papiers de famille, une iettre adressée par son père mourant au comte d'Alvimare, l'oncle de France.

L'orphelin partit, accompagné d’un certain Jacobus, son Précepteur, qui se dévouait à sa fortune,

Ceci se passait vers la fin de 1813. Le comte et la comtesse accueillirent avec bonté ce neveu inconnu et le traitèrent comme un fils.

Quelques mois plus tard, tandis que le riche industriel était encore en prison par suite de sa patriotique initiative lors de la bataille de Paris, un incendie, allumé par des mains inconnues dévorait l’usine. j

Parmi les décombres, on trouva le cadavre de la comtesse assassinée. Son enfant avait disparu. LE) 31]

Le comte s'était marié vers quarante ans. Sa jeune femme, son enfant, c'était tout son espoir, tout son bonheur.

Le désespoir faillit le tuer. Longtemps on craignit pour sa- raison. Quand il parvint à surmonter enfin cette terrible épreuve, il avait vieilli de vingt ans.

La justice chercha vainement les incendiaires, les assassins, Quelques vagues indices semblaient désigner le contre-maître, Pierre Humbert. Il passa devant les assises; il fut acquit. té. Cependant, deux témoins s'étaient acharnés contre lui: le précepteur Jacobus, et son élève, Gontran d’Alvimare.

Le comte sut gré à son neveu d’avoir aussi Chaudement poursuivi sa vengeance Il ne demandaïit qu’à l’aimer; il lui ouvrit ses bras et Son Cœur.

Chose étrange! Gontran reculait, hésitait,

comme retenu par une invincible honte. Sous létreinte même de Son oncle, il restait glacé, il

détournait le regard.

Surpris, blessé, le comte sentit que cette froi-

deur, cet éloi

Gontran entra au collège.

Là, tout aussitôt, sa nature altière et rétive oCCasionna maint Scandale, On eñt dit un jeune Sauvage, nn jeune loup. Chassé de plusieurs institutions,il fnt remis entre les mains de Ja- Cobus, ce Précepteur qni lavait amené d’Allemagne et qui, seul, paraissait avoir quelque autorité sur lui.

Plus tard, l’école Militaire, plus tard encore la carrière diplomatique ne réussirent pas Mieux an jeune vicomte Gontran d’Alvimare,.

T1 fut célèbre nn moment par ses esCapades, surtout par ses Gaels; il avait la main malheurense; c'était nn neven fort embarrassant.

De guerre lasse , l’oncle sabstint de tout patronage, voire même de tonte remontrance, Il donnait de Pargent, voilà font. Que Ini importait? vivant de peu, réalisant de gros bénéfices, il voyait sn fortune angmorter de jour en jour. Ce ne pouvait être que Pour Gontran :

libre à Ini d’en gasniller nne partie d'avance,

Le vicomte véent done À Paris, menant ]n vie À grandes gnides. Tacobns, de nrécentenr, était “evenn intendant. Cest Ini qni tonchaïit la pension et ses Supnléments, mais chez le notaire. Le comte avait nne sorte de répnision pour cet

homme; il ne voulait Pas le voir. A peine vOyait-il son maître,

Un matin, Cependant, à la suite d’une bouillotte désastreuse et non liquidée, qui faisait quelque bruit (il Y avait déjà des petits journaux indiscrets), l’oncle apparut tout-à-coup chez son neveu; et, jetant sur la table une liasse de billets de banque:

— Monsieur le vicomte, dit-il, les dettes de jeux se paient dans les vingt-quatre heures. Au moins, respectez votre nom!

Néanmoins, avec les années, Gontran s’atténua, s’assouplit. Il ne tuait plus personne ; On ne parlait plus de lui. L’habitude du monde lui donnait une certaine distinction; sa turbulence tournait au flegme. C'était un parfait gentleman.

Quelques mois avant que commence notre récit, le comte avait fait demander son héritier. Il Pexamina longuement, parut satisfait de l’amélioration qui se remarquait dans sa personne, et lui dit:

— Vous plairait-il, monsieur le vicomte, que nous Causions sérieusement?

Gontran s’inclina.

— Voilà longtemps que nous ne nous étions vus, reprit le vieiillard d’un ton plus affectueux. Je penche vers la tombe... Oh! ne me plaignez pas! J’y rejoindrai ceux que jai perdus!

Un imperceptible frisson passa sur le visage de Gontran.

— Je me préoccupe du sort de ceux qui me survivront, poureuivit le riche industriel. Après

Moi, que deviendra cette usine que j'ai fondée ? Que produira ce Capital si productif entre mes mains ? Je suis un peu le père de mes ouvriers. Autrefois, noblesse obligeait; de nos jours, richesse oblige. Mécoutez-vous, mon neveu”?

— Assuré:: 11 monsiieur le comte. Mais, VOUS l'avouer: ije, + ne vois Pas encore où vous voulez en 1:

= Gontrac, vous ne vous êtes jamais trop soucié de me satisfaire: a ant que je m'en aille, voulez-ous en &s à; T un peu?

— Éxspliquez vous. monsieur le comte,; quels SOnt Vos orire: ?

— Je nord: Pas, Gontran… je conseille et je prie.

— Raison de plus Pour que je m’empresse d’obéir.. Que faut-il faire ?

— Partir, retourner en Allemagne dans une manufacture analogue à celle-ci, C’est un de mes correspondants qui la dirige; on vous enseignera notre industrie, Vous reviendrez dans un an, pas plus tôt. Et alors.

— Alors...

— Je vous associerai à mes Opérations. Puis Vous me remplacerez, monsieur le vicomte. Oh! gardez-vous d'une sotte fierté. A votre âge, et Pour tous, le travail est un devoir. I purifie, il retrempe, il honore. Lui seul assure le bonheur de l’homme et la dignité du vieillard. Cette usine vant une fortune princière: donnez-moi je réciame, et, dès votre retour, elle est À vous.

Gontran hésitait, l'œil voilé, la lèvre un peu

la satisfaction je

Sn

dédaigneuse. Ses long favoris fauves étaient tourmentés par sa main.

Enfin, il se décida.

— Je partirai, dit-il.

[1 partit, Une lettre toute remplie de promesses, annonça bientôt son entrée chez le manufacturier doutre-Rhin, Mais celui-ci, quelques jours plus tard, écrivit à son tour.

Gontran n'avait fait que traverser l’usine. Il s'était appliqué à se rendre odieux à tout le monde; il malmenait les ouvriers, provoquait les fils de la maison, courtisait effrontément léur sœur, Pour s'en débarrasser an plus vite, le père lui avait promis de laisser croire qu’il était toujours là. Et le vicomte s'en était allé dans une ville de jeu; mais le digne Allemand s'était repenti de sa condescendance; il apprenait à son Correspondant tonte la vérité.

De tous les vices, celui que le comte d’Alvimare pardonnait le moins, c'était le mensonge,

Gontran avait menti.

Arrivons maintenant À sa visite de retour.

Ainsi que Jean-Baptiste l'avait deviné à la vue du cheval attaché dans la cour de l'usine, le neveu était chez son oncle,

— Monsieur le comte, lui disait-il, excusez:

moi si je n'ai pas attendu, pour revenir, le terme que vous m'aviez fixé. Je reviens tout-à-fait raisonnable et le prouve en trois mots: je me marie,

— Ah!

— Si toutefois vous voulez bien y donner vo:

tre consentement, mon cher oncle.

— Mais encore faut-il savoir.

— C’est tout un roman. Je connais à peine la jeune fille. L'hiver dernier, nous nous sommes rencontrés dans le monde. Peut-être quelques mots se sont-ils échangés entre nous durant une contredanse, Je crois m'en souvenir, mais je n’en répondrais pas.

— Ainsi, vous ne l’aimez point?

— Je croyais vous avoir donné à entendre,

mon cher oncle, qu’il s'agissait d’un mariage de raison.

—— C’est juste.

— Cependant, la jeune fille est merveilleusement belle, Quant à la dot, aux espérances, splendides!

— Alors, il y a donc quelque chose à dire sur la famille?

-— C’est la fille d’une princesse russe, Vous avez peut-être entendu parler du prince Dimitri Lubanoff ?

Le comte, comme frappé par ce nom, releva soudainement la tête et regarda Gontran dans les yeux.

— Je vois, reprit celui-ci, que vous connais: sez mon futur beau-père, C’est ce vieil hetman des cosaques qui, blessé durant la campa gne de France, obtint du czar la permission d'y finir ses jours, J'épouse sa fille,

— Valentine! s'écria le comte.

Le vicomte, à son tour, resta stupéfait.

— Précisément, balbitua-t-1il, Valentine.

André d’Alvimare s'était remis d’un premier mouvement d'émotion.

Re sacre 2

— Valentine, reprit-il, n'appartient pas au prince Dimitri. C’est la lilie du colonel Bernard.

— Quoi! vous savez...

— L'out ce qui s'est passé il ÿ à quinze ans, oui.

— Mais, non cher oncle, il ne s’est passé rien que de très convenable, La veuve du colonel, la mère de Valentine, s'est remariée au prince qui s’est pris d'amitié pour l'enfant, 11 l'a adoptée, il l’a dotée Comme sa lille. Qui se gouvient encore du premier mari?

Le comte eut un étrange sourire, Puis d’une voix lente, avec un profond intérèt :

— Mais, questiouna-t-il, vous ne me parlez pas de la mère ?

Non sans quelque embarras, Gontran répondit:

—La mère était jeune encore, vraiment belle, un peu coquette peut-être, Llle traverse une de ces crises où tout ce qui constate l’âge d’une femme devient embarrassant. Un peu par jalousie, un peu par impatience de plus de liberté elle désire éloigner sa fille, qui, du reste, s’'attriste et souffre de cette fausse situation qu’elle pressent. La maison n’est pas gaie; le prince est très vieux, fresque impotent, presque aveugle, C'était rendre service à l'enfant que de lui trouver un mari, Les amis de la princesse s’en préoccupaient, un surtout, qui est en même temps le mien, le chevalier Capriola. Nous nous sommes rencontré à Bade; il a tout arrangé par Correspondance, et si vous le voulez bien, mon

ni

cher oncle, nous signerons dès demain le contrat.

— Ce n’est pas de moi que viendra l’obstacle, répondit évasivement André d’Alvimare,

Mais aussitôt qu’il eut congédié Gontran :

— Dès ce soir, murmura-t-il, il faut que je parle à Jacques.

Déjà le vicomte était en selle.

Comme il sortait de la cour, un homme, l’homme au carrick, arrêta tout-à-coup le cheval par la bride,

— Je vous attendais, dit-il rapidement; nous vous attendions,

Gontran, pâle de colère, avait levé sa cravache,

Mais, il reconnut sans doute le borgne, et rapidement, à voix basse, il lui répondit :

— Cette nuit. à la maison du bois, chez Jacobus.

— Soit! grommela l’autre; mais, d'ici là, décavé, plus le sou! plus rien!

Le comte, en s'éloignant au grand trot, laissa tomber quelques napoléons sur le trottoir.

L'homme au carrick s'empressa de les ramasser en se disant à part Ini:

— Patience! j'aurai mon tour!

Quelques instants plus tard, vers la barrière, il montait dans un fiacre et etait au cocher cet. te adresse, alors bien connue:

-— Palais-Ravail, an 119

nain ere st

C'était une maison de jeu. On vit bientôt le borgne s'asseoir au tapis vert, gagner d’abord... puis reperdre... tout perdre, jusqu’à sa dernière pièce de quarante sous.

Il sortit, et se drapant dans son Ccarrick, la cravate jusqu'aux yeux, le chapeau sur les sourcils, Sa prunelle unique menaçant le ciel :

— Mille millions de guignons! maugréa:t-il, où m’en aller, maintenant ? Il fait froid; j'ai faim! Bah! comme l’autre soir, aux fours à plâtre des buttes Chaumont! J’y dormirai, j'y mangerai peut-être, en attendant l’heure de notre rendez-vous avec le vicomte. C’est sur le chemin,

Sur ce chemin se trouvait d’abord la grande usine,

Au moment où il venait de dépasser la façade, le borgne jeta son regard oblique vers une petite porte qui s’ouvrait au flanc de la maison, sur la Campagne, et dit avec accompagnement de bruit de ferrailles dans sa poche :

— J'ai le passe-partout! Qu'ils le veuillent où non, j’agirai. Assez de misère!

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BELISAIRE.

Si parmi les Bohémiens, Jacques sappelait Robinson, chez les artistes auxquels il servait de modèle on le nommait Sambre-et-Meuse,

Peut-être avait-il fait partie jadis de cette légion. En tout Cas, ce surnom convenait admirablement à la physionomie, à l'allure de l’ancien soldat républicain, du vieux grognard de la grande épopée impériale,

Ce jour-là, le jour de la distribution des prix de Barnabin, le jour où le vicomte d’Alvimare venait d'avoir avec son oncle l’entretien que nous avons raconté dans le chapitre précédent, Sambre-et-Meuse avait séance chez le peintre Max Sterner.

Max Sterner était nn des premiers artistes de Son temps. Il avait conquis la renommée, la fortune, Son atelier rappelait ceux des grands maîtres d'Italie ou de Flandre,

C'était un vaste salon, un musée. La lumière Y pénétrait à flots par de larges fenêtres. A ces fenêtres, ainsi qu'aux portes, de magnifiques tapisseries d'Arras. Cà et 1à, des panoplies, des statues, des 6émanx. des faienros, des marhres ot des ivoires, tontes sortes de raretés et de mer veilles.

De la haute voûte peinte en bleu d’outre mer pendaient des oiseaux au brillant coloris, à la large envergure. A terre, un tapis de Smyrne amortissait le bruit des pas.

Dans ce coin, un banc à dais sculpté du seizième siècle ; dans cet autre, un véritable divan turc. Toutes les contrées, toutes les époques se trouvaient représentées là par un meuble, un ornement, un souvenir quelconque.

Aux murailles, des esquisses, des études. Sur divers chevalets, quelques ébauches. Vers le milieu de l'atelier, dans leur cadre d’or, deux tableaux presque achevés. :

L'un c'était un portrait, le portrait de deux femmes d’une admirable beauté. Leur ressemblance faisait déviner la mère et la fille: celleci, c'était Valentine; celle-là, la princesse Lubanoff.

Sur l’autre toile, page magistrale et touchante on reconnaissait Bélisaire demandant l’aumone.

Jacques posait pour le héros byzantin.

Il était superbe nini, drapé dans la toge de couleur très sombre, Son grand front chauve et balafré, sa noble et pâle figure anx traits 6. nergiques et sillonnés de rides, sa longue barbe blanche, tout contribuait à Ini donner un aspect vénérable, I] y avait dans son regard, obstiné ment fixé sur l’autre tableau, le double portrait, une mélancolie, une tendresse, une douleur qui, vraiment commandaient le respect et. la pitié. C’était bien le guerrier vaineu, méconnu, tomhé de ia gioire dans ia misère, mais conservant encore

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