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UN PRINCE RUSSE

Entrons à l'hôtel Lubanoff.

Situé dans l’île Saint-Louis, cet hôtel occupe un vaste espace de terrain. Les bâtiments datent du siècle de Louis XIV, et les arbres du jardin ont le même âge.

La cour silencieuse et froide, est d’un aspect imposant. Dans les appartements, élevés et larges, un luxe grave se déploie; c’est une demeure vraiment princière.

Depuis quinze ans, le prince Dimitri l’habite.

Hetman des Cosaques, ce fut en combattant la France qu’il apprit à l'aimer.

Ses campagnes, cependant, lui laissaient de tristes souvenirs : une jambe de bois, le bras gauche emporté, toutes sortes d’infirmités et de blessures,

La dernière était de la bataille de Paris; il n’y avait survécu que par un miracle.

Ce miracle fut l’œuvre d’une femme, la veuve du colonel Bernard,

Ple était merveilleusement belle. Par amour plus encore que par reconnaissance, il l’épousa,

Déjà, le prince était un vieillard. La princesse, qui jusqu'alors avait vécu dans le cercle

étroit d’une existence bourgeoise, se passionna tout-à-coup pour le grand monde e‘ ses fastueux plaisirs.

Elle était faite pour y briller.

Ses triomphes furent d’abord applaudis, en- Couragés par le vieil hetman, qui s’en montrait glorieux. Mais l’âge, les souffrances ne tardèrent pas À lui défendre d’en être le spectateur.

Contraint de rester à l’hôtel, cloué dans son fauteuil, il exigea néanmoins que sa jeune femme continuât d’être l’une des reines de la société parisienne, Elle accepta cette douce violence, et bientôt emportée par le tourbillon, délaissa de plus en plus le pauvre vieillard qui l’adorait.

Le ciel, heureusement, lui réservait une compensation; Valentine commençait à grandir.

enfant sembla comprendre l’ingratitude maternelle et se dévoua à la faire oublier. Elle devint la consolation, la joie de son beau-père, ou plutôt de son père, car elle le nommait ainsi, car il l’appelait sa fille.

Maintenant encore, maintenant surtout, c’était la compagne assidue, la fidèle amie du vieil hetman. Elle écoutait patiemment le récit de ses Campagnes, elle lui faisait la lecture, elle l’associait à ses œuvres de charité.

Il était heureux, joyeux quand Valentine était là. A peine s’était-elle éloignée qu’il redevenait triste et sombre.

C’est dans cette situation d'esprit que nous allons trouver le prince Lubanoff,

Valentine n’était pas encore rentrée: ii j’attendait.

à it mn me CON

Afin de ménager les Yeux affaihlis du vieillard les rideaux, à demi fermés, ne laissent arriver jusqu’à lui qu’un demi-jour; les angles de la vaste pièce restent plongés dans l’ombre.L’ameublement est en vieux chêne noirci par le temps. Cà et là, des & mes, des costumes, un tableau rappelant la patrie absente. Sous les pieds, en guise de tapis, de riches fourrures.

Dans un vaste fauteuil en cuir de Russie, le boyard est immobile; ses traits fortement accusés, so front chauve et proéminent, sa longue moustache, ses longs cheveux et ses gros sourcils blancs comme neige, tout en lui rappelle le type slave, Effectivement, les Lubanoff sont de la frontière polonaise.

N'’étaient ses grands yeux tout grands ouverts, des yeux d’un bleu pâle et sans regard, on diraît qu’il est endormi,

Mais l’horloge de Boule ayant sonné, il secoue sa tête blanche et d’un ton bref:

— Îwanowitch, dit-il, quelle est cette heure”?

Dans l’angle le plus reculé, une voix répond :

— Cinq heures, maître.

— Viens ici, je veux me mouvoir, marcher Viens!

Déjà le moujick accourt et soulève le prince entre ses bras, !

C’est un vieillard aussi, un ancien soldat. Sa physionomie annonce mieux que la servilité, elle atteste le dévouement.

Le prince parvient à se tenir debout, s'appuie

* l'épaule d’Iwanowitch. Ils ont tous les deux la même taille, près de six pieds,

Après un silence, le serviteur se hasarde à prendre la parole.

— Maître, ne vouliez-vous pas marcher ?

— Marcher! gronda le vieil hetman, marcher dans ma chambre, entre quatre murs, comme un ours dans sa fosse ! Ah!tu es heureux, toi !

Plus libre que ton maître, tu jouis de l’espace et du soleil!

— Permettez, cependant...

— Tais-toi, donne-moi ma canne ei marchons.. marchons!

Ils se mirent en mouvement et l’on entendit bientôt le bruit de la jambe de bois, qui, roide et saccadée, martelait impatiemment le parquet.

Puis, ce furent des gémissements douloureux, des exclamations de colère:

— Hon! je souffre !.. je ne peux pas. Mieux vaudrait être mort... Je me tuerai, Tais-toi, te dis-je! Ah! mille tonnerres!

Et tous les jurons russes, polonais, slaves se succédairent sous la moustache blanche, et tout tressauta, trembla dans la chambre, jusqu’au moment où le prince épuisé, pantelant, grima- Sant, retomba dans son fauteuil.

En ce moment même, la porte s’ouvrit, donnant passage À Valentine.

— C’est elle! enfin. s’écria le vieillard. Ah! c’est toi, mon enfant, c’est toi!

Une transfiguration complète, instantanée, venait de s’opérer en lui. Plus de colère, plus de désespoir, plus de souffrance, Son visage s’épanouit, s’éclaira. Il avait des larmes de joie dans les yeux. Il souriait.

La jeune fille était auprès de lui, l’embrassait.

Pour mieux la remercier, pour avoir un accent plus tendre, il retrouva des mots de son pays, de son enfance :

Oh! doutchennaka maia ! doutchennaka maia! ma chère petite amie!

Iwanowitch ne Put retenir un cri de plaisir.

— urrah ! hurrah ! la barine n’a plus affaire à son vieux moujick !

— Va:ten! interrompit brusquement le maitre.

Mais, pour se faire pardonner cette rudesse, il trouva sous sa main quelques pièces d’or et, les jetant sur le tapis:

— Emporte! ajouta-t-il, d’un ton radouci...

Mais ramasse donc, starchi dourake!

En bon français, vieille bête.

Ce mot choqua sans doute le fidèle serviteur; il allait se précipiter sur les roubles; il se redressa tout-à-coup, refusant du geste,

La barine lui tendit la main.

Iwanowitch vint tomber À ses pieds, baisa cette main, mais sans la toucher autrement que des lèvres, et toujours courbé, sortit à reculons.

Valentine eut un mouvement pour le rappeler.

— Et l'argent?

— Ne t'inquiète pas fit le prince, Il viendra lempocher quand nous ne serons plus là.

Puis, avec l’accent réjoui d’un vieil enfant:

— Assieds-toi là, fillette, dit:il, en face de moi, ma main danse los tiennes, et causons, Quand tu me quittes, je deviens sourd, je deviens

re

aveugle; mais te voilà! Je te vois, je t’entends, parle! "el — Cher père! bon père! dit-elle en le baïsant au front...

— Eh bien! demanda:t-il, le portrait ?

— Admirable! un chef-d'œuvre... C’est aussi l'opinion de Jean-Baptiste, Il va venir.

— Tant mieux! (Cest un esprit juste, un noble cœur. Et puis, il a de la volonté, du talent ; il arrivera! ;

Les lèvres de Valentine allèrent s'appuyer sur la main du prince.

Ah! ca! reprit-il, je te tronve bien joyeuse, aujourd’hui! Il n’est donc plus question de mariage ? HONTE

Te sourire de Valéntine Seffaça tout-à-conp.

Le vieillard fronea le soureil,

— Ah! ah! reprit.il, encore ? &i cependant tw ne veux pas, dis-le-moi..

— Cest le désir de ma mère, murmura-t-elle.

— Ta mère. Oh! je l’ai bien aimée... Je l’aime toujours... Mais ton bonheur avant tout, mon enfant. T’y suis intéressé ; d’ailleurs, tu me resterais.. Parle.

Elle évita de répondre, et prêta l’oreille :

— Ah! voici qu’on vient. C’est Jean-Baptiste. ae

Jean Baptiste rendit compte de sa mission. T1 ne fit que répéter, on dn moins À peu près, les paroles de Valentine.

— Je suis content, fit le boyard. Si ma fille oit m'être enlevée par un mari, du moins je conserverai son mage.

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