‹ Les Buttes-Chaumont [microforme]Chapitre 27 sur 44 · DEVANT LE CADAVRE · texte numérisé non relu

DEVANT LE CADAVRE

T1 n’était que trop vrai, le comte dAlvimare avait été frappé comme par la foudre.

Sans un mot, sans un Cri, il était retombé dane son fauteuil, il y semblait dormir: et n’eft été Je sang qui s’échappait de sa blessure, on eût dit que, dans son sommeil, il souriait à Pespérance, au bonheur.

Georges, son file, agenonillé devant lui. doutait encore, ct. pour le réveiller. touchait avec hésitation ses deux mains. l’appelait À voix basse :

— Père!... Pére!... Mon père !

Pénita s’était précipitée vers Ja porte en criant au secours.

Tacques entra, suivi de Jean-Baptiste,

Un rapide examen suffit pour les convaincre de la vérité. La blessure était au cœur,

— Mais qui donc. qui done l’a frappé? demanda Jacques. .

— Martin-le-Borone! répondit Pépita.

— Par où west-il enfni ?

— Par ]à!

File désionait l'escalier.

Tont-à-coun, an dehore, mais déjà dans le lointain un aboïement retentit,

— Cest mon chien! «écrin Tacques, qui conrut ou-

vrir la fenêtre, I] Poursuit le fuvard, Après! après! Vendredi !

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Déjà Jean-Baptiste était dans lescalier ; il atteignit la porte, mais s’efforça vainement de l'ouvrir,

L’assascin l'avait refermée à double tour.

D fallui du temps pour retrouver une clef. Quand

hors, les aboïements ne se faisaient plus entendre,

Ils courureni, néanmoins; ils cherchèrent Ja trace de Phomme, mais ne Parvinrent à retrouver que le pauvre chien qui, tout sanglant, agonisait au bord d’un fossé.

Des nuages, voilant Ja lune, assombrissaient la nuit. — Retourno

plus maintenant ; des larmes abondantes ruisselaient sur son visage.

Pépita les essuyait de temps en temps, et murmurait :

— Noël!... mon amil... mon pauvre Noëll... du courage !

— Que sest-il passé? demanda Jacques à Pépita.

— Il a pleuré! répondit-elle,

Georges ne semblait rien entendre,

Les yeux tont grands ouverts, la bouche béante, aussi pâle que son père mort. il le regardait toujours.

Lorsqu'on voulut enfin l’arracher à cette morne contemplation. une crise nerveuse y succédant tout-à-coup, il s’évanouit.

— Pauvre enfant! dit Jean-Baptiste en le portant sur le lit de l’alcôve.

Jacques jeta un Manteau sur le cadavre, en murmurant, avec un dernier regard d’adien :

— Pauvre André! Je destin cruel a exancé ton vœu. Que de fois n'avais tu pas dit: Le revoir et r.ourir!

Jean-Baptiste ne tarda pas À revenir vers Île vieux bohémien.

— Il faut prévenir le vicomte, dit-il, et lui tout apprendre, J’y vais. Vous, restez ici, Jacques.

On sait que Gontran n’était pas chez lui.

Ne le trouvant pas, le contre-maître laissa pour lui quelques mots Pressants, et s’en revint à l’usine,

Le jour commençait à poindre.

Le vieux domestique du comte, comme d’habitude à cette heure, descendit chez son maître.

Il apprit tout de la bouche de Jacques, et ce fut une nouvelle explosion de douleur.

Le comte était aimé de tous ceux qui le servaient, surtout de son vieil Ambroise.

— Calmez-vous, lui dit Jacques; celui que nous pleurons n’est pas mort tout entier: il nous reste un fils dans lequel il revivra.

Le vieux bohémien montrait Georges, qui, dans ce moment même, revenant à lui, se levait lentement.

Le vieil Ambroise, après l'avoir regardé avec une émotion croissante, tomba à ses pieds en s’écriant :

ART ouioui. cet bien là le fils de mon maître !

Et, tout en larmes, le digne serviteur lui baïsait la main.

Etonné, anxieux, cherchant à se souvenir, Georges interrogeait successivement tous ces visages qui l’entouraient.

Les premières Iueurs du jour se mêlaient à Ja clarté des bougies; nul ne Sougeait à les éteindre.

Tout-à-coup, au milieu du silence, on entendit Je galop d’un cheval, qui s'arrêta devant la maison.

Jean-Baptiste, pensant que c’était Gontran, alla à sa rencontre,

Les yeux de Georges venaient de se fixer sur le fanteuil, maintenant recouvert d’un manteau, sous lequel on devinait une forme inanimée, Il s’en approcha, avançant la main.

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Le vicomte paraissait sur le seuil, et, tout tremblant, balbutiant quelques paroles banales, avait peine à lever les yeux.

Cette appréhension, cet effroi n'avaient rien que de très naturel. On pouvait, on devait les attribuer à la surprise, au chagrin.

Tout à coup, Georges fit tomber le manteau, dévoilant ainsi le cadavre.

Gontran ne put retenir un cri.

Le fils se retourna vers le neveu. Leurs regards se rencontrèrent.

Plus pâle encore était le visage de Gontran que celui de Georges.

— Monsieur le vicomte, dit Jean-Baptiste, il s’est passé cette nuit, ici même, de graves événements. Notre devoir est de vous les faire connaître.

En quelques mots simples et dignes, il expliqua à Gontran tout ce que celui-ci, dans un autre lieu, quelques instants plus tôt, avait appris par Martin-le-Borgne.

Le vicomte savait rester maître de lui-même et, sous un imperturbable flegme, cacher les passions qui s’agitaient en lui.

Immobile et sans regard, il écouta jusqu’au bout.

En terminant, Jean-Baptiste montra Noël :

— Voici Georges d’Alvimare! conclut-il ; voici le fils de votre oncle. Il l’a reconnu pour son fils. Ce vieillard et cette jeune fille étaient là ; ils vous l’attestent devant Dieu.

Jacques et Pépita s'étaient avancés. Du geste et du regard, ils affirmèrent le dire de Jean-Baptiste.

Gontran ne répondit Pas; sCs yeux restaient fixés sur Georges.

Le vieil Ambroise intervint :

— Dieu lui-même, s’écria-t-il, semble avoir écrit son nom sur ses traits: c’est un vrai d’Alvimare.

Le vicomte continuait de se taire.

— Permettez-moi de m’étonner, reprit Jean-Baptiste. A votre place, devant le cadavre à peine refroidi du comte d’Alvimare, j'aurais déjà tendu les bras à son fils, en Pappelant :

— Mon frère!

L'oreueil de Gontran se révolta.

— Je n'accepte pas de conseils, répliqua-t-il, et j'ai passé l’âge où l'on cède aux entraînements du cœur. Je réfléchirai... nous verrons. Il faudra des preuves.

Jacques ct Jean-Baptiste échangèrent un regard.

Puis ce dernier:

— Monsieur le vicomte, dit-il, il nous reste à prévenir la justice, à poursuivre le meurtrier.

— Avez-vous quelques soupçons? hasarda Gontran.

— Mieux que des soupçons, répondit Jacques, une certitude. Ces deu enfants ont vu l'assassin. Nous le connaissons. C’est un nommé Martin-le-Borgne.

Le vicomte ne sut dissimuler une soudaine émotion.

— Connaissez-vous ce misérable ? demanda Jean-Baptiste étonné.

— Assurément non... je ne me souviens pas...

Gontran s'arrêta; il venait de se rappeler que, la veille au soir, là, tout près, devant Pusine, son cheval étant arrêté par l’homme au carrick, il lui avait donné de Pargent.

Si on les avait vus!

L’embarras du vicomte devenait manifeste,

Fort à propos pour lui, un nouveau personnage entrait en ce moment.

C’était Mariol.

— Jean-Baptiste, dit-il, avec une douloureuse hésitation, je viens vous chercher... vous apprendre... Il faut venir chez nous... votre mère ÿ attend...

— Ma mère... chez toi... à cette heure... Comment?... Pourquoi?

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pare.

Mariol, enfin répondit :

— Ce matin... tout à l'heure... dans la grande carrière... du côté de Romainville... j’ai trouvé une femme assassinée.... blessée, du moins.... c'était Mme Humbert! Venez!

Jean-Baptiste se précipita au-dehors.

— Sa mère! murmurait Gontran atterré, c'était sa mère |

Après avoir donné les ordres nécessaires, Gontran était retourné chez lui.

Il y trouva Jacobus. }

Jacobus en bon bourgeois propret, inoffensif.

Il se fit raconter, jusque dans les moindres détails, tout ce qui s’était passé à l’usine depuis la mort du comte d’Alvimare,

Après quoi, supputant le pour et le contre, il rendit cet arrêt :

— Rien d’inquiétant encore, hormis ce nom de Martin-le-Borgne; plus que le nom, le signalement. Il est facile à reconnaître et ne sait pas l’art des métamorphoses. Mais je lai consigné là-bas, chez moi. J usqu’à nouvel ordre, il n’en sortira pas.

Gontran semblait moins rassuré.

— Vous oubliez cette femme, dit-il, cette femme qui n’est que blessée. Elle parlera...

— Si nous le permettons, fit Jacobus; ceci me regarde. Je m'en vais aux renseignements. Ne m’avezvous pas dit qu’elle se nommait Mme Humbert ?

— Oui. Ce nom m'a frappé.

— Moi de même. A mon retour, nous en recauserons. Il faudrait avertir le notaire ?

— C'est fait. Il y a un testament.

— Ah!

— Un testament qu’on doit lire le jour même de la mort du comte, devant tous les ouvriers réunis. C’est sa voionié,

— Ce soir, alors?

— À six heures.

— Nous y serons.

Jacobus sortit, monta dans un cabriolet et se fit conduire au bas de la rue Saint-Denis, d’où, pédestrement, il s’achemina vers la tour Saint-Jacques.

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