LES FUNERAILLES
Retardées par les formalités judiciaires, les funérailles du comte avaient lieu le surlendemain.
Sur le cereneil, l'écusson d'Alvimare, une roue d'engrenage, une épée, représentaient le gentilhomme, l'industrie] et le soldat, Cette épée, c'était celle que le comte avait tirée pour la dé. fense de Paris,
Une foule considérable était venue pour Ini rendre les derniers devoirs. Par son empressement, par son attitude, elle prouvait l'estime qu'il avait su mériter, les regrets q''il laissait, la vénération qui s'attachait à sa mémoire, A: vant tout et surtout, c'était le convoi d'un homme de bien.
Lorsque le corbillard se mit en marche, il v eut un temps d'arrit : Gontran se faisait atten. dre,
Enfin, il parut.
Mais déjà quelqu'un prenait Place derrière le cereueil,
Georges d'Alvimare.
La facon vraiment digne dont il portait son vêtement noir, «a beauté, sa pâlenr, sos larmes, lui conquirent aussitôt la Süpathie, l'admiration
de la foule, i
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A sa droite marchait un magnifique vieillard, ayant au cou le ruban rouge et, sur la poitrine, vingt décorations étrangères, parmi lesquelles l'étoile en diamant d'un ordre oriental.
C'était le colonel Fabre-Rey.
A gauche, Jacques. mais tel que personne ne se souvenait de l'avoir vu.
Vêtu de la longue capote bleue des ornieiers de l'empire, il avait à la boutonnière la rosette de la Légion d'honneur. Sa haute taille, son al. Lure martiale, son visage austère glorieusement balafré, tout attestait ou‘il ne faisait que reprendre ses droits,
Cependant, le vicomte, offensé dans son or:
gueil, avait fait un pas pour reprendre la tête du deuil.
Les deux vieillards qui protégenient l'orphelin, le fils du conte, n'enrent besoin que de se retourner à demi vers le neven pour le reléguer au second rang.
IS Y trouva de front avec le légataire, avec Jean-Baptiste,
Leurs regards s'étaient croisés comme deux épées,
Jacobus qui marchait de l'autre côté de Gontran, le toncha du coudre et sembla lui dire :
“Ne nous emportons pass; patience,”
Au cimetière, comme on défilait devant la fosse plus d'une main serra la main de Jean-Baptiste. Cependant, parmi les notables de ln commune, même parmi les ouvriers de Fusine, ilen remarqua un certain nombre qui s'éloignaient en dé tournant la tête et semblaient éviter son appro che, Des groupes se formaient ça et à, dans les
quels où chuchotait eu le regardant à la dérubée, eu le désignant du doigt. Sans eu deviner la Cause il se sentit l’objet d'une Vague réprobation, d'une sourde hostilité,
Déjà, la calomnie aVail fait son œuvre.
Surpris, iustinctivement blessé cherchant à se rendre compte de ce qui se passait autour de lui, Jean-Baptiste surtit du cimetière,
Il aperçut le vicomte et son €x-professeur arrêtés à l'angle de la route, CL qui paraissaient atteudre avec lupatience,
Sur leur visage, Jean-Baptiste crut lire ne et la menace, Un pressentiment d’un danger qui partait de là.
Quand Georges et Jacques remontèr la voiture de Fabre-Bey, quand cette voiture s'éloigna, Jacobus et Goutran ne purent dissimuler un geste de colère. Ou eût dit qu'une proie leur échappait,
Qu'attendaient donc, qu'espéraient ces deux hommes ?
Au moment où le jeune ingénieur se posuit cette question, il entendit tout à coup la voix de Mariol qui, dans un groupe plus malveilla. que les autres, brotestait avec indiguation, avec exuspération, contre des paroles par les très probablement sa franche ture avait été révoltée,
Jeau-Baptiste voulut savoir; il s'avança.
Mais aussitôt Mariol se tut, et, par un geste ru pide, un régard suppliant, inposa silence aux
autres, qui se dispersèrent en toute hâte,
— Que se passut.il done » dviüanda ie contre- Maitre qui restait seul avec l'ouvrier, Que di.
la huil’avertit
eut dans
lesqueltcordiale nu-
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saient tes camarades ? et pourquoi ta colère contre eux ?
Mariol, tout iuterloqué, suant à grosses gouttes, haletant, écarlate, s'écria tout d'abord :
— C'est une infamie!. une horreur! une atrocité!… c'est.
Il s'interrompit tout à Coup, cet, Ss'efforçant de sourire pour donner le change à celui qui l'interrogeait :
— Nous causions politique, reprit-il, et vous Savez, On crie, on se dispute...[l ne faut pas vous iuquiéter pour si peu, monsieur Jeau-Baptiste. Vous êtes bien trop au-dessus. çu ne peut vous ütteindre...
Le tils de madame Humbert allait insister ; une main le toucha à l'épaule; il se retourna; il reconnut le commissaire de police,
— Jean-Baptiste Humbert, dit celui-ci, veuillez me suivre,
— Où donc cela ? pourquoi ?
— Un vous expliquera plus tard; obéissez.
— Et si je m'y refusais ?
— Ne voyez-vous pas que ces messieurs sont li pour me prêter main-forte ?
Le commissaire désignait une douzaine de gar- Jes nationaux qui se tenaient à quelques pas de la, l'arme au pied. ,
On était au lendemain de la révolution de juillet, et, dans la banlieue de Paris, c'était ln milice citoyenne, à peine réorganisée de la veille, qui faisait le service militaire,
Cependant, Jean-Baptiste commençait à s'émouvoir,
— Mais demanda:t.il, de quel droit...
— Voici le mandat d’amener, répondit le com-
missaire,
— Ainsi, c'est une arrestation ?
— Oui, je vous arrête,
—— À quel propos ?
— Comme prévenu de complicité dans le me tre du comte d'Alvimare,
— Ah! S'écria Jean-Baptiste, dont les yeux S'étaient déjà portés vers le vicomte: ah! je comnprends !
Une seconde fois, Ja Voix de Mario] se fit tendre,
ur-
en-
Il avait déjà trouvé, rassemblé des camar
ades, des amis, dont rien n'a
‘ait pu ébranler l'estime et le dévouement. Ceux-là même qui tout à l'heure, avaient douté, revenaient en partie vers Jean-Baptiste, et, Maintenant qu'il était mena cé de la prison, semblaient disposés à le défendre. Mariol, d'ailleurs, était 1à qui les entrainait, qui les enflammait par son exemple,
— Ne le laissons Pas emmener! criait le digne garçon; c'est des calomnies! c'est un complot ! Vous savez tous combien il est loyal et généreux C6 Qu'il a fait et ce Qu'il voudrait faire pour les ouvriers... Sontenons-nous .... délivronsle 1
La foule barrait Je chemin,
Jean-Baptiste Lui même S'interposa,
Mariol, dit-il, taistoi! [ya des aceunn tions tellement insensées, qu'elles n'atteignent Pas un honnête homme, Est.ca que j'ai l'air d’un assassin ? Pourquoi voudriez-vous que je fuie ? que je me cache ? I n'y a que les Jâchos qui fuiont 7 iñüi
üi donc obéir à la loi; la
loi française est juste, Place! faites-nous place …À ces messieurs et à moi! C’est de mon plein gré que je m'en vais avec eux... Laissez-nous donc passer... je vous en prie... je le veux!
Ces sages et courageuses paroles atteignirent leur but.
Les premiers rangs de la foule s’écartèrent.
Le fils de Madeleine tressaillit, tourna les yeux dans la direction de la maisonnette où reposait la blessée,
Mais, après ce temps d'arrêt, après une cour- .te réflexion, se remettant en marche:
— Dès ce soir, dit-il, on me rendra ma liberté. Hâtons-nous!
Ce n’était plus l’escouade qui le conduisait, c'était lui qui paraissait la conduire.
Mais on avançait lentement; les groupes se reformaient sans cesse; ils ne tardèrent pas à redevenir menaçants.
On approckait des maisons habitées par les ouvriers, Le bruit de l'arrestation s'y était dé jà répandu. Les femmes dont le jeune contremaître avait su mériter la reconnaissance en éloignant leur maris du cabaret, accoururent et les excitèrent à la délivrance de Jean-Baptiste.
Cette fois le commissaire craignit une émeute, !
— Monsieur, dit-il à son prisonnier, il ya là sur notre droite, un poste, nouvellement cons: truit, Je crois qu’il serait plus sage de nous y rendre, Tandis que vous y resterez sous la survéillance de la garde nationale, moi j'irai cher cher du renfort; et ce soir, dans la nuit, lorsque
cette effervescence se sera caimée, nous gagneons aisément Paris,
— Soit! fit Jean-Baptiste,
Et, par une nouvelle harangue à Ja fois douce et ferme, il obtint une sorte de trève à la faveurt de laquelle on Saga le poste en question.
Quant à Mariol, comme frappé d'une idée soudaine, il courait à Son; il se disait :
— Voyons d'abord ce
Davers champs vers sa mai-
qui se passe chez nous”.
Comment va la blessée”... Ce que dira Barnabin..
Barnabin était resté de garde auprès de sa mère,
Lorsque Mariol, l'avant attiré au dehors, lui eut tont raconté, tout expliqué:
— Quoi! se récria-t-il, mon frère a voulu nous quitter ainsi sans même un dernier adieu! La prison! on sait quand'on x entre, on ne sait jamais quand on en sortira !. Et notre pauvre mère qui, tout l'heure, à murmuré son nom, qui le cherchait des Yeux’. Mais si elle ne le revoit pas bientôt, ce soir, elle S'inquiètera, se tour. mentera.….. et, les médecins l'ont dit, c'est a mort,
Le gamin, tout anxieux, tout épouvanté, pleu- ‘ait à chandes larmes,
— Calmetoi! vovons! disait Mario! attendri ; c'est impossible qu'on le retienne!.. On le relà chera demain, il est iunocent
— Ah! je le sais bien, fit Barnabin qui mar.
chait à grands pas, qui trépignait d'impatience Mais ce n'est pas demain qu'il nous le faut, c'est aujourd'hui, dès ce soir! fi tu dis que les ou vriers n'osont pas ?
- J'en ai peur, quoi que leurs femmes les aient rudement poussés en avant. É ‘
Barnabin, tout crispé d’indignation, menaçait ciel et terre, lorsque s'arrêtant tout à coup, il prêta l'oreille,
On entendait au lointain le bruit d'un tambour.
Rataplan se redressa, se frappa sur le front, comme illuminé d'une inspiration soudaine :
— Ah! ah! s'écriat-il, les femmes n'ont pas réussi, les maris n'osent pas! Eh bien il reste les enfants; il n'y à que les enfants qui soient des hommes !
Et, sautant pardessus la haie, courant à toutes jambes, il piqua droit au tambour.
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