‹ Les Buttes-Chaumont [microforme]Chapitre 35 sur 44 · LES FUGITIFS · texte numérisé non relu

LES FUGITIFS

La nuit, une nuit brumeuse, enveloppe les buttes Chaumont.

Parfois un rayon de lune, glissant entre deux nuages, éclaire furtivement les crêtes et les mamelons, les boquetaux et les halliers,

Puis tous se replonge dans les ténèbres.

Aucune créature vivante ne s’est laissé entrevoir, On entend aucun bruit. C’est à se croire à mille lieues de Paris, dans un désert.

Cependant, si vous y regardez de plus près, aux alentours de la maisonnette de Mariol, trois hommes sont à l'affût.

Le premier, à l'angle de la grande route, sous l’abri d’une grande charette, dont les brancards se dressent vers le ciel.

De teraps en temps, sur les cordes les plus graves de la voix humaine, il laisse échapper, en sourdine, une note qui ressemble au croassement d’une grenouille à moitié endormie: fâ! fâ!

C’est Poiydore.

Plus près de la maison, dans un fossé, sous les broussailles, Barnabin est blotti, comme un jeune levraut dans son gîte,

Enfin, sur les premiers contreforts ües buites, à cent Pas environ, quelques étincelles jaillissent, aussitôt em-

portées par le vent,

Barnabin les a renarquées; il observe et se dit:

— Pour sûr, il y a là une pipe qui ne grille pas toute seule, Quel est le fumeur ?

Le l'umeur, c’est Martin-le-Borgne.

Derrière un tertre, dans une fondrière, il est également aux aguets, mais pour le compte de la partie adverse,

Tout à coup, au milieu du silence, un fà retentit, 8onore et bref.

— Ah! Polydore nous signale l'approche de quelqu'un, pense en tressaillunt le frère de Jean-Baptiste. J'entends un roulement de voiture. Attention!

Bientôt la silhouette d’un cabriolet, sans lanternes allumées, se dessine dans l’ombre.

À deux pas de la cachette choisie par Barnabin, le cheval s’arrête.

Une tête s’allonge en dehors de la capote, et se tourne vers la maisonnette, dont une fenêtre est éclairée, mais si faiblement, qu’à peine la distingue-t-on dans la nuit.

— S'il était là? murmure celui qui regarde,

— Nous allons le savoir, répond une seconde voix. Attendez.

Un falot s’allume dans le cabriolet, s’avance et trace dans la nuit comme un point d'interrogation.

Presque aussitôt, de la bauge où Martin-le-Borgne est tapi, une fusée s’élève.

Puis une seconde, une troisième.

— 11 y est! dit-on dans la voiture, 1] y est depuis trois heures. Hâtons-nous !

Et le cheval tourne bride, tandis que la lanterne s’6teint, mais après avoir jeté, sous le souffle de celui qui vient de la tourner vers son visage, une dernière lueur.

Barnabin vient d’entrevoir, de reconnaître les deux hommes qui sont dans le cabriolet: Gontran, Jacobus,

— Les infâmes! dit-il. Ah! si je pouvais aussi dévi-

sager leur espion, l’homme à la pipe; mais patience! Il faut d’abord avertir le frère; sans doute, ils sont allés le dénoncer. Alerte!

Déjà Barnabin court vers la maison.

Mariol est assis sur le seuil.

— À ton tour, Mariol, va sur le chemin, fais le guet.

Puis, marchant sur la pointe du pied, retenant son souffle, il pénètre dans la chambre de la blessée,

Une veilleuse répand sur les objets sa faible clarté.

Catherine est assoupie dans un fauteuil.

Jean-Baptiste, assis sur une chaise basse, regarde sa mère qui reste immobile, mais parfois se piaint vaguement, comme dans un fiévreux sommeil,

— Frère, dit tout bas Barnabin. il est temps de rejoindre Jacques.

— Pourquoi ?

— Chut! Viens, je te dirai tout.

Les deux frères se sont éloignés du lit. Le plus jeune raconta en quelques mots ce dent il vient d’être témoin. moin.

Bien qu’il ait parlé sans bruit, la blessée s’en est émue.

Elle à fait un mouvement; ses lèvres s’entr’ouvrent :

— Mes enfants!.., mes enfants!

[ls se hâtèrent d'aller vers elle,

— Mère! souviens-toi de l'ordonnance des médecins. Ne parle pas, ne bouge pas. Nous sommes-là. Ne crains rien. Silence.

Elle les regarde tour--tour, avec un sourire.

Trois ours se sont écoulés depuis que la balle est extraite. Les médecins paraissent satisfaits. Leurs espérances se confirme; mais ils exigent plus que jamais l'absence de toute émotion, l'inertie la plus complète.

Tant que ses deux enfants ont été là, ou, du moins. tant qu'elle les à sentis près d'elle, Madeloine s’est Tésignée. Mais durant tout ce jour, Jean-Baptiste est resté absent: les funérailles d’abord, ensuite son arrestution.

Lorsque, délivré par son frère, il est enfin revenu, déjà leur mère commençait à s'inquiéter, à s’agiter. Que sera-ce donc, s’il faut qu’il s’éloigne encore? Et qui sait, pour ne plus revenir de longtemps ?

— Mère, dit-il en cherchant à la préparer à cette séparation, bonne mère, promets-moi d’être raisonnable. Te voici beaucoup mieux maintenant. Je dois reprendre ma vie de travail. Il ya beaucoup d’ouvrage à lusine, On ne peut se passer de moi. Il faut done t'attendre à ne plus me retrouver auprès de toi, chaque fois que tu te réveillera. Si tu ne me revois pas du tout un jour, ne vas pas te tourmenter de cela, c’est qu’une besogne urgente m'aura retenu. Il se pourrait même que je fusse obligé de faire un petit voyage, comme de temps en temps, tu sais? Oh! ce ne sera pas long, je viendrai te dire adieu. Je te dis maintenant: à demain! Rendors-toi, sois calme, et tu nous seras vientôt rendue. Je t’aime, ma mère! Au revoir! Bonne nuit!

Il sortit, le visage encore tourné vers la blessée, la rassurant, l’encourageant du regard et du sourire. Mais aussitôt la porte refermée derrière jui, des larmes ruisselèrent de ses yeux.

— Hâtons-nous! supplia Barnabin, ils vont venir, et s’ils te trouvaient ici, si notre mère entendait, soupçonnait!... Oh! j'en frémis, rien que d’y penser!

Jena-Baptiste se fit donner une plume, du papier, de l'encre, et rapidement il écrivit ces quelques mots :

— Sur l’honneur et devant Dieu, je prends lengagement de me constituer prisonnier dans les vingt-quatre heures. Je supplie qu’on ne vienne pas chez ma mère: une émotion la tuerait !

Comme il achevait de signer:

decin qui venait d’entrer.

— Comment... docteur.

— L’attestation du médecin, c’est la règle. Par la

même occasion, je garantirai votre parole. Et je reste ici pour éloigner ceux qui ne doivent pas entrer. Pas de remerciments. Votre mère est malade, et, comrne telle, elle m’appartient. Mon droit et mon devoir sont de la défendre contre tous les dangers qui la menacent. Allez sans crainte,

Jean-Baptiste baissa la main du vicillard, et s’éloigna.

Mariol et Barnabin lPaccompagnaient.

Quelques pas plus loin, comme formant larrièregarde, s’avançait la grande ombre de Polydore.

Mais au bout de quelques instants, dès qu’on eut franchi la première ondulation du sentier qui serpentait à travers les but’es :

— Inutile que vous aliiez plus loin, dit Jean-Baptiste, je connais le chemin, et Jacques m'attend. A demain, frère! Dès qu’il fera jour, viens m’apporter des nouvelles. Notre mère n’a plus que toi. Songe qu’il est temps de devenir un homme.

— J’y songe! répliqua Bernabin en embrassant Jean- Baptiste.

Puis, celui-ci, traversant à grands pas les buttes, at- . teignit bientôt une carrière dans l'arche souterraine de laquelle il disparut.

Barnabin, comme sous l'influence des dernières paroles de son frère, était resté pensif.

Il se frappa le front tout à coup.

— Qu’as-tu donc ? demanda Polydore.

— Une idée!

— Laquelle ?

— Elle est 1à, dans ma tête ça bout. J’y suis!

— Servez chaud! fit la basse taille.

— Soit! consentit le gamin: mais il faut jurer de me suivre n'importe où, de m’obéir en n'importe quoi. Bref, être mon lieutenant et Mariol aussi. Veux-tn, Marioi ?

— Oui, si est une occasion de prouver ma reconnaissance à Jean-Baptiste.

— Ainsi, tu jures ?

— Je jure.

— Et toi, Polydore?

— Fa! fi!

C'était une façon de jurer tout comme une autre.

Cependant les deux lieutenants demandaient une explication.

— Pas ici, refusa Barnabin ; j'ai mon plan, suivezmoi.

Il atteignit une éminence d’où l’on découvrait la maisonnette de Mariol.

Puis, après s’être orienté comme un ingt-‘eur qui recherche un point par rapport à certains autres:

Ce doit être ici; c’est ici qu'était caché homme à la pipe, Fhomme aux trois fiusées.

— Quel peut-être cet homme? demanda Mariol. =

— C’est ce que nous allons savoir, répliqua Barnabin. Les trois fusées qui lui ont servi de signaux télégraphiques étaient de ces fusées bleues à quatre sous Je paquet, comme nous en avons tant brûlé quand nous étions enfants. Dès que la poudre a jeté sa gerbe d’étincelles, on laisse tomber l’enveloppe. Cherchons.

— Attends, dit Polydore, jai dans ma poche un ratde cave et des allumettes.

Le rat de cave, aussitôt allumé, se promena durant quelques sécondes à la surface du sol.

On ne tarda pas à retrouver une première cartouche vide, puis la seconde, puis la troisième.

— Je ne me trompais pas! s’écrin Barnabin.

— Après? questionna Stanislas Mariol.

— Vous ne comprenez pas encore ?

— Non, dirent les deux lieutenants.

En Pa 14 2

e7-Moi de vous poser deux questions, re-

prit le jeune chef. Primo:

l'heure ?

quel temps faisait-il tout à — Il pleuvait. réponi'it la basse-tailie.

— Très bien, Seeun n: quelle est Ja

rain des buttes ?

— C’est de la terre gl

nature du ter-

aise, répondit ouvrier.

— Par conséquent, déduisi Je frère de Jean-Baptiste, cette terre, lorsqu'elle est mouillée, garde tonte, espèce d'empreintes. Pass “Moi ton rat-deccive, ami Fäfà, et cherchons... cherchons encore,

L’empreinte de deux larges se lée dans Ja glaise,

— Voilà la piste!

qu'à la suivre.

melles était comme moudit Barnabin: nous n'avons plus

— Subtilement raisonné! dit Polydore, Mais il fait bien noir, et mon luminaire n’ir;

1 pas loin.

— Aussi n'est-ce

ue demain matin que je vous pro- Pose de nous mettre en chasse,

— C'est dit!

— À demain donc, sitôt qu'on \ verra clair.

— À demain! fit Stanislas. Moi, je m'en vais relayer Catherine, qui doit avoir grand besoin de repos. — C'est moi qui veillerai cette mère, dit le fils de Ja blessée, je le veux.

Et déjà, suivi de Mariol, il se mettait en chemin.

Polydore n'avait pas bougé: il semblait réfléchir.

— Bab! décidat-il, enfin je reste ici: Cest Je moyen le plus sûr d’être exact au rendez-vous.

-— Comment! se récrièrent sos dormir à la belle étoile 2

— Je suis coutumier qu fait, répliqua philosophique ment l'artiste, et voici précisément los lument tout exprès pour me tenir

Est-ce dit 2

Duit auprès de ma

Co npagnons, tu veux

étoiles qui se ra]-

compagnie Ta 5h ë, le ciel redevient clair, un temps superbe, Grâce à VOR iargoesses, mes amis, j’ai bien Soupé là-bas, sous la

charrette. Il reste quelques gouttes d’eau-de-vie dans ma gourde et dans 34 blague une dernière pipe de tabac. En fin, j'ai 100n manteau couleur de muraille. Ne vous inquiétez pas de moi, je saurai trouver quelque trou tapissé d’un peu d'herbe. Comme on fait son lit, on se couche. Bien le bonsoir.

Mariol et Barnahin connaissaient les mœurs de Fâfà : ils n'insistèrent pas davantage et s’éloignèrent.

Chemin faisant. de ce ton d'autorité qui sied à linitiative, Barnabin donna «es dernières instructions pour le lendemain.

— Diable de Rataplan! pensait Mariol. il faut toujours qu’il soit capitaine!

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