HEURES D’ANGOISSE
Dans la voiture qui la ramenait vers Phôtel Lubanoff, la princesse était restée immobile, silencieuse. On eft dit que, sortant d’un lourd sommeil, son esprit flottait encore entre le songe et la réalité.
À plusieurs reprises, Valentine prit la main de a mère en la serrant dans les siennes. A peine la princesse
+ lui répondit-elle par un vague sourire. Sa pensée n’était pas là.
Le bruit de la porte de l’hôtel qui s’ouvrait devant la calèche parut enfin la réveiller. Elle regarda antour delle avec une certaine ppréhension. Puis, rassurée par cet examen, elle se hâta de descendre sous le péristyle: elle marcha rapidement vers l'escalier.
— Ma mère, dit Valentine qui, très inquiète, se précipitait sur ses pas; mais qu’avez-vous done, ma mère ?
— Rien! je n’ai rien, répondit-elle avec une flévreuse étreinte. Laisse-moi, mon enfant. je désire être seule.
Et elle disparut.
Un instant plus tard, renfermée dans son boudoir, elle se laissait tomber sur un fantenil. et là, morne, abattne, comme s’efforçant d'écarter une image importune.
Non! répéta-t-elle d'une voix sourde; non, les
morts ne reviennent pas... Cest impossible. .. impossible! NNLEN
Valentine, de plus en plus étonnée, se sentait le cœnr tout piein de trouble et d'angoisse. D’ailleurs, l'instant
, sc!
ce
fatal qu allait décider de sa vie approchait. Elle aussi désirait le recueillement, la solitude. Mais le prince avait entendu rentrer la voiture ; il fit demander sa fille.
Déjà le jour baissait. [1 faisait presque nuit dans la vaste pièce aux tentures sombres. On n’y distinguait en entrant que les cheveux blancs du vieillard et ses grands yeux fixes, dans lesquels une flamme brilla tout-à-coup.
— Ah! te voilà, mon enfant, s’écria-t-il. Ivanowitch, de la lumière, Vite, que je voie ma fille.
Et, dans l’ombre encore, il l’embrassait avec des exclamations de joie ; mais sitôt que la lampe fut apportée :
— Comme tu es pâle! dit-il en regardant Valentine ; tu parais triste. Pourquoi?... Nous signons ce soir-le contrat. Il ne te plaît donc pas, ce mariage ?
— Mamère le désire... répondit Valentine.
— Mais toi... toi?
Elle s’efforça de sourire et cacha son visage sur l’é. paule du vieillard.
— Ah! je comprends, murmura:t-i], tu ne veux pas me montrer ton bonheur, craignant qu'il ne nrafflige, Moi seul, j'ai le droit d’être triste aujourd’hui; je vais te perdre!
— Mon père!
— Ne parlons pas de cela. J'ai eu tort; pardon... Où est ta mère ?
— Chez elle... je la crois souffrante.
Le prince appela Ivanowitch et lui donna l’ordre d'a ler prendre des nouvelles de la princesse,
Elle fit répondre que son malaise n’était pas encore dissipé, qu’elle priait qu’on dînât sans elle.
— Eh! bien! fit le vicillard. nous dînerons ici, mou enfant, en tête-à-tête, Ivanowitch nous servira. Je ne veux rien perdre des derniers jours qui te restent À passer auprès de moi.
Le couvert fut Promptement dressé; mais en dépit
des efforts des deux convives, la gaieté ne vint pas s’as-
seoir entre eux. Ni l’un ni l’autre n'osait plus parler du mariage.
— Allons, dit enfin le prince, il est temps de songer à notre toilette. Va, mon enfant. A bientôt. Pépita attendait Valentine.
Il avait été convenu, lors de l'adoption, que celle-ci prendrait le titre de marraine.
— Marraine, dit Pépita, vous ne inen voudrez pas de ce que j'ai fait.
— Qu’'as tu fait ?
— J'ai congédié la femme de chambre,
— Pourquoi ?
— larce que, dans nos montagnes, lorsque la fille cu seigneur se marie, c’est toujours une fillette du domaine, la plus humble, la plus dévouée qui l’habite. On assure que cela porte bonheur.
— Soit! consentit Valentine,
Pépita, toute glorieuse, se mit aussitôt à l'œuvre, et, par son babil, tâcha de faire sourire celle qu’elle paraît.
Valentine restait distraite et songeuse.
Pépita se mit à chanter des airs du pays, mais sans plus de succès.
On ne l’entendait même pas; sa chanson se ralentit, s’arrôta.
— Quel peut être cet homme? murmura Valentine.
- Quel homme, marraine ?
— Ce vieillard que je retrouve partout et qui pleure en mc regardant,
— Monsieur Jacques ?...
\h lil s'appelle Jacques? Tu le connais ?
- Cest lui qui a dit à Jean-Baptiste de me donner à vous.
— Jean-Baptiste! murmura Valentine avec une certaine émotion.
— Comment Jacques l'a bravement défendu! fit Pé.
pita. Il avait raison. Jean-Baptiste n’a rien voulu garder de ce qui appartenait à Noël. C’est le plus noble cœur qui soit jamais sorti des mains du bon Dieu. Je le défendrai aussi, moi. Je l'aime!
Valentine attira vers elle sa filleule et l'embrassa.
Puis, comme la pendule sonnait la demie de sept heu- Yes:
— La princesse m'attend, dit-elle. Hâtons-nous,
Quand sa toiletted'ut terminée, quand Valentine se regarda dans la glace, elle recula, effravée elle-même de sa pâleur.
— Marraine, fit Pépita, vous soulfrez 2
— Non, ma chère enfant, non.
Mais des larmes, trop longtemps co: nues, jaillirent enfin de ses yeux.
Pépita se jeta à ses pieds, saisit ses mains et, les vouvrant de baisers :
— Marraine, marraine, on dit chez nous:, Fiancée qui pleure sera morte dans l'année. Vous ne l’aimez pas ce Gontran. Non! vous ne l'aimez pas: avez le courage de le dire!
- Tais-toi, Pépita, tais toi!
Et Valentine, après avoir fait disparaître les traces
de ses larmes
s’éloigna,
Les corridors étaient déserts. Jamais pareil silence n'avait envahi l'hôtel Lubanoff. On y sentait ce calme lourd qui précède l'orage. Les murailles elles-mêmes avaient comme le pressentiment d’un malheur.
L'ancien hetman des cosaques avait revêtu son grand uniforme, sous lequel sa haute taille semblait encore plus élevée; il était vraiment superbe ainsi.
Quand sa fille adoptive s’avanca vers lui, résignée, souriante, mais blanche et froide comme une statue de marbre, une soudaine claivoyance avertit le cœur du vieillard. ii s’écria :
— Ma fille! mon enfant! je veux bien me sacrifier,
moi... mais si ce mariage t’inspire la moindre répugnance, halte-là !
— Mon père, je vous jure...
-— C’est devant ta mère que nous nous expliquerons: elle doit être là, dans son boudoir. Viens... je le veux, viens.
Soutenu par Valentine, il se mit en marche.
Un long couloir faisait communiquer le cabinet du priuce avec le boudoir de la princesse.
Le parquet de ce corridor était tapissé d’une épaisse inoquette, amortissant le bruit des pas.
À chaque extrémité, d’amples portières croisaient leurs plis lourds. Dans l’interstice de celles qui fermaient le boudoir, à peine apercevait-on quelques légers filets de lumière.
Le vicillard ne se trompait pas. Sa femme était là.
L’habitude du monüe donnait à la princesse le pouvoir de maîtriser son émotion. De par les artifices de la toilette, rien ne paraissait sur son visage, pas même les années. Elle était vêtue d’une robe de velours noir. Sur ses magnifiques épaules, dans ses cheveux, des diamants brillaient. Jamais elle n'avait été plus royalement belle.
Elle venait de donner cct ordre au laquais posté dans Pantichambre:
— Un homme va venir, Aspect militaire, officier de la Légion d'Honneur, une cicatrice au front. Pour tout autre, je ne suis pas encore visible. Vous lui demanderez son nom. Vous l’annoncerez.
Puis elle s'était assise; elle attendait.
Au moment où le prince allait écarter les tentures, il tressaillit tout-à-coup, il s'arrêta, imposa le silence à Valentine.
Par l’autre porte qui venait de s’ouvrir, le laquais
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— Le colonel Jacques Bernard.
Jacques entra.
La princesse s'était redressée; elle le regardait avec stupeur.
Calme et digne, il s’avança, salua.
— Cest lui! fit-elle d’une voix étouffée, c’est %ien lui!
— Macime, répliqua-t-il, ce que nous avons à nous dire ne doit être entendu que de nous seuls; je vous serais obligé de défendre votre porte.
— C’est fait... personne n’entrera, personne ne peut entendre.
— Asseyons nous alors. madame, et causons.
Elle lui désignait un siège au coin de la cheminée.
De l’autre côté, sur un sofa, elle se laissa tomber, les yeux toujours fixés sur lui.
Une table les séparait, Sur cette table, il y avait une lampe qui, l’un pour Vautre, les mettait en pleine lumière,
Sous l’apparence froide de Jacques on sentait une 6motion, héroïquement comprimée, une poignante douleur.
Après un silence durant lequel, les veux À demi-voilés, nn sourire amer aux lvres, il avait contemplé la princesse, le colonel Jacques Bernard commenca ainsi:
— Remettez-vous, je ne suis point un fantôme. Vous n'avez rien À craindre de moi. Quelques mots d’explication vous feront comprendre.
Elle Pautoriea du geste À parler.
Pour &e recueillir, il nenchn son front dans en main. Puis, écartant cette main. montrant du doigt en balafre:
— Ceci, dit-il, est nn coup de sabre qui me fendit la tête, au passage de Pleter, quelques momonts après Ja mort de loniatoweki. Tavais venln le éer. On me crut mort, et comme la retraite continuait en tonte hâte, on m’abandonna dans ln neige. Des cosaqnes anrvin-
rent et me dépouillérent. Je tressaillis de froid: donc je vivais, pour mon malheur!... Oui... madame... oui! Un prisonnier valait quelques copecks; on me transporta dans une ambulance, et de là, en Sibérie. Pendant deux années, au fond des mines. je travaillai sous la menace du knout en pleurant de rage. Ce n’était pas seulement la liberté, la patrie, la lumière du jour que je pleurais, c'était vous, madame. vous que j'aimais avec passion, comme un insensé!. . Oh! si je fusse revenu le lendemain de votre mariage avec le prince, je vous aurais tués tous les deux!... Rassurez-vous. Dixsept ans ont passé sur toutes ces tortures. Ce n’est plus l'époux qui revient c'est le père. .…
Dans ce dernier mot, succédant à un cri de colère, le colonel Bernard avait mis une indicible tendresse.
-— Oui, le père, poursuivit-il. Avant de partir j'avais embrassé ma fille qui venait de naître. avais emporté son premier sourire, Ce sourire, jusque dans les entrailles de la terre, il me tint lieu de soleil. Je revoyais le berceau, je revoyais l’enfant, et prêt à succomber au désespoir, à la misère, je me redressais en me disant : “Elle aura peut-être besoin de toi, tu n'as pas le droit de mourir!” Voilà pourquoi jai véeu, madame: voilà ce qui m'a donné assez de génie pour concevoir, pour réaliser une évasion impossible, J'échappai done à mon enfer, mais ce m'était pas tout. IL fallait traverser la Russie, l'Allemagne, à travers mille dangers, sans ressources, en haillons. J'ai souffert la faim, j’ai mendié. Oui, moi! le colonel Bernard... Mais que m'importaient les humiliations. les obstacles, les souffrances! Je reprenais courage à cette pensée, à cet espoir: “Ma fille est là-bas! Ma femme n'attend: elle se souvient, ” Tmbécile! D Le
Rien d'amer, rien de sangiant comme ce sarcasme dont le vieux soldat venait de se flageller lui-même. Ce-
pendant, il atteignit au cœur celle qui l'écoutait. Elle baissa les yeux, elle courba la tête en murmurant :
— 0h! Jacques, pardon, pardon!
il se calima tout-à-coup: il reprit avec douceur :
== [Va lon; emps que je vous ai pardonné, madame: et c'est involontairement que j'ai laissé échapper te reproche. Permettez qne J'achève. Un jour, enfin, J'arrivai chez moi... chez nous, l'âme ouverte à toutes les joies du retour. On m'apprit que la veuve du colo nel Bernard S'appelait maintenant la princesse Lubanoff. Ah! je croyais m'y connaître en fait de blessures, avais eu le crâne fendu : cette fois, c'était le cœur! Je tombai, croyant mourir: mais J'ai la vie dure, à ce qu’il paraît. Je me remis en chemin. je me traînai jusqu’à cet hôtel. Le mur du jardin se trouvait alors en véparation. I] faisait huit, une soubre nuit d'hiver. J'entrai par la brèche. Une fenêtre éclairée n'attira: celle de ce boudoir. Oui, madame, il Y a quinze ans, j'étais là, en dehors, invisible pour tous, et je regardais. A la clarté d'une limpe, sur de riches fourrures, jouait une enfant... ma fille! J'allais m'élancer, mes mains, en se hissant au balcon, rencontrérent de la neige. Je n'avais pas d'autre tapis à lui offrir que celui-là, moi! Elle s'approcha du fe qui l'égavait en Ja réchauffant. létais transi de froid. Autour de mon enfant, toutes les recherches du luxe, Que lui offrirais-je en échange? La misère! C'était le temps où les soldats de l'Empire étaient méconnus, persécutés. On ne me rendrait pas mon grade, on me contesterait peut-être jusqu'à mon nom. [l ne me restait pas une obole. Comme dans un rêve, la fièvre fit passer devant moi deux tableaux: ici, Valentine, fille du prince; là, Valentine, fille du proscrit. La seule preuve d'amour paternel qui”fût en mon pouvoir, c'était de rentrer dans le tombeau, dans Poubli, de m'y résolus. Elle s’était approchée de la fenêtre; elle appuyn ses lèvres contre la vitre; moi, de l’autre
côté, j'approchai les miennes, et, comme elle avait jeté un cri deffroi, comme sa gouvernante accourait, je m’enfuis.
Jacques semblait retrouver en lui-même toutes les émotions de cette scène ; et, comme repassant pour ceite même épreuve, il tremblait, il palpitait, il pleurait.
La princesse, non moins agitée, non moins émue, s’écria :
— Quoi! Jacques vous avez eu cette abnégation, ce dévcüment ?
— Oui, madame! ct cela pendant quinze ans! répliqua-t-il avec un noble orgucil. Pendant quinze ans j’étais là, dans la rue, partout, dans l'ombre. Je la regardais de loin, je veillais sur elle et cela me suffisait. Si je me rencontre aujourd’hui, c’est qu’elle a besoin de moi, Je me suis immolé à son bonheur, je veux au moins qu’elle sit heureuse!
À ces mots qu contenaient une nouvelle accusation, la princesse releva la tête. Comme épouse, elle s’était tue; comme mère, elle protestait.
— lrétendrie”-vous, se récria-t-elle, que je n’aime pas ma fille?
— Loin de moi cette pensée, dit-il, je rends justice à votre affection pour Valentine. Je sais aussi que le prince est bon pour elle, et qu’il l’aime comme son enfant. D'ailleurs, qui ne l’aimernit pas? Mais depuis quelque temps une influence fatale vous aveugle, mais ce soir même vous alliez unir à un homme qu’elle n’aime pas et qui est indigne d’elle.
— (Jue dites-vous, Jacques? Etes-vous certain de cela? Proyvez-le-moi et je vous bénirai comme un sauveur,
— Bien, dit-il, je commence à croire que nous nous nürons,
Puis, après un silence, et comme impatiente, elle l’interrogeait des yeux.
— Qui vous a présenté Gontran d’Alvimare ?
— Mais... le chevalier Capriola.
— Laissez-moi vous dire que c’est un misérable. Et vous le pressentez déjà, car À ce nom vous avez rougi.
— Monsieur...
— Je vous sais une honnête femme et je vous crois une bonne mère; mais il est dos fascinations magnétiques, même pour les âmes les plus pures. Un mot suffit pour les réveiller. Vous connaissez Fabre-Bey. n’estce pas? Voici quelques renseionements qu’il a bien voulu m'écrire. Un tel homme ne ment pas. ne se trompe pas. Lisez, madame. et réveillez-vous.
La princesse prit la lettre d’une main tremblante, ct, dès les premières lienes, demeura atterrée.
— Ai-je eu tort de venir? conelnt Jacques. Rompez ce mariage, congédiez ces deux hommes et je disparais à Pinstant: je rentre dans ma nuit. Jamais Valentine ne saura que son père a passé si près delle sans même demander À Pembrasser. -Tamais le prince Lubanoff ne soupeonnera que le colonel Pernard existe encore.
Tout-à-coup, À l’antre entrée Au boudoir, les tentures s’écartèrent et Valentine parut conduite par le prince qui répondit :
— Vons vous trompnez, colonel Bernard, jai tont entendu. Valentine, embrassez votre père !
Et lui-même il ln poneeait. il la icta dans les bras de Jacques.
Jacques, saisi, palpitant. éperdu, Jacques avait eu nn premier mouvement pour refuser tant de bonheur: mais au contart de son enfant, sons sos baisers, il n°6couta plus que lamonr#aternel: il Vétreionit avec des sanglote,
Cependant. le prince continnait son chomin. Panr la première foie depuis des années, il marchaît seul, il marchaît droit, plus fier et plus grand que jamais.
Il ouvrit l’autre porte, traversa l’antichambre, entra dans le salon,
La, se trouvaient Gontran et Le chevalier Capriola, les notaires, quelques invités.
S'excusant vis-ä-vis de ceux-ci :
— La princesse est souffrante, dit-il, nous ne rece- Vrons pas CC SOIT,
Puis, comme l'assistance se retirait déjà, comme Gontran et Capriola s'avançaient vers lui, sollicitant une information plus précise, il désigna la porte, et sans un mot, rien que par l'attitude et le regard. il les contraignit à sortir.
Pendant ce temip-là, dans le boudoir, Jacques remettait entre les bras de la princesse, Valentine à demi éva-
nouie.
Mon enfant, reste auprès de ta mère, auprès de ton père adoptif. Il t'a élevée, aimée; il mourrait sans toi:
moi, je suis fort e{ je sais souffrir.
Le vieil hetman rentraigt en ce moment,
— Prince, dit Jacques, je vous remercie de l'instant de joie que vous n'avez donné. Nous sommes quittes. Adieu.
Et, plus fier encore que le dernier des Lubanof. il
s'éloigna.