‹ Les Buttes-Chaumont [microforme]Chapitre 43 sur 44 · BATAILLE · texte numérisé non relu

BATAILLE

— Que faire? demanda tout bas Barnabin.

— D'abord, et d’une, nous armer, répondit Polydore sur le même ton.

Il prit la rapière et donna la halebarde à Mariol ; Barnabin s'était adjugé les pistolets.

On frappa de nouveau contre le parquet.

— Chut! fit Polydore, ce toc-toc est une façon de demander: Puis-je sortir? Répondons de même, il sortira. Mais, d’abord, préparons le lazzo.

Il avait passé la colichemarde dans la boutonnière de sa redingote; il déroula la corde au beau milieu de laquelle s’épanouissait le nœud coulant.

Puis s’expliquant enfin:

— Mariol, dit-il, prends ce bout, moi, je tiendrai l’autre. Toi, Rataplan, entre nous deux, la main prête à passer le collier. Voici la trappe, elle s'ouvre, il soft, et crac! le licou tombe, Avez-vous comoris ?

Du geste, ils répondirent affirmativement.

Pour la troisième fois, mais plus vivement, plus fort, on frappa.

— Il s’'impatiente, conclut Polydore. Chacun à son poste, voici le moment!

Toutes ses indications avaient été suivies. La lueur de la lanterne devait attirer vers elle le premier regard de celui qu’on voulait prendre. Des trois autres côtés, nos trois chasseurs attendaient.

De la même façon, à la même place où l'on venait de

frapper en-dessous, Barnabin frappa en dessus.

On eût entendu trotter une souris.

Puis, tandis qu’un mécanisme rouillé grinçait dans le sous-sol, un châssis de parquet glissa, bascula, découvrant un vide par lequel une tête aussitôt surgit.

Simultanément, cette apostrophe faisait explosion.

— Mille tonnerres! crois-tu donc que je m'amuse làdedans, Jacobus, et que...

Il n’acheva pas, étranglé qu’il fut par le nœud coulant.

Barnabin venait de le lui Passer au cou, Mariol tirait de son côté, du sien Polydore,

— Fû, fa, dit-il.

— Hisse! commandèrent les deux autres.

Et le prisonnier fut tiré de son trou,

C'était bien Martin le Borgne.

— Les autres cordes, vivement, dit Polydore. Garrottons-le, baillonnons-le ! Serrez, serrez plus fort! Mais Pas autour du cou; il nous Je faut vivant,

Martin le Borgne avait voulu regimber, se débattre.

Impossible, ;1 étouffait, Ses bras ses jambes se couvraient d’entraves, I] comprit que la lutte était inutile, il fit lo mort.

Maïs ce n’était pas là de la résignation, loin de Jà. Ses cheveux se hérissaient, sa face écarlate grimagait. Il y avait de l’écume sur ses lèv. 8, et, dans son œil, injecté de sang, des éclairs,

Polydore et Mariol le portèrent où plutôt le roulèrent Jusque dans le laboratoire.

Pendant ce temps, Barnabin examinait le truc.

Quand ses deux Compagnons furent de retour, il leur dit:

— Vous avez entendu ce Misérable : il attendait Jncobus. Donc, Jacobus va venir, et s’il entend franner # ï trappe, ii se penchera deseus Pour répondre, cette attitude, il sera plus facile de s'en emparer. vais remplacer li-dedans Martin le Borgne.

—Wi— ‘

Il mit ses coudes, puis ses mains sur les bords du trou: il SY laissa ghsser, il s’allongea jusqu’à ce que ses pieds atteignissent le panneau mobile.

— Cherche la manivelle, dit Mariol en lui passant la lanterne.

— J'ai trouvé, fit tout assitôt Barnabin.

En effet, la trappe se referma, se rouvrit.

— Parfait! dit-il alors. Vous autres, cachez-vous derrière ce fauteuil. Du reste, il fait noir; je garde la lanterne. Ecoutez.

Tous les trois prêtèrent loreille.

On n’entendait au dehors que le bruit des arbres agités par le vent.

-— C’est singulier, murmura Barnabin, j'avais cru entendre comme un aboiement lointain,

— Alerte! fit tout à coup Mariol qui s’en était allé du côté de la porte, La grille vient de s'ouvrir. On accourt. Alerte.

En un clin d'œil la trappe se referma sur Barnabin.

Mariol et Polydore disparurent. Tout redevint silence et ténèbres.

Déjà quelqu'un gravissait le perron d’un pas précipité.

La porte s'ouvrit.

Un homme parut, entra vivement.

Sa respiration était haletante, sa marche fiévreuse. I] alla droit à la trappe.

Tout aussitôt, on frappa en dessous,

— Quelle impatience! murmura l'inconnu. A-t-il donc deviné que nous sommes perdus! qu'il nous fant fuir à l'instant !

I arrivait à la rainure; il frappa sur la trappe.

Mariol et Polydore s'élancèrent sur lui, tandis que Barnabin, surgissant du parquet, lui mettait la lanterne sous je nez,

—— Monsieur Javobus, s'il vous plaît? Ah! c’est bien lui. Victoire!

Barnabin avait parlé trop tôt. Deux coups de feu retentirent.

Polydore fut atteint, chancela. Au même moment Gontran, suivi de Martin-le-Borgne, qu’il venait de déli- “rer, entra par le laboratoire.

Déjà, il se précipitait sur Mariol, déjà Martin le Bor- £&ne, brandissant une barre de fer, allait atteindre Barnabin !

Mais d’un côté, une masse noire bondissant entre eux, se suspendit à la gorge de Jacobus. C'était Vendredi, L'homme et le chien tombèrent, râlant tous les deux.

D'un autre côté, le Lynx ct ses formidables acolytes firent irruption.

Après une courte lutte, les iisérables furent capturés.

La blessure de Polydore n'avait rien de grave,

— Fa! fa! dit-il

Barnabin demanda l'heure qu'il était,

== Ouze heures, répondit le Lynx.

Aussitôt Barnabin, montrant la lettre :

— Je demande à être conduit chez M. le procureur du roi, dit-il, allons vite,

REHABILITATION

A quelques mois de là, les assassins du comte d’Alvimare paraissaient devant les assises de la Seine.

On avait reconnu entre eux les trois derniers survivants de la bande de Schinderhannes :

Jacobus, Martin le Borgne, Karl Schmück.

Ce dernicr sous le nom volé de Gontran, vicomte dAlvimare, avait joué dans le monde un certain rôle.

Aussi l'auditoire était-il nombreux, la curiosité ardente.

Malgré l’évidence des preuves, malgré la dénonciation écrite par Jacobus, Jacobus lui-même et ses deux co-ascusés persistaient à nier leurs crimes.

Un dernier témoin fut appelé: madame Humbert.

A ce nom, un long murmure se fit dans l'assistance, sur le banc des jurés, parmi les juges.

Sur tous les visages se lisait une vive sympathie, une émotion profonde.

On connaissait l’histoire de cette femme héroïque; on la voyait s’avancer, toujours vêtue de deuil, encore pâle de sa blessure, et s'appuyant sur ses deux fils.

Le président des assises, un vénérable vieillard, prit la parole en ces termes :

- Il va seize ans, dans cette même enceinte, un homme, Pierre Humbert, so défendait contre une accusation d'incendie et de meurtre, Parmi les témoins, figuraient deux de cos misérables que voici maintenant, À leur tour, sur le bane des accusés. Te me rappelle leur acharnement contre Pierre Humbert. Peut-être eft-il succom-

bé sans la présence et le dévoñment de sa femme, qui, toujours là, à ses côtés, lencourageant, le soutenant dans toutes ses épreuves avait protesté de son innocence. Il fut acquitté. La justice humaine s’arrête où Commence le doute; mais ce doute même est une flétrissure qui, parfois, reste sur un nom. L’honneur est plus exigeant que la loi. Madame Humbert lavait compris. Elle se leva, étendit le bras vers Pimage du Christ, et nous dit avec l’accent de la conviction, de la foi:

— J’affirme que mon mari n’est pas coupable, et promets de le prouver un jour. Oui, je consacre ma vie à chercher, à découvrir les véritables assassins; je les amènerai sur ce banc d’infamie. (C’est un engagement sacré que je prends ici devant les hommes et devant Dieu!

— Ces paroles émurent profondément tous ceux qui les entendirent. J'étais de ceux-là, Pierre Humbert disparut; des années se passèrent amenant l'oubli. Elle seule se souvenait; mais il lui fallut d’abord consoler, soigner son mari, mortellement atteint par tant de malheur. Ce ne fut qu'après lui avoir fermé les yeux que sa veuve put enfin se dévouer à la réhabilitation de sa mémoire. Depuis lors, depuis plus de dix ans, elle cherche, elle épie, elle marche à son but, et cela sans jamais avoir réclamé l'assistance de personne. Seule, elle voulait agir et triompher. Durant toute la lutte, elle s’est tue; elle n’a parlé qu'après avoir réussi, qu'après nous avoir livré ceux qu’elle poursuivait, En l'écoutant, on admirait, on pleurait. Que de courses vaines; que de nuits sans sommeil; que d'efforts ; que de dangers! quelle persévérance! Rien ne la décourageait. Cent fois elle a bravé la mort. Elle a failli mourir. .. mais Dieu la préservée, l’a soutenue Pour qu’elle témoignât de la vérité, pour qu'elle ne manquât pas à son serment, pour qu’elle prouvât combien, dans notre pays de France on tient à l’honneur.

Et maintenant, messieurs, nous allons entendre Madeleine Humbert.

L’interrogatoire commenca. "

La dame noire répondait simplement, modestement. Elle cherchait à s’effacer elle-même, à ne faire resplendir que la vérité. Mais à chaque instant c’était un nouveau détail dramatique, un mot parti du cœur, et qui faisait courir dans Passemblée des frémissements admiration. [1 y avait des larmes dans tous les yeux.

Quand elle eut terminé, ce furent des sanglots, des applaudissements.

Sans orgueil, avec une sérénité touchante, elle se tourna tour à tour vers les jurés, vers le tribunal, et conclut ainsi : .

— N'est-ce pas, messieurs, n’est-ce pas que les fils de Pierre Humbert peuvent relever la tête?... N'est-ce pas que leur père était un honnête homme ?

Jean-Baptiste et Barnabin avec un élan du coeur, embrassèrent leur mère.

Après un silence, le président s’adressa aux accusés :

— Jacobus, Martin, Karl Schmück, confessez vos crimes,

Ecrasés, anéantis, les deux premiers se turent.

Mais le troisième, Gontran, Karl Schmück, se redressant tout-à-coup, s’écria :

— J'avoue... Nous sommes les assassins... Si j'ai mal véeu, du moins, je veux bien mourir!

Madeleine s'agenouilla devant image du Christ, et murmura :

— Mon Dieu! vous que j’ai tant prié, soyez béni!... pardon pour eux!

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