EN
— Entrez, dit-il, Le concierge de l'usine tout effaré :
Monsieur Jean-Baptiste, c'est encore ce scérérat de Mariol. Vous m'aviez donné la consigne de le surveiller après sa paie, Sa femm ef était là. Vainement elle s'est efforcée de le retenir, Vainement J'ai voulu Jui prêter main-forte : il nous a glissé des doigts comme une anguille ; il s'est enfui à tous les diables.
— Oh! S'écria Jean-Ba I le faut, je le veux!
Et il se précipita an dehors.
La nuit venait.
parut, tout essoufflé,
Dtiste, je le trouvera!
L'IDEAL DE MARIOL
Aux abords de l'usine, tionnaient encore crépusculaire.
Deux ou trois femmes, assez heureuses pour avoir arrêté leurs maris Sur la route du Cabaret, les ramenaient au logis,
Pauvres inères! pauvres fe
Grand triomphe que ce un jour de paie!
Quelques autres, moins favorisées, s’en tournaient tristement, l'en ment.
Elles songeaient à l'argent de la semaine qui était perdu pour la famille, au Propriétair menaçait, aux enfants qui, peut-ê faim.
A les voir ainsi disparaître dans le brouillard, on eût dit des âmes en peine,
La Mariole attendait, l'attitude d’une conster
Jean-Baptiste alla v qui s'était passé.
Elle releva la tête: mais, tr accablée pour répondre inondé de larmes,
quelques groupes sta- » à demi perdus dans la brume
mines !
Mi-là! oranq bonheur
re-
*e qui tre, avaient
assise sur un talus, dans nation profonde.
ets elle; il Jui demanda ce
"op oppressée, trop , elle montra son visage
titane stnt
sta- ‘une
Jour ur'ets
eur
pen ail à
Den
C'était une toute jeune femme, qui devait avoir été jolie, qui l'était encore, maluré la souffrance empreinte sur ses traits, malgré son amaigrissement, sa pâleur,
— Ab! dit-il d'une voix brisée, cest fini!
il n'a pas voulu, Je le Suppliais, je le retenais, il m'a repoussée; il m'aurait battue, Ce n’est Pas Ma faute, Jean-Baptiste... Nous n'avons plus qu'à nous mettre à la charité, mes pauvres petits et moi... Moi Qui comptais tant sur la bonne surprise de ce Soir, IOi qui m'en faisais une si grande fête... It Ia jeune dame, qu'est-ce qu'elle va dire?
— Silence! dit le contre-maître, c'est un secret.
Puis, comme la Mariole recommençait à pleurer:
— Courage! reprit-il; 1x fête aura lieu quand même, je vous le jnre! Je n'y renonce pas, moi, Retournez chez “OUS, Ma pauvre Mariole, et continuez le déménagement. Que tout soit prêt ; il viendra, je vous en réponds, dussé-je vous Papporter sur mon épaule.
Elle s'était relevée: elle S'éloigna, quelque peu réconfortée par ces Cncourageantes paroles Jean-Baptiste, qui l'avait soutenue, qui la suivait encore du regard, murmura :
— Douce et bonne créature! Elle si gaie, si aillante hier! Dirait-.on qu'elle n'a pas vingt ans! La misère l'a vieillie, Le chagrin la tuerait, et ses enfants avec elle... Non Tai pro-
qute famille serait SAUvée; je veux qu'elle soit heureuse,
Et, d’un pas résolu, il se mit en marche,
Mais où retrouver Maintenant le déserteur, et surtout comment le ‘amener au bercail?
Au moment où le jeune contre-maître se posait ce problème, son regard fut attiré par une double lueur rouge et verte qui se le trottoir, à travers les bocaux r d'une phrarmacie,
Jean Baptiste était
projetait sur ‘plendissants
CONNUE du pharmacien. I] entra, se fit donner nn narcotique, et dans sa poche, il pas.
Le boulevard extérieur, 16 boulevard du Combat: Sa physionomie n'était pas moins sinistre que son nom,
D'un côté le grand mur d'octroi, de l'autre une ‘angée de cabarets, ln plupart peints en rouge, les autres de couleurs criardes,
Quelques-uns se recommi “asses, des bosquets,
; le flacon £agna le boulevard à grands
Mdaient par des ter des jeux de siam: tons par des enseignes attractives et de gros chiffres très apparents: Vin à 8 sous: vin à 6 SOUS; vin à 4 SOUS,
Quel vin!
Un peu plus loin, sur Je boule pinette, se débitait une (C mentée: c'était la cruelle, s'avançait avec
vard de la Cho- Wu-devie fortement pi- Vers la Courtille, on un dernier verre tout dix centimes, et qui terr L'enseigne MOIR, Durant la semaine
plein pour assait les plus forts, elle-même lattestait: A L'ASSOM-
, Ces ignobles bouges res-
üt SOTE oonrdisse.
do...
teur,
poune sur ants
PUR con nds
DIE tre
Ine
ment analogue à celui des reptiles qui digèrent. Ils se réveillaient le Samedi, ouvraient leurs pvries À deux battants, mettaient des ifs sur les trottoirs at du sable sur le seuil. C'était le Juur die saie,
Lu tout près, dans Paris où dans la banlieue, les ouvriers allaient recevoir leur argent: ils allaient venir festoyer toute la nuit, prolonger l'orgie jusqu'au dimanche, pour la recommencer encore le lendemain.
C'était comme une bataille où de nouvelles recrues arrivaient, arrivaient sans cesse, laissant sur le carreau leur argent, leur raison, leur santé, leur vie,
Des caleuls avaient établi que le quart des salaires de la grande usine devenait la proie des cabaretiers, Vainement la paie avait été remi- Se au Tundi soir, on noccrait le lundi soir, on feait le mardi, quand ce ne serait que pour na £uer le nouveau règlement.
Jean-Baptiste savait à peu près où retrouver Mariol,
Effectivement, il n'avait pas fait cinquante Pas Sur le boulevard, qu’il reconnut à sa voix chantant ce refrain alors en vogue:
Quand je veux boir’ du liquide à bas prix,
Vers la barrièr’ je me mots en campagne,
La bouteil coût’ deux sous d'moins qu'à Paris C'est tout profit; plus j'en bois, plus je gagne,
FL
Ce
iomié, Marioi le pratiquait lar- £ement. Il avait déjà bu sa part de plusieurs
TS bouteilles qui étaient 1 la table, c’est-à-dire in perdre au piquet,
— Pas de chance! criait-il ‘abiboche! De ]
à, vides, mais encore sur ipayées. Il venait de Jes
; il faut que je me
’acharnement, quoi! j'en tiens trois litres, Qui est-ce qui joue contre? Allons! la galerie, un homme de
bonne volonté!
Il s'arrêta tout à coup, les veux écarquillés,
la bouche béante,
Au premier rang des spectateurs
reconnaître Jean-Baptiste,
Quelques rires éclatèrent,
— Quoi! comment ! c’est vous Baptiste! balbutia Mariol encore tout penaud.
— I faut que je te parle, dit froidement, simplement le contre-maître,
— Ici?
— On dehors, je préfère
— Moi ibidem.
Mariol alla payer au comptoir et de rejoindre Jean-Baptiste vers les bords du canal.
C’est, à cette heure conséquent propice
Aucun mot n'av contre-maître
, il venait de
, Monsieur Jean-
r'ais,
S'empressa , qui déjà se dirigeait
* Un endroit désert, et par aux explications intimes. ait encore été prononcé, Le Semblait onblier son qui, pour se donner une Contenance, tourmentait le tuyau d'une pipe éteinte. Ce silence lui pesait plus qu'un reproche, — Jean-Baptiste, débuta t-il que vous allez me dire, cent fois raison, parbleu !
compagnon
enfin, je sais ce Eh! vous avez raison
Je n'aurais pas an ie bien que vous nous av
ez fait, mes pro-
messes; Mais, que voulez-vous, c'est plus fort que moi!
Jean-Baptiste le regarda fixement.
— Tu n'aimes donc plus tes enfants, ta femme?
— Jour de Dien! se récria l'ouvrier avec un sincère élan du cœur, ne plus aimer ces pauvres chérubins... Catherine! Oh! que si... Mais tenez, Ça va vous paraître drôle; c'est peut être parce que je les aime que...
—Que tu les abandonnes pour la débauche!
acheva le contre-maître,
Mariol baissa la tête: mais la redressant aussitôt :
— Laissez-moi vous parler franchement, nai.
vement, dit-il. I1 y a des choses que je ne peux Pas nr'expliquer, Vous les comprendrez peutêtre mieux que Moi, VOUS qui avez de l'éducation.
— J'écoute,
— Voici. Lorsque je rencontrai Catherine et que je l'épousai, il n'y à pourtant que quatre années de cela, c'était alors une jolie fille, fr comme un printemps, avenante et rieuse; VO qu'il nous arrive un enfant,
aîiche mais
—Eh! bien! raison de plus pour être heureux, ce me semble”?
— D'accord, Cependant, la mansarde était exigue. Nous nous étions ruinés pour de noces, endettés pour l'établissement nage. Catherine devint souffrante, elle à
sait, La oûna a
le repas du mé- Iourris
— I1 fallait travailler double.
— Eh! les journées n'ont pas quarante-huit heures. J'avais beau ne pas m'éparguer, c'était tout au juste si l’on vivotait. Survint un socond marmot: avec lui, la misère,
— Par ta faute, alors, car ta femme à de l’ordre et du courage,
— Trop de courage! Elle voulut travailler en fabrique et ce fut là notre coup de grâce, Sé parés dès le matin avant le jour, on ne se retrouve que le soir à la nuit. Le ménage n'a pas été, le foyer est mort. Faut d'abord aller chercher les enfants: celui-ci à l'asile, celui-là à la crèche, Pauvres mioches, il y a bien longtemps que nous ne les avons pas embrassés au grand jour du soleil !
— Mais leur mère...
—-Est-ce qu’elle a le temps! Il lui faut bien vite allumer du feu, bâcler une soupe et rape tasser les hardes, Après quoi, harassée de fatigue, grelottant de froid, elle dort quelques heures d’un sommeil fiévreux, et recommence le lendemain dès l'aube. A ce métier-Ilà, les couleurs s’effacent vite; la joue se creuse, le regard
s'éteint, la bouche désapprend le sourire, Oh! je me couperais le poing pour qu'elle soit tont autre. Après le tra ail, ce serait bon de retrouver un petit chez soi bien propret, une ménagèra accorte et réjouie, des bambins 'agoñtants et caressants. Les miens, c'est à peine s'ils connaissent leur père, Ma femme, elle a perdu toute Coquetterie, tout soin d'elle-même. Ce n'est plus ma Catherine, c’est la Mariole, presque une vieilie, Enfin, mon galetas, je m'y déplais, j'en ai honte, je le fuis,
— Mais, malheureux...
— Malheureux, Oui, car j'ai lutté pour conquérir le bien-être de ceux que j'aime, et, c’est certain, je ne peux pas... je ne peux pas nous tirer de là! misère à perpétuité! Et ce n’est rien que le présent, Quel avenir! quelle vieillesse ! Comprenez-vous, maintenant ? C'est avec ces idées -là dans Ja tête, c'est avec la rage dans le cœur que je me suis repris au vin bleu ; il me donne l'oubli, l'ivresse... et je rêve alors, ne pouvant plus être heureux qu'en rêve,
Tandis que Mas 1 parlait ainsi, il y avait dns l'accent de sa voix, dans l'expression de Son Visage, une si douloureuse conviction, une sincérité si poignante, que bien certainement le pauvre garçon disait vrai.
Jean-Baptiste, plus ému qu'il n'aurait voulu le paraître, haussa l'épaule et répliqua :
— Tu es un fou! Xe pouvant t'enivrer avec du vin, tu te grises avec des paroles.
— Et peut-être aussi avec des larmes, répondit l'ouvriers mais il fait nuit, vous ne les vovez pas. i
La main de Jean-Baptiste alla serrer la mai de Mariol,
Calmetoi, voyons, je Sais bien que tu n'es Dis in méchant homme, Je crois même qu'on refronverait en toi l'énergie du devoir,
Certes; mais à quoi bon, puisque mon idéal ne se réalisera jamais.
- Tu as donc un idéal, toi?
Tout comme un autre. Oh! ce n'est pas des féeries de (héâtre, allez, C'est un pauvre petit bonheur de rien du tout
— Lequel? Rêve tout haut, parle!
— Sans boire, jamais! Mais vous pouvez de- Mäander aux autres, Dans les brindezingues, je Suis comme qui dirait somnambule et raconte les choses telles que je les souhaiterais. Un de ces jours, vous me rencontrerez, vous m'entendréz... si ce n’est déjà fait.
Un sourire effleura ja lèvre du jeune contremaître,
-— Parle insista-t-il, et, je te le promets à cette lumière, à ce bonchon que voici J-bas, je te paie à boire,
— Topez! s'écria Mariol: J'ai le gosier sec en diable!
I se recncillit un instant. Une douce brise Murmurait dans la cime des peupliers; leurs étaudes ombres zébraient le ruban argenté du Canal et S'en allait au loin, dans la plaine, Ia lumière, Ca et Ja, par intervalle, un grillon chantait,
—- Supposons, commenca Mariol, supposons qu'une fée se rencontre en mon chemin... vous SuVez Jean-Baptiste, comme dans les contes... une pauvresse qui ne peut recharger son fagot.. Je l'aide, et crac, elle so transforme, y compris la baguette à la main. “Que puis-je faire pour toi, mon garçon? Je me hâte de lui répondré : “Sauvez de la misère Catherine et mes onfants!® Elle me demande ce Qu'il faudrait pour cela, Un billet de cinq cents, — Qu'en forns-
D'abord, et d'une, je paierais mes dettes, je jouerais Ia maisonnette qu'on vient de construire Ti-bas, du côté des buttes,
- Je la connais, dit Jean Baptiste,
des, je nte à de ten-
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