VI. — LBS AVEUX
Cependant on commençait à approcher de Tendroit qui était le but de la promenade. Les phares de la Hève^ allumés depuis quelques instants, confondaient les rayonnements de leurs foyers lumineux avec les derniers embrasements du couchant, qui reflétaient un splendide incendie dans les flots agités. Cette sûBt gnificence nouvelle, ajoutée à l'aspect de l'Océan, dont l'immensité se révèle bien plus étendue des hauteurs de la Hève que de la jetée du Havre, attirait l'attention des promeneurs. Familiarisé depuis longteaq)B avec les spectacles variés de la mer, Jacques était le seul qui parût inattentif. M. Bridoux lui-même resta un mpooent silencieux ; il se sentait pénétré à son insu par les in* fluences de l'heure et du^lieu. — Il me semble que je recois un coup de poing là, dit-il à Jacques en mon* trant sa poitrine. Cette flgure, quoique vulgaire, exprimait assez justement l'effet moral produit par une forte commotion, surtout quand elle est le résultat d'un premier contact avec les grands phénomènes de la création. Comme le caillou qui contient une étincelle, les organisations les moins sensibles, les esprits pétrifiés, renferment également, sous leur triple couche
nfxftRB. toi
&nM mati^ épaisse^ une parcelle d'enthousiasme, qiri pour se dégager n'a besoin que d'un eho« violent et inattendu. Pendant cette minute^ unique dans sa vie, le rustre qui marche tous les jours sans pitié sur la fleur dont le parfum l'enivre se mettra peut-être à genoux pour la cueillir, car pendant cette minute son ftme aura tressailli en lui comme un oiseau qui sent ses ailes et tend à s'élever; la brute sera devenue honune, l'homme aura été presque poète.
M. Bridoux, à qii la parole était aussi nécessaire pour vivre que la respiration, rompit brusquement le silence pour renouer un de ces récits sans suite qui lui étaient familiers, et dont nous ne voulons pas fatiguer le lecteur. A la vivacité de ses paroles, on eût dit qu'il avait hflte de sortir d'un état qui l'inquiétait, parce qu'il ne lui semblait pas naturel. Ces réactions sont conmiunes. L'enthousiasme, comme tout autre sentiment qui élève l'homme au-dessus du niveau ordinaire de ses idées, équivaut à un déplacement d'atmosphère. Ainsi le voyageur parvenu sur la haute montagne qui baigne son sommet dans l'étber pur éprouve d'abord une ivresse qui se termine par une suffocation; de môme pour certains êtres dont Tintelligence est peu habituée aux ascensions, il existe dans le monde des impressions morales, des cimes trop élevées, où leur esprit éprouve un malaise qu'on pourrait appeler la nostalgie du terre*à-terre«
M) LES BUYEtlRS d'EAU.
Apres avoir plané un moment^ M. Bridoux redescendait lourdement dans oes détails d'intimité domestique qui faisaient le fond de son discours. Antoine marchait auprès de lui de ce pas lent qui est Tallure de la rêverie. Jacques jetait méthodiquement des bouffées de tabac à' la brise marine et répondait par de rares monosyllabes aux prolixes improvisations de son compagnon, qui se contentait de cette apparence d'attention. Hélène^ qui allait toujours en avant^ était souvent troublée dans sa contemplation par la voix criarde de son père^ à laquelle le murmure des flots qui battaient le pied de la falaise servait comme de basse continue. La jeune fille ajouta encore quelques pas à la distance qui la séparait déjà des trois hommes : elle voulait se mettre entièrement hors de portée du bavardage paternel^ qui rirritait plus que de coutume. En faisant cette réflexion^ la jeune fille ne put s'empêcher d'y joindre cette remarque, que depuis sa rencontre avec les deux jeunes gens que le hasard du voyage s'obstinait à lui donner pour compagnons, elle était beaucoup moins indulgente pour les défauts paternels. Elle se demandait si ces dispositions hostiles n'étaient point de l'ingratitude, surtout dans un temps employé par son père à lui procurer un plaisir acheté au prix de sacrifices auxquels il aurait à prendre une grande part. Ge plaisir si longtemps souhaité, si souvent attermoyé, maintenant qu'elle en avait la jouissance; elle en corn-
fliLiRB. SOS
parait les effets aux promesses que lui avait faites son iofâgination^ et elle trouvait à la fois dans la réalité quelque diose de plus et quelque chose de moins que dans le rêve.
En partant pour ce voyage^ Hélène avait espéré renouveler en grand une de ces promenades du jeudi comme elle en faisait étant pensionnaire^ trêve d'insouciance que rétude accorde comme une récompense innocente et salutaire aux travaux accomplis^ encouragement donné au travail prochain. Dégagée de toute préoccupation qui , etkt pu jeter de Tombre sur son plaish*^ chaussant pour la dernière fois le soulier des promenades buissonnières^ elle comptait courir d'un pied libre et léger h ce dernier rendez-vous donné par elle-même à son insouciance enfantine, qui avait si peu duré, que son dernier jouet avait été brisé tout neuf sous le pied du malheur, quand il avait renversé la f(»tt}ne paternelle. Jetant aux buissons de la route les façons d'être un peu sérieuses, qui raidissent les attitudes, immobilisent le visage^ règlent la voix dans le registre d'une gamme monotone, et sont pour i^nsi dire le costume moral de sa profession, elle espérait retrouver, débarrassée de cette défroque du pédantisme scolaire, cette pétulance, cette vivacité qui faisait d'elle, au temps de son enfance si vite abrégée, le malicieux démon de la classe aux heures de l'étude, le démon fogénieux de 1 -amusement aux heures de la récréation.
Avec quelle joie elle avait fermé tous ses livres^ tous ses cahiers ! Quel adieu ironique elle avait lancé à tout cet attirail de science ! Ainsi^ la veille d'un chômage^ l'ouvrier laborieux range ses outils et se murmure à lui-même et à voix basse le refrain de la chanson qu'il doit le lendemain répéter à franc gosier. Eile aussi^ en serrant soigneusement ses collections d'atlas et de sphères^ où le soleil et les astres étaient représentés en carton peint^ elle songeait qu'elle allait voir le vrai soleil et de véritables étoiles^ et si elle l'avait connue, elle aurait chanté, tant bien que mal, plutôt mal que bien, la chanson populaire : Au diable les leçons I Cette robe à ramages ridicules, comme elle lui avait para belle en pensant qu'elle allait la mettre en lambeaux dans ses courses folles ! Avec quel empressement elle l'avait taillée sur le premier patron trouvé, avec la première aiguille venue, se piquant gaiement les d<rigts à chaque point ! Gomme elle lui avait semblé courte, cette nuit donnée à un travail qui était déjà un plaisir! Son œuvre achevée, comme elle était fière, et de quel éclat de rire elle salua sa maladresse, lorsqu'en essayant cette robe devant un miroir auquel la poussière avait fait un voile, elle s'aperçut qu'elle avait l'air d'une mascarade ! Mais à qui avait-elle à plaire? qui aurait à prendre garde qu'elle fût bien ou mai équipée ? Et si un malin sourire de quelque oisif s'arrêtait sur elle, pourrait-elle s'en sentir blessée, elle si indifférente à
HÉLiNE. )0&
toot ce qui touchait la coquetterie^ que son miroir lui savait à peine^ et qu'il était accroché dans le coin oi^ le jour était le moins favorable?
Enfin ce coucou qu'elle avait raccommodé de ses mains industrieuses avait sonné le moment du départ. — Pars et sois libre ! lui avait piit raiguille^ qui ordinairement^ en s'arrétant sur les heures^ symbolisait le temps etsemblait le doigt du maître indiquant le travail à son esclave. Et elle était partie, fermant la porte de cette chambre à peine éclairée d'un jour avare^ y laissant sous clef tous les soucis^ toutes les inquiétudes de la vie ordinaire^ et depuis qu'elle était en route^ aucune [préoccupation de ce genre ne l'avait poursuivie. Pourtant cette trêve d'insouciance qu'elle s'était accordée, elle était violée, et par elle-même. Elle n'avait pas le libre arbitre de sa pensée ; elle se sentait distraite des distractions dont ce voyage était le but. Sans pouvoir définir son trouble, elle éprouvait un malaise d'autant plus singulier, qu'il avait des intermittences de charme, et ces sensations nouvelles n'avaient pas seulement pour origine la nouveauté des lieux qu'elle traversait, la diversité et la grandeur des spectacles qu'ils offraient à ses yeux ! Ainsi, dans ce moment même, cette mer, vaste et visible image de l'immensité, n'était pas la cause unique de l'émotion dont elle était agitée, et quelque effort qu'elle fit pour se maintenir dans un courant d'impressions plus calmes, elle se sentait attirée
lif LIS BUVBintS d'bau.
ailleurs. Comme ce vaisseau errant d'une légende demi toutes les ferrures se détachaient, attirées par une montagne d'aimant^ toutes les pensées de son esprit retournaient vers des souvenirs dont Tattraction était d'autant plus puissante qu'ils étaient plus rapprochés^ qu'elle en était à peine éloignée de quelques heures, que quelques pas seulement la séparaient de celui dont l'image se mêlait à ses souvenirs. Un à un et lentement elle repassaitles épisodes de ce voyage^ pendant lequel ils avaient eu occasion de se trouver réunis dans une apparence d'intimité; elle répétait intérieurement toutes les paroles dont ils avaient été le prétexte, et qu'elle avait échangées avec le voyageur de Falbum. Dans ces propos, rien de leur bouche n'était -sorti qui dépassât les limites de la conversation qu'cm peut avoir avec un étranger, et cependant elle avait encore présent à la mémcHre tout ce qu'il lui avait dit. Pourquoi cette fidélité de souvenir accordée à des paroles insignifiantes? Et c'était moins la conversation parlée qui l'inquiétait que la causerie muette, car il lui semblait que c'était particulièrement dans les moments où ils s'étaient tus que l'échange de leurs pensées avait été plus intime. Après leur séparation sur le quai du Hâvre, Hélène avait bien cru voir comme une expression de regret dwns bi physionomie d'Antoine. C'était un adieu que lui adressait son regard. Elle-même s'était sentie si troublée à ce moment^ qu'elle ne pouvait pas savoir
préciâérnent quelle aTaii été son attitude* N'avaii^Ut point trop laissé voir son trouble? Si ce jeune homme s'en était aperçu, quelle étrange interprétation aurait-il pu lui donner ? Elle regrettait de n'avcMr pas sa prendre des façons plus dégagées qui eussent pu servir de masque à son agitation, qui ne lui était point familière, dont elle s'était étonnée, dont elle s'étonnait encore, dont elle voulait à la fois fuir et rechercher la cause. Hais pourquoi cette dissimulation ? Le mensonge du visage n'était pas plus dans ses habitudes que celui du langage. Et quelle nécessité de mentir? qu'avait-elle à cacher? Lentement, peu à peu, avec les hésitations, les restrictions, les craintes d'un esprit qui s'aventure pour la première fois à des découvertes qui l'attirent en l'alai^mant, Hélène abordait, non pas sans surprendre sa réserve ordinaire, des idées qui étaient pays nouveau pour elle, et ce voyage en elle-même était bi^ autrement intéressant que celui que lui faisait faire son père. Elle ne pouvait rien préciser cependant, mais elle se sentait guidée par de vagues instincts qui de moments en moments faisaient la voie plus libre et ^ moins obscure à sa pensée en quête d'éclaircissements. Des subtilités, qui, avant ce jour, n'auraient pu s'arranger avec la franchise de son jugement, lui venaient en aide pour la tromper, quand elle croyait avoir besoin d'illusion. Tout à coup elle sentit son cœur battre avec une violence soudaine en se sentant occupée à ce
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mngulier travail. — Quel en était le but ? A quel propos toutes ces interrogations adressées à elle-même^ et qui restaient sans réponse ? Non pas que la réponse lui manquât» mais parce qu'il n'y en avait qu'une à faire^ et que^ si bas qu'elle l'eût faite^ à ce seul mot^ même avoué à pensée basse, tous les échos de son être l'auraient répété cent fois^ mille fois et tout haut.
Hélène avait vingt ans. Sa vie s'était écoulée dans un intérieur où le devoir était le dieu domestique^ dont les servants étaient la patience^ le courage^ la robuste volonté^ qui est la force matérielle de l'intelligence^ quelle que soit l'œuvre humaine où elle s'applique. Nés dans une condition modeste^ ses parents lui avaient en tout temps donné le spectacle de ces laborieuses vertus^ seule dot qu'ils se fussent apportée l'un à l'autre en unissant leurs destinées^ unique et première mise de fonds qu'ils priaient Dieu de faire fructifier^ et avec laquelle ils avaient failli pendant un moment acquérir mieu]^ que l'aisance^ une fortune véritable. Sa mère était très-pieuse et réalisait le type de l'épouse chré-. tienne. A l'incessante activité de son mari, à ces efforts qui font de l'existence de l'industriel une bataille quotidienne, son intelligence, plus passionnée qu'étendue, s'associait par une ferveur enthousiaste dans Ia< protection de la Providence. Que de fois Hélène avait vu sa mère pftie d'angoisse dans ces moments de crise où le mot protêt fait flamboyer sa menace sur le carnet des
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échéances^ ce registre de Vhonneur commercial I Tout enfant^ elle s'unissait à la pieuse exaltation maternelle^ IcH^ue M. Bridoux était parvenu à sauver son crédit intact. Même à Tépoque où il avait pu se croire maître de sa destinée^ celui-ci n'avait apporté aucun changement dans ses habitudes. Son seul luxe était de temps en temps un de ces repas auxquels venaient s'asseoir quelques amis qui entretenaient avec lui des relations d'affaires^ et dont les mœurs modestes s'appareillaient avec les siennes : humbles esprits pour la plupart^ ne parlant guère que de ce qu'ils savaient^ et ne sachant rien au delà du cercle des connaissances utiles à leur profession. Ces conversations n'apportaient jamais à l'oreille d^élène aucun écho de la vie extérieure. Le mot plaisir était inconnu dans cette maison^ où les murs étaient tapissés de préjugés dont on peut médire^ mais qui ont cependant des qualités préservatrices. Jamais M. Bridoux ni sa femme n'étaient entrés dans un théâtre ni dans un autre lieu de divertissement public : d'austères traditions^ transmises à leur fille^ en faisaient le pavé de l'enfer. La première fois qu'ils avaient appris que leur neveu allait au spectacle^ cette découverte avait été l'objet d'une affliction voisine de l'épouvante et de remontrances fort Tives adressées aux patents de celui-ci. Jamais d'autres livres que ceux néces- ^es à r^cistruction d'Hélène n'étaient entrés chez eux.
Un jour de L'an^ son cousin lui avait apporté en ca-
ItO LES BUYEUBB D'EAU.
deau un volume des poésies de J^amartine; H. Brkioiix le mit à l'index : c'étaient des vers ! cela était au moins inutile^ sinon dangereux. Telle était son opinion laco* nique à propos de la poésie. L'art n'avait entrée ches lui que sous la forme de gravures représentant des sa^ jets de religion. Il possédait un fort beau christ en bois sculpté qui avait une véritable valeur artistique ; mais cette œuvre, convulsionnée avec toute Thorpeur réaliste familière à quelques maîtres espagnols, effrayait madame Bridoux. Ce n'était point le Dieu patient de sa croyance chrétienne que lui représentait ce crucifié ré* volté contre la douleur. — Jésus est mort en pardon*
nant, disait-elle, ce bon Dieu-là a l'air de maudire, ce ne peut pas être le Christ ; ce doit être le mauvais larron. Pour lui être agréabfe, son mari avait échangé le chef-d'œuvre de la renaissance contre une vulgaire production de la fabrique nouvelle. -^ Combien vous a-t-on donné de retour 1 lui demanda son neveu. — Plaisantes-tu? avait répondu M. Bridoux; l'autre était en bois, celui-ci est en ivoire. J'ai donné vingt francs, et j'ai fait un bon marché, tout le monde le dit. — Le monde dont il parlait était de sa force en matière d'art. Pendant l'époque de sa prospérité, M. Bridoux avait mis sa fille en pension. Ses relations avec des compagnes qui apportaient dans leur caractère et dans leur langage le reflet de l'existence mondaine de leurs parents enlevèrent à Hélène quelques ignorances. Le récit
de» plâidirft que prenaient ses camarades pendant leur séjour dans leurs familles ne la trouvait pas indiiFérenté^ et lui inspira peut-être le vague désir de les connattre aussi. E31e pouvait d'ailleurs espérer dans Tavenir lâ possibilité de donner une satisfaction à des penchants qui sont compatibles avec l'état dindépendance que la fortune assure. Son père ne lui disait-il pas souvent : Je suis entrain de te pétrir un million ? Mais te désastre qui mit ce beau rêve à néant^ et qui fut peu de temps après suivi de la mort de sa mère, ramena la jeune fllle ▼etB les sMeuses idées dont la tradition n'avait pas eu le temps de s'altérer. Au lit de mort de sa mère, elle reetteillit d'elle cet héritage de résignation qui est l'arme des martyrs. Cette robe de deuil, jetée à quinze ans sur sa jeunesse, fut un vêtement de virilité. Ce fut alors qu'elle se mit à l'œuvre pour acquérir une science qui l'aidât un jour à mettre à la place du million échappé h son père;x;e pain quotidien qui fait la sûreté de la vfe^ ce tranquille repos des derniers jours qui fait le calme de la mort. Pendant plusieurs années et sans relâche, sinon sans fatigue, elle avait fait chaque jour un pas de plus vers son but, restreignant sa vie dans un cercle étroit d'habitudes et d'idées uniformes, faisant le jour ce qu'elle avait fait la veille, ce qu'elle savait devoir faire le lendemain, modifiant la vivacité de sa nature pour la soumettre aux exigences de l'étude, qui veut l'attention, supprimant de sa vie tout ce qui n'était pas une
it% LES BUVBUAS D'EAU.
nécessité, non pas seulement nécessité d'usage, mm loi impérieuse, se refusant toute distraction, même celle de la pensée, quand les pensées ne se présentaient point à son esprit frappées à Teffigie de l'ambition qui lui servait de mobile dans un travail au-dessus de son ftge, au-dessus de ses forces quelquefois
telle avait été Hélène, telle elle était encore au moment où pour la première fois elle avait rencontré Antoine. Ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre la nature de son trouble. Après Tavoir constaté, elle en recherchait les causes, et quelles que fussent ses hésitations, quelle que fût même son ignorance, elle n'était point telle que ses recherches fussent vaines. Elle finit par se Tavouer, cette sympathie encore anonyme, à laquelle elle cherchait un nom qui ne fût pas le seul véritable, tant elle avait peur que ce nom neTeffrayât, tant elle craignait que ce nom, prononcé seulement par elle-même à elle-même, ne fût une sommation de renoncer au sentiment qu'il viendrait baptiser! — Ah ! pourquoi avait-elle rencontré Antoine encore une fois ? Que venait-il fabe là où elle était ! Était-ce prémédité? Dans la réserve de ses relations avec lui, lui était-il donc échappé quelque propos de nature à lui faire supposer qu'elle viendrait aux phares ce soir-là ? — Elle fouillait ses souvenirs, et ne trouvait rien qui pût justifier ce soupçon. C'était donc le hasard, le hasard, mot des athées ; elle disait Provi-
HiutoiB. SIS
dence ordinairement. Cependant la suite des réflexions qu'elle faisait à propos de cette rencontre lui remit en mémoire cet album qu'elle n'avait pas voulu rendre à Antoine en le retrouvant sur le pont de l* Atlas. Elle se rappela aussi les mots qui l'avaient arrêtée dans la restitution de cet objet. Elle eut un moment l'idée de le lui remettre^ mais que penserait-il de cette restitution tardive l Un autre motif lui faisait maintenant désirer de conserver l'album. Elle y avait découvert cette chanson à laquelle le nom qui la signait donnait un certain intérêt de curiosité. Quelle est en effet la femme ou la jeune fille qui^ rencontrant par hasard des vers où son nom se trouve mêlé^ ne voudra pas les posséder^ si elle a quelque raison de croire qu'ils lui sont dédiés par la pensée de l'auteur ? Et puis^ elle n'était point fâchée d'avoir un échantillon du talent de son cousin, tf algré le vague de cette poésie^ son instinct féminin n'avait pu s'empêcher de reconnaître que son nom ne se trouvait pas dans ces couplets seulement pour la rime ; mais elle n'en avait été ni émue ni flattée. EUe avait si souvent entendu présenter sous les aspects d'une dissipation scandaleuse la libre existence de son parent^ qu'elle avait elle-même flni par effacer^ et sans efiforts douloureux^ tous les souvenirs qui pouvaient lui parler de son ancien ami d'enfance. Quand il venait voir son père, l'accueil qu'elle lui faisait ne dépassait point les limites d'une indifiérence presque voisine de
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la répugnance. Hélène n'en fut pas moins surprise en retrouvant la chanson d'Olivier sur les lèvres du compagnon d*Antoine^ bien plus surprise encore de l'émotion qu'elle lui avait causée au moment de son entrée en mer^ pendant cette minute de court enthousiasme où elle s'était sentie pour la première fois en état de communion sympathique avec Antoine. Pgr un phénomène d'imagination qu'elle ne s'expliquait pas^ il lui semblait que c'était Antoine lui-même qui avait chanté ce couplet^ dont le sens était une sommation d'aimer.
Cœur fixe et esprit irrésolu^ HélèuB s'était arrêtée sur le bord de la falaise^ et^ sans s'apercevoir de son immobilité^ laissait errer son regard dans les profondeurs de l'horizon. Tout à coup elle tressaillit; derrière elle^ elle entendit le bruit d'un pas sourd ; elle tourna la tête; une ombre s'avançait^ lente et solitaire; c'était lui : il n'était plus qu'à dix pas. L'avait-il vue T La couleur de ses vêtements ne la dénonçant pas dans Tobscurité^ elle pensa qu'elle pourrait reprendre sa^ promenade sans que celui qui s'approchait eût pu remarquer qu'elle l'avait interrompue. Elle fit un pas^ et derrière elle entendit marcher plus vite. On se pressait : se presser elle-même, c'était révéler une préoccupation qui était déjà une confidence. Elle attendit. Antoine parut auprès d'elle. — Vous m'avez fait peur, dit-elle. Par toute sorte de manœuvres rusées, celui-ci.
obéissant à l'attraction^ s'était décidé à se détacher de M. Bridoux et de Jacques. Pour ne pas faire suspecter son intention et donner à son éloignement une apparence de naturel^ cinq ou six fois déjà il avait marché à Pécari de ses compagnons. Tantdt allant en avant et revenant sur ses pas jeter un mot dans leur.conversation, comme pour témoigner quMl était bien toujours avec eux, et seulement avec eux, — d'autres fois il restait en arrière, mettant sa main sur ses yeux, en abatjour, bien que la nuit fût déjà venue, et dans l'attitude d'un homme qui regarde un objet lointain dont il cherche à préciser la forme, se faisant surprendre dans cette position, qui pouvait faire croire que le spectacle de la mer occupait seul sa pensée, émue comme les flots de cette mer sombre et sonore. Lorsque ces allées et venues se furent renouvelées plusieurs fois, et qu'il se fut persuadé que son absence n'amènerait aucun commentaire^ il prit l'avance de quelques pas, s'arrêta nn instant, feignant de rattacher sa guêtre, et reprit sa marche en avant.
— Allons, dit Jacques, qui avait le mot de toutes ces manœuvres, il a levé l'ancre.
— Qui ça ? interrompit M. Bridoax.
— Je dis, reprit Jacques en montrant un vaisseau profilant ses hauts mâts dans la dernière lumière du jour, je dis que voilà un navire qui lève rancrc.
A la première parole qu'ils échangèrent quand ils se
trouvèrent réunis, Antoine et Hélène, au son de leur voix^ soupçonnèrent Tun et l'autre quel long dialogue ils venaient d'avoir chacun de leur côté avec eux-mêmes, et quelle en était la nature. Leur conversation fut d'abord un duo d'insignifiances qu'ils ne prenaient point même la peine de déguiser; ils parlaient précisément pour n'avoir rien à dire^ et les mots leur venaient aux lèvres avec d'autant plus de facilité, que l'idée en était absente. Us faisaient du bruit autour de leur pensée, comme s'ils avaient craint de l'entendre ; par un accord tacite, ils évitaient les temps de silence, comprenant réciproquement que ce silence pourrait être attribué à l'embarras, et fournir une occasion de rechercher les causes d'une gêne qui ne devait pas exister entre eux, puisqu'ils se connaissaient déjà assez pour paraître à leur aise en face l'un de l'autre. Ils marchèrent ainsi pendant quelque temps côte à côte, ralentissant leur pas de façon à maintenir entre eux et leurs compagnons une distance qui, malgré l'obscurité naissante, ne pût pas les mettre hors de vue, se maintenant à portée de la voix, et maintenant la leur à un diapason élevé, pour montrer à ceux qui les suivaient qu'ils n'avaient pas de motif pour n'être point entendus. Aussi bien pour les autres que pour eux-mêmes, ils semblaient vouloir exclure toute idée d'un tête-à-téte, et pourtant Hélène se disait : 11 est venu me trouver ! Et Antoine pensait : Elle m'a attendu !
HiLÂNB. 3t1
Malgré leur mutuelle retenue , il devait arriver un moment où ils se trouveraient attirés par Tirrésistibie courant hors de ces termes vagues^ et où un écart de conversation , volontaire ou nou^ ferait naître quelques pjppos ouvrant une issue qui révélerait leur commune préoccupation. L^incident se produisit. En parlant de quelques usages et traditions populaires de la contrée^ Antoine rappela cette tradition recueillie le matin sur la tombe de Ros^ Lacroix^ et qui attribuait à rhéroïne de la Meilleraie la puissance d'intercéder dans ses prières pour ceux qui s'étaient intéressés au récit de son histoire et avaient témoigné leur intérêt en inscrivant leur nom sur sa pierre. Hélène avait tressailli ea voyant son compagnon ramener le souvenir d'un épisode de leur voyage qui avait eu pour résultat de faire naître entre elle et lui un rapprochement sympathique que le rapprochement de leurs deux noms sur cette tombe avait comme consacré. Sa prudence lui cria le qui-vive semeur d'alarmes. Elle pressentit l'embarras d'un entretien qui faisait un appel à des impressions qu'elle avait déjà eu bien assez de peine à s'avouer à elle-même : allait-elle courir le risque de renouveler cet aveu précisément à celui qui devait les ignorer, en acceptant une conversation qui deviendrait pour sa parole ce que sont pour les pieds ces pentes glissantes qui entraînent malgré soi où Ton ne veut point aller V Cependant cet embarras, qui exis-*
^18 LES BUY£U|^& d'eau.
tait déjà^il ne faU^^it pas le laisser paraître. ^€ pimirant point changer le sv^et de leur conversation^ elle tent^ de la restreindre dai\s des limite^ otk elle se sentir^t niaitresse de sa pensée et du langa(;e qui (."exprimait- A son grand étonnepaent^ Antoine entendit Hélène démentir rémotion qu'il av^t remaijquée, çn elle pendant le récit de la sœur de Ro^; elle rédijiiçait tous les év^ nements à des propco^tions vi\lgaire& d'incidents gr(Hip^ en roman pw la spéculat^oja p^up c«;«ilter llatérêt pç<^ ductif de§ passants, Avec une ceigne ^prence d'irqniejj elle déclarait tf ^voir vu dan^ ces dçm n^Qrtç que deux accidents^ comn^ en rappo^t^t les fa^its dive^ dans les iownaux ; — ui^e AUe nayéiç et un, homipe qjxx s'était tuéj, — tfesit-à-diçe m malheur et un crimô. Revenant ensuite à cette curiosité e,t k ce.tte çecçwMfr sance d'outre-tombe qu'on attribuait à Rose Laopoijij, Hélène protestait contre cette superstitlonqui accoupl^ût des sentiments profanes à Vidée religieusej, et elle demanda à Antoine^ avec un léger accent de raillerie.^ $'îl croyait aux revenants. Puis^ elle s'arrêta^ trèfirôère de cette improvteation qui modifiait U nati^^e de TentreU^ en le trani^rtant sur une question d'orthodoxie^
Antohoie avait paru surpris du tpn ^uasi dogmatique avec lequel la leune fiUe avait parlé. ^ le ne crois, jm aux revenants^ mademoiselle^ dit*il h Héltoe. Ceux qoi sont partis de ce monde^ n'y reviennent plus^ et i\ y en a beaucoty[) qui font de cette certitude la suépiu^ité de
nÈLÈKB. ttt
leofs derniers moments ; car slls ne sivent pas où ib yani, ils saveat c^ Us reviendraient. Ma raison comme la vAire repousse des chimères que des esprits plus humUes que les nôtres trouvent du charme à se créer^ et leur ignorance leur donne sur nous cette supériorité^ qu'ils retirent quelquefois des adoucissements et des consolations très-réels de ces mensonges ingénieux. La raison^ qui est l'oeuvre de la science^ appauvrit Fimagination^ qui est un don de Dieu. Pans sa justice et dans sa bontés il ne s'offense pas sans doute d'une su- ^ perstition qui met les clefis; de son paradis entre les mains d'une morte ensevelie dans un serment de âdéfité. Cette superstition est le naïf éebo d'un siècle pieux et fécond en symboles^ qui^ en mêlant I>ieu aux choses terrestres^ semblait avoir poof but de le raj^ocher plus directement de sa eréatore. L'Église elle-même encourageait ces traditions. Quand un endroit était réputé dangereux pour le passage des voyageurs^ on y plantait une eroix^ qui effittyait le malfaiteur et rasso* rait le piéton. Aujourd'hui on dresse un réverbère qui éclaire le meurtrier.
Hélène sourît à ce rapprochwnent. — Vous riez, mademoiselle^ dit Antœne, c'est pourtant un exemple pris dans la vérité. CSelte crrâc protectrice du chemin était une superstition cependant^ et on ne peut nier qu'elle exerçftt une influence salutane. Tel récit où un esprit fort ne verra qu'une avmture apocryphe est pour
S2« LES Buvscms d'iau.
les âmes simples une consolation précieuse^ et mérite à ce titre notre respect. Ma grand' inèrç qui est une chrétienne du moyen âge^ croit à certaines légendes de son pays comme à l'Évangile. De môme les gens de la Meilleraie continueront à s'inscrire sur la tonibe de Rose Lacroix^ et dans leur naïveté trouveront vraisemblable qu'une fille qui a souffert ici-bas pour avoir aimé ait quelque crédit auprès de celui qui^ en permettant les maux humains comme autant d'épreuves, a créé l'amour, qui amène l'oubli de ces maux, et a permis la mort, même volontaire, comme un refuge contre eux, quand le poids en était trop lourd.
Antoine avait parlé avec mie certaine animation à laquelle s'ajoutait une éloquence d'accent dont Hélène avait été frappée. Ce qu'il disait heurtait sans doute des idées dont les racines étaient profondes dans son esprit. Cette absolution du suicide l'avait choquée, elle catholique fervente, à genoux devant le dogme, et ce* pendant elle avait éprouvé quelque plaisir à être contredite avec cette apparence de passion. Depuis qu'il avait pris la tournure d'une discussion, cet entretien l'efirayait moins. Elle se sentait même disposée à le prolonger. La familiarité de langage et la franchise de pensées dont son compagnon faismt preuve lui permettaient d^ailleurs de l'observer sous des aspects nouveaux pour elle. — Vous êtes superstitieux, lui dit-elle.
-r- Sans la partager, répondit Antoine, j'ai le respect
de toute croyance qui a une source sincère^ qui séduit mon esprit par Finvention ou charme mon imagination par la poésie. C'est pourquoi vous m'avez vu écrire mon nom sur la tombe de Rose. Vous me demandiez tout à rheure si je croyais aux revenants. Je vous ai répondu que non^ et malheureusement je n'y puis croire. Si J'avais cette croyance, que les morts quittent leur dernière demeure, il est une autre tombe où j'irais souvent m'inscrire, et le nom de celle qu'elle renfenne est le même que celui ajouté ce matin auprès du mien sur la pierre de la Meilleraie. Celle-là aussi est morte victime d'un accident vulgaire comme en rapportent les journaux pour l'amusement des oisifs. Je venais de la quitter. Mon baiser était encore humide sur son front. Elle m'avait dit adieu, comme elle en avait l'habitude à propos de toute séparation, ne fût-elle que d'une heure, coutume enfantine, qui ajoutait, par Taccent et le geste qui l'accompagnaient, une grâce à sa grâce. — Adieu, disait-elle encore en secouant le petit bouquet de violettes dont j'avais fleuri sa main mignonne. Il faisait un grand et beau soleil, l'im des premiers de la saison. La ville avait un air de fête. Les passants niarchaient dans la rue, pressés comme des gens qui ont un rendez-vous avec le bonheur. Les équipages couraient au bois ou aux promenades, emportant audevant du printemps les belles dames et leurs cavaliers. Les pauvres eux-mêmes, insoucieux de l'aumône, re-
%tt LES BUVEURS D^EAU.
gardaient le ciel tout plein de promesses démentes. Os oubliaient la dure saison qui avait fait leur pain si noir et si cher^ et saluaient ce beau soleil qui faisait la terre féconde pour eux et pour tous. Je regardais ce mouvement^ et comme dans un' tableau on s'attache à une figure^ je la suivais de loin. Elle aussi^ vive et légère^ obéissait à ces heureuses influences. Elle glissait parmi la foule^ qui se retournait charmée par sa gentillesse. Comme un funèbre contraste à cette gaieté générale, comme un rappel lugubre aux attristantes pensées qui font une ombre éternelle & la joie humaine^ un corbillard vint à passer, un corbillard des pauvres, suivi de quelques amis et d'un petit enfant porté dans les bras d'une femme qui pleurait. L'enfant sautait dans les bras de la mère ; il étendait les mains vers la noire voiture^ et par son langage enfantin semblait demander à y aller. Les passants se découvraient devant ce char Ainèbre. Quand il passa auprès d'elle, je la vis de loin faire le signe de la croix. Elle marchait moins vite; assurément la vue du petit enfant lui avait causé da chagrin : elle avait si bon cœur! Je la perdis de vue et je revins sur mes pas. Tout à coup j'entendis des crû^ de ces cris qui, sans qu'on sache pourquoi, sonnent le tocsin d'un malheur. Je me retournai aussitôt. A cinquante pas devant moi, je vis un groupe rassemblé au milieu de la rue. Il se grossissait de seconde en seconde. Bientôt ce fut une foule que je devinai tumultueuse et
bmyânte. Daïis la me^ lei» voitures et les cavaliers ^ârràtatent. Je fouillai d^un tègard ce rassemblement. f6 n'aperçus point Celle que je cherchais. — Elle est dans l6 groupe^ dis-)ê-eû moi-même, le craignis qu^il ne lui âïirtvàt UYi ûocident. le m'èlançal. Je n'eus pas besoin de m'iarormèr. — Pauvte onrant ! disait une ama^otie à uû jeûne homme qui Vacôompagnait et se haussait sur ses étïiers. — DépèchonÈ-nous, répondit le jeune homme à r»ma20ï^^ t>n nous attend. Ils piquèrent leurs chevaut êldispartirêîit. -^ Pauvre enfant! répéta encore Tamaîone. J^eotral dans le groupe. Elle y étalt^ morie^ écrasée par une Voilure chargée de pleri^s. Elle tenait encore & la main le bouquet de violettes^ comme Rose Lacfolx ses roses blanches. Déjà le pavé se rougissait autour de son corps. Où me vit pâlb, fet quelqu^un me demanda si je la connaissais. Hélène l ma chère Hélène ! £lle était rïiorté^ entre mon balsci^ et son adieu^ en pleine rue^ souS ce beau soleil^ \ cinquante pas de moi^ au momeot où je fredonnais un air joyeux^ et sa mort taisait spectacle h la pitié ambulante ! Des gens racontMent comment cela était arrivé^ et ceux qui les écoulaient le racontaient à d'autres. Un homme passa; il apprit que je connaissais la victime^ et me demanda le ttom, Padreôse, Tftge. H voulait rédigét une note pour lin jeunial.— C'est bien malheureux, dlsmt-il en taillant son crayon. — Voilà l'histoire de mon Hélène, acheva Antoine. Elle a emporté mon bonheur avec elle. Où
tu WS BUVEURS d'eau.
est sa tombe? Elle n'en a plus. La concession expirée^ on n'a pu la renouveler. C'est ignoble^ la vie! tout tourne autour d'une pièce de cent sous.
Si Antoine avait été lui-même moins ému par soa propre récit^ il aurait pu observer dans la physionomie de sa compagne les symptômes d'une émotion qu n'était pas seulement causée par le tableau de cette mort si cruellement détaillée^ comme si le narrateur avait voulu^ par cette exactitude, faire saigner plus douloureusement la blessure rouverte par son souvenir. Hélène l'avait écouté plus haletante qu'attentive^ allant d'un œil inquiet au-devant de sa parole; elle se sentait atteinte d'un malaise inconnu, c'était une souffrance sourde plutôt qu'aiguë, mais insupportable comme un mal vague. Elle ne pouvait préciser où en était le siège, ni en défmir la nature; jamais elle n'avait éprouvé rien de pareil. Dans ce récit, qui devait exciter sa sensibilité^ sans qu'elle pût deviner pourquoi, il y avait quelque chose qui l'irritait. Elle sentait les larmes lui venir aux yeux, et il lui semblait que ces larmes avaient moins leur source dans la pitié que dans sa propre douleur, dans cette douleur sans nom, sans cause, dont les élancements étaient plus pressés, dont l'angoisse était plus vive, surtout aux instants où Antoine par son accent révélait un regret qui donnait à Hélène la mesure du profond amour qu'il avait eu en d'antres temps pour cette défunte encore si vivante dans sa pensée.
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Ainsi d'étranges destinées abrègent pour quelques êtres les lenteurs ordinaires qui accompagnent le développement de certains sentiments. Un arrangement de faits^ une rapide succession dMnfluences les attirent^ les entraînent et les transportent au centre même de la passion^ les soumettent à Tardeur du foyer avant même qu'ils en aient pu apercevoir la première lueur. Hélène n'était point novice à la façon des ingénues à tablier rose^ comme il en fourmille dans un répertoire banal qui taille les caractères sur le patron de la convention. Elle n'avait pas lu de romans^ parce qu'on les avait toujours tenus écartés de ses yeux^ et que la nature de son esprit ne l'attirait point vers des œuvres qui avaient la fiction pour objets non pas absolument qu'elle les jugeât dangereuses^ mais plutôt parce qu'elle les trouvait inutiles. Pour n'avoir pas lu ces sortes de livres, elle se doutait bien de ce quils pouvaient contenir. La science avait d'ailleurs souvent mis entre ses mains des écrivains qui entraient dans l'intimité de i'hictoire^ et allaient curieusement chercher les effets dans les causes. Ces révélations l'avaient initiée à des passions qui montraient l'homme ou la femme sous le héros ou l'héroïne d'un grand événement, et peut-être quelquefois, son imagination ayant un point de départ, avait-elle complété ce qu'il y avait de trop bref dans le récit de l'historien. Cependant, pour avoir cessé d'être ignorante
de certaines choses, elle n'en était pas moins restée
naïve^ et il lui fallait du temps et de la réflexion pour qu'elle pùt^ même par à peu près^ classer ses sentiments dans un ordre naturel^ et leur donner un nom qui ré-* pondît à la nature des sensations -qu'ils lui faisaient éprouver.' Cette douleur étrange et nouvelle à laquelle elle s'était sentie en proie pendant le récit d'Antoine^ lui fut expliquée^ lorsque celui-ci termina en disant : — Ma sœur s'appelait comme vous^ et si elle n'était pas morte^ elle aurait votre âge. — Hélène sut comment elle devait appeler cette souffrance singulière^ elle avait été jalouse^ et quelle jalousie que celle qui le^ monte dans le passé et remde avec inquiétude des cendres froides depuis longtemps !
Cette joie fut si vive^ si spontanée^ qu'Hélène n'aurait pas eu le temps de la dissimuler^ si la pensée lui en était venue ; elle lui vint cependant, et elle fit cette réflexion, qu'elle donnait un étrange spectacle à son compagnon. Heureusement celui-ci ne la regardait pas; il reconduisait au fond de son souvenir l'ombre fraternelle un moment réveillée. Lorsque l'émotion que ce récit lui avait causée se fut apaisée, lente comme la vibration d^un son qui s'éteint, il regarda alors sa compagne. La sensibilité d'Hélène, qui n'était plus contenue par une préoccupation jalouse, se trahissait par des larmes. Antoine ne lui dit que deux mots : Pardon et merci. Us reprirent leur promenade, silehcieux l'un et l'autre, ne songeant plus, comme auparavant, à observer
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strietemellt une distdACm qui le» tint également tiippro^ dién de cent qui léë Buirdiêft^ el déjà moins inquiétés pai* cette idée dé téte^^tétet
Cependant Iti nuit était venue. Un de céa btuaques changementê d'atmôaphére fx>mmt»ia sitf les côtes avait^ après lé ewcbei^ du soleil^ altéré la beauté de là soifée. Une ùmtM opAque^ mêlée au bouillard^ effa» çéit tous les objets ; léfi plus voisins même n'offl*aient point de sftllllè au régoMi Seule clarté de ces ténèbres pfofbndeê^ les feui dé la Adve alternaient leurs rotàtioni lumifiêuseâ qui font la sûreté des pilotes; on eftt dit dés météores âfl^étés entre oiel et tene. Au delh de là falaise^ dont les limites n'étaient indiquées (faé par une dé ces lignes Indéoiges qui semblent la fiontièré du vlde^ on devinwt une étendue confuse^ Murmentée par des mouvements vagues^ tt d'où s'élevait une rumêuf féguliàre s c'était la mef « Les deux jeunes gens marchaient assed rapprochés. Antoine n'avait pas pfopofié Sdn htU h Hélène; il comprenait que cette Office tonte naturellcj s'il l'avût faite plus tdt^ peurrait seotbler SifigUlikè^ l'étant aussi tardivement; d'ailleurs un contact Teût géné^ et sa compagne aussi péttt^éd^. sans anaiysêP fm impressions, il restait paisiblement tètm létlr Cbarméj et n'allait pas en imagination plus loin que l'heure présente; sa seule crainte était d'entendre bmsquement derrière lui le pas de son ami Jacqtfés ou la voix de M. Bridoux. U se retournait
quelquefois^ prêtant Toreille pour apprécier quelle distance l'éloiguait d'eux; mais il n'entendait rien que le bruit de la mer ramenant les galets sur la grève prochaine. Oh ! qu'il était véritablement loin de Paris et de ceux qu'il y avait laissés ! Comme il avait su tracer bien vite autour de la place qu'il occupait avec Hélène un cercle d'égoïsme qui le protégeait contre le retour importun de tout souvenir troubl&-réve comme ceux qui étaient venus l'assaillir pendant le dîner du Bm Couvert ! Et Hélène^ comme elle était aussi éloignée de ce sombre cabinet d'étude aux murs enfumés par la lampe des veilles ! comme chaque pas qu'elle faisait à côté d'Antoine l'en éloignait davantage! Avec quel accord ils s'isolaient de toute pensée étrangère à cette nouvelle pensée dont ils se sentaient le cœur plein^ — si plein^ qu'ime seule parole pouvait le faire subitement déborder! Hais ils préféraient ce silence dans lequel ils étaient rentrés en même temps^ et le prolongeaient à dessein pour ne pas troubler cette muette harmonie, au milieu de laquelle une parole, quelle qu'elle fût, eût produit la dissonance pénible qu'un \mài apporte dans une musique..
Ce -Uence fut troublé pourtant, non par un mot, mais par un cri terrible auquel eu répondit un autre. Ainsi, dans un duel à l'arme à feu, deux détonations se suivent de si près qu'elles se confondent. Hélène et bon compagnon, qui marchsûent tête baissée, allant
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devant eux d'une même allure^ entendant à peine le bruit de leurs pas assourdi par le gazon^ étaient arrivés sans y prendre ^arde à un endroit où la falaise rompait la ligne droite pour dessiner un angle brusque^ dont la base formait une des criques où la vague est toujours émue, même dans les temps de calme. Le bruit qu^elle faisait en se brisant dans cette anfractuosité aurait pu avertir les deux jeunes gens qu'ils apptochaient du bord ; mais ils avaient, comme tout le reste, oublié même le lieu où ils se trouvaient, et ne songeaient à aucune des précautions nécessitées par le terrain. Tout à coup Antoine avait senti le sol manquer sous Tun de ses pieds. Il se trouvait sur la crête de la falaise, à un endroit où une rapide déclivité de terrain commençait à décrire une perpendiculaire à pic, dont la base et le sommet étaient séparés par une hauteur de plus de deux cents pieds. Antoine sentit le sol friable céder sous celui de ses pieds déjà engagé sur cette déclinaison dangereuse. Une pierre lui servit un moment de (KHnt d'appui; mais cette pierre, chassée par la pression du pied, glissa tout à coup. Antoiàe porta le haut de son corps en avant, et appuya au hasard une de ses niains sur le sol; il ressentit une vive douleur, ses doigts se déchiraient aux ardillons aigus d'une espèce de ronce rampante. Il allait lâcher prise; mais le roulement de la pierre qui avait manqué sous son pied, et <im lui révélait un terrain en pente, s'arrêta presque
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aussitôt^ et il entendit au*Kles8otis de lui le bniU <}u'elte faisait en tombant dans la mer. Le danger aa révéla alors dans sa pensée; Jl comprit qu^il était sur le bord extrême de la falaise^ dont rélévàtion lui était indiquée par le temps qui s'était écoulée entre Tinstant où la pierre à laquelle il s'était iretenu lui avait échappé et celui de sa chute. Entraîné par le poids de son corps^ il sentait ses deux pieds ouvrir sous lui un sillon qui rendait la déclinaison encore plus sensible^ et r'équi-> libre d'autant plus difficile à maintenir^ que les ronces qui ensanglantaient ses mains lui setnblaient douées d'une subite élasticité. Au lieu de le retenir^ elles le suivaient. Déjà elles n^étalent plus rètehues en terre que par quelques racines^ et dès qu'elles se trouvaient isolées les unes des autres^ elles se rompaient avec un bruit sec. Au même instant^ le vent^ qui venait de s'éle^ ver^ poussa au large les nuages qui cachaient la lune. Son premier rayon inonda la mer d'une clarté soudaine. Le danger^ seulement prévu^ devint visible. Deux pas séparaient à peine Antoine de l'endroit où la pente dé la falaise cessait brusquement pour faire placé à une ligne perpendiculaire. H aperçut les ronces qull avait enroulées autour de son bras comme une corde sortit de terre à moitié déracinées. Un mouvement invdlOfl^ taire qui l'obligeait à appuyer plus fortement non pied sur le sol détermina la chute de quelques autres petits cailloux^ il ferma les yeux^ et poussa m Cri.
Tout cela s'était passé en moins de temps qu*U n'en faut pour le raconter. Hélène ne s'aperçut du péril couru par son compagnon qu*au moment où Tobscurité^ qui en avait été la première cause^ cessa avec Papparltion de la lune . Elle en comprit toute l'immensité^ et c'est alors qu'elle jeta aussi un cri d'effi^i^ seul témoignage de faiblesse que lui arracha le spectacle offert tout à coup à ses yeux. Faisant un appel soudain à toutes ses forces viriles^ elle se sentit revêtue d'une cuirasse de placidité qui rendait à sa pensée toute sa liberté d'action^ qui mettait son ftme à l'abri de tout désespoir stérile. Comprendre le périls c'est déjà Tamoindrir^ et le sang-froid est le meilleur instrument de délivrance; il double les chances de salut^ de même que la terreur double les chances de perte. D'un prompt coup d'oeil Hélène avait vu toute Téminence du danger auquel était exposé Antoine^ et le cri qu'elle avait poussé avait rappelé celui-ci à la vie en Tenlevant à cette paralysie d'intelligence, à cette mort anticipée que produit le vertige. Immobile et calme^ Hélène commença par appuyer fortement les deux pieds sur la souche où se réunisaient les racines des broussailles auxquelles se retenait son compaghon. Si léger qu'il fùt^ ce secours prolongeait pour quelques secondes le douteux équilibre d'Antoine; mais elle comprit bientôt avec effroi que le poids de son corps devenait insuffisant pour maintenir plus longtemps en terre la souche de racines.
ttS LES BUVEURS D'BAU.
Elle jsentit le froid gagner son cœur. Légèrement détendues par un mouvement que venait de faire Antoine^ les ronces rampaient comme des cordes lâches, bien que la main du jeune homme ne les eût point abandonnées. Hélène se pencha en avant autant qu^elle put le faire sans remuer les pieds; elle aperçut Antoine^ qui cherchait vainement à l'apercevoir. — Priez Dieu ! lui cria-t-elle. Presque aussitôt elle jeta un cri de joie. A cette prière qu'elle venait de conseiller, la Providence avait répondu comme l'écho répond au son : un rayon de la lune venait de lui montrer à demi caché dans rherbe épaisse, un anneau de fer scellé à un fragment de roc enterré dans le sol ; un bout de c&ble^ long de quelques pouces, était attaché à cet anneau, placé là sans doute pour faciliter Tascension des marchandises de contrebande, et qui avait échappé aux recherches des douaniers. Le restant de cAble n'était malheureusement pas d'une longueur suffisante pour être jeté à Antoine; mais Hélène fit la réflexion qu'elle pourrait l'allonger en y ajoutant le petit cbftle qu'elle avait sur les épaules.
— Pouvez-vous sans danger lâcher les ronces? demanda-t-elle vivement à Antoine. 11 faudrait que je pusse cesser de les retenir pendant une minute au moins.
— Attendez, dit Antoine, faisant un effort pour enfoncer plus profondément son genou dans le trou, qui
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devenait^ en abandonnant les ronces^ son seul centre d'éqailibre. — Une minute ! répondit-il après s'être assuré qu'il pouvait accorder ce temps sans risquer de glisser de nouveau sur Textréme pente. Hélène bondit vers Tanneau^ s'agenouilla auprès^ retira son châle^ le torditen lienet conmiença àFattacher au bout de corde. Elle en fit essai pour s'assurer de la solidité du nœud qu'elle venait de faire. Le chàle et le bout de c&ble lui parurent soudés assez fortement pour supporter une violente traction. La minute n'était pas écoulée qu'elle s'entendit appeler par Antoine^ qui avait perdu trois ou quatre pouces du terrain si péniblement conquis. Sa situation était encore plus critique qu%lle n'avait été: il sentait le bout de son pied dans le vide. Hélène courut au bord de la pente dangereuse et lui jeta le bout de sonp châle. Ce fut à peine si l'extrémité arriva à la portée de la main du jeune homme. Il s'en saisit pourtant. — Reposez-vous un moment, lui dit Hélène, préparez-vous à prendre un élan. Ne risquez rien avant d'être sûr de votre force.
Antoine respira. — Regardez-moi, dit-il à la jeune fille.
Elle lui accorda œ regard qu'il demandait. Toute son âme y parut, torturée par une angoisse qu'elle s'efforçait de faire muette, mais qui allait éclater, si ce supplice se prolongeait encore. Antoine se sentit gagné par ce contagieux courage que donne le sang-froid qui nous
)94 u» BofseiA d'bau.
«ariste. n lin légèreKoent d'ebord k M le 4Mto,ifA%^ lendit comme une corde roide) €lc(Hninença à M hisser en pesant le moins possible snr le lien sBuveur. n re^ gagna ainsi les quelques pouces perdus un moment auparavant ; mais la tentative «uprâkne^ c^'était le mouvement ascensionnel qu'il devtût faire en se suspendant à deux mains au châle d'Hélène. U fallait en finir oependant. Depuis trois ou quatre minutes^ tous les mouvements d'Antoine avaient creusé dans la terre amollie une espèce de rigole qui rendait aa tîhute immédiate> si un point d'appui ou de retenue venait à lui manquer^ ne tOMsB qu'une seconde. U s'enleva d'un pied d'atibrd^ et^ dangereusement arc^bouté sur la pointe de l'autre^ il se hissa péniblement. Tout à coup; au moment où la suspension allait devenir complète^ Hélène entendit le chàle qui se déchirait. — Regpenez pied^ s'écria-t*elle.
— La terre fuit ! répondit Antoine d'une vdx étranglée.
— Oh ! mon Dieu^ mon Dieu ! fit la jeune fille en joignant les mains avec terreur.
Elle s'approcha du bord de la falaise, s'y agenouilla, et parut se pencher. — Non, non, cria Antoine. Prenez garde.
— Et vous, répondit- elle, prenez ma main.
BÉLiNB. n%
El te main d'Hélène arriva à celle (FAntoine atant qu'il eût pu la retirer. — Je vous entraîne avec moll lui dit^il.
Mais il sentait sa main serrce comme par un étau entre celle de la jeune fiile^ qui^ se rejetant vivement en arrière^ commença à ^attirer k lui. Antoine se sentit remonter légèrement^ aidé par cette attraction passionnée. Déjà son pied avait atteint la partie du terrain qui avait été moins labourée par ses mouvements et avait conservé une apparence de solidité. Quanta Hélène^ sa volonté de sauver Antoine avait coulé de l'airain dans son bras délicat. Elle se sentait pour ainsi dire scellée à la terre^ comme«cet anneau devenu inutile. Bientôt Antoine eut la tête au niveau du sol solide. Au ftir et à mesure qu'elle sentait les progrès de Tascension^ Hélène se reculait d'un demi-pas^ renversée en arrière et décrivant presque une ligne courbe par cette position cambrée qui assurait la persistance de ses forces et fiiisait la solidité de son point d'appui. Antoine n'avait plus qu'un effort à risquA* pour poser un genou sur le terre-plein de la falaise. Il voulut s'aider du cbàle qu'il n'avait point quitté de sa main libre; mais à peine l'avait-il saisie qu'il sentit le chàle venir k lui. Une sueur froide baigna son visage. Sa main^ qui était dans celle de la jeune fiUe^ était tellement insensible^ qu'il ne sentait aucune pression. Il oublia qu'il était retenu par elle^ et^ pensant que tout était
dit^ il jeta un adieu à sa compagne. — N'aie donc pas peùr^ dit Hélène en s'emparant de son autre main; je te tiens^ moi !
La tendre énergie de cette parole fit encore renaître Antoine : il posa un genou sur le bord de Tabîme auquel il venait d'échapper^ et une dernière^ une puissante secousse Téloigna enfin de quelques pas de cette périlleuse limite. Alors seulement il sentit les mains d'Hélène l'abandonner. L'œuvre de dévouement accomplie^ celle-ci était redevenue femme. A cet excès d'énergie succéda un excès de faiblesse : elle tomba dans un état qui n'était ni l'évanouissement ni le délire^ mais une espèce ie désordre efirayé. Calme et immobile pendant le danger^ elle s'en épouvantait quand il était passé. Cet accès de sensibilité nerveuse s'apaisa dans un flot de larmes. En même temps que lui revenait la mémoire des faits accomplis^ elle sentait renaître cette réserve pudique qui revient chez les femmes avec leur raison. Cependant son accent et ses paroles n'essayèrent point de démentir par une contenance hypocritement étonnée la nature des sentiments auxquels la scène qui venait de se passer avait pu donner l'essor. Elle retira ses mains d'entre celles de son compagnon^ mais sans donner aucun sigoe qu'elle fût blessée de la pression un peu tendre qui essayait de les retenir. — Levons-nous^ et allez chercher mon chàle, dit-elle à Antoine.
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— Déjà! fit Antoine, exprimant le regret qu'elle eût abandonné le tutoiement ; déjà vous !
— Lève-toi, reprit-elle avec soumission, et va chercher mon châle.».
Antoine fit ce qu'elle lui demandait. Il aperçut la corde pourrie : — J'étais perdu/ si je ne m'étais confié * qu'à elle, dit-il.
— Mon châle est déchiré, fit Hélène : mon père me demanderîût des explications, il faut que ce qui est arrivé ici soit secret entre nous.
Elle s'approcha du bord de la falaise, ramassa une pierre, l'enveloppa dans son châle qu'elle jeta dans la mer. — Je dirai à mon père qu'un coup de vent Tu emporté de dessus mes épaules. Ce sera la première fois que je mentirai. Je lui dirais bien tout, continuât-elle comme si elle se fût parlé à elle-même, mais il ne me comprendrait pas. Et moi-même, est-ce que je comprends quelque chose à ce qui m'arrive ? Quelle journée ! quelle soirée ! Qu'allez-vous penser de moi, demanda-t-elle brusquement en se retournant devant Antoine, et quel souvenir garderez-vous de cette Hélène qui agit et parle comme j'ai fait avec vous, hier encore un étranger?
— Est-ce un regret 1 demanda Antoine.
— Non, dit-elle en secouant la tête. Je vous ai aidé dans un péril autant par égoïsme que par dévouement.
SIS LES BirfiDts d'eau.
Ah ) vous avez coani un grand danger ! lyouta Hélène avec conviction.
— Je le sais^ répondii-il sur le même ton^ et vous avez presque risqué votre vie pour sauver la mienne> Béiène^ chère Hélène !
Celle-ci tressaillit en s'entendant appeler > avec cet accent de tendresse. Comme Antoine voulait lui prendre la main^ elle lui fit remarquer que les siennes avaient été déchirées par les ronces et que le sang coulait encore. — On pourrait voir cela, dit-elle avec vivacité; et en être étonné. Oh ! vous devez souffrir! fit-elle avec pitié.
— Je n*y pense pas, répondit Antoine.
— Si nous étions obligés de faire Taveu de cet accident, reprit la jeune fille, quelle raison pourrions-nous donner pour expliquer tes circonstances <iui Tont fait nattret II faut que cela reste secret entre nous; vous me promettez de n'en pas parler à votre ami ?
Ignorant où on pourrait trouver de Teau dans le vdsinage, Hélène indiqua à son compagnon la rosée qui rendait llierbe humide sous son pied. Il y étancha ses légères blessures, dont la douleur consistait seulement en une cuisson un peu vive qui fut calmée par la fraîcheur de ce bain glacé. — Mais vous aussi, dit Antoine, vos mains doivent être tachées de sang : elles ont touché les miennes. — Il cueillit une touffe d'herbe mouillée et essu;^les mains de la jenne fiUe. Bsfti-
WBùi interrompus dans ces soîns^ que leur inspirait la prévoyance^ par un admirable accord de voix humaines qui s'éleva à quelque distança du lieu' où ils se trouvaient. Les chants paraissaient se rapprocher. A une cinquantaine de pas en fivant^ ils aperçurent une ipasse oonfusa et oiouvante formée par les chanteurs. «^ Allons écouter cette belle musique» dit Hélène, Yoilà un prétexte pour es^pliquer notre absence: quand mon p^ nous rejoindra» non» dirons que 11011$^ écoutiona ie« ehanteursu
ïlt» prenant d'eUe^môme le bre» de son compagnon^ 0U0 lui dit presque aveo gftieté : -- Regardez bien d^ vant vous m vofAns, oar si vonstûdinbieE cette fois, vous ne tomberiez pas seul.
Antoine s'aperçut qu'elle éprouvait quelque difficulté à marcher. — Ce n'est rien^ ditrcUe. — Conune il inàataii, elle lui avoui^ que^ w^ pieds avaient été un peu meurtris» par les racines des roAces lorsqu'elle avait voulu le retenir, L'éto^ lég^ de sa bottine avait été d^hirée. — Hon père \s^ dire que je ne «uis pas soigneuse : un châle pmlu et une chaussure neuve d^ 4ms cet état I... Je me rélèveiai cette nuit pour raecooamQder eel aoeroc*
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