‹ Les buveurs d'eau (volume 2)Chapitre 11 sur 42 · VIL — L'ÉMIGRANTE · texte numérisé non relu

VIL — L'ÉMIGRANTE

Hélène et Antoine eurent bientôt atteint le groupe des chanteurs qui s'étaient arrêtés sur la plate-forme où s'élèvent les phares. C'étaient des émigrants allenoands qui attendaient le prochain départ pour TAmérique.

On les rencontre ainsi par bandes dans les rues et les environs du Havre, où quelquefois même les hôtels et les auberges ne suffisent pas pour les loger. Ilscanapent alors sur les places et sur les quais avec tout leur pauvre ménage, leur seule fortune quelquefois, car beaucoup, le passage payé^ ne débarquent pour toute pacotille sur la terre étrangère que leur courage et leurs bras.

Ceux qu'avaient rencontrés Antoine et Hélène venaient peut-être faire leur dernière promenade sur le continent, dont le premier navire en partance allait les éloigner. Avec ce merveilleux instinct harmonique qui fait des Allemands les premiers musiciens du monde, ils répétaient ces chants, naïfs échos de l'inspiration populaire, destinés à devenir, au delà des mers où iis les emportaient avec eux, le Super flumina Babylonis de la Germanie. Hélène et Antoine se sentaient pénétrés par ces chants merveilleux, empreints de cette poésie mélancolique que donne le regrot; mais celte

' ' HÉUBNB. tu

inflaence ne les distrayait pas.de leurs sensations communes^ elle s'y mêlait pour leur donner un nouveau charme : c'était mie poésie ajoutée à une autre. Comme ils écoutaient avec le recueillement que l'art impose oiéme aux plus indifférents^ quand il se manifeste par une belle chose^ ils entendirent une voix qui s'écriait: — Parbleu ! j'étais bien sûr qu'ils étaient à entendre la musique. — C'étaient M. Bridoux et Jacques.

— Il y a longtemps que vous êtes là ? demanda le premier.

— Mâis^ reprit vivement Hélène^ tu le savais bien^ puis* que je t'ai crié que nous allions entendre les chanteurs.

— C'était de bien loin alors^ répondit naïvement M. Bridoux^ car je n'ai rien entendu.

• — Quand tu causes^ lui dit sa fille avec gaieté^ tu sais bien que tu n'entends guère que toi.

Et^par un regard rapide adressé à Jacques^ elle avait l'air de lui-dire : N'eat-ce pas^ qu'il vous en a conté long?

— Il n'est pas étonnant que nous n'ayons pas entendu la voix de mademoiselle^ répondit Jacques^ croyant deviner une sollicitation d'affirmation dans les yeux d'Antoine ; le bruit de la mer nous en aura empêchés. .

— Mais qu'as-tu fait de ton châle ? demanda tout à coup M. Bridoux^ voyant les épaules de sa fille découvertes.

%^% LES BCYIURS D'EAU.

Antoine sentit sa compagne^ qui n'avait pas quitté son bras^ faire un mouvement.

— Ah l mon chftle^ fit Hélène > à llieure qu'il est, il s'en va peut-être en Amérique, comme y vont aller ces pauvres gens que nous écoutons chanter. Quand nous avons entendu leurs voix, monsieur et moi, dit Hélène an montrant Antoine, nous nous sommes misa courir; ce gros vent s'est engouffré dans mon chàle, je Tai senti quitter mes épaules; j'ai voulu courir après... Hélène s'arrêta un instant; elle venait d'apercevoir son père, qui avait l'œil fixé sur la main d'Antoine, enveloppée d'un mouchoir blanc taché de quelques gouttes de sang. — Votre main vous fait-elle souffrir? demanda tout à coup la jeune fiUe à son compagnon, et^ sans lui donner le temps de répondre, elle ajouta en s^adressant de nouveau k son père : — Monsieur a couru avec moi pour rattraper mon chàle, et comme la nuit était nwe en. ce moment, il a fait un faux pas, et est tombé la main sur un tesson qui l'a écorebé un peu. Pendant ce temps, le chUe s'en allait probablement v^is la mst, où le vent le poussait. Ah! il était si léger I

Hélène achevait à peine cette explication, donnée avec un accent de tranquillité qui révoquait toute espèce de doute, lorsqu'elle lut dans la physionomie de son père que cdui-ci, à la contrariété que lui causait la perte du chàle, joignait une inquiétude nouvelle doat

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la robe d'Hélène paraissait être l'objet. En effets chose cpi'eUe n'avait pas remarquée^ une partie de Pourlet du bas avait été déchirée par les ronces, tlélène prévint une interrogation dans les yeux de son père; elle abaissa la main vers la robe endommagée^ et^ prenant un petit air confus^ elle ajouta aussitôt: — Tu vois^ un malheur n'arrive jamais seul; en courant après mon chàle^ j'ai déchiré ma robe. Ah ! je t'avais bien prévenu que l'étoffé était mauvaise^ ajouta-t-elle avec vivacité.

H. Bridoux ne conçut aucun soupçon sur la véracité des explications fournies par sa fille ; seulement il calculait le dommage^ et s'étonnait peut-être que celle-ci^ qui avait dû faire le même calcul^ prit si gaiement son parti d'une perte réelle. Voulant faire diversion à la contrariété qu'elle voyait dans son silence et dans sa figure^ Hélène reprit avec la même vivacité : — C'est bien malheureux que tu ne m'aies pas entendue quand je t'ai appelé; tu as perdu le plus beau morceau du concert. Quand nous sommes arrivés^ je te croyais der* rière nous.

— Monsieur votre père avait la bonté de m'expliquer par quelles nombreuses transformations passe le minerai de fer avant de devenir un outil, répondit tranquOlement Jacques en lançant à Antoine un coupd'œil significatif pour lui révéler l'intéressante conversation qu'il avait eue avec le père d'Hélène pendant son absence.

— En revanche j reprit H. Bridoux désignant JacqueSj monsieur a bien voulu m'expliquer certains détails de sou art qui m'ont causé un grand étonnement. J'avais toujours cru^ en voyant une statue^ qu'on la taillait à même dans le marbre ou la pierre; eh bien ! figure-toi qu'il faut d'abord pétrir un modèle^ etqu'ensuite...

— Écoute donc^ fit Hélène en interrompant son père; ils vont encore chanter.

En effet les Allemands commençaient un nouveau chœur ; les trois jeunes gens firent silence. — Tout est sauvé ! dit Hélène de manière à n'être entendue que d'Antoine.

— Ah ! ces têtes carrées! fit M. Bridoux^ j'en ai eu dans mes ateliers; quels braillards ça faisait ! Au reste^ francs compagnons ; mais la tête dure comme une enclume.

— Tu n'écoutes donc pas? lui dit sa fille doucement.

— Que veux-tu que j'écoute, puisqu'ils chantent dais leur langue ? Je ne comprends pas ce qu'ils disent, ni toi non plus.

Jacques, reconnaissant dans le chant des émigrants un Lied qu'il avait entendu répéter par un jeune Souabe, son confrère d'atelier, qui lui en avait donné la traduction, interrompit M. Bridoux. — Us disent, fiUl en désignant les chanteurs : a Que tant qu'il y aura

HÉLÈIIB. 245

« dans la verte Allemagne une jeune fille aux tresses

« d'or et aux yeux bleus et un hardi compagnon pour

« regarder le ciel dans ses yeux^ elle ne mourra pas^ la

« race patiente et héroïque qui^ au jour où l'étranger

a menace sa frontière^ fait un glaive avec le soc des

« charrues^ et des charrues avec le fer des glaives^

a quand les oliviers de la paix se mêlent à Tépi deis

« moissons.» — Us disent : «Que tant qu'il y aura dans

a la verte Allemagne une jeune femme aux tresses d'or

a et aux yeux bleus et un bon compagnon paisiblement

a assis devant leur maison à la fin d'un jour de travail^

a elle lie mourra pas^ la race hospitalière qui met du

a feu dans Tàtre, dresse un bon repas^ arrosé de bière

« mousseuse^ dès qu'elle aperçoit le mendiant courbé

a sur son bâton de misère, et bénit le chemin qui amène

a un hôte. » — Ils disent : a Que tant qu'il y aura dans

a la verte Allemagne une matrone aux cheveux gris et

a un vieux compagnon qui marcheront courbés et d'un

a pas lentement égal^ elle ne mourra pas^ la race des

« enfants pieux qui ont le respect des vieillards^ ets'ar-

a rétent dans leurs jeux pour saluer l'âge blanchi. » —

Voilà ce qu'ils disent et ce qu'ils rediront bientôt aux

échos du désert où l'exil les emmène^ acheva Jacques.

— C'est fort bien, tout cela, répondit M. Brîdoux.

Ces Allemands sont très-honnêtes : j'en ai employé un

qui a rapporté une fois à mon comptable dix francs

de trop qu'on lui avait donnés dans sa paye. C'était

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mon neveu qui payait ce jour-là : il a répondu à Fouvrier qu^ii pouvait garder ies dixfranes en récompense de son honnêteté. J'ai dit à mon neveu : Mon garçon^ Fhonnéteté n'est pas un état^ c'est une vertu^ on ne la paye pas^ surtout quand c'est avec l'argent des autres. Je voulais lui retenir la somme sur ses appointements^ non que je blâmasse son action^ mais pour lui apprendre à ne pas se tromper une autre fois. Seulement Olivier mangeait ses appointements en herbe^ et conmoe il m'a quitté^ j'en ai été pour mes dix francs. Vous entendes bien que je ne les lui réclamerai jamais. Cest pourvoos dire que les Allemands sont très-honnétes. .

Cependant le groupe des chanteurs commença à se disperser. M. Bridoux et ses trois compagnons les suivirent pendant quelqîie temps. — Je comprends que ça doit paraître dur de quitter son pays. Pourtant^ quand on s'exile avec sa famille, disait M. Bridoux à Jacques^ quand on emporte même ses meubles )

— Eh bien! quoi?

-^ C'est à peu près comme si on était dans son pays. -^ Mais la patrie 1 fit Jacques.

— Oui^ certainement; mais enfin gagner sa vie dans un pays ou dans un autre^ le meilleur, dans ce cas, est encore le pays où la vie est plus facile à gagner ; mon bon sens me dit cela.

— iSans doute^ répondit Jacques sur le même ton, et il murmura : C'est une belle chose que le bon sens!

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Liotentton ironique de ces derniers mots ne fût pas saisie par H. Bridoux. Hélène était toujours au bras d'Antoine^ et au lieu de précéder^ les deux jeunes gens suivaient cette fois. Dans un moment où son ami s'était trouvé auprès de lui^ Antoine lui avait dit trèsbas et très-vite : — Faites prendre le plus long. — Jacques avait souri^ et comprenant le but de cette demande^ il s'appliquait à rendre M. Bridoux attentif pour continuer aux deux jeunes gens qui marchaient par derrière toute la tranquillité et tout le mystère que pouvait souhaiter leur téte-à-téte. Au lieu de revenir par la falaise^ on redescendit par Sainte- Adresse et le faubourg d'Ingouville. Pendant cette dernière heure qu% passèrent ensemble aussi isolés qu'ils pouvaient le désirer^ grâce à Tobligeante complicité de Jacques^ Antoine et Hélène précisèrent plus complètement leurs aveux. Us se firent mutuellement les confidences de tout ce qu'ils avaient éprouvé depuis que le voyage les avait réunis^ et reconnurent que leurs sentiments avaient suivi une progression égale. Hélène avait fait le récit de sa vie. Moins indiscrète que son père^ ou l'étant en d'autres termes^ elle fit entrer Antoine dans son intérieur. Antoine lui avoua que H. Bridoux lui avait déjà fait connaître en partie les détails de cette existence laborieuse et difficile. Il confessa à Hélène que ces indiscrétions paternelles avaient été une des premières causes de l'intérêt qu'elle lui avait inspiré^

et qui s'était accru au point qu'il avait été forcé de lui donner un autre nom. Lui aussi raconta sa vie* Hélène y retrouva un écho de la sienne. Elle pouvait mieux qu'une autre comprendre^ sous les formes discrètes d'un récit qui ne quêtait pas la pitié, ce qu'il y avait en réalité de misère réelle et courageusement acceptée dans Texistence des Buveurs d'eau. Elle se passionnait d'un enthousiasme quasi filial pour la gi*and'mère d'Antoine ; un peu plus elle aurait dit : Notre grand'mère. Dans le courant de ces mutuelles révélations, le souvenir de son album revint à l'esprit d'Antoine. Hélène ne lui en avait pas encore parlé. Au moment où il allait l'interroger à ce propos, ce fut la jeune fille elle-même qui alla au-devant de sa pensée. Pouvait-elle craindre de montrer de la confiance à qui venait de lui en donner tant de preuves? Elle raconta comment, après avoir trouvé l'album dans le wagon, elle et son père avaient voulu l'utiliser à leur profit. Elle dit les raisons qui l'avaient retenue quand la pensée lui était venue de le restituer. — Et en voici une que vous oubliez, dit Antoine en tirant de sa poche la copie de la chanson d'Olivier trouvée sur le remorqueur, et qu'il avait conservée.

— Vous ne m'avez pas laissé finir, dit Hélène à son compagnon, après qu'il lui eut appris comment ce papier se trouvait entre ses mains.

Pressentant qu'il»y avait peut-être une préoccupa-

tion jalouse dans la remarque d'Antoine^ et connaissant par une récente expérience toutes les angoissés de ce tourment^ elle se hâta de les lui éviter. — Non, ce n'est pas ce que vous croyez, lui dit-elle en pesant doucement sur son bras, comme pour faire de cette pression une caresse. Elle avoua la puérile curiosité qui l'avait poussée à copier ces vers. Antoine fut ému de la persistance qu'elle mettait à être crue. — Bien crue ! ajouta-t^eile, et je ne suis pas menteuse, du moins je ne rétais pas avant de vous connaître ; j'ai bien menti à mon père tout à Theure, mais c'était .à cause de vous, à cause, de nous, fit-elle plus vivement, devinant que cette pluralité était une cMinerie de langage. Elle s'exprima, à propos de son cousin Olivier, sinon dans les mêmes termes, du moins de façon à confirmer ce qui avait été dit par H. Bridoux relativement à la* froideur qui existait entre sa fille et son neveu.

— Olivier, qui me dit volontiers ses affaires, ne m'a jamais parlé de vous, fit Antoine.

Voulait-il, en constatant Tindifférence de son ami pour sa cousine, voir si Hélène n'éprouverait pas quelque chose qui ne fût pas en rapport avec ses paroles? Sans même prévoir un piège, Hélène profita de cette objection pour rassurer davantage celui qui la soulevait.

— Vous voyez bien, lui dit-elle joyeusement, il ne pense pas plus à moi que je ne songe à lui.

l&O UES BUVBtJRS D'EAU.

— Cependant^ insista Antoine^ il a dû y penser en écrivant ces vers.

— Que voulez-vous ! fit Hélène^ je ne puis rien dire à cela ; au moins est-il bien certain que j'en ignwais Texistence. Olivier a été très-blessé de ma réserve quand fi a reparu à la maison.

— Pourquoi cette réserve avec on parent qui pourrait être au moins un ami!

— Pourquoi ai-je si peu de réserve avec vous^ qui étiez un étranger pour moi il y a deux jours ? expllque-t-on cela? répondit Hélène. Tenez, ajouta-t-elle, je vais penser à lui maintenant que je sais qu'il est votre amij ce sera une façon de penser à vous.

Antoine, charmé par cette franchise d'aveux, serra la main à sa compagne. Gomme ils entendirent le bruit des voitures qui annonçaient la ville, ils s'aperçurent avec terreur qu'ils étaient aux portes du Havre; mais grftce à une manœuvre de Jacques, ils eurent encore quelques moments à passer ensemble. Le sculpteur, habitué aux coutumes de la ville, savait qu'à l'exception d'une seule, toutes les portes étaient fermées à une certaine heure, et il promena M. Bridoux, un peu alarmé, autour des fortifications du Havre, dont tous les ponts-levis étaient levés. — Je sais bien qu'il y a encore une porte ouverte, disait le sculpteur ; mais fl faut la trouver.

Cette inutile promenade autour de la ville prolongea

d'une heure rentretiea de ceux au bénéfice desquels eMe était faite. Cependant Jacques finit par découvrir la porte^ devant laquelle on avait passé à deux reprises^^ mais chaque fois Jacques détournait l'attention de M. Bridoux. Quand on fut en ville : <-« Où étes-vous descendu 1 demanda Jacques à son compagnon; vous ne connaissez pas la ville^ vous pourrez peut-être avoir besoin d'indication.

— Attendez que je demande à ma fille^ je ne sais pas le nom de Thôte) où nous sommes débarqués ; mais elle a une mémoire d'ange.

— Au Bon Couvert, dit Hélène, répondant à Tinterrogation de son père. Jacques regarda Antoine avec surprise. On arriva devant Tauberge. Hélène et Antoine échangèrent une dernière parole; mais l'une avait dit adieu, quand l'autre avait dit au revoir, et Antoine remarqua qu'au moment où elle quittait son bras, Hélène tremblait. On échangea un bonsoir pressé. Les deux couples habitaient deux corps de bâtiments séparés ; on se quitta dans la cour.

—Çà, mon cher, dit Jacques, quand il fut rentré dans la chambre qu'il devait habiter avec son ami, prenez un siège, comme dans Cinna, et causons. Je ne suis pas content de voua; oe n'était point la peine de si bien pousser le verrou^ puisqu'il fallait afficher yolb^e secret sur la porte. Il y a environ trois heures, je voudrais pouvoir was le dire montre en main, vous

m'avez certifié que vous n'aviez pour mademoiselle Bridoux qu'un intérêt tout à fait passager^ et vous avez actuellement la mine et les allures d'un homme parfaitement amoureux. J'aurais dû me venger de voire méfiance à mon égard en refusant d'être deux fois votre complice pendant cette soirée^ la première en courant après vous quand vous couriez après mademoiselle Bridoux^ qui courait après son châle^ la seconde en prenant le plus court, au lieu de prendre le plus long^ pour nous ramener au Havre. Si vou« aviez eu un peu de confiance, j'aurais consenti à vous perdre; ce sera pour la prochaine occasion : indulgence complète, dit l'artiste en tendant la main à son compagnon, mais à la condition que vous allez tout me dire, et d'ailleurs vous devez avoir le gosier altéré d'indiscrétions, ou voTjis n'êtes pas un amoureux oixlinaire. Antoine raconta tous les événements de la soirée.

— Voilà une brave fille, fit Jacques après le récit de la scène de la falaise, et qui me parsdt avoir le cœur planté au bon endroit. "^

Au même instant, la fenêtre qui était* en face de la leur, dans le corps de bâtiment opposé, s'ouvrit, et ils entendirent M. Bridoux crier à un garçon qui était dans la cour qu'il le réveillât le lendemain, pour le départ du bateau de Trouville ; puis la croisée se referma.

— Faut-il faire monter le garçon et lui faire la jnéme recommandation pour vous ? dit Jacques à Antoine,

qui avait fmt un mouvement. Non, n'est-ce pas ? ajouta le sculpteur en riant^ puisque^ n'étant pas en état de dormir^ vous vous trouverez tout réveillé demain.

— Je n'ai pas dit cela^ répondit Antoine^ étonné de ce départ^ dont Hélène ne lui avait point parlé.

— Autant le dire, puisque c'est votre intention.

— Mais je n'ai pas dit qu'elle fût telle.

— Supposons-le, dit Jacques, et permettez-moi de vous adresser quelques observations, ajouta-t-il avec une certaine gravité. Si vous suivez mademoiselle Bri« doux étape par étape, où cela va-t-il vous mener ? Certainement à un autre but que celui de votre voyage. D'après tout ce que vous m'avez dit, d'autres pourraient trouver dans la conduite de cette jeune fille une cible à blftmes très-vifs pour la promptitude avec laquelle elle vous a fait un aveu que les demoiselles bien élevées détmllent pendant six mois par menus soupirs et menus propos. J'àimeles instruments francs qui donnent tout de suite toute leur capacité de son. Cet aveu a d'ailleurs été amené par des circonstances particulières : la dissimulation eût été un homicide dans un moment où un mot d'amour devenait presque un élément de sauvetage, puisque, vous rendant la vie plus chère, il augmentait le courage que vous pourriez déployer pour la conserver. Vous, qui devez la connaître mieux que moi, de celte audace et de celte franchise

un peu vive dont mademoiselle Bridoux a fait preuve

euvers vous, vous ne tire». J'en suis sûr, aucune coi|séquence blessante pour elle. Qu'allez-vous faire ? La suivre ? C'est introduire dans sa vie et la vôtre des éléments d'inquiétude» Écoutez-moi ausii sérieusement que je vous parle. Le sentiment que cette jeune fille vous a inspiré et qu'elle partage, a-t-il quelque re^emblance avec ce que vpus avez pu, en un autre temps, éprouver pour d'autres femmes?

— Noq, dit Antoine; j'ai dans ma vie des épisodes comme on en rencoi^tre dans les prep^iers temps de la jeunesse ; mais vQilà bien longtemps déjà que j'ai renoncé à de$ liaison^ nées plus souvent 4u hasard que de la sympathie.

--Vous ne croyez donc pouvoir renouveler avec mademoiselle Bridûux, et ce n'e§|; pas votre intention^ iine de ces liaisons, fût-qe même dans des cQpditioQs plus sérieuses et plus durables que celles doQt vous parlez ? Non, vous ne faites pas c^tte offense à cette jqune fille; alors, encore une fois, à quoi bpn la suivre ?

Antoine resta sileaciew.

— Vous m'alarmesç^ i?eprit Jacques ; je ne vous vois pas sans peine éb^uche^r jxm aventure qui n'a pas de conclusion possible, ^ î s'il s'agissait d'une de ces aimables personnes qui dénouent les rubans de leur bonnet dès qu!elles aperçoivent seulement l'ombre d'un moulin, je vous dirais ; — En avant ! — c'est charmant. Rien ne vaut en effet ce§ courts romans, nés dans l'at-

mospbère de l'imprévu^ qai ont en voyage toute la saveur du fruit cueilli sur la haie de la grand'route ; quand le dénoûment arrive^ ceux qui en sont les héros se séparent^ sans même avoir ht pensée d'ajouter : c la suite à demain. » Vive les histoires d'amour en un seul numéro^ qui ne laissent pas de traoes dans la vie et pas d'ennuis dans le souvenir ! Mais^ mademoiselle Bridoux est à mes yetix tout l'opposé d'une héroïne de ce genre. Laissez donc cette jeune fille à sa tranquillité^ et vou&même conservez la v6tre : ti&à n'est plus sain^ voyezv(Ms^ dans un voyage de travail comme celui que vous avez eu l'intention d'entr^rendre^ que d'avoir l'esprit libre. Pour moi^ quand je chausse mes semelles de grand'route^ j'aimerais mieux avoir vingt livres de plus pesant dans mon sac^ qu'une préoccupation du genre de celle que vous vous préparez à vous donnai pour compagne.

Au jour levant^ et dans d'autres termes^ Jacques con» tinuait à donner à son ami les mêmes conseils^ et lui arrachait la promesse que rien ne serait modifié au plan qu'ils avaient concerté pour l'emploi de leur temps et à leur itinéraire.. A quatre heures du matin^ ils enten* dirent un des garçons de Tauberge qui courait dans la corridor^ frappant à deux ou trois portes et criant : -* Les voyageurs pour Trouville, les voyageurs pour Caen!

Antoine tsessaiUit. ^ ABons au quai seulem^t, dit»

il à Jacques^ que je la voie passer. Je vous promets de ne pas la suivre^ mais je voudrais lui dire adieu. Songez donc que je ne la reverrai peut-être plus.

Jacques haussa les épaules. — En amour^ fit-il^ c'est avec les adieux qu'on renoue les liaisons rompues : quand on a Tintention réelle de ne plus se revoir^ le mot adieu est le seul ffai ne se prononce pas.

Antoine se rassit sur le pied du lit. Au même instant^ le garçon d'auberge qu'ils venaient d'entendre frappa à leur porte. — Nous ne partons pas^ dit Jacques.

Mais la clé était restée sur la porte. Le garçon entra. — Voici un petit livre que des voyageurs qui ont logé ici m'ont chargé de remettre à celui de ces messieurs auquel il appartient.

Antoine reconnut son album. Quand le garçon fut sortie il en parcourut les feuillets avec précipitation. Sur l'une des rares pages qui étaient restées blanches, il remarqua quelques lignes d'une écriture étrangère. Elles contenaient seulement quelques phrases d'une grande simplicité ; Hélène suppliait Antoine de renoncer à l'intention de la suivre, qu'il avait déjà manifestée dans les derniers moments de son entretien de la veille. — A cette condition , dis(iit-elle , je n'oublierai pas... Comme un appel à une vague espérance qu'elle essayait de faire partager, elle achevait en disant : — Qui sait? peut-être nous retrouverons-nous, et en des circonstances où nous pourrons dire ce qui doit rester un se-

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cret entre nous dans celles où nous sommes placés. Adieu. Je serai heureuse si la Providence veut faire de ce mot un : au revoir!

— Eh bien ! dit Jacques^ elle vous dit justement ce que je vous disais. Nous avoqs la majorité^ il faut vous y soumettre.

— J'ai rêvé^ fit Antoine tristement en refermant son album. Pourquoi ne Ta-t-elle pas gardé ?

— Et comment vous aurait-elle écrit sans ce prétexte? répondit Jacques.

Quand il supposa que le bateau de Trouville devait être partie il engagea son ami à le suivre hors de Thôtel.

— Le Roi Lear doit être rentré avec la marée; nous irons faire un somme dans notre cabine^ et dans Taprèsmidi nous serons frais et dispos pour le travail.

Mais au moment de se mettre à l'ouvrage^ le sculp' teur vit son ami si tristement découragé^ qu'il remit au lendemain pour commencer sa besogne. Antoine voulait retourner à La Hève. — Mauvais moyen^ dit Jacques; les cendres sont encore chaudes^ il ne faut pas marcher dedans.

— Je veux vous montrer que j'étais véritablement en danger^ fit Antoine^ donnant ce prétexte à sa promenade. *

— Allons^ dit Jacques^ mais j'ai tort. Je suis comme nn médecin qui ordonnerait la diète à son malade^ et qui consentirait ensuite à dîner avec lui.

%iB UBS BUVEURS d'EAU.

Comme ils suivaient le même itinéraire qtie la veille et marchaient très-rappro'chés des limites de la falaise^ Antoine retrouva Tendroit où il était tombé. Il montra à Jacques Tanneau où Hélène avait attaché son chftle^ et lui fit voir le buisson de ronces à moitié déraciné auquel^ il s'était retenu.

— Pour que votre poids n*ait pas entraîné mademoiselle Bridoux^ quand elle vous a aidé de ses mains^ il faut qu'elle soit bien forte, ou que la Providence s'en soit mêlée^ dit Jacques. Assurément, elle à couru autant de péril que vous.

En retournant sur leurs pas, au coude formé par une rampe pratiquée dans la falaise pour descendre àla mer, ils rencontrèrent un pêcheur qui remontait par ce chemin. Antoine poussa un cri : il venait de reconnaître le châle d'Hélène dans les mains du pêcheur. Celui-ci, qui paraissait fort joyeux de cette trouvaille, la montrait de loin à sa femme, qui était venue au-devant de lui. Antoine l'arrêta. L'homme avait trouvé le châle sur la grève, enveloppant encore le caillou avec lequel Hélène l'avait lancé. Le rusé Normand, sans Comprendre pour quelle raison, devina dans la précipitation du jeune homme le vif désir qu'il avait de le posséder. Il feignit de vouloir le conserver pour sa femme ; mais celle-ci, intervenant elle-même dans le débat, déclara qu'elle était prête à le céder contre de quoi en avoir un neuf, car les déchirures qu'elle avait remar-

quées dans le ch&le Pavaient un peu désillusionnée.

Antoine ne marchanda pas^ et donna ce qu'on lui demandait.

— Au moins^ dit-il à Jacques quand ils furent de retour au Havre^ j'aurai un souvenir.

Pendant les deux jours qui suivirent^ son travail en collaboration avec Jacques Antoine se ressentit un peu de sa préoccupation obstinée ; mais un jour il reçut une lettre de son frère qui lui annonçait Taccident arrivé à leur grand'mère. Le rappel à des affections un peu oubliées opéra une réaction favorable dans son esprit. — Je ne veux pas que vous vous serviez de cela^ dit-il à Jacques en déchirant les dessins péniblement composés pendant les jours précédents, et dont celui-ci voulait faire usage pour ménager sa susceptibilité; c'est mauvais.

Toute cette journée passa moins longuement que les précédentes ; le travail lui était redevenu facile, et, sans être un moyen d'oubli, il en faisait le charme du souvenir qui reportait sa pensée vers Hélène.

Ainsi commençait la convalescence de cette grande secousse de cœur. Douze jours après sa séparation d'avec Hélène, Antoine se promenait avec Jacques sur la jetée du Havre, où une foule de curieux étaient rassemblés pour assister au départ du Bumboldt, un des grands paquebots américains qui faisaient le service du Nouveau-Monde. Tout à coup ils se trouvèrent en

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face de M. Bridoux^ qui courait pour tâclier do se procurer une place sur le parapet de la jeti e. — L^ père d'Hélène ! fit Antoine, et il est seul.

— Ah! pardon, monsieur, dit M. Bridoux comme un homme qui craint d'être retenu, c'est quo je voudrais bien la voir encore !

Les deux jeunes gens échangèrent un regard ; celui d'Antoine était plein d'inquiétude. M. Bridoux était parvenu à se placer à l'extrémité même de la jetée. Antoine et Jacques le suivirent, émus à un degré différent par le même pressentiment. Bientôt le Humboldt eut quitté le bassin et s'engagea dans la passe, où il attendit quelques instants la minute précise oà la marée était dans son entière plénitude pour pouvoir sortir sans danger. Oi> entendit alors le mouvement de sa puissante machine^ çt les roues gigantesques commencèrent à battre l'eau avec plus de vivacité. Tous les passagers du Humboldt regardaient les curieux, auxquels ils faisaient eux-mêmes spectacle. Beaucoup de personnes ayant des amis ou des parents à bord étaient venues sur la jetée pour échanger un lointain et dernier regard.

— La voilà ! la voilà ! dit tout à coup H. Bridoux^ et il mit sa main sur sa bouche comme pour lui envoyer des baisers.

Antoine et Jacques reconnurent Hélène. Celle-ci^ qui cherchait son père des yeux, aperçut Antoine auprès

de lui. Elle posa la main sur son cœur^ et dans les baiser qu'elle renvoyait à son père^ il en fut auxquels eUe avait mis une autre adresse.

Une fois engagé en mer^ le navire fila avec une rapidité qui^ cinq minutes après^ ne le montrait plus au regard que comme une masse confuse enveloppée dans un nuage de fumée.

— Oui^ messieurs^ disait M. Bridoux^ une occasion superbe^ six mille francs par an et vingt mille francs de gratification une fois Téducation de la jeune demoiselle terminée ! Cela sert à quelque chose de distribuer des prospectus; c'est comme cela que ma fille a été connue à Trouviile par la riche famille qui Temmène. Je crois qu'elle sera très-heureuse en Amérique. Si je m'ennuie trop, eh bien ! mon Dieu, je ferai le voyage et j'irai la rejoindre, fit-il en essuyant ses yeux. Maintenant que je ne vois plus le bateau, je m'ennuie déjà.

— Dieu lui fasse bon voygc ! dit Jacques.

— Dieu lui fasse prompt retour! ajouta Antoine.

— Merci, messieurs, dit M. Bridoux ne se donnant plus la peine de cacher ses larmes et de dissimuler son émotion. Ah ! me voilà seul tout seul, ajouta-t-il en appuyant ses deux coudes sur la jetée.

— Et elle ! dit Antoine.

— Elle est avec votre souvenir, répondit Jacques h voix basse.

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