V. — LB GRAND I VBRT
On se ïiqipeUe peut-être la commune impression
d'eDthousiasmâ dont Antoine et Hélène s'étaient sentis
pénétrés à la vue de rOcéan. L'arrivée au port vint
apporter une distraction à ce charme singulier auquel
ils se livraient avec un égal abandon. Peut-être les
deux jennea gens ne suivirenV-ils pas sans regret les
derniers tours de roue qui amenaient le remorqueur
au lieu où ils devaient se quitter^ peut-être éprouvé*
reutrils en même temps une sensation pénible lorsque
le bmit tumultueux de la cité vint leur annoncer que
le mcHnent était arrivé où ils allaient redevenir Fim
pour Pautfe ce qu'ils étaient la veille, des étrangers.
Lorsqu'ils furent descendus sur le quai , Hélène et
Antoine se surprirent à regarda presque tristement
le bateau sur lequel était née une sympathie dont le
premier et uni^e chatnon devait se rompre à linstanl
même où tons deux en constataient Pexistence.
Soit crainte de montrer quelque embarras , soit qu'il leur répugnât de se séparer sin* quelques paroles froidement polies^ ils se tinrent comme tacitement à
184 LES BUVEURS ll^EAU.
récart du banal adieu qu'échangeaient H. Bridoux et le sculpteur Jacques. Celui-ci^ ayant surpris son ami immobile sur le bateau qui lâchait sa vapeur^ lui demanda à haute voix sMl oubliait encore quelque chose. — Non^ répondit Antoine de fa^^n à être entendu d'Hélène^ je n'oublie rien.
La jeune fille saisit sans doute Tintention donnée à cette réponse par le geste qui Tavait accompagnée et semblait la mettre à son adresse; elle se retourna du côté d'Antoine^ et^ par un signe rapide^ elle lui exi»*ima
qu'elle s'associait à cette pensée^ qui semblait renfermer une promesse de souvenir.
Avant de s'éloigner^ Jacques et Antoine se montrèrent l'un à l'autre M. Bridoux^ qui disputait ses bagages aux commissionnaires et sa personne aux pisteurs des hôtels de la ville^ pour qui tout voyageur est une proie. Le père d^Hélène se débarrassa des uns et des autres en homme habitué à employer les arguments que l'on possède au bout des bras^ quand on ne peut parvenir à se faire comprendre par des sourds d'intelligence. La vigueur dont il avait fait preuve lui épargna le concert ironique avec lequel les portefaix reconduisent ordinairement les voyageurs qui transportent eux-mêmes leurs bagages. On laissa tranquillement partir M. firidoux , portant sa malle sur son dos. Près de lui marchait Hélène, tenant d'une main le chapeau de son père, de l'autre un sac de voyage et le
ntaJERR. IIS
fameux csbas garde-manger. Les pisteurs et les portefaix s'étaient rabattus sur les deux artistes^ dont le mince bagage réuni eût à peine fatigué un enfant. Aux uDs^ Jacques répondit gravement qu'il « était propriétaire dans la ville et n'avait pas besoin d'hôtel. » Aux aatres^ il demanda avec la même gravité a combien ils lui offriraient pour lui porter sa malle. » Cette plaisanterie lui fit sur-le-champ la place nette.
Comme nous Favons dit^ il avait été convenu qu'Antoine partagerait l'hospitalité ofTçrte à son compagnon à bord du navire anglais^ où celui-ci avait des travaux d'art à terminer. Ce fut donc vers le grand bassin du commerce où le yacht the King Lear était amarré^ que les deux jeunes gens se dirigèrent d'abord. En arrivant sur la place du Théâtre^ qui fait face à ce bassin^ Antoine demeura en admiration devant la forêt de mâts qui s'étendait sous ses yeux. C'était précisément un iour de féte^ et tous les navires étaient pavoises aux couleurs de leurs nations.
— Ce soir, au coucher du soleil, tous ces pavillons seront amenés en même temps, dit Jacques ; on dirait un vaste champ de fleurs aux tiges gigantesques moissonnées subitement par une main invisible; c'est assez curieux, je vous montrerai cela.
En ce moment, le sculpteur aperçut à une trentaine de pas devant lui M. Bridoux, qui venait de s'arrêter. Pendant que sa fille regardait le beau spectacle offert
iM LES BUVBCBl d'eau.
par le grand bassin^ il s'était assis sur sa mille dépmée à terre^ et s'essuyait le front. — - Où diable vont-ils par là? dit Jacques en voyant les passagers de VAtloê, qui s'étaient remis en marche, prendre une direction qui les éloignait du centre de la ville; il n'y a pas d'hdteb dans ce quartier. Apràs cela, ils savent où descendre, puisqu'ils n'ont pas demandé de renseignements.
Comme on était arrivé à la place où stationnait ordinairement le yacht de lord W,, Jacques futassez surpris en apprenant que l'Anglais était sorti du port le ma&n pour aller essayer une voilure nouvelle. Gomme on était arrivé à la basse mer, il ne pouvait plus rentrer qu'avec la marée du lendemain matin. --*- Puisque notre auberge tire des bordées, il s'agit d'en trouver une autre, dit Jacques. Je suis fâché que le capitaine Thompson soit absent; je suis sûr qu'il aurait fêté mon retour par un certain vin de Porto qui ferait honneur à une cave royale.
— Bah ! nous boirons du cidre, répondit Antoine ; il doit être bon.
Jacques fit la grimace. •— Chaque pays a sa plaie, dit-il en riant ; la Normandie en d deux : c'est son pavé et le cidre ; d'aucuns en ajoutent une troisième \ les Normands.
Les deux jeunes gens étaient retournés sur leurs pas pour se mettre en quête d'un gtte provisoire. Antoine rappela à son compagnon quelles raisons il avait pour
ménager sa bourse. — Un de mes amis^ qui a fait une tournée dans ce pays^ m'avait donné une note de renseignements sur les endroits où je pourrais m'arréter sans être trop écorché; mais je Fai oubliée à Paris^ dit-il^ n'osant p^s avouer que ces renseignements faisaient partielle Titinéraire contenu dans Palbum que M. Bridoux ou sa fille ne lui avait pas restitué.
—Soyez tranquille^ répondit Jacques^ je n'ai pas plus de raisons que vous de tne montrer prodigue. Je vais vous mener dans un endroit que je connais. La clientèle ne se compose pas exclusivement de grands seigneurs : ce sont de braves gens plus bruyants de paroles que d'écus^ doués d'un large ventre^ qui pratiquent^ sans connaître Rabelais^ la théorie du bienvivre^ et ne se montrent pas difficiles^ pourvu que tout soit bon. Quant à Thôtelier^ il fera à notre mince bagage le même accueil que si nous arrivions dans une chaise à quatre chevaux^ avec un domestique pour chaque malle et une malle pour chaque chemise. Tout le monde est toujours de bonne humeur dans cette maison-là^ même les poules^ qui viennent vous dire bonjour un quai*t d'heure avant qu'on ne les mange.
En devisant ainsi^ les deux amis arrivèrent devant une auberge ayant pour enseigne au Bon Couvert, Comme Jacques l'avait prévu, on les reçut très-bien. — Eh ! voilà le diner qui nous souhaite sa bienvenue ! dit le sculpteur en humant les odeurs qui s'échap-
paient d'une grande cuisine dont les vastes fourneaux eussent pu servir à préparer un festin homérique. Une quinzaine de rouliers attablés dans cette cuisine y prenaient un repas largement arrosé. En les conduisant à la chambre qu'ils devaient occuper pendant la nui|i, la servante leur fit traverser une cour dont la rustique apparence arrêta Tattention d'Antoine. — C'est singulier, dit-il; il me semble reconnaître cet endroit; c'est pourtant la première fois que j'y viens.
Après avoir réfléchi un moment, il se rappela avoir vu un croquis de cette cour dans une série de dessins rapportés de Normandie par son ami Lazare. — Je m'y retrouve maintenant, dit-il à son compagnon, et cette auberge doit être la même qui m'avait été indiquée dans les notes que j'ai... oubliées.
— Nous sommes au Bon Couvert y répondit Jacques.
— C'est bien ce nom-là, fit Antoine. D doit y avoir une chambre qui donne sur des briqueteries, et d'où l'on aperçoit la mer?
— C'est dans l'autre corps de bâtiment, dit la servante qui les accompagnait; mais cette chambre-ià n'est pas libre, elle vient d être prise par deux voyageurs.
Après qu'ils eurent déposé leurs bagages, Antoine et son compagnon redescendirent dans la cuisine, où ils prirent leur repas. — Que pensez-vous de l'ordinaire ? demanda Jacques.
— Que je le trouve extraordinaire, répondit Antoine.
BÉLÈifB. I9t
— Et dire^ reprit le sculpteur avec un certain accent de gravité^ qu'avec la moitié moins que cela tous les jours nous assurerions la liberté de ceci et de ceci ! ajouta-t-0 en montrant tour à tour sa tète et ses mains.
Ce rappel aux premières et aux plus dures lois de l'existence rendit les deux artistes un moment silencieux. Antoine surtout paraissait péniblement préoccupé; sa pensée avait repris la route de Paris. Il songeait à sa maison^ aux nouvelles privations que devait fairenaitre son absencecoûteuse.Use reprochait presque de n'avoir point su sacrifier un caprice que la fraternelle camaraderie avait accepté comme un besoin. — Cette idée troublera plus d'une fois le plaisir de mon voyage^ dit-il à Jacques, qui sinquiétait de sa préoccupation.
— Vous avez tort, répondit le sculpteur; vos amis, l'en suis sûr, seraient mécontents que vous gâtiez par le regret et l'inquiétude les courtes heures d'indépendance dont ils ont voulu vous faire jouir. — C'est ce (fiable de cidre qui nous pousse dans un courant de mélancolie, ajouta l'artiste, essayant d'amener par des plaisanteries une diversion aux sérieuses pensées qui venaient de jeter un nuage dans leur esprit. Ah! nous sommes durement punis du péché de nos premiers parents. Si Eve n'avait pas découvert la pomme, on ne connaîtrait pas cette fade boisson.
Jacques finit par demander qu'on leur servit une bouteille de vin.
— Et nos projets d'économie ! dit Antoine*
— Bah ! répondit son compagnon^ ce n'est pcnnt de la prodigalité^ c'est de la sagesse. Le bourgogne est un philosophe optimiste. Quand je regarde la vie au travers de ce vin< là^ je la vois tout en rose«
Si modeste que fût cet extra/ les deux jeunes gens loi firent fête comme à un ami conteufdebonnea Nouvelles dont la visite est trop rare^ et qu'on retient le plos longtemps possible h la maison quand sa bonne humeur vient par hasard en chasser l'ennui. La bouteille fat vidée lentement^ à petits verres et à petits coups. Les convives burent réciproquement à leur prospèité future. — Notre avenir est peut>^tre encore loin^ dit lacques ; mais nous avons de bonnes jambes.
Les absents ne furertt pas oubliés. Antoine porta aussi un toast à sa grand'mère^ et raconta longuement à son ami le dévouement de cette femme forte et courageuse. Lorsque Antoine entamait le chapitre de sa grand'mère^ on ne l'arrêtait pas facilement. Ce n'était point tin vulgaire sentiment de reconnaissance qui le faisait parler^ mais un besoin de faire partager à ceux qui récoutaient l'idolâtrie qu'elle lui inspirait.
— Eh ! dit Jacques^ vous avez oublié de boire à la dame de vos pensées ; votts n'avez pas la mémoire longue.
Antoine parut embarrassé et balbutia quelques mots qui n'étaient pas une réponse. Son compagnon s'amusa un moment de cet embarras* Il désigna clai-
rement Hélène^ et fit dlltision à l'espèce dlnttmité mtiette qui s'était établie entre Antoine et la jeune fille pendant la dernière hetxte du voyage. Antoine^ voyant qu'il avait été temarqué^ se décida à avouer^ que certains détails dé ^existence de mademoiselle Bridoux révélés par ton pëfè^ avaient tin moment excité son intérêt tK)iti:' éette jeune fille. — Mais tout finit là, dit-ih Jacques hœba là ièi& eu stourlant. ^ Qui sait 1 fit-il^ tout If commenee peiit^tre.
-* Ràii^outlàbletnent, reprit Antoine, pùis-je éprouver plus que je ne Vdtfé Aie pour une personne que j'ai couDtte dettx jours^ avec qui j'ai h peine échangé trente pafoles insiifniâlufiteii^ et que je ne dois phis revoir sam doute?
— Je plaisante^ fit Jttcques^ et vous me répondez térieusenient. 8erait''Ce dono plus grave que vous ne le penses?
— Mais vous semblez dire que je songeais à cette jeune personne coninfè si j'étàià Amoureux d'elle, repliqtia Antoine i Je voué déniande dl cela e^ raisonnable!
— Où avez-votts lu que rameur fût une chose raisonntiblé ? Il n'y a ati contrah<e qtfun cri dans l'humanité pour déclarer qtie o'ést une folie.
^ Alors reison de plus^ âcbeva Antoiiie ; je ne suis pas dans une position à en faire.
II n'en f nt pite dit plm long à l'égard de mademoiselle Bridoux, et les deux amis quittèrent la table du Bon
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Couvert également lestés d'une dose de gaieté saine. Qo approchait de lasoirée> la brise venant de la mer commençait à répandre une fraîcheur qui tempérait la lourde atmosphère de la jouraée ; Jacques proposa une promenade, et Antoine demanda qu'elle fût dirigée ters les hauteurs de la Hève. Ce lieu lui avait^ disaitil ^ été désigné dans Fitinérmre qu'il avait oublié.
— Je vais vous y conduire^ dit Jacques. C'est un des endroits les plus élevés du littoral voisin. Vous pourrez voir la mer bien plus largement que de la jetée da Havre^ où le regard est trop promptement limité. Pressons-nous un peu, nous arriverons pour le coucher dtt soleil, qui promet d'être magnifique. C*est un spectacle merveilleux pour qui ne l'a pas vu et pour qui le revoit.
Comme ils suivaient par la falaise le chemin 'qui conduit aux phares de la Hève^ ils entendh^at les soos d'un orchestre qui jetait les quadrilles de Musârd à la Inrise de l'Océan.
— On danse donc par ici ! demanda Antoine.
— C'est aujourd'hui fôte, répondit Jacques. Il y a bal au grand I vert. Je vous demanderai la permission d'y entrer un moment. Je ne serais pas fâché de signaler mon;*etour à une personne que j'ai quelque chance de rencontrer là où il y a des violons, ajouta l'artiste en souriant.
Le grand I vert est la plus connue parmi les guinguettes établies sur la partie du coteau de ^#^
Adresse qui regarde la mer. Les hd)itants du Havre et d'IngouviUe s'y réunissent pour manger du poisson les dimanches et les jours de fête. On y danse dans 110 jardin^ sur la porte duquel on lit en grosses lettres : Bd à l'instar de Paris, et un peu plus bas : Entrée de l'instar* Au moment où les deux jeunes gens arrivaient devant la guinguette et se disposaient à y entrer, ils se rencontrèrent avec M. Bridoux et sa fille, qui venaient d'y prendre leur repas. Le père d'Hélène paraissait être de fort mauvaise humeur. Après avoir salué les passagers de l'Atlas, il leur demanda slls entraient au grand I vert. Sur la réponse affirmative de lacques, H. Bridoux essaya de Ten dissuader, et se mit à raconter avec sa prolixité habituelle les sujets de plainte qu'il avait contre cet établissement. Antoine et Jacques durent écouter sans pouvoir l'interrompre toute une série de récriminations puériles à propos du retard qu'on avait mis à servir à M. Bridoux la poftion qu'il avait demandée. — Mais cela n'intéresse pas ces messieurs, hasarda Hélène, qui avait remarqué un peu d'impatience dans la physionomie de Jacques.
— Je fais mon devoir, répondit gravement son père. Si je ne connaissais pas ces messieurs, je ne me serais pas permis de les arrêter; mais j'ai déjà eu l'honneur de les rencontrer. Je leur fais part de mon mécontente- «tent; c'est tout naturel. Pas d'ordre dans le service, P9i& de célérité, et des subalternes impertinents, con-
iii LES BUTEURS D'EAU.
tinua M. BridoQX en désignant la guîngnetté; il û'm faut pas plus pour perdre une bonne maison. Ces messieurs feront ce qu'il leur plaira; mais si j'avais été prévenu comme je les préviens^ je serais^ allé dans Htt autre établissement... Et dans compter que les prix de consommation sont fort élevés^ reprit le père d'Hélène Avec tine verve de rancune croissante. Vdtls me direk que le poisson est ^ais? Sans doute; cela n'est pas surprenant. Ce qui m'étonne, c'est qu'il est plus chef qu'à Paris, et pourtant il y a les frdis de transport... ïit tant d'autres... Vous conviôndréàs, messîeiirs, que ce menu-là est un peu salé, fit H. Bridout en riant. -^ Et il montra à seâ auditeurs la carte qu'il vendit d'ac^ quitter, 6t dont H souligna le total avec un coupd'ongle.
Antoine et Jacques étaient fort embarrassés de leilr contenance. Hélène, rouge de concision, faisait des t^ies dans le sable avec lè bout de son ombrelle potir se donner un maintien. Un petit incident vint encôi^ augmenter cet embarras ! II. Bridoux, en Jetant M coup d'œi! sur la carte, y découvrit uûe erreur à sOil préjudice, et, si légère qu'elle fût, il voulût aller faire sa réclamation. — C'est si peu de choâe, balbutia Bélène en voulant le retenir.
— Chacun le sien, répondit son père. Et il ajouta tn baissant la voix: — Tu sais que tout compté pour nous. Hélène craignit que cet aveu n^eôt été eiftendu par les deux artistes^ et sa rougeur deiint tellement
sensible^ que son père s'en aperçut. Il allait peut-être renoncer à son dessein^ lorsque le garçon dont il avait à se plaindre passa auprès de lui efi faisant son service^ et M. Bridoux crut remarquer qu'il le regardait avec un certain air goguenard. Cette fois il n'y tint plus. Il quitta le bras d'Hélène en s'écriant : — Ah ! c'est trop fort ! Ne pas me rendre mon compte^ et me rire au nez par-dessus le marché ! Attends un peu^ je vais remuer ce monde-là et leur montrer à qui ils ont affaire.
Avant que sa fille eût pu le retenir^ il lui avait échappé^ il était rentré dans le jardin et prenait au collet le garçon dont il croyait avoir à se plaindre. Une expUcation assez animée parut- avoir lieu entre les deux hommes. Hélène donnait des signes d'inquiétude. ~ Mon père est si vif, dît- elle en regardant les deux jeunes gens, qui étaient restés auprès d'elle. Jacques fit un signe à Antoine et rejoignit M. firidoux, dont l'explication avec le garçon du grand J vert paraissait tourner en querelle. — Ah mon Dieu ! disait Hélène en frappant du pied avec impatience, pour si peu de chose fallait-il courir les chances d'une dispute ?
— Ce n*est point à cause de l'erreur de chiffre que monsieur votre père est retourné, fit Antoine ; mais il h raison de ne pas supporter une impertinence de la part d'un inférieur.
Hélène sut gré au jeune homme d'avoir ainsi interprété le motif qui amenait la réclamation paternelle ;
196 LES IHJVBURS D'BAU.
elle éprouva une sorte d'allégement en voyant cette démarche jugée autrement que comme une puérile petitesse. H. B^idoux, qui s'était fort animé pendant la discussion, avait appelé le chef de rétablissement, qui réprimanda le garçon et restitua au père d'Hélène ce qui lui revenait. — Vous entendez bien, disait celui-ci à Jacques, vous entendez bien que ce n'est pas pour les dix sous ; il y en a de plus riches qui se baissent pour les ramasser, mais je ne veux pas qu'on se moque de moi.
Voyant qu'il était observé par cinq ou six personnes témoins de la contestation, il ajouta en élevant la voix: — La preuve que ce n'est pas pour les dix sous, c'est que je ne veux pas les garder. — Et avisant un joueur d'orgue ambulant qui se disposait à entrer dans la guinguette, il déposa la petite pièce de monnaie sur son instrument, ce qui lui valut une sérénade improvisée. Antoine et Jacques levèrent la tête et échangèrent un regard également étonné. L'au* joué par l'or^ ganiste était le même que celui sur lequel ils avaient to&s deux, pendant la traversée, fredonné sur le remorqueur, en cherchant à se rappeler la chanson d'Olivier. Comme ces couplets avaient été édités et mis en musique, il n'y avait rien d'extraordinaire dans ce fait; mais la coïncidence leur semblait bizarre. Hélène, qui n'avait pas reconnu aux premières mesures cet air qu'elle avait seulement et très-vaguement entcQdu une
. HÊLÈNB. 407
tois^ finii par se le rappeler et en même temps la chanson pour laquelle il avait été fait. Elle parut fra|^>ée comme les deux jeunes gens par cette singularité du hasard^ et sans qu'elle s'en doutât^ elle laissa pénétrer Timpression qu'elle lui causait. Cette petite scène muette^ qui s'était à peine prolongée une minute^ avait complètement échappé à H. Bridoux.
— Je suis d'autant plus contrarié de ce retard^ dit-il^ qu'il va nous faire manquer le coucher du soleil que ma fille désirait aller voir là-haut, — Et il montra les phares qu'on apercevait au sommet de la falaise.
Jacques lança un coup d'œil à son compagnon. «» C'est vous qui avez inspiré à mademoiselle Bridoux la pensée de venir à la Hève ! — lai dit-il très-bas et trèsvite. Antoine protesta avec l'accent de franchise qui indique la vérité.
— Si cette rencontre est Teffet du hasard, ajouta le sculpteur, avouez du moins que vous trouvez le hasard intelligent.
Il fut* interrompu par H. Bridoux, qui s'excusait de les avoir retardés. — C'est singulier conrnie on se retrouve î dit-il.
— C'est tout simple au contraire, répondit Jacques; nous sommessur le chemin d'un endroit cm'ieux qui attbe tous les voyageurs; nousdevionsnaturellement nous rencontrer, fit le sculpteur en observant Hélène. Mon ami et moi, nous avions l'intention de mcmter aux phares.
198 LES BOVBVftS D'EAU.
— Ceftt bien im|^*udent^ dit M. Bridoux^ et ces gros cailloux qu'on trouve sur le bord de la mer sont mortels à la diaussure ; mais ma fille ayant insisté....
Hélène^ devinant qu'il allait être question d'elle^ {urit les devants de quelques pas^ moins pour ne.pas gêner wa père que pour n'être point gênée elle-même. — Âh ! vous montez à la fiève^ reprit H. Bridoux ; eachanté de vous avoir rencontrés^ d'autant plus que nous ne connaissons pas bien le chemin : nous irons de compagnie. Ma fiUe nous expliquera le système de l'appareil des phares.
Comme Jacques s'étonnait que mademoiselle Bridoux eût des connaissances en mécanique, sou pè^e lui apjH^it qu'elle avait suivi un cours spécial de cette science. — Cela n'est pas indispensable pour les femmes^ dit-il ; mais comme le cours était gratuit^ elle en a profité^ et bien profité. Figurez-vous^ messieurs^ que^ pour ne pas manquer une leçon ^ elle est sortie un soir d'émeute au milieu des coups de fusil et des barricades ; c'est le professeur qui me l'a ramenée^ Il était dans l'admiration^ car vous entendez bien que ma fille était la seule élève qui se fût présentée au cours. Je l'ai entendue parler des nouvelles découvertes en mécanique avec des personnes de l'art ; elle en raisonne parfaitement. Tenez^ pas plus tard que la semaine passée^ notre coucou s'était dérangé : eh bien! ma fille l'a démonté et remonté ; -i^ il marche^ positi-
veméât il marche» Ah 1 ti m digne mère vivait 9nh eore^ elle serait bien fière d'avoir une fille pareille. Après cela^ la pauvre femme^ il vaut mieux quMe n'y soit plus peut-être, car depuis quatre ans nous avons marché sur des pavés bien durs. Certainement la chère déftmte n'aurait pas permié que sa fille passât toutes les nuits, comme elle a feit pendant tout ce temps-là , tellement actionnée h son travail, qu'elle oubliait de hire du feu ; mais on ne m'ôtera pas de l'idée que c'étdt une malice pour moins user de bois. Grâce au ciel, voilà que nous approchons de la fin ; nous avons passé notre dernier examen, nous aurons des élèves, c^ tout n*a bien, si le bon Dieu nous conserve la santéi J'espère que cette petite tournée lui profitera : on dit que l'air de la mer est fortifiant. Je ne vous cacherai pas que j'étais inquiet. On me disait : Monsieur Bridoux, votre demoiselle travaille trop ; il faut qu'elle se promène, qu'elle «prenne des distraotioDs ; elle se tuera, vous verrez. — Ah I Diett me préserve de le voir ! ce serait à se jeter là dedans, dit-il en montrant la mer. Heureusement que ses couleurs commencent à reparaître. Depuis quelque temps, je lui fais boire du vin. Ah ! il faudrait qu'elle pût rester un mois à la campagne ; mais le bon air est comme tout ce qtii est bon, ça coûte cher. Enfin !....
Dans ce dernier mot et par l'accent que lui donnaimit ^voix, son geste et son regard, M. Bridoux révélait
toute la résignation active des jours passés unie premières espérances d'un avenir meilleur et laborieur sèment conquis.