‹ Les buveurs d'eau (volume 2)Chapitre 12 sur 42 · I. — LA GBANB'IIÈRB · texte numérisé non relu

I. — LA GBANB'IIÈRB

La lutte contre la misère n'était pas toujours la pire des épreuves pour les jeunes gens que nous avons vus former Passociation des Buveurs d'eau. Quelques scènes nouvelles de leur histoire montreront ce que les membres de cette association exclusive avaient à souffrir quand ils voyaient le monde étendre pamii eux son influence en dépit des barrières qu'ils s'étaient flattés de lui opposer. Le conflit de leur fierté avec des convenances jusqu'alors méconnues^ les relations délicates qui s'établissaient entre les jeunes artistes et certains amis devenus pour eux des protecteurs^ composent un douloureux chapitre dans cette vie exceptionnelle dont nous n'avons pas encore retracé les plus tristes aspects.

Revenons un moment à deux personnages qui ont déjà figuré dans ces récits.

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A répoque où Antoine et son frère Paul avaient pris le parti de quitter leurs parents pour suivre en liberté leur vocation, ils avaient^ comme nous l'avons dit, été suivis par leur grand'mère, qui avait voulu malgré eux s'associer aux chances hasardeuses d'une existence dont la rigueur certaine ne pouvait pas avoir de terme limité. L'installation en commun de Taïeule et de ses petits-fils eut lieu dans un logement situé rue du Cherche-Midi, à l'étage supérieur d^une vaste maison habitée en partie par des familles d'artisans. Ce logement, dont le loyer était trèsmodique, se composait seulement de deux pièces. La plus habitable et la mieux exposée fut réservée à la grand'mère. Elle y disposa avec la minutieuse symétrie particulière aux vieilles gens, tous les objets à elle appartenant qu'elle avait emportés de chez son gendre, c'est-à-dire tout son petit ménage qui avait vieilli avec elle, depuis le miroir où elle avait toute enfant souri à son premier sourire, jusqu'au crucifix d'ivoire jauni qui avait reçu le dernier souffle de son mari, brave et robuste artisan mort à son œuvre comme un soldat sur la brèche, et qu'elle avait vu un jour rapporter chez elle sur la civière de l'assistance publique.

Chacun de ces meubles et une foule de petits objets sans utilité apparente rappelaient à la grand'mère une date chère à Sa rnértïoire, et formaient autour

d'elle un paisible horizon de souvenirs domestiques auquel son regard était tellement habitué, qu^on n'aurait pu changer de place la moindre chose sans qu'elle le remarquât. Aussi avait-elle exigé de ses enfants qu'ils n'entrassent jamais dans sa chambre pendant son absence, tant elle craignait que leur étourderie, qui lui était connue, n'apportât quelque désordre au milieu de son intérieur, où la meilleure loupe n'aurait pu découvrir un seul grain de poussière, quand elle avait tout essuyé, et épousseté avec autant de soins et de précautions qu'eût pu le faire le plus vigilant gardien d'un musée.

La pièce occupée par les deux frères avait été arrangée à leurs frais cte façon à pouvoir servir d'atelier. Autant la chambre de l'aïeule paraissait, à cause de l'encombrement qui y régnait, pleine à n'y pouvoir remuer, autant l'atelier paraissait nu et vide, Antoine et son frère n'ayant eu pour le garnir que les objets indispensables pour leur travail, lis y couchaient tous les deux dans des hamacs en toile à voile qu'ils avaient fabriqués eux-mêmes, et 'que l'on tendait chaque soir.

La grand'mère, qui souffrait de voir ses enfants coucher dans des hamacs, voulaient qu'ils achetassent des lits. Antoine s'y refusa, donnant pour prétexte qu'un lit était un meuble gênant dans un atelier de peintre. — Et puis, ajoutait-il en riant, nous sommes si pares-

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séux^ mon frère et moi^ que si nous en avions un^ nous n'aurions jamais le courage de le faire.

— Est-ce que je ne suis pas là, moi? s'écria naïvement la grand'mère. Achetez au moins des matelas pour mettre dans vos hamacs ! Comment pouvez-vous reposer dans ces grands sacs de toile qui se balancent toujours?

— Quand on est fort, qu'on est jeune et qu'on a iravaille toute la journée, le meilleur matelas pour Inea dormir est une bonne fatigue.

, — Hais la santé ? murmurait Taïeule inquiète.

— Nous sommes très-bien dans nùs bamacs : les marins, qui sont tous des hommes vigoureux, n'ont pas d'autres couchettes. Et puis, grand'mère, la vérité vraie, ajoutait Paul, c'est que dans notre situation nous devons considérer comme inutile tout ce qui n'est pas de première nécessité.

Outre ses meubles, la grand'mère possédait encore quelques épargnes, qu'elle avait lentement et discrètement amassées dans l'intention de les laisser après «lie à ses petits-enfants. A cet humble héritage s'ajoutait une petite rente qui lui était servie par les propriétaires de la fabrique au service de laquelle son mari avait péri victime d'un accident. Cette pension, dont elle avait abandonné une partie à son gendre pendant tout le temps qu'elle avait demeuré chez lui, était, mal-

LAZARE. ftti

gré la modicHé de ses besoins^ insuffisante pour la faire vi\Te seule.

Telles étaient les uniques ressources naissantes avec lesquelles fut installé le ménage de Taieule et de ses deux petits-fils. Cependant quelques jours après le départ de ceux-ci^ teur père^ cédant aux sollicitations de sa femme et éprouvant peutrétre quelque scrupule d'avoir laissé partir ses enfants les mains vides^ leur envoya à chacun cent francs^ accompagnés d'une lettre dans laquelle il les avertissait que c'était le dernier secours qu'ils devaient attendre de lui. Faisant, disait-il, la part de leur inexpérience et de l'entraînement qui les avaient l'un et l'autre détournés de la profession à laquelle ils étaient destinés, il leur accordait un délai de trois mois pour se soumettre à sa volonté. Passé cette époque, il leur déclarait qu'ils deviendraient complètement étrangers pour lui.

En recevant la lettre dont nous avons donné le résumé, Paul voulait renvoyer l'argent qu'elle accompagnait. — Nous n'avons rien demandé à notre père, et cette façon d'aumône est humiliante, disait-il. Antoine haussa les épaules. — Nous sommes déjà assez mal-* heureux de la mésintelligence qui existe entre nous et notre père, répondit-il ; cette lettre nous prouve d'ailleurs qu'il se préoccupe de nous encore plus que nous ne le pensions, et nous ne devions guère nous y attendre après ce qui s'est passé entre nous. A son point

de vue^ il a peut-être raison de persister dans sa volonté^ comme nous croyons avoir des motifs pour persister dans la nôtre.

On était précisément au commencement d'un hiver qui menaçait d'être rigoureux. Les deux cents francs arrivaient à propos pour faire face aux dépenses qui allaient être doublées parla mauvaise saison. Antoine et son frère avaient calculé que leurs ressources^ soigneusement ménagées, pouvaient les mener jusqu'au beau temps. «Il faut, disaient-ils, que notre dernier cbarbon de terre brûle encore au retour de la première hirondelle. Nous avons devant nous quatre mois assurés pour la liberté de notre travail; mais après ces quatre mois, si bien employés qu'ils soient, nous serons à bout de ressources et encore hors d'état de nous en procurer de nouvelles. «

La prévision d'Antoine se réalisa. Six mois après leur sortie de la maison paternelle, les ressources étaient toutes épuisées, et ils se trouvaient à la veille de ne pouvoir plus continuer leurs études. Ce fut alors que la grand'mère déclara à ses enfants qu'elle avait l'iniention de travailler. Toutes les supplications que lui adressèrent les deux frères pour la faire renoncer à ce projet furent inutiles. A quelle industrie avait-elle voué ses bras fatigués par une existence déjà si laborieusement remplie ? Ses enfants l'apprirent avec un serrement de cœur véritable. Ne pouvant reprendre

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réfât qui Tâvait aidée à vivre pendant son veuvage^ elle n'avait pas reculé, si dure qu'elle pût lui paraître, devant la seule condition compatible ayec son grand âge et sa faiblesse apparente : — elle s'était faite femme de ménage, et par toutes sortes de raisons, quelquefois plaisantes, elle s'efforçait de dissimuler aux yeux de ses enfants le côté servile de cette condition qu'elle n'avait pu choisir, mais qu'elle se trouvait encore heureuse d'accepter, elle qui ne supposait pas, dans son ignorance du mal, qu'on pût éprouver de la honte sinon de ce qui n'était pas bien.

Toutes ces délicatesses instinctivement trouvées par son cœur maternel étaient bien appréciées par les deux frères, mais elles ne suffisaient pas pour apaiser le remords quotidien qui les troublait lorsqu'ils voyaient chaque matin partir leur grand'mère. II y eut même à ce propos une scène très-vive entre Antoine et son frère. Nous la raconterons pour faire apprécier certaines nuances différentes qui existaient dans le caractère des deux artistes.

Un jour, ils avaient reçu la visite d'un jeune homme qu'ils avaient connu plusieurs années auparavant, et de qui leurs nouvelles relations les avaient séparés depuis. Us furent donc un peu étonnés de le voir arriver chez eux, et lui-même laissa paraître quelque surprise lorsqu'il se trouva en face des deux frères.— Comment donc avez-vous appris notre demeure ? demanda Antoine.

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— MaiS; répondit le jeune hômme^ je ne croyais pas avoir le plaisir de vous rencontrer. Je venais dans cette maison pour y chercher une bonne femme qui fait les ménages et qu'on m'a recommandée. Probablement que le concierge m'aura donné une fausse indication, ou que je me serai trompé, puisqu'au lieu de m'adresser chez elle j'ai frappé à votre porte.

Antoine, qui observait son frère, s'aperçut que Paul avait une contenance très-embarrassée et était devenu alternativement très-rouge et très-pàle. Cependant, comme c'était particulièrement à lui que le jeune homme paraissait s'adresser, et que le regard de son frère l'invitait à' répondre, Paul se décida à rompre le silence. — La personne dont vous parlez, dit-il en balbutiant, demeure en effet dans cette maison.

— Auriez-vous l'obligeance de m'enseigner son logement ? demanda naturellement le jeune homme.

— Mais, reprit Paul avec un nouveau mouvement d'hésitation qui n'échappa point à son frère, c'est qu'elle est ordinairement sortie à cette heure.

— On m'ô prévenu en bas que je trouverais du monde chez elle, reprit le nouveau venu.

— Et on ne vous a pas trompé, puisque vous nous avez rencontrés, dit Antoine, qui, à Finstant où il prononçait ces mots, surprit dans les yeux de son frère une expression de pénible étonnement.

— Ah ! je comprends, fit le jeune homme après une

courte liésitation. Peu^étre cette bonne femme^ qui est sans doute votre Toisine> tous a priés^ pendant son absence^ de prendre les adresses des personnes qui viendraient la demander*

Antoine regarda son frère comme pour le provoquer à une réponse. Paul se borna à incliner la tête affirmativement. — Alors^ reprit leur ancien ami, donnezmoi un bout de papier et un a*ayon^ je vais écrire mon adresse^ que je vous prierai de remettre à votre voisine aussitôt que vous la verrez.

— Hais^ mon cher, interrompit Antoine, la personne dont vous parliez n'est pas notre voisine, c'est notre grand'mère.

A celte révélation inattendue, celui à qui elle venait d'être faite avec une grande simplicité ne put retenir un mouvement ; mais c'était un garçon d'esprit, et devinant qu'il avait affaire à un garçon de cœur , il déchira sans aucune affectation le morceau de papier sur lequel il avait commencé à écrire son adresse, et tirant de sa poche une carte de visite^ il la déposa sur une table en face d'Antoine en disant : — On me trouve chez moi tous les matins jusqu'à dix heures. — Il y avait dans le seul fait de cette substitution un sentiment de délicatesse qui ne pouvait passer inaperçu. Antoine l*en remercia d'un regard et observait, avec une ironie qui lut semblait difficile à contenir, l'attitude embarrassée de Paul. Gomme pour faire oublier aux

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deux frères le véritable motif de sa présence chez eux^ leur ancien ami y resta encore quelque temps à parler de l'époque où ils s'étaient connus^ évitant d'ailleurs avec soin d'aborder dans la causerie tout sujet qui aurait pu lui donner une tournure embarrassante pour ceux dont il croyait devoir ménager la discrète susceptibilité.

Quand il fut sortie il y eut entre les deux frères un moment de silence. Paul^ qui connaissait le caractère d'Antoine^ devinait dans ses traits une préoccupation à laquelle il sentait instinctivement n'être pas étranger. Cependant les façons d'être de son £dné l'inquiétaient; il y avait dans ce calme sérieux^ avant-coureur des orageux débats domestiques^ quelque chose de quasi so< lennel à quoi il n'était pas habitué. Il pressentait vaguement que l'esprit de son frère était en proie à une lutte douloureuse. Quelquefois il suriH*enait dans les yeux d'Antoine un rapide éclair d'indignation hautaine, auquel succédait un regard de pitié dédaigneuse qui tombait sur lui lent et lourd, comme une offense qu'on ne peut pas relever. Ne pouvant supporter plus longtemps cette incertitude menaçante, il préféra aborder le premier une explication qu'il supposait inévitable, et fournit le prétexte qui devait l'amener en étendant sa main po jr prendre la carte de visite déposée sm* la table par le jeune homme qui venait de se retirer. — Qu'en veux-tu faire? dit froidement Antoine en s'emparant de la carte de visite avant Paul.

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— Je voulais la serrer pour la remettre à notre grand^mère quand elle rentrera.

— Je la lui reniettrai moi-même^ répondît Antoine ; . . . tu pourrais peut-être l'oublier.

— Pourquoi? fit Paul avec un commencement d'animation.

— C'est que tu as bren peu de mémoire^ dit Antoine, puisque tout à l'heure tu semblais ne pas te souvenir que ce pouvait bien être à notre grand'mère que Jules avait affaire.

— Écoute, interrompit ï^aul, n'interprète pas mon silence autrement qu'il ne doit être interprété. Je croyais qu'il n'était pas utile d'apprendre à Jules ce que tu as jugé à propos de lui faire connaître.

— Ta raison! ta raison! donne-la vite! murmura Antoine, dont le visage était envahi par une pâleur terne qui indiquait un vif bouleversement intérieur.

— Ma raison, reprit son frère, c'est qu'il y a telle circonstance où il est pénible d'apprendre une chose qui semble placer les gens que l'on connaît dans une condition de supériorité vis-à-vis de soi. Cette circonstance s'est présentée pour Jules tout à l'heure. Il lui était difficile de n'être point gêné en face de nous par nne démarche dont il ne pouvait pas prévoir les suites. Aussi n'a-t-il pas su dissimuler assez vite son embarras. Et toi-même, ajouta Paul en regardant son frère, je me suis aperçu que tu as rougi légèrement.

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— C'est de ta propre rongew que f ai roogi^ midkeureux ! interrompit Antoine avec éclat : je te connais maintenant ; je n'ai plus môme req[>oir du doute. Tu viens de me donner la preuve que tu étais capable de toutes les lâchetés que i'égoïsme inspire. Subtilise, mens et démens; appelle un vice à la défense d'un autre, unis l'hypocrisie à la vanité; je t'ai jugé : tu es un ingrat !

--- Mon frère, mcm frère! s'éoria Paul aveo un accent de supplication.

— Non, reprit Antoine avec une véhémence croissante ; devant moi, tout à Theure tu as renié, par ton embarras et ton silence, celle dont tu devrtùs être le soutien et qui se fait ton appui ; tu as lâchement rougi de celle qui se fait servante pour que tu sols libre. Tu as ^1 honte de t'avouer l'enfant d'une femme qui est autant ta mère que si elle t^avait donné le jour. Et cette abominable honte, cette ingratitude parricide, tu essaies de la justifier, tu espères que je t'écouterai, que je te ^croirai peut-être! Ahî malheureux! malheureux! acheva Antoine en pressant dans ses mains les deux mains de son frère et en les secouant avec une violence telle que celui-ci ne put retenir une plainte et s'affaissa écrasé sur une chaise.

Antoine était sincère dans son indignation. Son cœur, épris d'un âpre amour de la justice, ne pouvait contenir ses révoltes lorsqu'il la croyait violée. Où

d'autres se fussent eSorcis de cberoher les côtés véniels d'une faute ayant quelque apparence de gravité morale, son impitoyable loyauté repoussait toute exQiise, et s'élevait au-dessus de toute considàcation, de toute affection. L^ingratitude surtout lui causait une horreur muette et i^ofonde^ coouQe celle que peut inspirer la présence d'uu reptile veninteuic. En croyant reconnaître dans la conduite de son frère un de ces iMuvais instincts contre lesquels sa rigidité était sans indulgence, son premier mouvement avait été une sorte de honte à laquelle avaient succédé des reproches dont Tâniertume était montée à ses lèvres. Ce qui Tavait le p4us irrité, c'était la tentative de défense entreprise par sou frère pour atténuer son silence et son embarras pendant la scène qui venait de s^e passer. Il ne voyait, comme il l'avait dît^ dans cette justification qu'une subtilité hypocrite alliée à un acte que sa pieuse exagération considérait ^l'égal d'un crime domestique. Paul, qui eu l'écoutant analysait tous ces sentiments^ acceptait une partie des reproches dont il était l'objet^ il confessait avoir mal agi en éprouvant quelque repu* gnance à avouer l'humble c^mdition de sa grand'mère; mais il trouvait aYissi que cette répugnance avait été mal interprétée^ il persitait à maintenir que l'hésitation et l'embarras qu'il avait témoignés, avaient été causés par la crainte où il était de faire naître quelque obser* vation blessante de la part de leur ancien ami.

L'explication se prolongea encore longtemps entre les deux frères, mais peu à peu elle perdit le caractère d'âpreté qu'elle avait à son début et ne tarda pas à se terminer par une réconciliation que chacun d'eux souhaitait en même ^mps qu'il la jugeait nécessaire. Ils pensaient avec raison que toute apparence de contrainte dans leurs rapports alarmerait leur grand'mère^ et que son inquiète sollicitude voudrait en rechercher les causes. — Que deviendrions-nous^ disaient-ils^ si la paix s'éloigne de nous? où trouver désormais le loisir familier qui permet d'épancher d'un cœur à l'autre les amicales confidences et les encoumgenîents de l'espérance^ si nous n'arrachons pas aussitôt que poussée cette mauvaise herbe de discorde? — La volonté d'oublier ce débat et le motif qui l'avait fait naître fut mutuelle entre les deux jeunes gens; mais ils avaient prononcé des paroles qui causent une impression souvent aussi lente à s'effacer qu'elle est prompte à se renouveler à la moindre allusion involontaire^ de même que des blessures guéries et cicatrisée#depuis longtemps se rouvrent quelquefois et réveillent passagèrement une douleur qui, pour n'être p^s durable, n'en est pas moins pénible. C'est qu'il est telles discussions où la colère arme la bouche de mots qui font-balle et que toute balle fait trou. Aussi, et malgré ^, Antoine et Paul furent-ils quelques mois encore sous l'influence de cet incident que leur grartd'mère ignora toujours.

Celle-ci continua ses modestes occupations en ville, et le gain qu'elle en retirait, ajouté à sa petite rente, put suffire provisoirement à entretenir dans la madton la possibilité de vivre, mais d'une existence restreinte, dans de telles habitudes d'économie, que le plus pauvre ménage aurait éprouvé de la difiBculté à s'y soumettre.

Nous nous sommes étendu avec quelques détails sur cet intérieur d'Antoine et de Paul, parce qu'il doit être le centre principal autour duquel viendront se grouper les futurs épisodes de cette série, et se mouvoir les nouveaux personnages qu'il nous reste à mettre en scène. Nous croyons devoir rappeler que nous n'écrirons pas un roman, mais seulement une suite de scènes dont l'enchaînement se révélera peu à peu avec assez d'évidence pour que nous puissions nous épargner de longues et pénibles transitions.

Comme nous l'avons dit, la société des buveurs d'eau, avait été fondée par Antoine et son frère Paul, associés an peintre Lazare et au poète Olivier. Ce dernier était parmi ses compagnons le seul qui pût mettre quelques ressources certaines au service de ses espérances et de son ambition. Il remplissait les fonctions de secrétaire auprès d'un personnage envoyé en France par un gouvernement étranger pour une mission scientifique qui en abritait peut-être une autre moins officielle. Olivier ^'allait chez ce personnage que deux heures par jour,

^t il était rétribué eu conséquence de son travail, —

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c'est-à-dire d'une manière fortchétive. Cependant les cinquante francs qu'il recevait chaque mois lui consii^ tuaient du moins une sécurité d'existence qui manquait à ses camarades^ puisque ceux-ci^ étant encore dans la période des études^ ne pouvaient retirer aucun profit de leurs travaux. Aussi^ lorsqu'ils parlaient entre eux du poète Olivier^ ils l'appelaient en riant le capitaliste.

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Lazare^ dont on s'occupera plus spécialement dans le présent récita bien qu'il fût le plus pauvre des membres de la société) était cependant le seul qui aurait dû trouver des ressources en dehors de son art» Il comptait dans sa famille plusieurs personnes qui^ sans être riches^ eussent été en état de lui être utiles^ et en avaient manifesté l'intention quelquefois; mais Lazare avait repoussé des avances faites dans une forme qui blessait son amour-propre^ parce que les personnes qui lui faisaient ces propositions n'avaient p^u accorder qu'une confiance médiocre à son avenir d'artiste^ et toute espèce de doute à cet égard lui semblait injurieux.

Lazare avait pom* marraine la femme d'un des premiers négociants de Piuris^ madjime Renaud. C'était une amie d'enfance de sa mère^ et elle avait reporté

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SOT Lazare, une partie de Taffection qu'elle avait eue pour la défunte. Cette dame avait un jour proposé au jeuije homme de lui faire une pension qui lui assurerait au moins les premières nécessités de l'existence^ mais c^était à la condition que si au bout de deux années il n'était pas parvenu à se créer une position indépendante^ il renoncerait à la peinture pour aborder une carrière plus sérieuse. Sa marraine exigeait en outre qu'il habitât dans sa propre maison^ et qu'il s'engageât à renoncer à voir toute société en dehors de celle où elle vivait elle-même. Lazare essaya de lui faire comprendre que sa profession même l'obligeait à contracter des relations avec des personnes étrangères au monde qu'elle recevait ; il lui objecta que la vie d'un artiste n'était pas possible^ restreinte dans un milieu unique, que Findépendance était une atmosphère nécessaire au développement des facultés, que toute habitude était pesante, et mille autres raisons. Il ne put parvenir à convaincre sa marraine. La bonne dame partageait certains préjugés qui représentent la vie d'artiste comme un enfer de désordre et de débauche; eQe s'obstina dans ses premières conditions, et^ Lazare ayant refusé de s'y soumettre, elle lui déclara qu'elle l'abandonnait.

C'est peu de temps après cette rupture que l'artiste avait fait la connaissance d'Antoine et de son frère. Quand Lazare avait instruit r homme au gant de la ppo-

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position que lui avait faite sa marraine^ celui-ci Tavait beaucoup blâmé de ne Tavoir pas acceptée. — Hais songez donc, lui avait-il dit^ à tout ce qu'on peut faire pendant deux années uniquement employées au travail !

— Ah ! répondit Lazare^ vous ne vous doutez pas de ce qu'est la maison de madame Renaud. Pour un artiste, c'est l'enfer. La compagnie qu'on y reçoit se compose de gens dont la conversation ressemble au remue-ménage d'une pile d'écus; ils professent pour tout ce qui est l'intelligence, Tesprit et l'art, un mépris tel que je n'ai jamais pu passer une soirée entière au milieu d'eux sans me faire une méchante querelle avec quelqu'un. Si j'étais l'hôte d'une pareille maison, j'y deviendrais fou ou idiot. Aussi, bien qu'elle soit rude, je préfère ma misère à un bien-être qui ne serait en résumé qu'une sorte d'esclavage.

— Mais, reprit Antoine, n'étes-vous pas souvent l'esclave de cette misère, et y trouvez-vous pour votre travail cette liberté qui vous serait du moins garantie par ce bien-être que vous repoussez, quand il vous serait peut-être facile de l'acquérir au prix de quelques concessions?

* — Qu'importe? répliqua Lazare. J'aime mieux arri' ver tout seul que d'avoir une obligation à des gens pour lesquels je ne puis avoir aucune sympathie, parce qu'ils me blessent de toutes les manières. Je ne parle

pas de madame Renaud^ c'est une femme excellente; mais son mari est an double cuistre : il a toute la bêtise sonore d'un parvenu qui n'a que des gros sous pour aïeux; il m'exècre^ et je le lui rends avec usure, conmie Q prête.

Un an si'était passé depuis cette rupture quand un jour Lazare rencontra sa marraine qui sortait d'une église, n aurait bien voulu Téviter, car il était alors dans un piteux état de costume; mais elle vint au-devant de lui^ et^ l'ayant examiné un instant avec une expression de tristesse: — Tu n'es pas heureux, mon enfant? lui dît-elle.

— Je suis heureux à ma manière^ répondit l'artiste, je suis libre.

— J'irai te voir demain pour causer avec toi. Donnemoi ton adresse. Je pense que tu es seul chez toi, <Btque ma visite ne sera pas indiscrète.

— Comment seul ! fit Lazare^ qui ne comprenait pas le véritable sens de l'interrogation. Certainement que je suis seul^

— lEix bieul attends-moi demain dans la matinée.

Madame Renaud vint le lendemain chez Lazare, comme elle avait promis; mais elle n'avait pas fait trois pas dans l'atelier qu'elle fut obligée de s'asseoir. Elle était ^ifttablement navrée par le misérable aspect du

lieu. Lazare, Qui laregafdait, s'aperçutqu'elle pleurait,

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— Qu'avez- VOUS? lui demanda-t-il avec une douceur respectueuse.

— Méchant enfant! ]ui répondit sa marraine en Tattirant auprès d'elle pour Tembrasser; ne devines-tu pas la cause de mon chagrin ? Comment peux-tu vivre ftinsi?

— Comment pourraîs-je vivre autrement?..

— Tu sais bien qu'il ne tient qu'à toi, répondit madame Renaud. Veux-tu me promettre de devenir raisonnable ? je ferai ta paix avec mon mari.

— Qu'est-ce que vous appelez devenir raisonnable, ma marraine?

— Mais j'entends par là renoncer à un état qui n'en est pas un, et dans lequel tu perds inutilement ta jeunesse, ta santé. Si tu voulais!... Tu sais pourtant bien que mon mari pourrait te pousser dans une belle carrière.

— Ma carrière est toute tracée, dit Lazare. Dieu merci, je n'en suis plus à douter de ma vocation. Elle est certaine. J'ai déjà du talent, j'en puis acquérir davantage^ et, lorsque j^aurai pu le constater^ mon talent me fera un nom et une position que je ne dfivrai qu'à moi*méme. Soyez tranquille, mon avenir ne fera pas pitié.

— Mais le présent ! dit madame Renaud.

^ Le présent, c'est autre chose, dît Lazare ; je com-

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