LOUISA A MADEMOISELLE BLANCHE LEJEUNE
Jeudi, 25 juin.
Mon amie,
Tu as bien compris ma lettre, n'est-ce pas? Tu Tas lue en feinmey comme il fallait la lire. Oui, malheureusement, M"® Marie d'Alton est une trèscharmante, très-belle, très-spirituelle et surtout très-honnête femme! Oui, très-honnête! Et c'est ce qui me fait verser des pleurs de sang. Oui, elle est honnête et elle aime Lazare ! Après avoir-voulu la déchirer avec mes ongles et avec mes dents, comme doit faire de son ennemi toute bête fauve, je me suis prise à l'aimer et à l'admirer comme nous toutes filles perdues, malheureuses que nous sommes, nous nous prenons à regarder l'ange
LA RÉSURRECTION DE LAZARE. i63
avec des yeux d'envie et de convoitise, lorsqu'un généreux hasard nous laisse entrevoir par une crevasse le paradis terrestre du véritable amour 1
Quand j'ai été revenue à moi, pour compléter la comédie, cette sublime et sainte femme que j'ose appeler Marie tout court, parce qu'elle me l'a permis en m'embrassant, m'a donné des soins et des consolations qui auraient fait pleurer M"® Rachel elle-même. J'ai voulu lui jouer la comédie à grand orchestre; mais bahl elle est bien au-dessus de toutes ces finesses cousues de fil blanc, avec sa naïveté grandiose !
Figure-toi M. Adolphe Franconi voulant jouer sous jambe Alfred de Musset ou mademoiselle Carlotta Grisi , qui est un ange , et qui est plus forte que moi sur le grand écart I
Cette noble femme a aimé Antony sans ruse, sans faiblesse et de toute son âme, l'horrible Antony, qui ne vaut par celui d'Alexandre Dumas I Elle lui a sacrifié sa famille, sa position, toute sa vie; elle sait aujourd'hui -qu'elle n'est pas aimée par ce monstre, et elle ne lui en veut pas, et elle ne s'en veut pas à elle-même, ce qui est plus beau pour une femme! Elle est calme.
Elle aime Lazare. Cet amour a été pour elle ce que serait un paysage mondé de soleil et d'étoiles
en plein jour, après les splendides horreurs d'un orage à la Salvator Rosa! Mais la malheureuse femme qui a tous les courages, a pu ensevelir cet amour dans son cœur, comme dans la tombe la plus belle qui puisse enfermer cette pure victime.
— Mais... — comme Alfred me trouverait bas bleu, s'il lisait ça, lui qui m'appelait toujours penserosa, et je ne sais quelles horreurs ! en un mot, voici les faits, comme nous nous disions lorsqu'il était temps de causer après avoir bien bavardé I Des faits moraux, bien entendu! Car nous qui passons à travers des transparents et des soleils d'artifice en costume de nymphe phrygienne, nous ne pouvons guère nous intéresser aux allées et venues sur un plancher qui tient.
D'abord, M. Lebidois est un intrigant; mais il a tort de jouer avec ça. 11 ne sait pas que j'ai la prudence du tigre. En voilà un qui mourra dans le département du Finistère, si Dieu me prête viel
Mais parlons de Marie. J'ai d'abord essayé de tuer Antony et Séraphin daiis son cœur, pour y égorger accessoirement Lazare ; mais j'ai bien vile renoncé à lui inspirer du mépris pour nos deux gentlemen, car j'ai vu que c'était déjà fait. Il oe faut jamais faire de copie pour rien, comme disent les littérateurs.
De là, J*ai passé à Lazare; et j'ai raconté à Marie un de ces romans-feuilletons comme notre ami le rédacteur du Commerce m'en faisait pour mon Russe ; enfin, un feuilleton qui aurait pu être refusé au Commerce!
Je lui ai dit que j'avais été la maîtresse de Lazare par je ne sais quelle sale intrigue, mais que Lazare m'avait toujours détestée, et que j'avais voulu mourir, écrasée sous son mépris. Quel dommage qu'il n'y ait de tout cela que la moitié de vrai! Je lui ait dit que Lazare ne m'avait méprisée et repoussée que parce qu'il l'aimait, elle, de toutes les forces de son âme.
Il faut renoncer à te peindre la joie de cette pauvre créature. J'ai été si émue dans ce moment, où elle m'a laissé entrevoir tous les horizons bleus de son amour, que j'étais prête à lui sacrifier Lazare et tout !
Le diable qui m'aime a voulu qu'elle laissât échapper un mot maladroit sur ma position ambiguë de danseuse. Oh! mais un mot, très-maladroit, si maladroit que je ne te le raconterai pas plus que tu ne me le raconterais si on te l'avait dit à toi.
Alors tout m'est revenu en mémoire , mon amour féroce pour Lazare et ma haine pour
MM. Ântony et Séraphin, qui ne savent pas la comédie qu'ils jouent.
Pour eux, je suis une sauteuse qui a fait un pari et qui leur en fera gagner un ; mais moi je veux leur dévorer leur ami jusqu'à la moelle des os, et arroser avec soin des petites fleurs de cimetière sur la tombe de cet imbécile adoré qu'ils n'ont pas eu l'esprit de me donner et qui n'a pas eu l'esprit de se donner.
Pour cela, il faudra briser Marie sous mes pieds, mais qu'importe! Pourquoi moi, orage et tonnerre, allais-je me méier de ménager ce lis , planté pieusement sur sa grande tige pudique, comme les grenadiers du couvent?
Tant pis, c'est notre destinée à toutes de casser tout ce qui n'a pas roulé dans l'or et la fange. Adieu, amie, je t'aime, toi, parce que tu es de neige et d'acier. Songe à moi qui fais ici de terribles sauts équestres à faire tomber l'archet des mains de M. Hamet, qi}and il fait hurler tous ses Sax.
LOUISA