FRANCK. T
paru bien vieille^ mais comme Antée retouchant la leire^ cette laborieuse créature avait retrouvé de la force en toud>5nt Touvrage. — Mes pauvres enfants, nous ditr-eile, vous avez pris un état qui ne vous rapporte rien^ mais qui vous plaît^ c^est le principal. Moi, j'en sais un à la portée de tous les gens qui ont des bras, il nous aidera à vivre. Quand vous gagnerez de Fargent et que vous serez heureux à votre fantaisie, vous m'achèterez un grand fauteuil ; je ni'assoirai dedans pour ne plus bouger, et je mourrai heureuse en regardant votre bonheur^ — Nous voulions Tempécher de travailler et Tobliger à retourner dans notre famille, mais nos supplications furent inutiles. Elles nous arrêta d'ailleurs par un mot : « Est-ce parce que vous rougiriez d'avoir une grand'mère qui travaille chez les auV:*es? » nous dit-elle. Que répondre, sinon accepter ce dévouement ?
Pendant les dix-huit mois qui suivirent notre départ de la maison paternelle, ce fut cette pauvre femme, dont l'âge serait deux fois celui de mon frère et le mien, qui nous fit vivre avec le gain de son travail; et maintenant enc(Hre, si le secours de ses bras venait à nous manquer, il faudrait peut-être que nous fissions à nos principes des concessions mortelles pour l'art ; en un mot, nous serions forcés de rechercher aussi la protection d'un Morin. Or, c'est à toute concession de cette nature que s'oppose l'esprit de notre société. Chacun
dafis sa spécialité se refase paniû nous à fbim antm chose que celle pour laquelle il se croit créé^ et attend patiemment , pour produire raràvre qui signalera son avènement, qu'il ait réuni tous les éléments et acquis la force nécessaire.- H en est parmi nous qui seraient déjà en état de tirer de leurs travaux un bénéfice matériel de nature à apporter un soulagement non^seule» ment à leur position ^ mais à celle de tous y car dans notre famille rien n'est à un seul^tout se partage en entrant. Toutefois ceux-là , n'ayant pas derrière eux l'autorité d'un nom fait^ seraient obligés de subir des prétentions inintelligentes^ desconseilsopposésà leurfaçon de comprendre , et , préférant se maintenir dans leur intégrité^ ils attendent que leut jour soit venu. On nous taxe d'un orgueil cynique : ce sont propos d'ignorants ou de malveillants. Notice orgueil n'est pas si niais qu'on le suppose. Nous accepterons, d'où qu'elle vienne, toute protection franchement offerte, toute sympathie qui , ne s'effrayant pas de l'apparence , ira au fond des choses et ne demandera pas à notre reconnaissance une attitude servile et un langage offensant pour nous-mêmes. Nous nous plions facilement aux nécessités d'une existence difficile, mais nous refusons de nous plier à une morale plus commode à pratiquer qu'à justifier. Nous ne sommes* pas des puritains exagérés, et nous changerions très-volontiers notre existence contre une meilleure , en tant que la métamor*
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phose s'accomplirait ssm préjudice de nos idées sur Tart. Nous sommes des hommes et nous sommes jeunes; cette séquestration en deh<Ms des plaisirs et des jouissances de notre âge nous est souvent pénible; noua connaissons rassaut destentations^ mais nous lerepoussons ^ et ne pouvant les trouver ailleurs^ nous plaçons nos jouissances et nos plaisirs dans notre travail même.
Voyant que Frands Técoutait avec intérêt, Antoine voulut répondre devant lui à toutes les objections dm* gées cotitre la société des buveurs d'eau. On nous accuse d'égoîsme , continua-t*il, parce que nous laissons travailler note grand'mère ^ qui est vieille j mais ce grand cœur donne un démenti aux accusations. Elle sait que son dévouement est la base de notre avenir, el sa face rayonne de fierté quand elle voit le courage que nous puisons en elle. Entre nous, nous nous aidons dans toute lamesure de nos moyens. U y a un an, j'avais le désir Xl'aller faire un petit voyage pour étudier d'après nature : chacun de mes camarades s'est frappé volontairement de Tirnpôt d'une privation nouvelle ; on m'a fait les frais de mon voyage. Là plus grande franchise règne parmi nous. Nos opinions n'ont jamais qu'un visage. Nous sommes le plus possible d'humeur ^e et gaie , parce que la tristesse ne sert à rien et que nous avons pour principe que tout ce qui est inutile est nuisible. Nous avons de grands défauts , qui ont
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pris le parti de vivre en bonne intelligence plutôt qae de se qaereller pour se corriger mutuellement. Noixs respectons toutes les opinions qui touchent Tart^ quoique opposées aux nôtres. Beaucoup parmi nous suivent un sentier différent^ mais le but est le méme^ et tout en nous soumettant avec religion aux règles de l'association, chacun conserve son indépendance. Nous sommes cités dans nos familles comme des modèles de désordre ; c'est à peine si Ton ose prononcer nos noms devant nos sœurs^et notre existence est unie^ calme , moralement régulière : ce sont les habitudes d'une communauté, ^abstinence comprise. lîous évitons les nouvelles connaissances : une figure nouvelle, c'est le plus souvent un caractère nouveau^ et rious craignons une dissonance dans notre harmonie. Au reste, on' nous recherche peu, et nous nous occupons des autres encore moins qu'ils ne s'occupent de nous. Malgré notre' isolement, nous nous tenons au courant.de tout ce qui se produit dans le monde de l'art. Chacun à son tour va aux nouvelles et nous les apporte. On lit les livrés nouveaux, et quand une œuvre dramatique amène la foule dans un théâtre , on s'arrange pour que celui d'entre nous que ce succès peut intéresser assiste à une représentation. Ces rares plaisirs, on les' perpétue le plus qu'on peut par le souvenir. Nous sommes comme les enfants qui ne sont pas habitués à voir des joujoux: nous économisons nos joies, et nous les faisons durer
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FRANCIS. Si
le plus possible ; quand le son est éteint^ on écoute Técho. Boilril quelque jour sortir quelqu'un et quelque chose de notre association? L'avenir le dira. Y aura-t-il jamais parmi nous un grand artiste? J'en doute. Quand nous faisons respirer nos muses^ nous voyons qu'elles ont le souffle court. Nos productions ont le goût du terroir; jusqu'à présent^ elles sont maladives. Aussi ne pensons-nous pas que nous enfanterons de grandes choses y mais nous pourrons en produire de sincères. Malgré les brouillons^ les inutiles^ *les parasites^ les saltimbanques et toute la dangereuse engeance qui s'est abattue daîis l'art conrnie des sauterelles sur un champ^ la formule définitive de l'art moderne se trouvera quelque jour. En attendant^ il y a des gens patients , utilement laborieux^ convaincus autant qu'on peut l'être dan^ une époque d'incrédulité^ vivant à l'écart du tumulte des faiseurs de théories^ peu soucieux deiriomphes puérils , et résignés humblement à leur rMe modeste. Nous sommes de ces gens-là ; c'est notre mérite^ et c'en est un. Voulez-vous le partager avec nous, maintenant que vous savez ce que nous sonunes? acheva Antoine en regardant Francis.
— C- est mon plus cher désir^ répondit celui-ci. — Eh bien ! fit Antoine^ j'arrangerai votre réception^ mais réfléchissez encore; car vous voyez par ce que j'ai dit que jusqu'à présent les bénéfices de notre associan
tion sont assez négatifs.
t) LES BDVtimB B'BAU.