VI. -^ LA PRINCESSE RUSSE
Pendant le chemini Francis résumait ses impressions de la soirée. A part Lazare^ tout le moiide Tavait accueilli avec une apparence de cordialité; mais il avait remarqué dans les paroles et les façons d'agir de ses coassociés quelque chose qui indiquait vaguement la protection. Il acceptait la franchise entre gens destinés à vivre familièrement^ et cependant il eût souhaité que cette liberté d'opinion prît un peu plus de précautions pour s'exprimer. Deux ou trois fois dans la soirée on avait eu occasion de parler de sa peinture^ et on s'était montré aussi prodigue de conseils^ dont il ne contestait pas l'utilité^ qu'on s'était montré avares de termes qui eussent au moins constaté une intention bienveillante, a Après tout^ se dit Francis^ je n*ai pas vu qu'ils fissent beaucoup de chefs-d'œuvre. » Et, se rappelant quel-
fraucis. 9T
qnes passages des conversations qui avaient rempli la soirée^ Francis se disait encore : a lis ont beau protester^ il y a dansYesprit de chacun d'eux une source d'aigreur cadiée sans qu'ils s'en doutent^ un peu de déclamation dans leurs discours^ et certainement de Taffisctation dans leur simfdicité. Des gens qui ne les oonnaîtraient pas et qui n'auraient pas vu ce qu'ils font^ seraient même autorisés à sufqposer que leur dédain pour de certsdnes œuvres a sa cause dans l'impuissance où ils sont d'en produire de semblables. Je ne dis pas qae cela soit , ajouta mentalement Francis ^ comme pour protester contre une opinion offensante envers ses amis; je crois seulement qu'on pourrait le dire. » Comme il rentrait chez lui^ son concierge lui remit une lettre qui avait été apportée dans la soirée par un valet en grande livrée. — Je sais ce que c'est, dit Francis en montant son escalier quatre à quatre; il rompit le cachet, courut des yeux à la signature et n'en trouva pas. C'était un billet dans lequel la princesse *** lui demandait si ses occupations lui permettaient de venir lui domier des leçons. Elle le priwt de répondre, afin qu'elle sût si elle devait c(mserver ou congédier son professeur actuel : pas un mot de plus. Francis de- Hiçura désappointé; il croyait à une commande de nouvelles peintures^ et la princesse ne lui parlait même pas de ses tableaux qu'elle avait achetés. Ce désap-
î^mtement l'atteignait dans ses intérêts d'abord, et le
98 LBS BCVniBB B'RAU.
ton de la lettre le blessait dans sa yaoUé; œ frétait pas même une lettre^ mais on biBet strictement poli> six lignes de pattes de moudies élégantes disaient rapidement ce qn'dles vonlaient dire, et pas de $ignatœe. *
— Grande dame et Tartare pas^dessos le marché ! murmura Francis en froissant le billet^ je neluirépûndrai seulement pas. — Il comprit cependaiit combien oe silence serait de mauvais goùt^ et il commença par écrire sept ou huit lettres dans lesquelles il s'essayait à un^ impertinence sèche et digne. U trouva en&i une forme de refus qui lui parut satisfaisante^ et se promit bien de l'envoyer dès le lendemain. U était tellement préoccupé de cette aventure^ qu'il ne lui vint pas à L'idée un seul moment que le meilleur motif qu'il eftt de refuser des leçons à la princesse, c'était Antoine : la pensée lui en vint seulement le lendemain an matin. Ce tardif souvenir modifia les termes de son refus; il écrivit une nouvelle lettre et remplaça le ton dépité par celui du regret. U ne précisait ri^^ mais il éveillait des doutes sur la véritable cause du refus : c'était un «on qui paraissait fâché de ne pas dire oui.
Francis pensa qu'il serait plus convenable de fiiire porter cette lettre que de l'envoyer par la poste; pais il réfléchit qu'il avait justement affaire dknsle quartier de la princesse et qu'il pourrait déposer la lettre à son h6tel/Il s'habilla^ et^ s'imaginant que le t^nps était
FBAIiCn. . M
ftrt beaa^ il fit quelque t<Mlette. Quand û arriva dans la rue^ le teoips avait changé. Francis prit ilne voiture à une station voisine. Comme il remettait sa lettre au conciaige de la maison que la princesse habitait^ celleci sortait précisément en voiture ; Frfuncis Taperçut à la portière, la reconnut aussitôt, et ajouta tout imut : ~ Cette lettre vient de la part de M. Francis fiemier. " La princesse, qui aurait pu entendre, ne s'était pas arrêtée, et Téquipage était sorti du vestibule. Francis resta ccmtrarié, méccmtent de hiinméme ; sa conscience lui reprochait toutes ces héâtations, qui avaient fini par une cafMtulation.
Revenu. chez lui, il essaya de travailler; mais il n'é* tait pas en train. Au moment où il allait sortir, il vit entrer Antoine, et fut malgré lui embarrassé par sa présence.— levions vous annoncer,ditlebuveur d'eau,que je vous ai trouvé rue Notre Dame des Champs un atelier <leux fois plus grand que le vôtre et moitié moins cher* Vous avez la vue sur des jardins, et vous serez à ^ minutes de chez nous. L'atelier sera libre dans quinze jours, le Tai retenu et j'ai donné des arrhes.
— Vous avez euiort, dit Francis avec vivacité; je ne connais pas-cet atelier; il peut ne pas me plaire.
Aotoine ne s'offensa pas de cette vivacité. -—Tous les ateliers se ressemblent à peu près, dit-il, et pourvu que le jour soit favorable, cela suffit.
-^ Celui-là est trop haut, dit Francis.
— Comment ! répliqua Antoine en souriant^ je ne vous ai pas dit Tétage ; c'est au rez-de-chaussée.
— Trop humide alors.
— Ah! mon ami^ répliqua Antoine^ dites-moi donc tout de suite que vous ne voulez pas que nous soyons voisins.
— Je ne dis pas cela^ fit Francis un peu impatienté ; mais j'ai mes habitudes dans ce quartier.
— Mais depuis hier^ insista Antoine^ il est quelques habitudes auxquelles vous vous êtes engagé à renoncer.
— Ah ! mon cher, répondit Francis, je*commence à trouver un peu tyrannique une société qui empêche les membres qui en font partie d'habiter où il leur plaît ; d'ailleurs, je n'ai pas vu cet article-là dans ce qu'on m'a lu hier.
— Effectivement il manque, dit Antoine; mais c'est un tort.
— Comment trouvez-vous cela? demanda Francis en indiquant l'ébauche de la composition à laquelle il travaillait.
— Tiens, dit Antoinei, une allégorie de VAutomnel Avèz-vous déjà reçu la commande de la princesse?
— Non, dit Francis, la princesse m'a ébrit ; mais il ne s'agissait pas d'une commande. Ramassez un de ces papiers qui sont par terre, vous verrez de quoi il était question.
Antoine ramassa une des cinq ou six lettres écrites la
veille par Francis. — Ah ! dit le jeune homme avec une certaine émotion^ la princesse désire prendre des leçons avec vous. Eh bien ! j'ai agi en bon camarade> puisque je lui ai donné votre adresse.
— Mais vous voyez comment je lui ai répondu? dit Francis.
— Vous ne lui avez pas toujours répondu cela, puisque la lettre est encore ici.
— Celle-là et les autres n'étaient que des brouillons, répliqua Francis.
— Ah ! et vous avez fait tant de brouillons pour répondre non? — Et Antoine regarda son coassocié avec une fixité inquiétante.
— Enfin, dit Francis en baissant les yeux, la princesse a mon refus entre les mains; vous pouvez être tranquille.
Antoine se retira moins tranquille cependant qu'il
n'affectait de le paraître. Les deux jeunes gens avaient
sentiqi^e quelque chose venait de se briser dans leur inti-
;nité de fraîche date. Francis demeura deux ou trois
jours sans rendre visite aux buveurs d'eau, et comme
aucun d'eux ne vint le vob non plus, cet éioignement
réciproque fit n^dtre une égale froideur chez l'un et
dbez les autres. — Antoine semble me bouder, et c'est
mal, disait Francis en lui-même, car enfin j'ai agi
loyalement et en bon camarade.
V Un soir, il reçut une lettre signée de Lazare : c'était
161 IBS BOYBtBft d'eau.
une oonvocation officielle à une séance extraordinaire de la société. Francis avait rencontré dans la journée ttQ de ses anciens amis^ qu'il avait emmené dtner avec lui : il arriva un peu tard chez les buveurs d'eau. — Nous vous attendions pour commencer la séance^ dit le président Lazare. Nos réunions officielles ^nt rares^ c'est'le moins qu'on y soit exact.
— J'ai été retenu par un ami^ dit Francis en €e%x5ùr aant> et d'ailleurs jliabite un peu loin.
— Tous vos amis sont ici^ arrivés avant vous^ cqd^ ' tinua Lazare, et par conséquent aucun n'a pu vous
retenir. Quaht à l'éloignement de votre domicile^ cette question fait précisément Tobjet de la réunion^ à laquelle vous êtes convoqué. Antoine qui était cbargé des fonctions de rapporteur^ donna lecture d'un article additionnel^ qu'il proposait d'ajouter à l'acte de société, cet article se composât de deux lignes : -- « Attendu que pour entretenir les rdations de camaraderie^ qw' font l'esprit de la société^ il est utile que les membres qui en font partie^ se rencontrent très-fréquemment^ et que les rapprochements sont plus faciles, quand on habite un centre commun. Chacun des buveurs d'eau devra avoir son domicile dans le quartier habité par le président r^résentantle siège de la société. » — Hais si le président déménage tous les trois mois, dit Francis. — L'objection est prévue, répondit Lazare, ^ Comme j'ai un logement peu coûteux et qui me
plaH, j'ai passé un bail qui a encore plusieurs années à courir. — La proposition est mise aux voix. — Tous les buveurs d'eau levèrent la mam à Texception de F^cis. — La proportion est acceptée à Punanimité moins une voix et prend dès l'instant où elle est votée force d'article dans le règlement. *- Le frère d'An* toine comme secrétaire inscrit l'article accepté par la société» — Dans le cas actuel^ reprit Laeare^ comme l'exécution de cet article^ peut trouver des empêchements^ un délai de trois mois est accordé aux membres de la société^ qui se trouveraient en dehors du rè» glement.
Laséance levée^ Fraincis se reUra asses froidement.
— Et vos commandes ? lui dit Antoine en le reconduisant.
— Hais^ dit Francis^ je ne les ai pas reçues^ et je le regrette. Mon cher Antoine^ quand vous verrez la princesse, tâchez donc de savoir au juste quelles sont ses intentions à mon égards
— J'attends mpi-même qu'elle me fasse prier de retourner chez elle^ car elle n'a pas encore repris ses leçons^ dit Antoine.
Quinze jours après cette soirée^ c'est-à-dire un mois jour pour jour après l'interruption de ses leçons^ Antoine reçut un billet de forme affectueuse^ mais qui renfermait un remerciement définitif. Le prix de douze cachets accompagnait cet envoi. Gomme elle était f^
104 LES BUVKCBS D^EAU.
rivée précisément pendant l^bsence d'Antoine^ la grand'mère avait distrait quelques francs de la «onune qu'elle supposait être le paiement d'un travail. Dans la journée^ Antoine avait précisément été voir Francis, auquel il voulait emprunter une gravure. Francis venait de rentrer au même instant ; il était vêtu avec beaucoup d*élégance. Une paire de gants blancs était posée sur un meuble. Antoine n'avait pas encore dit un mot, que son odorat fut saisi par le subtil parfum de l'essence de rose. — Est-ce que vous êtes allé à Constantinople, depuis qu'on ne vous a vu? demanda-tfil à Francis. — Et, s'ëtant approché de celui-ci, il reconnut que ce pénétrant parfum se dégageait de ses vêtements. — Vous avez un habit qui sent la commande, ajouta le buveur d'eau.
— C'est vrai, répondit Francis... J'ai reçu des nouvelles.
— Moscovites? interrompit Antoine... Et la princesse vous a-t-elle dit si elle reprendrait bientôt ses leçons!
— Demain, murmura Francis.
Ce fut en rentrant chez îui qu'Antoine trouva la lettre de remerciement. Il devint très-pàle quand on lui montra l'argent, et entra dans une véritable fureur en s'apercevant que la somme était entamée d'une douzaine de francs. — Il faut renvoyer cet argent tout de suite, avait dit Lazare, qui se trouvait en ce moment chez Antoine, et répondre à cette dame qu'un artiste n'est pas un domestique à qui on donne un mois de .
FRANCIS. ; lOft
gages en le renvoyant. Bien que cela soit coûtre les règlements^ s'il oie restait de l'argent en caisse^^ te raierais donné; mais je suis à sec.
— C'est aujourd'hui le l^' novembre ; Olivier et Léon recevront leurs appointements : nous leur emprunterons^ dit Paul.
Malheureusement^ reprit Lazare^ c'est ifujourd'hu fête de la Toussaint. Nos amis ne seront payés que demain ou après peut-être^ et il faut que les cent vingt francs soient renvoyés avant ce soir à la princesse.
— Que pourrait-on bien vendre? demanda Antoine. Tout à coup il aperçut Soleil occupé à se chauffer voluptueusement^ les mains serrées contre le tuyau d'un poêle qui jetait une douce chaleur dans Fatelier. — Ote-ioi de là^ dit Antoine en troublant brusquement la béatitude de son ami^ et il dé6t avec une tenaille les fils qui fixaient le tuyau au mur. — Hais pourquoi touches-tu au poêle ? dit Soleil. Il va très-bien pour la première fois qu'on Tallume.
-^ Aide-moi à l'éteindre, répondit Antoine, qui retirait les bûches à moitié consumées et les trempait ensuite dans un< seau d'eau que lui avait apporté son frère. ,
•r Comment, comment! on éteint le, feu? demanda Soleil.
— On ne peut pas vendre le poêle tout allumé.
— C'est vrai, ajouta Lazare, on né le paierait pas
106 LES BmrBOBJB D'BAD.
plus clier. — Et ayant compris rinteation d'Antoine, il disparat brusquement.
— On va... vendre le poêle ! fit S(de& en joignant les mains*
— Si tu le permets^ dit Antoine^ et même sans ta permissioii.
Lazare rémonta avec un msffchand de brioà-tMrac^ qui parlementa lon^mps avant d'offrir la moitié du prix que le poêle avait coûté.
— Il n'aura pas fait loi^ feu^ celui-là^ munnura
tristement Soleil pendant que le mmtshand emportait son acquisition.
Deux heures aprës^ la princesse recevait son argeqt
avec un mot très-digne^ et le soir, en rentrant chez
lui^ Francis trouvait dans sa serrure un petit papier qui
ne contenait qu'une ligne : a Nous avons l'honneur de
vous informer que votre démission est acceptée. Le
président de la société des B. D. » .
— Ma foi^ dit-il philosophiquement^ je leur souhaite, bonne chance; mais j'aime autsgat continuer mon chemin au milieu d*une route agréable que d'aller m'enfoncer volontairement dans des ornières. Quant aubut^ nous verrons plus tard qui d'eux ou de moi sera arrivé le premier. Leur article 5 est ridicule^ et vouloir vivrp en s'y soumettant^ c'est essayer de nager avec une pierre au cou.
Que devint-il cependant^ après cette rupture avec les
buveurs d'eau î Qe qu'3 était prédestiné à être : un artiste médiocre^ bon garçon peu prétentieux quand rage lui vint^ et ne prenant sa réputation que pour l'erreur d'une vogue dont il profitait comme le plus honnête homme peut profiter d'une erreur qui en définitive ne fait de tort à personne.
Le principal personnage de ce récit est déjà connu : c'est Tarliste qq^ nous avons désigné sous le nom d'Antoine ou V homme au gant. Antoine avait habité la Normandie : voici à quelle occasion et dans quelles conditions. Un matin il s'était réveillé avecTidée qu'il avait besoin de voir la mer. Un caprice qui fombe dans la cervelle d'un artiste^ quand celui-ci n'a pas le moyen de le satisfaire ou la force de le repousser, est le plus tumultueux trouble-travail qu'on puisse imaginer. Comme la tyrannique obsession de ce désir lui causait une préoccupation qui fut remarquée par ses amis, Antoine dut leur en révéler le motif.
— La distance qui existe entre Paris et le Havre est de cinquante lieues, dit Lazare; mais elle est aussi de claquante francs. En faisant le voyage à pied, c'est le moins que tu puisses dépenser pour séjourner une quinzaine de jours dans le pays; temps strictement utile
événement. Et en effets le plaisir est relatif et se mesure moins par la somme de jouissances qu'on en retire que par la difficulté que Pon éprouve à $é procurer de telles jouissances^ qui, pour des gens placés dans certaines conditions^ sont Autant de fruits défendus.
L'impatience d'Antoine était arrivée à un tel degré, qu'il ne pouvait passer devant un chemin de fer ou rencontrer une diligence sans tressaillir. Il ressemblait aux enfants auxquels on a promis de les conduire au spectacle, et qui applaudissent par anticipation rien qu'en lisant les affiches. Un soir enfin, Lazare annonça à Antoine qu'il pouvait faire ses derniers préparatifs, et lui remit la somme fournie par, la société pour les frais du voyage. A cette somme le trésorier des buveurs d'eau ajoutait quelques petites économies personnelles. Ce qu'il y avait de privations dans ces deux ou trois pièces de cinq francs, Antoine pouvait mieux que personne le comprendre. — Tu me remercieras en >me rapportant une belle étude normande, avait dit Lazare. Je te recommande la ferme de mon parrain entre Criquetot et Étretat. Mon parrain ne t'empêchera pas de copier sa maison ni ses pommiei^s; mais s'il te.fait seulement cadeau d'une pomme, je consens à en avaler les pépins. En voilà un vrai Normand : quand il m'a tenu sur les fonts, il ne m'a pas même donné un de ses noms, il aurait craint d'en être privé; au reste, un brave homme àqui je n'ai rien à demander, puisqu'il ne me doit rien I
HiLÈRB. lis
Le soir fixé pour le départ, toute la société des buveurs d'eau accompagna Antoine au chemin de fer^ qu'il devait prendre jusqu'à Mantes pour de là continuer sa route à pied jusqu'au Havre, en passant par Rouen^ la ville aux maisons vieilles. En disant adieu à tous ses amis, Antoine ne put s'empêcher d'éprouver comme une espèce de remords. Pendant qu'il cheminerait gaiement, suivant sa fantaisie, ceux qui lui faisaient ces heureux loisirs continueraient leur vie de lutte patiente, rendue momentanément plus difficile peut-être par le manque de cet argent que son caprice enlevait à leur nécessité. Il fut un moment sur le point de renoncer à son voyage, et de le remettre à une époque où les circonstances seraient plus favorables; mais le dernier coup de la cloche du départ appelait les voyageurs dans les salles de l'embarcadère. Antoine n'eut pas le courage de la nésistance; il échangea un dernier adieu avec ses camarades, et suivit la fouie qui se précipitait.
Dans le wagon des troisièmes classes où il était monté, il n'avait que deux compagnons de route : c'étaient un homme d'une cinquantaine d'années et une jeune personne dont le visage offrait avec le sien une ressemblance qui la disait sa fille au premier regard. Tous deux semblaient appartenir à une condition tenant le milieu entre la classe ouvrière et celle des petits négociants parisiens retirés des affaires. La façon dont ils
114 U» BUfSinli d'iau.
étaient vÂtus Pan et Tautre révélait un dédain trop apparent de la mode en cours pour qu'il fût volontaire. La longue redingote verte du père avait dû être tailiée sur un patron bien antique, et les plis nombreux dont elle était encore frippée indiquaient une récente réclusion dans une armoire publique malheureusement célèbre. Les autres vêtements offraient le même aspect de vétusté neuve qu'on remarque dans les objets vieillis par l'abandon dans lequel on les laisse plutôt que par l'usage qu'on en fait. Quant à la jeune fiUe^ le contraste de sa personne et de son costume était encore plus frappant : elle était habillée d'une robe en étoffe d'été^ dont la couleur et le dessein eussent fait sourure de pitié une grisette de province. C'était assurément quelque défroque étrangère appropriée à sa taille sans aucune préoccupation de coquetterie. EUe était coiffée d'un petit chapeau de paille commune^ à peine garni d'un étroit ruban. Une espèce de pardessus en lainage grossier^ des bottines de coutil et des gants de fil^ complée talent ce eostume^ porté cependant avec autant de laissev-aller que s'il eût été le prospectus de la derniè^ élégance.
Dès que le convoi se fut mis en marche, les deux voyageurs retirèrent d'un panier qu'ils avaient avec eux^ du pain, un petit^orSbau de viande froide, une boateille, une timbale, et le père et la fille commencèrent un repas improvisé auquel l'appétit de chacun d'eux
Hf^l^. IIS
aemhla ffure un égal t^omieiir. CoiQme s'il croyait avoir b^$pjn de s'excuser^ Thonime à la rediogote verte dit assez haut à sa fille pour que ses paroles fussent enteAdues d'Antoine : — Ce^i bien heureux que j'aie eu la précaution d'emporter quelques provisions. Un jour de départ^ on a tant do choses à faire^ qu'oi> Qe peut même pas trouver Tinsta^t de déjeuner, (('as-tu rieu o^biié^ Hélène? acheva-t-il en S(^. retournant vers sa
aue.
A ce nom d'Qé^ène^ Antoine^ qui jusque-là u'ayait point pri$ garde à la jeune voyageuse^ leva les yeui^ sur elle. Voici en deun^ mot§ qud^ ^tai^ la cause de cette soudaine attention. Antoine avait eu une petite sœur s\j,nsi appelée^ qu'il £^vait beaucoup aimée^ et qui était n^ortç. à six ans^ écrasée sous la roue d'une (ourde cbarette en revenant de l'école. Aussi^ chaque (pis qu'il entendait prononcer devant lui cç nom d'Hélène, '^ ne pouvait s'empêcher de penser à cette enfant^ dont la mort précoce et afireuse avait été l'un des plus grands chagrins de sa vie. Dans ce moment^ le souvenir de ce triste événement^ qui le pénétrait toujours d'un mélancolique regret^ lui parut encore plus douloureux. Il lui gâtait le début de son voyage. — Si mon Hélène vivait encore^ elle aurait l'âge de celle-ci^ pensait-il en regardant l'homonyme de sa sœur occupée au rangement d'un petit sac de voyage qu'elle tenait sur se^ genoux. C'était une jeune fille de dix-huit ans.
116 LES BUVEUBS D^EAU.
m belle ni jolie^ — une tête d'expression^ comme disent les artistes^ et qui aurait pu poser pour la figure de rÉtude dans un tableau allégorique. La fleur de la jeunesse paraissait déjà pâlie sur ce visage sérieux aux traits immobiles^ dont les grands yeux noirs faisaient songer à Fépithète qu'Homère applique au regard de Junon. Cependant sous la froideur de ce masque réfléchi^ derrière ce front encadré par les bandeaux inégaux d'une chevelure brune et un peu rare^ on devinait l'intelligence. Les sourcils largement dessinés formaient un arc sévère annonçant la volonté et l'énei^ie. Ce qui manquait à cette physionomie comme grâce féminine^ était remplacé par un sentiment de fierté quasi virile qui mettait au moins la distinction là où l'on aurait pu remarquer l'absence de douceur. Cette figure pouvait ne pas être sympathique à première vûe^ mais à première vue elle pouvait exciter la curiosité. Antoine, qui avait étudié les systèmes scientifiques qui font des signes du visage autant d'indices révélateurs du caractère, avait remarqué, en observant sa voisine, les traces visibles d'une fatigue récente dont il était par expérience personnelle en état d'apprécier l'origine. Il croyait re-' connaître dans ce teint légèrement blêmi, non les pâles couleurs de la maladie, mais ce hâJe particulier qui résulte des longues veilles pendant lesquelles la fumée de la lampe s'incruste en fine poussière dans l'épiderme. Dès qu'on fut sortie des limites dQ la banlieue pari-
HilÂMB. 117
sienoe^ la jeune fille se mit à la portière et regarda la route avec autant de curiosité étonnée que si elle n'avait jamais vu ni eaux^ ni bois^ ni champs^ ni ciel. Elle semblait aspirer avec délices la fraîcheur du vent qui échevelait dans les eaux du fleuve les saules penchés sur la rive. En la voyant ainsi offrir son visage aux cai'esses de cette brise un peu vive^ Antoine devinait le besoin, d'un poumon affamé de Tair sain qui circule librement ^itre les grands horizons. Aux prières de son père^ qui lui recommandait de ne point trop se pencher hors du wagon dans la crainte de quelque accident, elle répondait avec Timpatience mutine des enfants que l'on trouble dans leur plaisir. — Si tu savais comme ce bon air me fait du bien! s'écria-t-elle tout à coup en frappant dans ses mains, et elle reth^a son chapeau pour mieux ressente les effets de ces souffles bienfaisants.
Cependant on avait dépassé la forêt du Yésinet, et le train suivait le cours de la Seine, dont les bords commencent, de ce côté, à offrir de charmants aspects. Le père, ayant remarqué que le paysage était plus beau, vu de la portière dont il occupait un des coins, appela sa fille qui se tenait à la portière opposée, pour lui céder sa place. Hélène s'empara du coin que venait de lui <^der son père, mais elle parut hésiter'un moment, en s'^)ercevant que pour profiter de l'avantage de la por- ^le^ qui était assez étroite^ il fallait risquer un voisi*
IIS uss Buysurfs d'eau.
nage asse? immédiat avec Antoine. L'arUste^ devinant sans doute quelle raison retenait sa curieuse voisine blottie dans son coin^ lui céda la jouissance pleine et entière de cette ouverture^ complaisance dont elle profita sur le champ en reiixerçiant le jeune bonmie plus encore par la joie qu'elle fit paraître que par le sourire
qu'elle lui adressa- Bien qa'ofk fût en route depuis une heure à peine^ un changement sensible s'opérait dans la physionomie d'Hélène. Un pâle vermillon colorait ses joues^ l'œil était devenu brillant^ la lèvre humide. Sa parole pressée vibrait d'animation juvénile. Elle s'efforçait de faire partager à son père l'enthousiasme que lui causaient les beautés du panorama dont les mobiles tableaux se déroulaient devant elle. Ses questions^^ ses étonnements naïfls, semblaient indiquer que c'était la première fois qu'elle était mise en contact avec une nature véritablement rustique. Cette gravité lin peu froide qu'Antoine avait d'abord re^iarquée chez la jeune fille était remplacée plus visiblement^ à chaque élan nouveau du train parti à toute vapeur^ par une animation^ une vivacité de mouvements qui paraissaient autant de symptômes d'ui^ bien-être oublié depuis longtemps par la voyageuse, s'il n'était pas entièrement nouveau pour elle. A la hauteur de Poissy, le train en croisa un qui descendait. — Ah! les pauvres gens! 6'écr'«a Hélène, comme je les plains de retourner à
BiLtalB. 119
Fans ! — Antoine ne put s'empAcher de sourire^ car sans le savoir la jeune voyageuse venait d'exprimer une idée qu'il avait eu en même temps qu'elle. Cette conformité d'impressions excita la curiosité d'Antoine^ curiosité sans but^ qui était le résultat du penchant naturel à certains esprits^ de faire de toute chose offerte par le hasard un élément d'activité. L'artiste se demanda pour quelle raison cette jeune fille paraissait si heureuse de fuir Paris^ et pourquoi elle semblait redouter d'y retourner. Là-dessus il b&tit mille supposiiious, dont aucune ne le satisfit sans doute^ puisque cette curio^té; qui avait commencé par n'être qu'un ptssehtemps^ devint un réel 4ésir de savoir qui étaient, ee que faisaient et où allaient les voyageurs que le hasard hii doûnait pour compagnons.
11 cherchait depuis quelques minutes un moyen adroit pom*. entrer en conversation avec le père, quand celui-ci vint fournir lui-même lé prétexte après lequel courait l'imagination peu invcAtive de l'artiste. Au bout d'une heure de causerie, 4n^oine savait que son coo^ pagnon de route était un ancien entrepreneur de travaux publics^ ruiné par des spéculation malheur^^uses, resté veuf avec une fille à laquelle il avait fait donner une brillante éducation pendant l'époque de sa pro&périté. Quand les mauvais jours étaient venus, celle-ci s'était Uâtée de convertir en une science sérieuse et plus étendue les connaissances qu'elle avait acquises
n» LES BUVEURS D'eAU.
dans une grande pension à Paris. Elle voulait se livrer à l'instruction publique^ et travaillait depuis deux ans à obtenir les diplômes nécessaires pour le professorat. A la suite d'un examen brillant^ autant pour la délasser un peu des laborieuses études qui lui avaient été nécessaires que pour la récompenser de son succès^ son père lui donnait quelques jours de vacances^ et profitait de ce voyage pour lui faire prendre quelques bains de mer.
Antoine allait peut-être en apprendre plus long, car le père d'Hélène se montrait volontiers disposé à la confidence ; mais le train s'arrêta brusquement^ et le conducteur vint ouvrir la portière en criant : Mantes I Mantes ! Antoine était arrivé à sa première étape ; il prit son sac^ son bâton^ salua ^s compagnons de route et descendit du wagon. Dix minutes après^ le train se remettaient en route. Le père et la fille étaient restées seuls.
— Je regrette que ce jeune bonmie qui vient de descendren'ait pas continuée voyager avec nous^ dit le père; sa conversation m'intéressait. C'est un peintre qui va en Normandie faire des études. Il est fort poli. As-tu remarqué^ Hélène? depuis que nous sommes partis de PariSj il avait à la main une cigarette toutapprêtée^ pourtant il n'a pas fumé. Je lui ai cependant dit de« l'allumer^ il n'a pas voulu; c'est à cause de toi.
BiLÈlfB. 1 2 i
Hélène^ occupée à regarder les premières campagnes de la Normandie^ ne ^pondit pas; mais peu de temps après elle sentit remuer sous son pied un objet qu'elle ramassa aussitôt.
— Le voyageur qui est descendu à Hantes a oublié cela, dit-elle en montrant un petit album de poche. H y a des dessins dans ce cahier. Ce jeune homme y tient peut-être ; il faudra déposer cet album à la prochaine station^ on le renverra à la station de Hantes où ce monsieur aura peut-être Tidée de le faire réclamer.
— Tu as raison, dit le père en feuilletant Talbum, qui renfermait quelques croquis à la piume ou au crayon. Voici des renseignements dont nous pourrions profiter, Hélène, dit-il en désignant à la jeune fille une page qui contenait de récriture et des chiffres.
— Mais tu as tort de lire dit la jeune fille avec vivacité, c'est une indiscrétion.
— Quel grand mal y a-t-il à lire cela ? C'est un itinéraire de voyage dans le même pays que nous voulons visiter. Ce jeune homme est artiste, il doit connaître les endroits curieux ; nous qui avions l'intention de faire à peu près la même route, nous profiterons des renseignements qui lui ontété donnés, et qu'ilnous donnera à son tour, sans que cela lui cause aucun préjudice. Je vois déjà des indications d'hôtels à Rouen, au Havre et à Trouville ; nous qui ne savions pas où .descendre, nous irons dans ces maisons-là.
\%l LES BUVEUR9. D'EAU.
— Mais dit la jeune fille avec inquiétude^ tu sais que nous devons nous montrer très-modérés dans nos dépenses. Ce nionsiçur^ qui n's^ pas les mêmes raisons que nous pour compter avec sa bourse^ veut peut-être descendre dans des endroit^ où nous serions obligés de faire une dépense qui excéderait nos moyens.
— Oh ! fit le père, ce jeune homme ne parait pas riche.
— Son costume ne prouve rien , répondit Hélène. Les artistes n'ont pas grand soin de leur toilette^ surtout en voyage. Ils ont en outre la réputation d'être fort prodigues et de dépenser leur, argent aussi facilement qu'ils le gagnent. Si tu veux m'en croire ^ nous ne profiterons pas de ces renseignements.
— En voici jpourtant un^ dit le père, qui ne contrarie pas nos projets d'économie. Et il montra à Hélène une note ainsi conçue : — a  Rouen, sur le quai, en face du nouveau pont, les remorqueurs du çonmierce transportent des marchandises au Havre, et consentent à embarquer des voyageurs. — Prix : i fr. 50 c. — Départ le matin à six heures. — Demander les capitaines de Y Atlas ou de V Hercule.
Hélène prit dans sa poche un petit carnet qu'elle ouvrit. Après avoir lu quelques lignes qui s'y trouvaient écrites, elle dit à son père : — Les bateaux qui font le service régulier, et que nous devons prendre, coûtent six francs par personne; en nous embarquant sur ces remorqueurs, nous réalisons une économie.
HË(4<a. lit
(Jette fois je sm de ton «vi$. — Et elle prit note sur son carnet du renseignement fourni par Talbum d'Antoioe.
— Ma pauvre enfant^ dit le père d'Hélène, je crois bien que ce jeune homme n'est pias plus riche que nous, et qu'il a fes mêmes raisons que nous pour voyager au meilleur compte possible. Si tu veux me croire, tu copieras tous ces ^enseignements, qui lui ont probablement été donnés par quelqu'un qui connaît le pays et a les habitudes du voyi^e, car je sais par lui-même qu'il a quitté Paris pour la première fois.
— Mais si nous allons dans les mêmes endroits où ce jeune homme se propose d'aller, réfléchit Hélène, nous devons nécessairement le rencontrer, et cela ne lui paraitra-t-il point singulier de nous trouver partout où il sera ?
— Nous ne nous rencontrerons pas, répondit son père, par cette raison que ce monsieur, qui voyager^ à pied, n'arrivera dans tous les endroits qu'il s'est fait désigner que deux ou trois jours après que nous les aurons quittés, et même en supposant que nous dussions le revoir, qu'est-ce que cela peut nous faire?
Hélène, trouvant probablement que son père avait raison, né fit plus aucune objection ; elle copia l'itiné- Hûre d'Antoine sur son carnet, et cette besogne achevée, remit sa tête à la portière, bien décidée à ne pas
perdre un seul détail du paysage ; quant à son përe^ il s^endormit profondément.
Pendant que lé train qu'il venait de quitter fuyait vers Rouen^ Antoine^ descendu à Hantes^ avisait au bord de la Seine une espèce d'auberge dont renseigne promettait bon gîte et bon repas^ et comme il était trop tard pour qu'il pût continuer sa route^ il entra dans ce rustique bouchon pour y passer la nuit et y prendre sa nourriture. Une servante joufflue^ qui semblait échappée d'une toile de Rubens, le débarrassa de son sac, qu'elle emporta dans la chambre qu'il devait habiter, en même temps que l'aubergiste l'invitait à se désaltérer. Cet aubergiste qui s'approchait de lui avec son pichet de cidre frais tiré, c'était la Normandie qui s'avançait au-devant de l'artiste voyageur, son breuvage national à la main. Un peintre romantique n'aurait pas manqué de boire en portant un toast à cette terre glorieuse et féconde ; Antoine fit moins de façons et but tout simplenftent parce qu'il avait soif.
L'idée lui vint ensuite de prendre un croquis de l'auberge où il- venait de s'arrêter, et qui était dans une situation très-pittoresque. C'est alors qu'il s'aperçut de la perte de son album, et cela non sans une vive contrariété. Le jeune peintre était ainsi privé d'un itinéraire tout tracé auquel la précaution de Lazare avait ajouté des indications qui permettaient à Antoine de ménager le plus possible les ressources de son menu
budget. Comme celui-ci commençait tant bien que mal à prendre son parti de cet accident/ le hasard du voyage lui offrit bientôt comme compensation la bonne fortune d'une rencontre avec une connaissance parisienne. C'était un jeune homme qui avait été le camarade d'Antoine à l'époque où celui-ci fréquentait l'École des Beaux-Arts . H se nommait Jacques^ et retournait au Havre^ où il avait des travaux d'ornementation à terminer à bord d'un navire appartenant à un grand seigneur anglais. Il était descendu à Mantes pour donner en passant une marque de souvenir à une femme qui habitait celte ville^ et avec laquelle il avait eu jadis une liaison qui s'était prolongée pendant deux années. Jacques devait continuer sa route par le train de nuit.
Les deux anciens camarades renouvelèrent connaissance et se racontèrent réciproquement leur vie depuis l'époque où ils avaient cessé de se «oir. Cette existence était la même à peu de variantes près. Seulemenl^ depuis trois ans le sculpteur Jacques avait renoncé à la statuaire pour se livrer à l'ornementation, branche de Part qui se rapproche plus immédiatement des besoins de l'industrie. Il avait acquis dans cette partie une habileté véritable, qui le faisait rechercher dans les principaux ateliers de Paris. C'était à lui que l'on réservait tous les travaux qui s'écsortaient de la commande ordi-* naire.
— Que voulez-vous? ditril à Antoine; j'avais rêvé
t%$ LES Buvsims d'eau.
mieux que cela; mais au bout du cp^ipte je suis encore heureux d'avoir pu trouver une ressoi^rce dans moia tfdent. Mes ébauchoirs i^e font vivre. Jl'ai des' travaux eu abondance, ^i cette veine de proscrite se continue^ dans trois ou quatre ans j'aurai amassé quelques économies qui me permettront de revenir à la sculpture et d'abords avec toutes les conditions qu^ réclame cet art^ matériellement le plus coûteux de tous^ une tei^tative sérieuse dont le résultat me fixera définitivement sur Tavenir qui m'est réservé comme artiste.
Ayant appris qu'Antoine savait le dessein de visiter la Normandie^ Jacques parvint k décider le peintre à partir av^ lui pour Rouen le soir même. — J'ai uqe affaire d^ns cette ville; eUe ne me prendra pas plus d'une heurej, je me mettrai ensuite ^ vçtre disposition pour voi^s piloter dans ]ç, vieux Rpuen^ et d^s u^ seul jour vous en v^rez plus, avec moi qu'un qcerone ne ^urr^it V'Ous en montrer en ui;ie seq^î](ie\. ^\i lieu de g^ner le Havre par peti^ étapes comme vo^s en avez le dessein^ je vous proposerai de noui&y rendre tout d'une traite^ en prenant le bateau qui fait le sefvice régulier. Ce sera pour vous une occasion de voir les bords de la Seine jusqu'à son embouchure : c'est ^ès*beau. Vous passerez avec mçi une semaine ou deux au Havre : c'est tout ce qu'il me faut pour terminer mon travail. Une fois ma besogne achevée^ pous bs^trons les chemips dfi compagpie. Je si^is conteut de
moi^ je m^aocorrtew vc^o^ti^ ^uelqttea vacances. D'aiJleurs nous voici dam une saisaa où j'ai peu de travaux. Cela vous convient-il ? acheva Jacques.
Comme le plaisir du voyage est ordinaire nient dou* blé, si on peut le partager avec un esprit sympathique dont les sensçitions se font Técho des vôtr^^ Antoine était fort disposé à accepter la proposition qui lui éta^ faite, biea qu'elle dérangeât un peu ses plans. Il crut cependant devoir faire à son compagnon la confidence de certaines mesures économiques qui lui étaient imposées par la modicité de son budget. Il craignait surtout qu^in séjour prolongé dans la ville du Havre ne fit à ses finances une brèche trop sérieuse. Jacques le rassura pleinement à ce sujet. Habitué à courir les grands chemins, le sculpteur connaissait particulièrement les ressources du trajet et les moyens de vivre au meilleur compte possible. Il eût fait d^avance la carte de sa dépense dans une auberge, rien qu'à en regarder renseigne. — D'ailleurs, dit Jacques à Antoine, pendant tout le temps que vqus restei^ au Qavre, vous n'aurez besoin d'ouvrir votre bourse que pour des dépenses de luxe. Le Roi Lear nous offrira à tous les deux le gite et le couvert : un excellent lit dans une jolie cabine et deux repas excellents à la table du capitaine Thompson, qui, d'après les ordres de mon client, lord W..., propriétaire du Roi Lear y m'a offert nue hospitalité aussi cordiale que somptueuse, q^e je
138 LES B13VEDRS D'EAU.
VOUS propose départager^ si vous n'avez pas de répugnance à dormir sous la protection du pavillon britannique.
— Mais je n'ai pas les mêmes raisons que vous pour être hébergé par la Grande-Bretagne.
— Je vous en trouverai d'excellentes pour ménager votre susceptibilité^ dit le sculpteur. Je vous ai connu autrefois très-habile dessinateur : vous pourrez abréger ma besogne en me donnant de temps en temps un coup de main ; nous compterons ensemble après.
— Je vous rendrai ces petits services à une condition seulement, c'est que vous n'en ferez aucune , répondit Antoine. Mais que dira-t-on de nous voir arriver deux là où vous êtes attendu tout seul ?
— C'est ce qui vous trompe, fit Jacques. J'ai prévenu le capitaine Thompson que je ramènerais de Paris un camarade pour m'aider, et après-demain soir ce brave marin fera ajouter deux couverts à sa table.
Antoine n'avait plus dans son amour-propre, qui était ultra-scrupuleux, aucune raison pour protester contre les arrangements qui lui étaient proposés; il se décida à profiter de l'aubaine, et le soir, à onze heures, il montait avec Jacques dans un train d'où , vers deux heures du matin, ils descendirent à Rouen.
La nuit était magnifique ; un plein clair de lune répandait sur la vieille cité normande cette lumière si
favorable aux grands effets. Bien qu'ils éprouvassent le même besoin de sommeil y les deux artistes ne purent résister au commun désir d'aller courir les rues. Tourmenté par cette fièvre d'impatience commune à tous les voyageurs novices^ Antoine donna rapidement un à-compte à cette curiosité qui s'empare de l'esprit lorsqu'on arrive pour la première fois dans une ville où l'bistoire et l'art d'un autre temps ont laissé de nombreuses traces. Après avoir parcouru principalement les quartiers qui ont le mieux conservé le caractère de leur date, les deux voyageurs prirent quelques heures de repos et retournèrent voir le lendemain, sous la lumière d'un grand soleil, la vieille ville, confusément devinée pendant leur promenade de la nuit. Lorsque Jacques eut tenniné les affaires qui avaient motivé sa station à Rouen, au moment de partir pour le Havre, il apprit que le service de la compagnie des bateaux avait été momentanéraenKsuspendu. Antoine, qui avait été séduit "par la perspective du voyage par eau, éprouva quelque contrariété à prendre la voie de terre. Ce fut alors qu'il se rappela les remorqueurs du commerce que lui avait désignés son ami Lazare. Jacques avait connaissance de ces bateaux, dont les capitaines consentent quelquefois à prendre, moyennant une rétribution insignifiante, des passagers qui ont plus de temps 'que d'argent à dépenser, car ces paquebots, qui sont presque toujours lourdement chargés et
H6 LBS BUVBURS b'SAU.
qiii remorquent quelquefois d'autres navires jusqu'à Tembouchure du fleuve, éont exposés à mettre un jour ou deux pour effectuer un voyage qui peut se faire en six ou huit heures. — Cioicnme c'est le seul moyen qui nous reste pour aller au Havre par eau, et que je désire que vous voyiez les bords de la Seine , prenons les remorqueurs, dit Jacques. Je vous avertis seulement que nous n'y aurons pas nos aises et que nous risquons de rester un peu longtemps en route. Quant à moi , je n'ai pas annoncé mon retour à heure fixe.
— Je ne suis ni plus difficile ni plus pressé que vous, répondit Antoine.
m. — l'atlas.
Les deux artistes descendirent sur le quai, et voyant le remorqueur V Atlas qui commençait à chaufier, ils demandèrent le capitaine, qui consentit à les recevoir à son bord et les prévint qu'ils eussent à embarquer des vivres. On partait dans une heure. •
Au moment où Jacques et Antoine revenaient à bord^ ce dernier laissa échapper un mouvement de surprise en apercevant sur le pont de Y Atlas les deux voyageurs avec lesquels il avait fait le trajet de Paris à Hantes.
— Vous connaissez ces personnes? demanda Jacques, qui avait vu son camarade saluer Hélène et son père^ assis à l'arrière sur un ballot.
kfeftNB. ' lit
Antoine raconta cornaient H avait iiencontré 1» voja^
gieurs.
— Ce sont probablement des gens du pays^ dît Jac* ques, cài» sans cela ils' ignoreraient que les remofqueût^ prennent dses passagers.
— Non, fît Antoine, ils vîenilent de Paris, et c'est la première fois que la jeune fille voyage. J'ai su cela pat son père, avec qui J'ai causé dans le wagon.
— En tout cas, ilè ne ressemblent guère à des Parisiens. Elle est singulièrement vêtue. Voyez donc sa robe. Je connais un fauteuil qui est habillé de la même façon.
Sans qu'il sût pourquoi, cette plaisanterie fut désagréable à Antoine ; aussi n'y donna>t-il pas cette réplique du sourire qui est un encouragement offert à celui qui plaisante.
— Hais à QTOpos, reprit Jacques, puisque ces voyageurs étaient seuls avec vous dans le wagon où vous avez laissé votre album, ils pourraient peut-être vous en donner des nouvelles.
— Ils r#nt vu dans mes mains et savent qu'il m'appartient. S'ils se sont aperçus de mon oubli, ils m'en parleront sans doute.
Au même instant, les deux ou trois matelots qui composaient l'équipage de l'Atlas détachèrent les amarres, et le remorqueur vira lentement pour aller prendre le milieu du fleuve.
— Route ! cria le capitaine au mécanicien. — Les
grandes roues commencèrent à se mouvoir, et le bateau, qui partait sur lest^ fila avec assez de rapidité pour qu'on eût bientôt perdu de vue la flèche aiguë de Saint-Ouen. Pour échapper aux scories que la cheminée du remorqueur faisait pleuvoir sur. leurs têtes, le père et la fille quittèrent Tarrière du bateau, où se trouvaient Antoine et Jacques, qui causaient en fumant avec le capitaine. — Si nous allons ce train-là, disait celui-ci, nous entrerons au Havre à trois heures, à moins qu'il ne se rencontre en rivière des navires qui réclament le remorquage, ce qui retardera nécessairement notre marche.
— Pensez-vous que la mer soit calme quand nous y arriverons ? demanda le voyageur à la longue redingote. Et il ajouta plus bas, en désignant Hélène : — C'est à cause de ma fille que cela m'inquiète, c'est la première fois qu'elle s'embarque.
— Eh ! eh ! fit le capitaine, nous avons une grande marée aujourd'hui, et si le nord-ouest s'en mêle, comme cela en a l'air, nous pourrions bieft danser un peu quand nous aurons passé la barre.
Cette nouvelle, qui fut rapportée à Hélène par son père, parut préoccuper la jeune fille.
— Est-ce que vous craignez réellement du mauvais temps ? demanda Antoine au capitaine.
— Monsieur plaisante, interrompit Jacques, le vent
HÉUtalB. tu
est au saé, et tout ce que nous pouvons craindre c^est une pluie d'orage pour la fin de la journée.
— Votre ami m'a compris^ dit le capitaine en riant; mais quand il m'arrive des passagers qui n'ont pas navigué encore^ je leur fais un peu peur d'avance^ cela me distrait. Cependant^ ajouta-t-il^ la marée sera un peu forte.
-^ Singulière façon de plaisanter, dit tout bas Antoine à Jacques. Je suis sûr que cette jeune personne s'attend à rencontrer du mauvais temps, et cette crainte peut suffire pour gâter tout le plaisir de son voyage.
Le cas de retard qui avait été prévu se réalisa bientôt. Un caboteur et un brick anglais réclamèrent le remorquage de l'Atlas, dont la marche se trouva trop ralentie pour qu'on pût arriver à Quillebeuf assez à temps pour profiter de la marée. Aussi le capitaine fit relâcher à La Heilleraye^ où l'on arriva un peu avant le coucher du soleil: Comme il était impossible de passer la nuit à bord, les passagers descendirent à la plus voisine auberge, où l'on dîna en conjmun. Après le repas, prolongé par l^nterminable café normand, que la coutume du pays arrose d'un si grand nombre de libations aux noms bizarres, on sortit pour aller faire un tour de promenade sur le bord de l'eau. La soirée était magnifique et dans la brise, im peu rafraîchie par la pluie qui venait de tomber, on sentait déjà un souffle salin. La Seine, vastement élargie à cet endroit, et les
tiê LIS BUTEURS b'EAU.
mouettes qui volaient au-dessus dies éàdx bMyèUléi^^ annonçaient rapproche de TOcéaki. Le soleil ^e cÔùêhait lent et majestueux derrière les hautes futaies du grand parc de La Heilleraye^ qui paraissait être Tasile choisi par tous les oiseaux de la contrée. Peu à peu^ les derniers feux du couchant s'éteignii^nt en passant par toutes les dégradations de lumière qui préparent l'arrivée du crépuscule, dont les ténèbres indécises enveloppèrent bientôt le Aeuve et ses riveis; Retentissements sonores des marteaux dans lés ichantiers, souffle régulier de la forge aux vitres arflfeiltëèj aigres gémissements de Pessieu, vibratioils dés clochettes du troupeau revenant de rabrfeùvbii», tou^ les bruits de la journée affaiblirent progressivement leurs jpunieurs familières, dont les vagues murmures s'étouffèrent avec l'accord harmofaitiue d'un decrescendo, A l'exception du capitaine de l'Atlas et du jpère d'Hélène, qui étaient fort insensibles aux spectacles de h nature, l'aspect mélancolique qu'elle revêt à bés pâles heures du soir pénétrait les trois jeunes gens, qui marchaient ensemble sans se parler, sans se Vob peut-être, isolés dans une rêverie commune. Ce fut Antoine qui le prehiier rompit le silence.
— Quel malheur que nous n'ayons pu continuer notre route ! noiis serions entrés en mer par cette belte nuit.
— Bah ! répondit Jacques, vous avez bien le temps de la voirj, la mer.
— II me semble, reprit Antoine^ que nous aurions aussi bien pu dormir la Quit sur le remorqueur et y prendre, notre repas, puisque nous avions des prov>> siens. Cela aurait toiyours économisé les frais d'auberge.
— Pçvrlfiz plus b^as^ lui dit Jacques ; il n'est pas utile qu'on sache le- secret de notre bourse.
Antoine se retourna, et ii quelques pas derrière lui il aperçut Hélène, qui s'était arrêtée, assise sur une barque échouée, écoutant le refrain lent et monotone avec lequel les matelots du brick anglais accompagnaient une manœuvre.
— II faut avouer que nous ne sommes guère galants, ni f un ni l'autre, de laisser cette demoiselle toute seule.
— Il est vrai que je ne m'étais pas aperçu qu'elle nous accompagnait, dit Jacques.
— Je l'ignorais aussi^ ajouta Antoine.
Commç ils parlaient, ils virent Hélène^ qui retournait sur ses pas, sans ^oute pour aller à la rencontre de son père ; mais l'un de ses pieds s'étant embarrassé da^s ui^ siinarre qu'elle n'avait pas vue,t elle fit un faux pas et tomba à terre. AAtoine et Jacques accoururent près d'elle. Hélène s'était déjà relevée ; sa chute ayant eu lieu sur un sable amolli par le remou de la vague, elle avait seulement un peu i^ouillé ses vêtements. Elle rassura les deux jeunes gens, qui semblaient craindre qu'elle ne (ût blesisée. — Je croyais nc^on père derrière moi, dit-elle, et sou accent trahissait l'embai^i'as qu'Ole
éprouvait à se trouver seule avec deux inconnus.
— Voici monsieur votre père qui vient avec le capitaine^ dit Jacques^ apercevant la silhouette des deux hommes à une vingtaine de pas.
— Tu me laisses seule ! dit la jeune fille à son père^ qui venait de la rejoindre.
— Comment seule ! interrompit le capitaine en désignant Antoine et Jacques. N^avez-vous pas deux cavaliers ?
— Nous venons seulement de rejoindre mademoi- §elle, dit Antoine avec empressement.
— Est-ce que tu veux rentrer? demanda le père d^Hélène.
— Mais non, s'écria-t-elle avec vivacité, en se rapprochant de lui comme pour lui prendre le bras.
— Va devant, lui dit son père. Nous causerons avec le capitaine. Cela ne t'amuserait pas, dit-il d'un air^singulier qui fut sans doute compris par sa fille, car elle se pencha à son oreille et lui dit très-bas et très-vite : — Voilà encore que tu racontes tes affaires à une personne que tu ne connais pas ! — Elle acheva ces paroles avec un petit mouvement d'impatience.
— ... Je vous disais donc, capitaine^ reprit le bonhomme en continuant sa conversation, que mon associé était un coquin, ce que je prouve dans un mémoire.
— Allons I murmura Hélène en s'éloignant,... le Toilà parti !
HâL&NS. 1 17
— Permettez-moi de vous offrir mon bras^ lui dit Antoine en la voyant marcher toute seule.
Elle s'appuya légèrement sur le bras qui lui était offert et continua sa promenade en ralentissant le pas de façon à ne laisser qu'une très-courte distance entre elle et son père. Mais celui-ci possédait une manie commune à certains bavards : quand il causait en marchant^ il s'arrêtait devant son interlocuteur ; puis^ pour mieux faire pénétrer son raisonnement^ il secouait rudement celui qui Técoutait par le collet de son habit^ et marquait chaque point du discours en lui fVappant sur l'épaule. Les petites stations qu'il imposait au patient capitaine de l'Atlas s'étaient renouvelées assez fréquemment pour qu'il se trouvât encore une fois assez éloigné de sa fille. Qu'elle s'en fût aperçue ou non, Hélène semblait ne point y prendre garde ; elle continuait à marcher tranquillement au bras d'Antoine, avec qui elle causait. Entraînée par le besoin que les natures naïves ont de s'épancher, elle lui faisait les confidences de ses impressions depuis qu'elle avait commencé ce voyage. — Quel malheur que nous n'ayons pas pu entrer en mer par cette belle soirée ! dit-elle avec regret. Peu d'instants auparavant, Antoine avait fait la même réflexion avec son ami lacques. Celui-ci en fit tout haut la remarque. Cette communauté de regrets établit une espèce de sympathie qui rompit l'état de gêne que ressentent deux personnes étrangères mises momentané-
|3f LB8 BIJY8D98 B'EAU.
ment et par hasard au bras Vune de Tautre. La causerie devint sinon intime^, au moim familière. Jacques ; preiMût part ; il avait quelqu^fo^ daus s^i façon de s'expriq^r des figures qui amenaient le sourire sur les lièvres, de la jeui^ fille» pow qui ce tengage étalât uctuveau. Comme^\a fraicbeur qui iQO^talt d^ la rWière lui causait un léger frUspu^ lacqu^ lui ÇiQuvxit les 4paide3 %vec upe vareuse qu^il portait sur son t)iras. Hélèuc voulut refuser d'abord et faisait un ^ouvçineç^ ffym^ jpetirer ce vdtemeQt } nuii^ Antç^ jp^f^i^aa rapjbdement la vave\^ sm^ le c^M d^ la jein^ fille.
-r Vais décidément oaon père m'abandonne» dit^elle en se retournant.
— Il nous suit^ 4it Jacques, J'apterçois le feu. du cigare du capitaine.
— Il ne faut pas que ce soit ma prâ^çe q^i vous géné^ reprit Hélène en^s'apercevant que ses de^x compagnons avaient £d>andopné leur pip^.
— Je suis éteint dit Jacques^ et Je p'i^ pas de feu sur moi.
—T Allez vojus ral^vimer au çig^e du capitaine^ fit Antoine très-naturellement.
— Compris! mur^iura le aeulpteiur àTorelUe de son ami et en lui poussant le coude.
Antoine devina que son ami avait supposé qu'il voulait se ménager un tête-Méte. — J'irai moi-même chercher du feii^ dit-il av^ vivacité» et il mit Hélène
BÉIB^. Il»
an bm 4e laçqyes;» m moini» aussi étonné que sa compagne.
— Tftebez 4onc de ranpiener nK»9. père^ dU celle-ci. Nous allons vçu^i|ttendre^ ajouta-t-elle avec une certâinç i;^^ntion«
Antoine m^ deux ou trois minutes à rejoindre le père d'I^elèoej qm^'W trou\a eucone arrête avec le capitaine^ a^quel il pillait avec uii\e volubilité extraordiuaîre. — Je viens vous demander du feu^ capitaiue^ dit Âu^ine. Vademoiselle votre fille vous attend^ ^}oyutat il en se retournant vers le père d'Hélène.
— Allez tçuJQu^s. Nous vous rejoignons^ répondit celui-ci. — Et rappelant le jeune homme au moqient où il allait s'éloigi[^er^ il lui remit une espèce de pardessus qu'il avait sous son bras. — Donnez donc* jfi vous priejt ce manteau à ma fille. Je crains qu'elle n'ait froid.
]^n se retirant^ Antoine entendit le bonhomme qui disait à son compagnon : — Oui^ capitaine, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Je suis arrivé à Paris avec quatorze francs, et j'ai remué des millions. . . — Comme il se hâtait et que le chemin était w\ peu obscur, Antoine accrocha par mégarde à une branche basse qui lui faisait obstacle 'e vêtement qu'on venait de lui donner pour Hélène. Après l'avoir dégagé, comme il le retournait en tous sens pour voir s'il ne Tavait pas déchiré, un objet s'échappa de lapocb^e du pardessus. En
seibaissant pour le ramasser^ Antoine reconnut avec surprise que c'était Talbum oublié par lui dans le wagon. U ralentit un peu son pas^ assez intrigué par cette découverte^ et se demandant pourquoi ni Hélène ni son père ne lui avaient parlé de cette trouvaille. Il ne voulut pas cependant reprendre Talbum^ et le remit dans la poche d'où il était tombé. — Us ne peuvent ignorer que cet album m'appartienne^ pensaitril^ car pendant le voyage ils me Tout vu entre les mains. Pourquoi ne pas me le rendre?... Après cela, il peut se faire qu'ils n'y aient point songé. Attendons.
En achevant ces réflexions, Antoine rejoignit Hélène et Jacques, qu'il retrouva à l'endroit où il les avait quittés. — Voici un manteau que votre père m'a chargé de vous remettre, mademoiselle, dit-il à Hélène.
— Comment, mon père n'est pas venu avec vous ! fit celle-ci avec étonnement.
— Je l'ai laissé au milieu d'une conversation trèsanimée avec le capitaine ; au reste ils nous suivent.
— Allons toujours alors, dit Jacques en remettantla feune fille au bras de son ami. Nous ne pouvons pas nous perdre, puisque le chemin est tout droit.
Hélène avait substitué à la vareuse que Jacques lui avait mise sur les épaules le vêtement que venait de lui apporter Antoine. Tout en causant, celui-ci se préoccupait d'amener à propos dans la conversation quelque parole qui pût rappeler à sa compagne, au
cas 00 elle n'y songerait plus^ qu'elle avait en sa possession un objet qui ne lui appartenait pas. Comme on passait devant un puits entouré d'une grille qui paraissait très-curieusement ouvragée^ Antoine dit à Jacques: — Voilà, je crois, une jolie chose; si j'en ai le temps demain, avant de partir, je viendrai faire un tour par ici avec mon album.
— Je croyais que vous l'aviez perdu dans le chemin de fer, répondit Jacques.
— Vous savez bien que J'en ai acheté un autre à Rouen.
Hélène ne dit pas un seul mot. Seulement Jacques remarqua qu'elle avait fait un mouvement. Le silence qu'elle gardait devant cette réclamation indirecte embarrassa singulièrement Antoine. Son album ne contenait aucun dessin achevé. Ce n'étaient pour la plupart que des croquis, renseignements pris en trois coups de crayon. Un grand nombre de feuillets convertis en mémento renfermaient des adresses, des dates, des calculs, toutes les notes de la vie familière. Quel intérêt pouvait donc avoir cette jeune fille à vouloir garder ces feuillets insignifiants? Il ne se l'expliquait pas, et avait grande envie de le demander à Hélène; il se contint cependant et remit à un autre moment pour lui faire cette réclamation. La fraîcheur devenant plus sensible, Hélène pria les deux artistes de la ramener à sou père, qu' elle voulait décider à rentrer.
f o us BinrBniA d'eau.
Le cipiffoitô nçi puV(Ii4j»iR)uIer sa satigfactien quand le retour ^e$ trois îe^nea gens vini inettre un terme au |>avardagçi de son obstiné passager^ Hélène prit le bras de SjOnjpère, et Ton regagna Fauberge, où chacun se dicypotsa à se mç^^tr^ m tit^ car le capitaine avait deman^ ]^ P^Qte$ poM? quatre beures du matin. Antoine et Jacques se retirèrent dans une chambre commune. Comme iU n'avaiei^tfittGun désir de sommeil^ ils se mirent à leur fenêtre et causèrent quelque temps en fumant. Antoine ue put s'eoqpôeher de raconter à son camarade comment il avait découvert que la jeune voyageuse avait trouvé son album*
— Hais puisqu'elle parait ne pas vouloir le rendre^ le trouvant spus i^^ i^siiiv^, je l'aurais tout simplement gardée dit Jacques. C'était votre droit.
Une transition de causerie rappela aux deux amis fincident de la promenade qui^ pendant quelques miputes^ avait laissé Hélènçi s^ule avec Jacques.
— A propos^ demanda Antoine^ poivquoi donc supr poaiez-vous que je voulais vaus éloigner, pour rester seul avec cette demoiselle f
— Cette supposition était bien naturelle^ répondit )e sculpteur; vous vouliez m'envoyer à cent pas derlière vous pour chercher du feu^ et vous aviez Famadou dans votre poche; c'était me dire clairement: Va te prpoiener. Au reste, vous avez pu voir que j'y allais de bon oœus.
■ftlÉRii 148
— CM peurtâirt vrai, j'âvâts te ftu mt tnôi^ fit Antoine en retrouvant dans sa pocfaë là botte d'amâdoU. h TOI» affirme idbpendaciit que je l'%n(Mis. ië croyais au contraire que vous l^^Tiet coiâérvéi
-^ Alors^ ii^prlt Jacques) U n'était pas utite de tous éloigner pour aller chercher dtt féu ailleurs ; il fallait m'en demaniieiK
— fffest que je voulais Vous prouver que votre supposition dB téte-à-téte n'était ^ (bndée.
— Ah ! nkurmura le sculpteur, q«i veut trojp prouver ne prouve ïîen.
Vo|^t t[ue son ami seifablait encore conserver une âirière-i^nsée à ce propos^ Antoine iiisista peur le dissuader. Jacques répondit à cette insistance par un éclat de rire;— Quede mal votisvousdonnez^our rien ! dit-il It AhtDine. Vous ressemblez à un homme qui prendrait unie liëue d'élan pour franchir un caiUoii. En tout cas, ajo»ta-t-il,Si c'était vous qui au lieu de moi fussiez reste %til pendant ces quelques minutes avecmademoisellè Hélène, il est probable que vous n'auriez pas été aussi Mte que moi. Figurez-vous qde sans y prendre garde; et plutôt pour dire quelque cho^, je me suis mis à me çteindre de l'humidité et de la fraîcheur de la soirée, de façon que mademoiselle Hélène, à qui je venais de prêter ma vareuse, s'est excusée de m'en avoir privé et m'a prO{tol^ de me fai rendre; Aussi vous avez vu at«c quelle précipitation elle m'a restitué mon vête-
144 LES BUVBimS D'EAU.
mettt^ quand vous lui avez apporté cette sioguUèfa enveloppe qu'elle appelle un manteau.
— Mais^ mon ami^ interrémpit Antoine^ votre réflexion justifiait cet empressement.
— Je ne dis pas non, fit Jacques; c'est égal^ la jeune personne est un peu susceptible.
• Pendant que les deux jeunes gens s'occupaient ainsi d'Hélène^ celle-ci, avant de rentrer chez elle, avait pris son père à partie et lui faisait des remontrances à propos de l'abandon dans lequel il l'avait laissée pendant la soirée, et le grondait aussi au sujet de la singulière manie qu'il avait de prendre le premier venu pour confident des ses affaires. — • Comment peux-tu croire que de tels récits puissent intéresser un étranger? lui disait-elle. A quoi cela sert-il de revenir sans cesse sur des événements que tu devrais au contraire t'appliquer à oublier^ puisque le souvenir te trouble ? — Il s'ensuivit entre le père et la fille une discussion à laquelle celle-ci renonça la première, car elle ne se sentait plus maîtresse de son impatience et craignait de se laisser emporter plus loin que ne lui permettait d'aller le respect filial. Les deux amis l'entendirent rentrer chez elle et fermer sa porte, au moment même où ils regagnaient leurs lits, se rappelant qu'ils devaient être debout au point dû jour.
Le lendemain, à quatre heures, un matelot de /'il^to vint réveiller tous les passagers. Comme ib descen-
datent dans la salle commune^ Taubergiste les pria de lui communiquer leurs passeports^ où^ s'ils n'en étaient pas pourvus^ de s'inscrire eux-mêmes sur le registre de police. Il se passa alors une petite scène qui pendant quelques minutes parut tenir Hélène sur les épines. Son père^ à qui Ton avait remis le registre pour qu'il s'inscrivit^ ne terminait pas ses préparatifs : il trouvait l'encre trop épaisse^ la plume trop grosse ; il ne comprenait pas l'utilité de ce qu'on lui demandait ; enfin il se décida. Voyant qu'il mettait à écrire beaucoup plus de temps que cela n'était nécessaire^ sa fille passa sa tète par-dessus son épaule^ pour voir ce qu'il écrivait.
— N'en mets pas si long^ lui dit-elle tout bas, ce n'est pas utile.
— Laisse-moi donc^ je sais ce je fais^ lui répondit-11 en la repoussant.
Hélène se mit à battre avec son pied des appels d'impatience. Elle voyait Antoine et Jacques se parler tout bas^ et devinait que son père était l'objet de ces {ffopos qu'elle supposait ironiques. Son père finit par déposer la plume ; un autre ennui commença pour la jeune fille. En réglant le compte^ M. Bridoux entama une discussion avec l'aubergiste ; il traitait celui-ci avec une familiarité qui semblait n'être pas de son goût^ il comptait et recomptait sa note^ dont le chiffre était une bagatelle. Voyant que Ton avait marqué deux
146 LES 9inK|]|l8 d'BAU.
bougies qui restreint presque eotièrei^ il çaigea qa\>n les lui laissât emporter^
— Mais ce n'est pa$ Vvmge, lui fidsail olyarver Hélène^ rendue confusQ pw ces minutieeu
— Gomment ! œ n'e$t pi^s Vxme» 4a profiter de ce qu'on paie î s'écyift sgn père, voUà qw ?^t fort*
Sur un signe de ^n mattre^ U s^rvantQ^ qui était allée chercher les hQUgie&j les remit m fi^ d'Hélène en le priant de ne paa l'onbUer, Lia bonhomme était occupé h chicaner l'aubergiste^ qui lui avait r«ndu parmi sa monnaie m^e pièce k peine mM^qiiée; il eniéelama une autre* Qa la lui 4anna«
— N'oubliez pas la fille^ dit la servante^ qui le voyait
fessçrrer son arg;ent dan3 une bourno longue d'une aune.
— Çà en a tenu^ çà^ mon brave^ fit le pteo d'Hélène^ remarquant qu$ Taubergiite regardait m boursie avec
curiosité.
— Tant mieux j^qur vous ( répondit oelui-ei, Hélène $e mordait le» lèyrea jutqu'au sangi Son
përe^ toujours poursuivi par la aorvante^ le décida à lui mettre quelque chose dan^ la main- La Nomiandr lui fit une révérence moqueuae^ et montrant le décime qu'il lui avait domié^ elW ajouta ; «^ UwA, Monsieur, c'est pour lea pauvres.
Antoine^, à qui l'on avait pasié le Uyro de police^ ne put ^'empêcher de aourire en voyant une longue émimératioA qui remplissait pluaieun Ugaes et qui élaH à
WÈiiM. 141
peu près aimi conçue : « M. Denis-Désiré Bridoux^ ancien entrepreneur des travaux du gouvernement^ an* den prud'honune des métiers de Paris ^ ancien propriétaire^ ancien juré^ et mademoiselle Hélène Bri-> doux, sa fille ^ actuellement professeur diplômée au second degré par la Sorboime de Paris, tenant un cours pour les jeunes personnes qui se destinent à l'instruction publique. On s'inscrit à Paris^ rue...n''... Se rendant aux bains de mer. s lacques se livra à toute sorte de plaisanteries à propos de cette notice àagor lière. -- En pariant de toutes ses anciennetés^ il a oiih blié de parler de sa redingote qui parait dater des croi* sades. Ceat égal, ajouta le sculpteur; il est encore malin : il a fait une annonce à sa fille, mademoisdile la bachelière èa-Iettres.
Cette gaieté d^lut S Antoine, qui se demandait in« térieurement quand et par qui il avait entendu citer le nom qu'il venait de voir sur le registre* Au. moment où les deux jeunes gens réglaient leur compte, le capitaine de P Atlas entra dans rh6tellerie accompagné des pilotes de la Meilleraye, qui devaient passer à son bord et à celui des deux autres^ navires remorqués par l* Atlas; ils venaient boire la goutte avant de s'embarquer.—Vous m'avea amené un singulier voyageur, capitaine, lui dit l'aubergiste ; il a coupé les liards en quatre avant de payac'sa dépense^ et il a écrit son histoire sur non registre.
148 LES BUVEtnS D'EAU.
— Ah! parbleu, s'écria le capitaine en jetant un coup d'œil sur la note laissée par M. Bridoux; je la connais, son )iistoire : il m- a tenu pendant deux heures à me la raconter hier m soir.
— Mais si cela vous ennuyait, il ne fellait pas Técouter, monsieur, dit tranquillement Antoine.
— Hais ce n'était pas possible, répliqua le capitaine sans se formaliser de l'interruption. Figurez-vous que le gaillard m'avait jeté le grapin après mon habit ; il a fallu tout avaler. Par exemple, s'il lui prend la fantaisie de recommencer tantôt, je le fais fourrer dans la soute au charbon.
Comme le capitaine achevait de parler, Antoine, en levant les yeux sur la glace qui était au fond-du comptoir, aperçut Hélène qui se tenait debout sur le seuil de l'auberge. A la confusion peinte sur son visage et à ses manières embarrassées, le jeune homme devina qu'elle avait dû entendre les propos tenus par le capitaine sur le compte de son père.
— Qu'y a-t-il pour votre service. Mademoiselle? demanda sèchement l'aubergiste.
— Pardon, Monsieur, répondit Hélène; c'est que j'ai oublié mon ombrelle dans la chambre; si vous vouliez avoir la bonté de l'envoyer chercher.
— Voilà la clé de la chambre, dit l'hôtelier en jetant une clé sur le comptoir ; montez vous-même. — Ne vous donnez pas la peine. Mademoiselle, inter-
rompit Antoine en prenant la clé ; j'ai cpielque-chose à aller chercher chez moi; je descendrai votre ombrelle en même temps.
Avant qu'elle eût pu accepter cette complaisance^ Hélène vit Antoine disparaître dans Tescalier. Jacques Tavait regardé tout étonnéi — C'est pour Tinstant que la jeune personne aurait besoin d'ombrelle^ dit le capitaine tout bas à Toreille du sculpteur^ car elle a Tair de piquer un fameux coup de soleil.
La phrase n'était pas achevée^ qu'Antoine était redescendu et remettait à Hélène l'objet oublié par celle-ci.
— Qu'aviez-vous donc laissé dans votre chambre? lui demanda Jacques avec une intenticm malicieuse.
— Mon album^ répondit Antoine.
— Décidément^ vous n'avez pas de chance avec vos albums; vous les oubliez partout^ dit le sculpteur assez haut pour être entendu de mademoiselle Bridoux^ qui était à peine sortie»
— Allons^ mes enfants^ et vous^ messieurs^ en route ! dit le capitaine en s'adressant aux pilotes et à ses passagers.
On gagna le canot.de r Atlas, mouillé à quelques toises de la rive. H. Bridoux et sa fille étaient déjà dans le canot^ qui accosta r Atlas en quelques coups d'aviron. Le remorqueur ne possédait pas d'escalier d'embarquement ; deux ou trois tassaux espacés le long du
ItO LES BUtaOlfl d'iAU.
bordage formait une Millie <pû «ifflflatt aux mâtototo pour monter à bord oa m defloendre. M. foidoox^ qui n'avait pas le pied marin^ se plaignit tout haut de la difficulté qu'on devait éprouver pour monter.
-* Quand on veut ses aises^ on ne navigue pas sur un bateau qui ne transporte que des marchandises; les barriques et les boucauts ne demandent pas d'escalier^ dit sèchement le capitaine. Cependant^ comprenant rembarras dans lequel se trouverait la Jeune fiUe^ il fit descendre une échelle dans le canot pour qu'elle pût monter plus facilement. Son père profita de la circonstance ; il monta après elle^ assez embarrassé par les longues basques de sa redingote . A peine sur le pont, Hélène courut reprendre la place qu'elle y occupait la veille ; son père alla se placer ailleurs : ils semblaient se bouder; un quart d'heure après, l'on était en route. Placés de chaque côté du bateau, deux matelots plongeaient alternativement dans l'eau la longue perche métrique qui sert à en mesurer la profondeur, et proclamaient à haute voix le résultat de chaque coup de sonde. Attentif à ces indications répétées d'une voix monotone, le pilote, les yeux fixés sur le timonnier, lui indiquait, selon te mouvement imprimé à sa main, la marche qu'il devait suivre. Tous ces détails de navigation étaient nouveaux pour Antoine et excitaient sa curiosité. Quanta M. Bridoux, il paraissait fort inquiété par les opérations de sondage.
^NoM floomies itoM diot un passage dingefamf defiMttdft^l myt deux jeuiiésgeiiè.
Jia^iB lai expliqua que loi bancs de nble ^ aouvent déplia pa» le mouvement dea eaux, néœasitdeni l'eoiptot dM pilotée I M. Bridoux alla porter ee renêelgiieiMiil à fca fllle^ qni ee bcMUa à lui répondie qa'^te auMdl pu le lui totntiii^éUe^mème.
Api^ «^'\» dép&ssëGauâebec, ôb l'ott «'aiMtà queU qûes iMtanta pour pi^ndi^ de nouveaux pilotes et û6^ pcm Cèax de La MeiUerayé^ Antoine el Jacques, dont Fappéttt étftit aiguisé pfti* Paif vif du matiu^ S'installa^
rent sut* une grande caisse renveisée poûf y déjeunei^
avêc les VlVfeu embarqués la veille. M« R'idùux, qui
avaH eu la même idée et au même instant^ demanda
aux deux jeunes gens la pénnission de profiter d^un
c61n de leuf table improvisée $ il alla ebereher auprès
de sa fille le eabas qui contenait ses provisions. Hélène
psmi Contrariée de œ déjeuner en commun^ et refusa
de tmndre part à cê qu'elle considérait comme une
indlscrétton dd la part de son père« La véritable i^isoA
dé ce refus, e'ést qu'elle redoutait que M. Bridoux ne
rd&ouvelàt auprès des deux amis quelque récit du
ïïÉme genre que ceux à propos desquels le capitaine de
l^Attûi s'était exprimé avec la rancune d'un homme
ettûuyé.
Cet incorrigible penchant à une intimité trop ittittiédiàté, qui entratnalt M. Brldoux à Jeter dafis l'oreille
1S{ LES BUVB0B8 0'IAU.
i\m étranger bon nomtH^ de choses^ parmi leac^^dles il s'en trouvait d'utiles t taire^ était ehe2 lui doublé d'une autre mauvaise habitude : il répondait quelque fois avec certaines formes de familiarité qui pouvaient n'être pas du goût de tout le monde^ ^t choquer des gens susceptibles ou mal disposés. Si. délicatement qu'elle eût essayé de lui faire entendre raison^ Hélène avait presque toty ours échoué auprès de son père. Il ne pouvait comprendre qu'en appelant mon brave homme on mon cher^ quelqu'un avec qui il causait depuis cinq minutes^ il blessait au moins certains usages^ s'il ne blessait pas la personne avec laquelle il employait ces locutions. Quand sa fille lui faisait quelques observations à cet égard^ il avait coutume de répondre qu'il s'était trouvé en rdations très^souvent avec de grands personnages^ et que jamais ses façons d'agir ou de parler n'avaient porté atteinte à ses intérêts ou à l'estime qu'on faisait de sa personne. Hélène l'aurait confondu de surprise^ et certainement il ne l'aurait pas crue; si elle avait tenté de lui prouver que^ vu la nature de ses relations avec les grands personnages en question^ ceux-ci avaient toute autre chose à faire qu'à prendre garde à ses façons d'être ou de n'être pas. D'ailleurs^ loin de les blesser^ l'ignorance de certains usages chez leurs inférieurs est au contraire une espèce de flatterie aux yeux des gens qui^ par leur position^ pensent être les seuls destinés à les connaître et à les
pratiquer. Fille de sens, et du meilleur^ Hélène souf* frait de savoir que son père pouvait souvent trahir à l'observation des moins clairvoyants un manque de tact doiii rorigine était un défaut d'éducation. Sa situation était d'autant plus pénible quahd elle se croyait obligée de lui faire quelque remontrance^ qu'elle craignait d'amener dans l'esprit de son père cette réflexion assez naturelle : que les bienfaits de cette éducation qu'il lui avait procurée n'étaient pas sans amertume pour lui^ puisque Hélène en faisait usage pour remarquer les imperfections de la sienne.
Plus qu'ea touteautre circonstance^ la fille de M. Bridoux était contrariée de voir son père engager^ si courtes qu'elles dussent être, des relations avec les deux jeunes gens que le hasard leur donnait depuis deux jours pour compagnons de voyage. En leur qualité d'artistes, elle pensait que les deux amis devaient avoir cette disposition à la moquerie qui est traditionnelle dans les ateliers, et elle redoutait que son père n'allât à la rencontre de quelque plaisanterie désobligeante. Cep^dant, lorsqu'elle avait des craintes semblables, la préoccupation d'Hélène n'avait ordinairement que son père pour objet. Elle s'affectait de toute remarque malicieuse faite sur le compte de M. Bridoux; mais ce n'était qu'indirectement. Cette fois, et sans qu'elle se l'avouât peut-être, c'était pour dle-même qu'elle avait peur. Elle tremblait que certains propos pater-
lié LES Buviou d'eau.
tteb n'atiirissent sur elle une curiosité embarrasMilte^ et c'était pour y échapper qu'elle avait refusé d'acootnpagner H. Bridoux«
En voyant celui-ci revenir seul^ Antoine kii avait demandé si sa Me ne viendrait pas.
-^ Plus de curiosité que de faim 1 répondit le père d'Hélène. La chère enfant ne sait plus où elle en est Me déjeune des yeux. C'est naturel : depuis six mois qu'il est question de ce voyage^ vous comprenez, eOe est toute désorientée; le grand air la grise. Ce n'est pas surprenant^ quand on reste depuis trois ans toute la sainte journée le nea dans ses livres^ et jamais la moindre distraction. Elle profite de mm bon teoqps^ elle a raison. Depuis que nous sommes en roule, elle ne peut pas dormir^ tant elle est inquiète de ce qu'Ole verra le lendemain ; la veille de notre départ^ die avait passé la nuit à faire sa robe; ahl monDieu^ en six heures c'a été taillé et cousu ; elle n^st pas couturière pourtant^ mais elle a de l'idée^ acheva M. Bridoux en se frappant le ftont.
— Elle est très-origiaale^ cette robe^ dit Jacques^ à qui son ami lança un coup d'œil.
-^ Oui, rendit naïvement M. Bridoux^ on n'en voit pas beaucoup de pareilles; c'est un fond de ma* gasin qu'on m'a laissé pour {«resque rien^ parce que l'étoffe est passée de mode* Dam 1 vous saves^ chacun C4>nnalt sabourse^ n'est-ce pas? l'ai pris le coupon tout
MtiàM. . iftft
enttor; il m'en imt&Nk pour fiure un rideau ou un cauvrei>ied.
^^ Ou une houMd de fauteuili interrompit Jacques
d'ttli ton qui lili attira Un nouveau regard d'Antoine.
••^ Oh 1 ]• n'ai plus de fauteuil^ répondit trè^-natu-
raUeâiefli M. Bridouxt J'ai eu un excellent voltaire^
iMi» Il ft été fendu aveo tout le reste à ma débâcle.
Lm brigands qui oirt oauîé tm ruine ne sont pas par-
y&Ma k ne dériumorer. J'ai foroé les huissiers qui
âom vmam saisir à regwfder dans toutes les armoiresi
lia më disaient : Maisi monsieur BridouXf qu'est-oe
que 0* voua £Hlt> si nous voulons ayoit* la vue basse?--*
le venu que tous voyiaa tout^ quand je devrais vous
prétermestaMttes* Tout oe qid est ici est le bien de mes
OléafiGiêM» "«-^ Je suis sotti de ma maison aveo ma
femme et ma fille sous mon bras. Mes o^éanoiers m'ont
ndiêté dés meubles àma vente^ et m'ont renvoyé tout
mon lh)ge. Ma femme atait la manie de la toile ; nous
avlMs {dus de soiiante paiees de draps« Ça a été v^idu
déptils. Vous entendes bien qu'on n'a pas besoin de
tant de linge quand 11 ne vous reste plus qu'une ai^
tncAfe* c'est du pain pour les rats« C'est pour achever
dé VOUS dire^ continua M« Bridoux en ^adressant à
Jacques^ que je n'ai pas besoin dé housse^ puisque )e
û'ai plus de fauteuil. Vous dire que ça ne me prive
pas, si. D'abofd on n'est Jamais ennemi de ses aises^ et
puis, quand il venait à la maiécm une personne étran^
156 LES BUVlfiBBS D'BAU.
gère^ je lui offrais mon voltaire, et je preiiaia une chaise; c'est une politesse; je sais que cela se fait. Quand j'allais autrefois chez le ministre pour causer de nos affaires^ il me montrait toujours un fouteuil. J'étais souvent appelé dans son cabinet ; deux hommes qui se voient fréqueumient^ vous entendez,... on finit par* se lier. L'estime particulière qu'il me témoignait m'encouragea même à lui demander une marque de faveur. Â l'occasion de la fête de ma femme, je donnais un grand dtneroù je réunissais quelques.amis, des. fournisseurs, mes contre*mattres, mon caissier, la marraine de ma fille, une p^*sonne très^bien élevée; je me hasardai à inviter le ministre. Ce n'était pas choquant, il n'était qu^un parvenu comme moi. — Madame Bridoux serait particulièrement flattée si elle pouvait avoir l'honneur de vous recevoir, lui dis-je. — Le ministre fut désolé; il était prédsément invité au château. Il s'excusa poUment; rien à dire, vous en-* tendez. . . Du reste, joli dîner, bien servi : vms de choix, marée fraîche, hqueurs des îles, tout ce qu'il fallait. Au dessert, la bonne apporte sur la table uc grand carton ; tout le monde se regarde. — Vous êtes donc folle, Julie? dit ma femme ; qu'est^^e que c'est que ça ? — La bonne répond qu'elle fait ce qu'on lui a commandé. — Qui ? demanda madame Bridoux. — Ciomme j'avais mes raisons pour ne pas répondre, je jette mon couteau sous la table, et je fm ^mblaqt de
le (èercher . Je ne lève le nez que lorsque j'entends un grand en d'admiration poussé par tous les convives. En ouvrant le carton^ ma femme avait trouvé dedans un cachemire des Indes^ un vrai cachemire; ça coûtait bien mille écus^ mais^ parole d'honneur^ j'ai eu pour dix mille francs de plaisir à voir la joie de ma femme. C'a été une des belles soirées de ma vie. Le cachemire a été vendu aussi ; ma femme ne l'a jamais mis ; elle voirait Tétrenner au mariage de sa fille.
Dans ce temps-là^ poursuivit Tinfatigable discoureur^ nous avions quelques idées sur mon neveu; il avait reçu de l'instruction ; nous l'avions vu élever. Je dis à ma sœur : Si tu veux^ je prendrai ton fils à la maison; je l'emploierai à ma comptabilité. Eh bien ! plus tard^ s'il se conduit bien^ moi j'aurai fait ma pelote, je lui dcHmerai ma fille. — Malheureusement sa mère était trop bonne : à seize ans^ on lui permettait d'aller au spectacle ; il lisait des romans ; il rentrait après dix heures du soir. Â seize ans^ c'était fort. J'en fis l'observation à ma sœur. — Quand il en aura vingts il ne raitrera plus^ lui dis-je. Il n'était pas à la maison depuis un mois^ que je m'aperçus que j'avais fait une mauvaise acquisition. Ce fut mon caissier qui me prévint, — Monsieur, votre neveu me gêne plus qu'il ne m'est utile, me dit-il ; il sort toutes les cinq minutes pendant une heure pour aller fumer des cigarettes àans la cour, et le peu de temps qu'il reste au bureau.
iêi LES Buftimi d'eau.
U remploie à composa Am éhwMôf^ qull appretid aux ouvriers. ^ Je fia appétoi* mon nevêtt : fê te reyerrai avec plaisir comme parent^ mais comme employé je ne peux pasie garder^ lui dis-je. Je mis resté cincjdu six' ans sans le voir; puis un beau Jour il est débarqué à la maison avec une barbe de sapeur. C'était jtiste après mes malheureuses affaires, le lui sus gré de s'être souvenu qu'il était de mon sang. Il fMsaH toti' jours des chansons^ ça ne lui donnait pas metfletire mine. Je lui ai prédit que ces chansons le feraient crever de faim, II ne veut pas avoir l'afa' d'en convenir. Quant à sa cousine^ elle le reçoit très^roidement. Bonjour^ bonsoir, jamais un mot de plus.
Ainsi parlait M. Bridoux^ tout en déjeunant sur le pouce. C^était sa manière ordinaire de discourir. On comprendra qu'elle devait surprendre ceux qui l'entendaient pour la première fois. Antoine et Jacques se regardaient avec un égal étotinement. Il aborda ensuite avec la même faconde le. chapitre de sa fille. Hle s'était vouée à l'instruction, et, pour être plus tôt en état de recueillir un bénéfice de cette profession, péhdant trois années elle avait travaillé Jour et nuit afin de Conquérir les diplômes nécessaires pour avoir le droit de professer. Gomme ces trois années d'études avaient été coûteuses, le ménage était dans un état voisin de la nécessité. Hélène courrait le cachet, en attendant qu'elle p&t ouvrir un cours et être en état
lit
HfteeemÂrdm ëèyeê, M. Bridoia énuméndi^ aveo Mtt6 prodigalilé de détaili doni on a eu le spécimeiij lOBles les difficultés que sa fille avait dû vaincre pour taminer en irais fois moins de temps qu'il n'en faut ordinairement tes études nécessaires. Son naïf orgueil atteignait presque à l'éloquence^ quand il racontait comment Hélène espérait faire de sa science un élément defortoM qui pourrait assurer à son ptee une meiK ietm existence dans l'avenir. «-^ Si on lui retirait tout ee qu'eue a dans la téte^ disût-il^ je suis sûr qu'on pourrait en emplir une grande bibliothèque. Ce qu'elle a là est incalcidable^ et rien que des livres sérieux^ comme son cousin n'en a jamais ouvert* Je suis sûr^ ftjontait-il^ comme pour donner une idéo de ses vastes connaissances^ je suis sûr qu'elle pourrait nous dire le nom de tous les villages devant lesquels nous pestions^ car elle les connaît pour les avoir vus sur la carie. Et sans aucune transition^ M. Bridoux initiait ses siuliteurs aux habitudes de la vie qu'il menait avec sa fflle. Suivant une expression employée plus tard par 'âcques^ il ouvndt non-seulement à leurs regards les fGjiètres de son intérieur^ mais encore les portes des armoires. Souvent même Antoine et son ami s'étaient trouvés embarrassés par des révélations que l'on ne hasarde ordinairement qu'à l'oreille d'une amitié éprouvée. Bien qu'elle ne pût l'entendre. Hélène pouvait comprendre de quelle nature étaient les propos
îtO UES BDVBCRS D'IAU.
tenus par son père^ rien qu'en suivant ses gestes, parmi lesquels elle en remarqua quelques-uns qui revenaient régulièrement^ lorsque M. Bridoux entre^ prenait certains récits. La jeune fille devina qu'on s'oo^ cuçait d'elle. Tout en s'efforçant de dissimuler sa surveillance^ elle épiait la physionomie dés auditeursde son père et recherchait avec curiosité rim{H>ession que pouvaient causer ses paroles. Il lui parut reconndtre dans l'attitude des deux jeune gens quelque chose de plus que le semblant d'attention polie accordé par les gens bien élevés aux propos d'un bavard ennuyeux. Jacques^ en effets n'avait rompu par aucune paraithèse ironique cette narration confuse^ lente et minutieuse. Il avait eu envie de rire souvent^ mais il s'était contenu. C'est que dans sa causerie H. Bridoux avait de brusques ressauts d'une naïveté souvent niaise à un bon sens souvent élevé. Une phrase de son discours commencée par ime formule empruntée à M. Pnidhomme^ ce type du Jocrisse sérieux^ s'achevait par une remarque saisissante qui semblait faite à la loupe de l'observation populaire. Son visage offrait un masque
d'énergie que l'adversité n'avait pu vaincre ; sa parole
avait conservé ce ton élevé que donne l'habitude du commandement. Même sans en avoir été instruit^ on devinait que c'était un homme qui avait vécu dans l'action^ et pour qui l'immobiUté devait être un supplice. Sa franchise à raconter ses affaires intimes à
BQlUÀNl. 161
qui voulait bien l'entendre n'était après tout qu'un défaul qui lui nuisait à lui-même. Antoine Tavait écouté avec une attention véritable. Cette attention était surtout motivée par certains détails de la vie familière de H. Bridoux, dans lesquels il trouvait des points de rapport avec quelques autres de sa propre existence. Il établissait ainsi une ressemblance entre le père d'Hélène et sa grand^mère. Une autre raison qui le rendait attentif^ c'est qu'il croyait reconnaître dans H. Bridoux Toncle d'un de ses amis, membre de la société des buvers d'eau^ le poète Olivier. Celui-ci lui avait quelquefois parlé d'un parent dont Antoine * GEoyait reconnaître le type dans la personne de M. Bridoux. Quant à Hélène, Olivier n'en avait pas dit un mot; ce silence causait r indécision d'Antoine^ qui s'abstint cependant de demander aucun éclaircissement au père de la jeuue allé.
•— Voilàun singulier personnage, dit Jacques, lorsque M. Bridoux se fut éloigné ; quel sac à paroles l Je vous demande un peu si tout ce qu'il vient de nous raconter nous regarde.
—J'en conviens, répondit Antoine, mais avouez que ce que vous avez appris vous retire l'envie de plaisanter à propos dq sa longue redingote et de la robe de sa fille. --Est-ce que cette plaisanterie vous a déplu? demanda Jacques, un peu surpris de voir que son anû en avait gardé le souvenir.
i«i LES BinneM d'bau.
--• Aucunement^ répondit Antoine tmt m lôft qiA
demandait à être <tfu ;, seulement^ ai dea flppe^G»Ms qui indiquait œrtaina èrnbarf aa ne trouvent paa diadulgenoe chea noua^ qui aommeâ à mAme d'âppréoiM oes embarraa, où pourront^llea la rencontrer? Mate j'oubliaia que vous aviez rompu aveô la ndatoe*
•- Rompu 1 dit Jaoquea loi riant; noua aommea séparés provisoirement^ mais le divorce n'a pas été prCrnonce; et d'un Jour à Tautre notre brouille peut finir comme une querelle d'amour« Ce qu'il y a de certaia^ c'est que ce n'est pas moi qui ferai les avances^ Avouêk à votre tour^ mon cher Antoine> reprit le aoulpimir après un moment de silence, avoites que l'histoire de cette robe faite en une nuit^ avèo une étofië à ridaeu vous intéreisCé Quand le père de la demoiselle voua a raconté ce beau teait ^ vous avez regardé ceUe^^oi d'une telle façon, que votre regard lui a mis une touche de vennillon sur les Joues^ et qu'elle s'est cachée derrière son ombrelle.
'^ Vous reoomnattrea au moins que ce fait j^uve toute absence de coquetterie chez cette jeune perscmmt
^ Cette absence de coquetterie, que Je blâmé d'ailleurs chez une femme, ressemble peut-être au désintéressement d'une maltresse que J'ai eue, .dans l'auttquité.M et qui se passait de diamants toutes les fois que Je ne lui en donnais pas. Gela est arrivé très-souvent.
Si indirect que fût le r£q>port établi par cette oompA^
BÉUtoOi. IM
fÉtomifiBti« lapmoBMd'Hétèné et lliéiolfie d'un Boitf fe&ir (lahnlj Antoine y parut dAMgréableni^nt lenii» Me et ne put le dissimuler* Jftoques protesta cxmtrè toute intentim déBObUgeante^ et mit cette parole sur le compte d'une étourderie de langage. Si amioato qu'eût été la petite axpHoatton que les deiut amis venai^t d'avdr à ee propos^ il en résulta cependant un moment de ftoid entre eux. Antoine alla s'appuyer emtre te bastingage^ regardant les rives du fleuve^ qui allait toujours en s'élargissent ; mais les sites^ qui auraient pu le frapper en tout autre moment^ n'apparais aident que vaguement à sa vue distraite. «^ Jacques a beau dire^ pensait^il intérieurement^ on pourrait croire qu'il a une antipathie oontre œtte jeune personne. «^ De son côté, Jacques faisait cette réflexion, que la susceptibilité de son ami était peut-être bien exagérée, surtout se manifestant à propos d'une étrangère. Tout en se promenant sur le pont et en fredonnant l'air d'une chanson dont il essayait vainement depuis le matin de se rappeler les paroles, i) s'approcha pour allumer sa cigarette de l'un des tambours auquel était aceroché un tube où brûlait un bout de cable oonverti en mèche. Comme il continuait h fredonner, quelques vers de cette chanson qui le poursuivait lui revinrent subitement à la mémoire^ et, pour s'exciter au rappel des autres, il chanta un peu plus haut, Hélène, qui il8it assise à quelques paa^ détourna aussitôt la tète.
leé LES BUTBÙRS D'IAU.
Ce mouvement fut si vif^ Texpression de curio^té étonnée qui parut sur son visage fut si spontanée^ que Jacques s'interrompit et jeta sur la jeune fille un coup d'œil qui lui causa une sorte d'embarras^ car elle se détourna pour parier à son père.
Sans tirer aucune conclusion de l'attention dont il venait d'être l'objet^ le sculpteur continua sa promenade et aussi sa chanson^ puis il alla se placer auprès d'Antoine ; mais celui-ci ne laissa voir par aucun signe qu'il eût remarqué sa présence. — Âh ! fit Jacques^ un peu piqué de ce silence^ il me tient encore rancune; quand cela sera passée il le dira. — Et il se remit à fredonner le couplet qu'il était parvenu à reconstruire^ el qui avait été entendu par la fille de H. Bridoux :
Enveloppé d'épaisse prose Comme de flanelle un frileux, Laisse parler l'esprit morose Qui s'est trop pressé d'être vieux...
Le chardon médit de la rose :
C'est le péché des envieux.
— Tiens! s'écria Antoine^ en sortant brusquement de sa rêverie^ vous connaissez cela ! où donc l'avezvous entendu chanter^ et quand ?
— Il y a longtemps déjà^ répoiidit Jacques. C'est par une femme que j'ai connue autrefois^ tenez^ justement par celle que j'aurais désiré revoir à Hantes. Elle me disait même que ces couplets avaient été faits pour
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elle ; mais c'était un mensonge greffé sur une vanité. La chanson me plaisait^ surtout parce que c'était un signal convenu pour nos rendez-vous. Elle chantait bien faux cependant la pauvre fille; mais vous savez^ quand on est dévot^ la cloche a beau être fêlée^ on aime à entendre V Angélus. Je ne sais pas comment cette chanson m'est revenue, ou plutôt ne m'est pas revenue; mais depuis tantôt cela me tracasse. Vous savez, un air qu'on veut se rappeler, c'est agaçant comme si on avait quelque chose dans les dents. A propos, vous la connaissez donc aussi, cette chanson ? dit Jacques ; est-ce que ce serait la même personne qui nous l'aurait apprise à tous les deux?
-^ Je tiens ces couplets d'un de mes amis, répliqua Antoine.
— Si vous l,es savez, dites-les-moi. Antoine parut
rappeler son souvenir et fredonna à demi voix :
Puisque la providence est bonne Et répand d'une môme main Les bleueis qu'on tresse en couronne Parmi les blés qui font le pain ; Profitons de? biens qu'elle donne, Aujourd'hui vaut mieux que demain.
— Après demanda Jacques.
— Je suis-conMue vous, la mémoire me fait défaut, reprit Antoine.
106 LES BUTIVii D'BAU.
Il murmura pourtoutj wx Vw (redoimé pst ion dmij ces deux ver» :
Ponrraifl-ta done perdre sans peine AiiMi U plat belle «aisûA?
— Attendez donc, j*y «il», interrompît Jacques.
Lorsque Dieu, d'amoar, la main pleine, Fait sa divine çeraaison.
Tu ^n% oQvnr ton cflaur,%«
Aïe ! fit Jacques, Je ne sais plus. «-*• Antoine reprit :
Tn peux ouvrir ton cœur, Hélène, Le semeur bénit la moisson.
Au moment où il achevait ce couplet, Antoine ae frappa le front comme un homme saisi d'une idée. Ah !... fit-il; puis il s'arrêta tout en voyant son compagnon faire exactement le même geste. *- Ah ça! décidément cette chanson est oélèbre^ dit Jacques ; mm sommes trois personnes qui la connaissons sur ce bateau. Et il racQUta à Anime ce qui s'est passé entre lui et mademoiselle Bridoux qudques instants auparavant. — Mais à quel propos vous êtes-vous récrié en achevant ce couplet? demanda le scuipteup à son comr pagnon. Est-ce que vous auriez le même soupçon que moi?
— Quel soupçon?
— Hais que mademoiselle Brtdoux... estl'héfoine de cette chanson.
«-* Nem, fit Antoine avec une espèce de contrainte, je n'ai pat cette idée; il n'y a pas qu^une Héiàne m monde.
^ C'eat juste, reporit Jacques, mais il est probable Qu'il n'y «a a qu'une aur ce bateau, et comme elle s'est retouroée démon côté quand j'ai ohaaté, j'en tire cette CQn<duaioii tfte-raisonnable que je vous exprimaia; il pourrait bien se faire que...
IIa bruyani coup de olocbe se ât entendie à Tavaikt du lemorquewr et iutervompit Jacques; on allait arriver h we station^ C'était Quillebeuf . Une trentaine de vaisseaux attendmut la marée pour lever Tancre. Le oapî- Mue de l'Atlas prévint les passagers qu'on allait s'airètar au moinadeuitheiirea» et qu'ils pouvaient descendre
en ville.
— Je vous demanderai la permission de ne pas vous accompagner, dit Jacques; je tombe de sommeil, je vais me reposer jusqu'au départ.
^ J'ai piesque envie d'eu faire autant, répondit Antoine.
— Je vous conseille de deaeendre et d'aller faire un tour dans la ville. Il y a une petite église assea jolie et un cimetière où vqus trouverez de curieuses inscriptious; après cela, ce sora ooipme voua voudrez.
Comme il était indécis» Antoine aperçut M. Bridoux et sa fille qui passaient sur la planche restée connue un
tisit d'union entre 1^ remorqueur et un chaland mmé
au quai. Ne voulant point paraître les suivre, il attendit qu'ils eussent disparu pour prendre le même chemin. — Il n'y a plus de doute, pensa-t-il, M. Bridoux est Toncle d'Olivier; mais celui-ci ne m'avait pas dit qu'il fût amoureux de sa cousine. Cependant cette chanson qui a fait retourner Hélène indique le contraire. Je n'y pensais plus, à c^ette chanson. Pour que cette jeune fille l'ait reconnue, comme le dit Jacques, il faut bien que son cousin la lui ait donnée... Eh bien ! qu'est-ce que cela prouve! se demanda-t-il à lui-même, trèsétonné en remarquant que depuis quelques heures mademoiselle Bridoux ou ce qui se rattachait à elle n'avait pas cessé d'occuper sa pensée. — C'est à peine si j'ai vu le paysage de La Meilleraye, se dit-il avec reproche.