IV. — LE GIMETIËRB
Selon l'indication que lui avait donnée Jacques, Antoine se rendit à la petite église qui est voisine de la jetée, et située au milieu du cimetière. Comme fl y entrait, il aperçut de loin H. Bridoux et sa fille agenouillés devant une chapelle, à la voûte de laquelle étaient suspendus de nombreux ex voto en forme de navires, déposés là par la piété des riverains, la plupart pêcheurs ou marins. Antoine fut contrarié de rencontrer les deux passagers du remorqueur. —J'ai
BÉIÂRB. le»
Taip de les avoir suivis^ peDsait-il. !1 eut un instant ridée de se retirer ; mais il fit cette réflexion^ qu'une église étant une curiosité artistique^ il était très-naturel qu'elle attirât un étranger de passage^ et il s'avança dans la petite basilique^ qui est d'une date déjà ancienne.
L'une des cinq ou six chapelles latérales était placée sous l'invocation de la patronne de sa grand'mère. La bonne femme avait une vénération particulière pour cette sainte, et son habitude était de lui faire brûler un cierge tous les dimanches, lorsqu'elle allait entendre la messe dans une paroisse éloignée de son quartier où sa patronne avait un autel. Antoine n'était pas dévot; c'étsilun des mille indifférents comme la jeunesse moderne en comptetànt dans toutes les classes. Cependant il n'avait jamais pensé et on ne lui avait jamais entendu dire rien qui pût blesser les choses saintes; il avait surtout un profond respect pour la foi réelle de sagpand'mère, et il lui vint l'idée de faire pour elle et en son nom ce qu'elle n'eût pas manqué de faire, si elle se fût trouvée où il se trouvait. Antoine chercha des yeux s'il n'apercevait pas un bedeau pour faire ajouter un cierge à c^ux qui brûlaient à demi consumés sur l'if de la chapelle. Un petit garçon de huit ou neuf ans, vêtu comme les enfants de chœur, sortit au même instant de la sacristie; Antoine l'appela par un signe et lui exprima son désir.
— Vous voulez faire un cierge ? dit Tentant; le père
IH U» BUYBIJIS D'BAU.
Baisâewi n'y est pas; mais je sais où il met sa botte, Ls V(Mdez-vous grosse^ la chandelle ?
— Comme celles qui sont là^ répondit AnUnne ea montrant Tif •
L'enfant de dMBur s^éloigna et revint bientôt appov-' tant un petit cîerge. — C'est six sous, dit-il en Talhmant et en le piquant sur Fif *
Au moment où il lui donmdtParg«Eity Antoine enteiw dit des pas sur ladaUe ;ilrecottnutH. Bridoux etsafite qui traversaient la nef. Hélène s'arrêta un instant^ et Antoine, qui se s^it observé dans Faccoii^ifisemaiitd'uQ acte de foi fait pour le compte d'un autre^ réprouva ime légère eottfusion. A la pevte de l'égUse, ilse r»* coAtra avec Héltoe ei scm père; ediû-ei teea^^sM doigt àam Le bénitier et fit le sigine de la eroix ; sa Sà^ qui 9l9ffgiiùik l'iieltet, se retecù»a ipors iAloiae> qai ébii alerte d'eU»^ et lui tendit deux daigta;. Aaton^ fai se ^'attendait paa à eelai^ a^^uiça unemaîiiw
•— Pas €9eUa*li^dit deiieeBient Héltoev
AalAîaSi awaNttendi» ktimain gaache. Il fil le signe de Ift m)m. l'û \m aemUa que mademoiselle Kridom ab* aensait. comment il s'y prenait*
En acrxvant sottft tepoi^ehe dé l'égtise avec ses deu «Mipagnras^ Antoine iq^çnt Venfant de chœur qm paidaîl à une petite fiiiè dednq oui six ans; il M' désignait les trois voyageurs. Comme ceuai-^i redeseen*daifiint Tm^iier qui danna sur la place de Fé^ise» la
petite fIDe courut après eux; avec un adoent n<Hmiand Ms-jiHWOiicé, elle vînt leur demander s'ils ne voulaient pes TOîr le cimetière. ^- Je pourrai vous conduire au imnbeau de Rose Lacroix ; ab I Vest que c'est le plus beau de tout le cimetière^ et de tout le pays aussi t dit avec ùrguéil la petite Normande.
— Allcms I dit Antoine à la petite fille.
^ AU<His t répéta Hélène en jnrenant le bras de son père.
La petite fille guida les voyageurs dans ce cimetière^ qui avait la coquetterie d'un jardin soigneusement entretoMi. On s'arrêta auprès d'une tombe ayant beau» coup {dus d'apparence que les autres; elle était eon»truite en marbre blanc. Sm* l'une des faces^ un bas* relief assez grosôèrement exécuté rq[>résentait un bateau dont le màt était brisée et dont la voile flottait déchirée. Dans la partie du basrrelief qui figurait la mer, une jeune fille se débattait contre la vague^ et élevdlt en Mr une main qui tenait un bouquet. Au« dessous de cette sculpture commémorative^ on Usait en lettres creusées : Le 8 septembre 464... La petite Normande donna aux voyageurs le temps d'admirer ce monument; puis^ à la première question qui lui fM adiessée par Antoine^ elle s'assit sur une pierre^ mordit une grande bouchée dans la tartine qu'elle tenait à la main^ et^ déposant son pain à côté d'elle^ elle commença^ avec cette voix traînante des enfants qui réci-
tent oiie leçon^ l'histoire de Rose Lacroix. C'était un récit fort simple. Rose Lacroix avait été élevée avec un garçon du pays^ ils s'étaient aimés tout enfants^ et se Tétaient dit quand ib avaient cessé de Têtre; mais la pauvreté du garçon^ qui s'appelait Guillaumin^ avait été un obstacle à son mariage avec son amie d'enfance. Ce fut alors que Guillaumin s'engagea pour aller à Terre-Neuve. Quand il aurait eu amassé la dot que lui demandaient les parents de Rose^ il devait revenir pour l'épouser. Rose lui avait promis de l'attendre^ ne dûtil revenir qu'en cheveux blancs. Au bout de cinq ans^ Guillaumin n'était pas revenu> et Rose ayant trouvé d'excellents partis, ses parents voulurent la marier; mais elle avait toujours refusé, malgré les mauvais traitements que ces refus lui attiraient dans sa famille. Comme ses parents l'avaient menacée de la mettre dans un couvent, éi elle ne voulait pas obéir, elle avait déclaré qu'elle se tuerait plutôt que de ne pas attendre Guillaumin, comme elle l'avait promis. Le curé, qui avait été prévenu de ce dessein, lui avait dit que si elle se donnait la mort, elle ne serait pas inhumée en terre sainte et mourrait damnée ; il l'exhortait à obéir à ses parents; Rose répondait qu'elle serait aussi bien damnée, si elle manquait au serment qu'elle avait fait à Dieu d'attendre Guillaumin, et elle attendit.
Une nuit, en revenant de Tancarville, où on l'avait invitée à être marraine d'un bateau de pèche, celui
HiLÈNB. tin
dans lequel elle se trouvait avec son père et deux ou trois amis fut assailli à deux lieues de Quiliebeuf par un terrible coup de vent. Rose était tombée à Teau et avait disparu. En débarcpiant à la jetée^ le père de Rose trouva Guillaumîn revenu de la veille. Le jeune bomme attendait avec toute sa famille le retour de celle qui devait être sa femme^ car il avait fait une petite fortune dans les pays d'outre-mer. Après le premier moment de désespoir^ Guiliaumin recouvra toute sa nûson. Il déposa toute sa fortune^ cinq ou six mille francs^ chez un notaire^ et déclara que la somme ap^ partiendrait à celui qui retrouverait le corps de son amie. Ck)mme elle avait péri dans cette partie du fleuve qui est séparée de la mer par cet endroit de Tembouchure qu'on appelle la Barre ^ il pouvait se faire que le cadavre fût encore en Seine. Tous les gens qui possédaient une embarcation^ tentés par la brillante récompense^ se mirent en route. Deux heures après^ plus de deux cents bateaux croisaient entre Quiliebeuf et Tancarville. Guiliaumin^ dans un canot à six avirons^ dirigeait les recherches. Le soir, toute la flottille rentrait sans que sa croisière eût ramené celle qu'on avait tant cherchée. Guiliaumin récompensa tous les pêcheurs, puis il alla s'asseoir sur le bord du fleuve, à l'endroit même où Rose avait reçu ses adieux le jour de son départ et où elle lui avait juré de Tattendre. Aucune
(tière, aucun raisonnement ne purent le ramener chez
m LBS BUnnjRÎI D*BAU.
lui. fl était comme fou. — Elle m'a juré dé m'êUêùéfe, et elle m'a tenu parole. Moi je Juife de VMendfe aussi.
Quand on voulut ètùpiù^é» Ift fof ce poor VsrtBjckef de cet endroit, GuUIâumlti tira m eoutesu et mêMçé
dé se tuer si oii portait la mâill stlT lui.
On attendit qu'Un moment dé fatblé^ pftt te livrer sans péril. Au bout de dil-httlt heures, Dieu, selon lad gens du pays, Tavait pris êh pitié et faisait un miracle. La marée ramenait le corps de Roàe à l'éûdroit oh M amant Tattendait. Dans l'une de ses mains serrées par Tagonie, elle avait conservé le bouquet de roses blan-' cbes qu'elle portait au bapténoô du batefttt. Guillattmin s'en empara d^abord. Rosôflit enterrée lé^surlen*^ demain. Pendant les deux jours qui précédèrent cette triste cérémonie, Guillâumiû avàit disparu. Une heure avant le départ du cortège pour lé cimetière, on le vit reparaître et prendre part au repas dès ftinéraillôs^ qui est une coutume du pays. 11 avait un crêpe aubrâS et parlait de Rose comme si elle eût été véritablement sa femme. Toutes les jeunes filles du pays, vêtues de blanc, suivirent le convoi. En arrivant au cimetière, on apprit du fossoyeur que c'était Cuîllaumîn qui avait creusé la fosse lui-même. Il avait retiré tous les cail" louxqui se trouvaient mêlés à la terre ; on en voyait un tas sur le bord. Comme on allait descendre le ce^ cueil une des cordes se rompit. L'un des hommes
fiÈtÉNS. lYS
chùlMs pôor cette triste besogne s'y prenait mal pour renouer la corde^ GuiHaumin la lui prit des mains: — Donnez^ Je vais faire un nœud à la marinière^ dit-il tfsiiquiDement. «^ La besogne faite> il aida les fos« soyéiirs à descendre la bière^ et Jeta dessus la première pefletée de terre. Lorsque la dernière eut entièrement comblé la fosse^ GuiDaumin se mit à genoux et pria un moment; puis il tira^de sa poche un petit pistolet^ le posa sur son cœur et se tua. On apprit le soir par te notaife du pays qu'il avait laissé un testament. N'ayant aucun parent^ il léguait son bien à la première fille ou au premier garçon du pays qui n'aurait pas de do( pour épouser celui ou celle qu'ils auraient choisi. L'exécution de cette volonté était remise à la probité an notafa*e. Celui ou celle qui devait profiter de cette dot s'engagerait à entretenh* cinquante rosiers plantés sur la tombe de Rose. Une seconde clause fixait une somme destinée à un architecte avec lequel le testateur s'était entendu pour l'élévation d'un monument. « Aucun argent^ disait une dernière clause^ ne sera employé à faire dire des messes pour Rose et moi. Rose est une sainte qui n'a pas besoin de prières^ et comme je mourrai damné^ je n'en ai pas besoin non plus ; ce serait de Pargent perdu. » Les volontés de Guillaumhi avaient été fidèlement exécutées. La tombe de Rose était devenue à Quillebeuf ce que le tombeau d'Héloise est au Père-Lachaise^ un lieu consacré par
176 hBS BUVEURS O'BAD.
les amants. Trois ou quatre cents noms étaient écrits ou gravés sur le marbre funéraire.
Telle fut Fhistoire récitée par la petite Normande^ qui s^interrompait de temps en temps pour mordre dans sa tartine^ ou pour chasser les abeilles qui voltigeaient autour de sa tète. Bien qu^elie eût été racontée avec précipitation et indifférence^ cette aventure avait la poétique saveur de la légende tecueillie surplace* M. Bridoux^ qui n'accordait qu'une dose de sensibilité très-restreinte à tout ce qui approchait duromanesque> ne prit qu'un intérêt médiocre aux deux héros de ce drame. — Bah ! ditril^ je m'attendais k autre chose que cela. C'est un roman; ce n'est pas une histoire.
— Si^ interrompit sa fille^ puisque c'est arrivé.
— Sans doute^ répliqua M. Bridoux; mais il n'y a pas assez longtemps pour que ce soit une histoire.
Antoine jeta sur M. Bridoux an i^egard qui fit baisse!'les yeux à sa fille. — Cependant^ reprit l'artiste en paraissant particulièrement s'adresser à Hélène^ la mémoire de ces deux jeunes gens vivra longtemps dans ce pays. Leurs noms deviendront populaires comme l'étaient ceux de Roméo et de Juliette avant que la poésie les eût rendus immortels.
M. Bridoux regarda Antoine d'un air profondément étonné; Hélène elle-même semblait^ par son rpgard^ s'excuser de ne pas répondre. Pendant ces courts propos^ la petite fille avait enjambé la grille de la tombe
HÉLÈNE. ITT
et cueillait des roses. Antoine^ s'étant aperçu de ce qu'elle'faisait^ voulut Tarrêter. — On ne prend pas des fleurs dans un cimetière; ce n^est pas un jardin^ lui dit-il doucement; laisse ces roses^ ma petite.
— Oh ! fit Tenfant en riant^ je peux bien prendre un bouquet à masœur^ peut-être. >
Antoine ayant forcé la petite fille à s'expliquer^ celleci raconta naïvement qu'elle était la sœur de Rose Lacroix. La tombe de Rose étant célèbre dans le pays^ elle racontait l'histoire que Ton connaît aux voyageurs de passage^ et quand il y avait des dames, elle leur, donnait des roses^ qui avaient^ disait-elle naïvement^ le don de leur faire connaître si leur bon ami était fidèle^ suivant qu'elles restaient plus ou moins longtemps fraîches. On lui donnait ordinairement quelque monnaie pour son histoire et pour ses fleurs. En allant oflfrir les roses à Hélène^ la petite lui dit en faisant la révérence : — Ce sera ce que vous voudrez.
Le père de Rose se faisait ainsi un revenu de l'événement qui l'avait privé d'une fille^ et il avait dressé son autre enfant à le lever sur la curiosité ou la sensibilité des curieux. — Ah ! fit Hélène en rejetant les roses, c'est affreux.
— Pauvre fille ! murmura tristement Antoine en se penchant sur la tombe. Quelle profanation!
La petite fille qui ne rencontrait pas toujours des personnes aussi scrupuleuses sur le respect que l'oa
(toit aus morts^ éû qai ne aom^renait rioiiiails Mpro^ ofaes qu'on lui adredsatty s'avança auj^ df^toine^ e^ M ofibit un bout de aiMffù!» noit poui* qu'il écrivit so» nom. — Ça^ porte* bonhtfîitr au mondes dllMfe en re* fMâmt letton» d'm deéroïKe qtti! Ml tté esplieiErtion; on dit partout que ma seeur Tiëiil Ure« h weM le» noms Ae»pei8onâë» qui se- senf iMlârëisaées ib eife^ ^ eifi& en parle auf hcfn UfiefH ââûo» ses prières.
— Voici diéjà la superstition: qtfl se lû^fte â fci vérité, est Antoine en regardant HétS«ie. Ofuand le marbre db cette tombe sera en ruine, la tradition^ en perf^fuera le souvenir. On viendra encore, et de^loin péût-étre, cheré&er des roses à cette ptece, et on ne les vendra plus.
Toyant que le jeune froimne ouvrait fa porte pratiquée dans la grille, M. Bridoux ne put retenir un geste d'étonnement. — Vous allez réellement écrire votre nom? demanda-t-il à Antoine.
— Et pourquoi non ? répondît celuï-cî avec vivacité; on salue bien les morts quand on ifô rencontre sur leur passage ; on peut leur rendre hommage quand on vifflte leur tonïbe. Dans celle-cî repose une honnête fille. Et d'ailleurs, ajouta Antoine, parmi tous ces noms qui s'y trouvent déjà, voici deux ou trois signatures célèbres et une illustre.
Il nomma un grand poète auquel sa visite au tombeau de Rose Lacroix avait dû rappeler le douloureux
iHtuta. AI»
sonvenh* d'un événement qui avait eu pour tbéilktr^ un ]m J«9isin. iHélàne s'avança ipour voir les deux vers qu'il avait écrits au-dessus de son nom. — Yous n'écrivez pas^ madomoiselle? lui dit Antoine.
Hélène désigna son père d'un coup d'œil; mais comme celuîrci ^parlait à la petite Normande^ la fille de •H. Bridûiix<dit toutibaset trèsrvite : — Ëorivez.pour moi; je m'appelle Hélène.
^- C'«st iim mom que j'aL beaucoup aimé^ répondit AnldÉe, qui /éerivit le nom de la jeune Me après »fe«ien.
Comme ils entendirent tododie du remorqueur qui somiait pour ietdépartr les trois voyag^u^ quittèrent le dmetière^ Imssafit ieuripetito conductrice très-étonaée de ce qu'iis&'avaieQt pas voulu emporter les roses, et surtout de côjqullana lui avaient rien donné pour
FhisUure de» sa sœur.
— Ces Kmsnands ! disait H.Bridonx en faisant.allu-
•rion à ceitraficy^ no laisse rien traîner tout de même.
Quand on comonta à bord de Y Atlas, Jacques était
surle pont. B,soui!it en voyant r^araltre Antoine en
même temps que M. et mademoiselle Bridoux. Antoine
lui raconta sa visite au cimetitoe, mais il s'abstint de
- raconter ce qui avait pu sq passer de particulier entre
lui et Hélène.
— Eh bien l saivez-vous ce .que j'ai fait pendant votre
»abs^ce, moi!
180 LES BUYBCRd D'EAU.
— Vous avez dormi.
— Non^ répondit Jacques^ j'ai cherché la chanson qui me tracassait tant.
— Et vous êtes parvenu à la retrouver?
— Oui, mais pas dans ma mémoire; je Tai trouvée par terre v* sur le pont,... à la place où était mademoiselle Bridoux quand elle s'est retournée pour m'écouter chanter*
Et Jacques montra à son ami une feuille de papier sur laquelle la chanson était entièrement transcrite.
— Ce n'est pas l'écriture d'Olivier, dit Antoine^ comme se parlant à lui-même.
— Qui cela, Olivier? demanda Jacques.
— L'autour de cette chanson, un de mes amis, et s'il faut tout vous dire, acheva Antoine, je crois que c'est le cousin de mademoiselle Bridoux.
— Allons donc, s'écria le sculpteur en faisant claquer sa main, j'étais bien sur que la chanson l'intéressait. Son cousin l'a faite pour elle; c'est clair. — Au fait, voulez-vous que je vous dise mon avis? Ce petit papier- là a une odeur d'amourette, ajouta le sculpteur en secouant la chanson.
— Vous avez peut-être raison, fit Antoine; cependant Olivier ne m'a jamais dit qu'il songeât à sa cousine.
— En tous cas, sa cousine songe à lui, puisqu'elle emporte ses œuvres en voyage, reprit Jacques. Cepeû-
HÉLÈNC. lêl
dant cette écriture par«nît fraîche, on dirait que ces vers ont été copiés récemment.
— C'est vrai, dit Antoine.
— Attendez donc^ dit le sculpteur, et, fouillant dans sa poche, il en tira une feuille de papier à lettre, toute froissée. C'est le papier que j'ai demandé hier soir à l'aubergiste de la Meilleraie, quand j'ai eu épuisé mon cahier de cigarettes ; vous vous rappelez?
Antoine inclina la tête.
— Eh bien ! comparez, continua son ami : ce papier est le même que celui sur lequel se trouve la chanson, d'où je conclus qu'elle a été écrite hier ou ce matin par mademoiselle Bridoux.
-— Et moi, fit Antoine, je sais pourquoi elle n*a pas voulu me rendre mon album. Olivier y avait écrit sa chanson; je>me le rappelle.
— Est-ce que la mer vous fait déj à de l'eflfet ? dit tranquillement Jacques. Vous changez de couleur.
•^ Nous sommes en mer? s'écria Antoine. ' —A peu {n*ès,répondit son ami. Nous passonslabarre.
Antoine courut à l'avant du remorqueur, afin de mieux voir. Sur la gauche, au loin, on apercevait vaguement les maisons d'Honfleur; sur la droite, la fièche aiguë de la cathédrale d'Harfleur découpait sa vive arête dans le bleu du ciel. Devant et au loin, une ligne immobile «e confondait avec le ciel à la dernière limite de rhorizon : c'était la mer. Antoine et Hélène, accou-
192 LES BGVEUBa D'EAU.
dés sur le bastingage^ regardaient devant eux. Isolés dans rimpression que leur causait ce grand spectacle et ne se sachant pas voisins^ ils demeurèrent ainsi immobiles et sans parler^ jusqu'au moment où le mouvement du remorqueur révéla l'approche de la pleine mer.
En effet, l'Atlas avait dépassé Honfleur, et Ton était arrivé en vue des hauteurs de la Hève. L'Océan se montrait dans toute son immensité.
— Ah ! que c'est beau ! que c'est grand ! murmura Antoine.
— Ah ! que c'est be^u ! muymura Hélène.
Les deuî^ jeunes jens se regardèrent, complétant pur leur regard ce qu'il ne leur était pas possible d'exprimer par des mots. Tout à wmp un mouvement de tangage assez vif fit pencher Hélène ; Antoine 1^ retint et vit qu'elle pâlissait.— Êtes- vous fna)ade ? lui demanda-t-il
— Moi^ malade ! s'écria HélèiH) i Qioiji malade l Et frappant joyeusement dani^ ses mm\%, eU0 ^outa : — Oh ! jamais je n'ai été plus h^^reuse ; nm, jamais? répéta-t> elle en donnant à sa p^ole un récent particulier.
— Ni moi, madempiselle, répondit Antoine d'vne voix qui n'était pas moins émue.
Ils échangèrent un long regard surpris par Jacques, qui, s'étant approché sans paraître prendre garde aux deux jeunes gens, fredonnait à deiiii-voix :
Pourrais-ta donc perdre sans peine Ainsi ta plas beUe saison?
LorsqBe Dieu d'amoor, la main pleiiie« Fait sa divine semaison, Tv peux ouvrir ton cœur, Hélène, , Le semeur bènU sa moisson.
Une demi-heiBPe après^ le rem<n*queur entrait dans le poH du Havre.