‹ Les buveurs d'eauChapitre 13 sur 18 · VI. — LES AVEUX · texte numérisé non relu

VI. — LES AVEUX

Cependant on- commençait à approcher de Tendroit qui était le but de la 'promenade. Les phares de la Hève^ allumés depuis quelques instants^ confondaient les rayonnements de leurs foyers lumineux avec les derniers embrasements du couchant^ qui reflétaient un splendide incendie dans les flots agités. Cette magnificence nouvelle^ ajoutée à Taspect de l'Océan, dont l'immensité se révèle bien plus étendue des hauteurs de la Hève que de la jetée du Havre, attirait l'attention des promeneurs. Familiarisé depuis longtemps avec les spectacles variés de la mer, Jacques était le seul qui parût inattentif. M. Bridoux lui-même resta un moment silencieux; il se sentait pénétré à son insu par les influences de l'heure et du lieu. — Il me semble que je reçois un coup de poing là, dit-il à Jacques en montrant sa poitrine. Cette figure, quoique vulgaire, exprimait assez justement l'eiFet moral produit par une forte commotion, surtout quand elle est le résultat d'un premier contact avec les grands phénomènes de la création. Comme le caillou qui contient une étincelle, les organisations les moins sensibles, les esprits pétrifiés, renferment également, sous -leur triple couche

d'une matière épaisse, une parcelle d'enthousiasme, qui pour se dégager n'a besoin que d'un choc viblent et inattendu. Pendant cette minute, unique dans sa vie, le rustre qui marche tous les jours sans pitié sur la fleur dont le parfum l'enivre se mettra peut-être à genoux pour la cueillir, car pendant cette minute son âme aura tressailli en lui comme un oiseau qui sent ses ailes et tend à s'élever; la brute sera devenue homme, l'homme aura été presque poète.

M. Bridoux, à qui la parole était aussi nécessaire pour vivre que la respiration, rompit brusquement le silence pour renouer un de ces récits sans suite qui lui étaient familiers, et dont nous ne voulons pas fatiguer le lecteur. A la vivacité de ses paroles, on eût dit qu'il avait hâte de sortir d'un état qui l'inquiétait, parce qu'il ne lui semblait pas naturel. Ces réactions sont communes. L'enthousiaisme, comme tout autre sentiment qui élève l'homme au-dessus du niveau ordinaire de ses idées, équivaut à un déplacement d'atmosphère. Ainsi le voyageur parvenu sur la haute montagne qui baigne son sommet dans l'éther pur éprouve d'abord une ivresse qui se termine par une suffocation; de même pour certains êtres dont l'intelligence est peu habituée aux ascensions, il existe dans le monde des impressions morales, des cimes trop élevées, où leur esprit- éprouve un malaise qu'on pourrait appeler la' nostalgie du terre-à-terre.

Après avoir plané un moment^ M. Bridoux redescendait lourdement dans ces détails d^timité domestique qui faisaient le fond de son discours. Antoine marchait auprès de lui de ce pas lent qui est Tallure de la rêverie. Jacques jetait méthodiquement des bouffées de tabac à la brise marine et répondait par de rares monosyllabes aux prolixes improvisations de son compagnon, qui se contentait de cette apparence d'attention. Hélène^ qui allait toujours en avant^ était souvent troublée dans sa contemidation par la voix oriarde de son père^ à laquelle le murmure des flots qui battaient le pied de la falaise servait comme de basse continue. La jeune fille ajouta encore quelques pas à la distance qui la séparait déjà des trois hommes : elle voulait se mettre entièrement hors de portée du bavardage paternel^ qui rirritait plus que de coutume. En faisant cette réflexion^ la jeune fille ne put s'empêcher d'y joindre cette remarque^ que depuis sa rencontra avec les deilx jeunes gens que le hasard du voyage s'obstinait à liii donner pour compagnons^ elle était beaucoup moins indulgente pour les défauts paternels. Elle se demandait si ces dispositions hostiles n'étaient point de l'ingratitude^ surtout dans un temps employé par son père à lui procurer un plaisir acheté au prix de sacrifices auxquels il aurait à prendre une grande part. Ce plaisir si longtemps souhaité^ si souvent attermoyé^ maintenant qu'elle en avait la jouissance^ elle en com-

parait les ctfets aux promesses que lui avait faites son imagination, et elle trouvait à la fois dans la réalité quelque chose de plus et quelque chose de moins que dans le rêve. .

En partant pour ce voyage^ Hélène avait espéré re* nouveler en grand une de ces promenades du jeudi comme elle en faisait étant pensionnaire^ trêve d'insouciance que l'étude accorde comme une récompense innocente et salutaire aux travaux accomplis, encouragement donné au travail prochain. Dégagée de toute préoccupation qui eût pu jeter de Tombre sur son plaisir, chaussant poinr la dernière fois le soulier des promenades buissonnières, elle comptait courir d'un pied libre et léger à ce dernier rendez-vous donné par elle-même à son insouciance enfantine, qui avait si peu duré, que son dernier jouet avait été brisé tout neuf sous le pied du malheur, quand il avait renversé la fortune paternelle. Jetant aux buissons de la route les façons d'être un peu sérieuses, qui raidissent les attitudes, immobilisent le visage, règlent la voix dans le registre d'une gamme monotone, et sont pour ainsi dire le costume moral de sa profession, elle espérait retrouver, débarrassée de cette défroque du pédantisme scolaire, cette pétulance, cette vivacité qui faisait d'elle, au temps de son enfance si vite abrégée, le malicieux démon de la classe aux heures de l'étude, le démon ingénieux de l'amusement aux heures de la récréation.

Avec quelle joie elle avait fermé tous ses livres^ tous ses cahiers ! Quel adieu ironique elle avait lancé à tout cet attirail de sciencje! Ainsi^ la veille d'un chômage^ Touvrier laborieux range ses outils et se murmure à lui-même et à voix basse le refrain de la chanson qu'il doit le lendemain répéter à franc gosier; Elle aussi^ en serrant soigneusement ses collections d'atlas et de sphères^ où le soleil et les astres étaient représentés en carton peint, elle songeait qu'elle allait voir le vrai soleil et de véritables étoiles, et si elle l^avait connue, elle aurait chanté, tant bien que mal, plutôt mal que bien, la chanson populaire : Au diable les leçons I Cette robe à ramages ridicules, comme elle lui avait paru belle en pensant.' qu'elle allait la mettre en lambeaux dans ses courses folles! Avec quel empressement elle l'avait taillée suf le premier patron trouvé, avec la première aiguille venue, se piquant gaiement les doigts à chaque point !; Comme elle lui avait semblé courte, cette nuit donnée à un travail qui était déjà un plaisir ! Son œuvre achevée, comme elle était iSère, et de qud éclat de rire elle salua sa maladresse, lorsqu'en essayant cette robâ devant un miroir auquel la poussière avait fait un voile, elle s'aperçut qu'elle avait l'air d'une mascarade ! Mais à qui avait-elle à plaire? qui aurait à prendre garde qu'elle fût bien ou mal équipée? Et si un malin sourire de quelque oisif s'arrêtait sur elle, pourrait-elle s'en sentir blessée, elle si indifférente à

tout ce qui touchait la coquetterie^ que son miroir lui servait à peine^ et qu'il était accroché dans le coin où le jour était le moins favorable?

Enfin ce coucou qu'elle avait raccommodé de ses mains industrieuses avait sonné le moment du départ. — Pars et sois libre ! lui avait dit Taiguille^ qui ordinairement^ en s'arrétant sur les heures^ symbolisait le temps et semblait le doigt du maître indiquant le travail à son esclave. Et elle était partie, fermant la porte de cette chambre à peine éclairée d'un jour avare^ y laissant sous clef tous les soucis^ toutes les inquiétudes de la vie ordinaire^ et depuis qu'elle était en route^ aucune préoccupation de ce genre ne l'avait poursuivie. Pourtant cette trêve d'insouciance qu'elle s'était accordée, elle était violée, et par elle-même. Elle n'avait pas le libre arbitre de sa pensée ; elle se sentait distraite des distractions dont ce voyage était le but. Sans pouvoir définir son trouble, elle éprouvait un malaise d'autant plus singulier, qu'il avait des intermittences de charme, et ces sensations nouvelles n'avaient pas seulement pour origine la nouveauté des lieux qu'elle traversait, la diversité et la grandeur des spectacles qu'ils offraient à ses yeux ! Ainsi, dans ce moment même, cette mer, vaste et visible image de l'immensité, n'était pas la cause unique de l'émotion dont elle était agitée, et quelque effort qu'elle fit pour se maintenir dans un courant d'impressions plus calmes, elle se sentait attirée

ailleurs. Comme ce vaisseau errant d'une légende dont toutes les ferrures se détachaient, attirées par une montagne d'aimant^ toutes les pensées de son esprit retournaient vers des souvenirs^ don( l'attraction était d'autant plus puissante qu'ils étaient plus rapprochés^ qu^elle en était à peine éloignée de quelques heures^ que quelques pas seulement la séparaient de celui dont l'image se mêlait à ses souvenirs. Un à un etlentement elle repassait les épisodes de ce voyage^ pendant lequel ils avaient eu occasion de se trouver réunis dans une apparence d'intimité; elle répétait intérieurement toutes les paroles dont ils avaient été le prétexte^ et qu'elle avait échangées avec le voyageur de l'album. Dans c€S propos^ rien de leur bouche n'était sorti qui dépassât les limites de la conversation qu'on peut avoir avec un étranger^ et cependanteUe avait encore présent à la mémoire tout ce qu'il lui avait dit. Pourquoi cette fidélité de souvenir accordée à des paroles insignifiantes? Et c'était moins la conversation parlée qui l'inquiétait que la causerie muette^ car il lui semblait que c'itait particulièrement dans les moments où ils s'étaient tus que l'échange de leurs pensées avait été plus intime. Après leur séparation sur le quai du Havre, Hélène avait bien cru voir comme une expression de regret dans la physionomie d'Antoine. C'était un adieu que lui adressait son regard. Elle-même s'était sentie si troublée à ce moment^ qu'elle ne pouvait pas savoir

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précisément quelle avait été son attitude. N'avait-elle point trop laissé voir son trouble? Si ce jeune homme s'en était aperçu, quelle étrange interprétation aurait-il pu lui donner? Elle regrettait de n'avoir pas su prendre des façons plus dégagées qui eussent pu servir de masque à son agitation, qui ne lui était point familière, dont elle s'était étonnée, dont elle s'étonnait encore, dont elle voulait à la fois fuir et rechercher la cause. Mais pourquoi cette dissimulation ? Le mensonge du visage n'était pas plus dans ses habitudes que celui du langage. Et quelle nécessité de mentir? qu'avàit-elle à cacher ? Lentement, peu à peu, avec les hésitations^ les restrictions, les craintes d'un esprit qui s'aventure pour la première fois à des découvertes qui l'attirent en l'alai'mant, Hélène abordait, non pas sans surprendre sa réserve ordinaire, des idées qui étaient pays nouveau pour elle, et ce voyage en elle-même était bien autrement intéressant que celui que lui faisait faire son père. Elle ue pouvait rien préciser cependant, mais elle se sentait guidée par de vagues instincts qui de moments en moments faisaient la voie plus libre et moins obscure à sa pensée en quête d'éclaircissements. Des subtilités, qui, avant ce jour, n'auraient pu s'arranger avec la franchise de son jugement, lui venaient en aide pour la tromper, quand elle croyait avoir besoin d'illusion. Tout à coupelle sentit son cœur battre avec une violence soudaine en se sentant occupée à ce

singulier travail. — Quel en était le bat ? A quel propos toutes ces interrogations adressées à elle-même, e^ qur restaient sans réponse ? Non pas que la réponse lui manquât, mais parce qu'il n'y en avait qu'une à faire, et que, si bas qu'elle l'eut faite, à ce seul mot, même avoué à pensée basse, tous les échos de son être l'auraient répété cent fois, mille fois et tout haut.

Hélène avait vingt ans. Sa vie s^était écoulée (dans un intérieur où le devoir était le dieu domestique, dont les servants étaient la patience, le courage, la robuste volonté, qui est la force matérielle de l'intelligence, quelle que soit l'œuvre humaine où elle s'applique. Nés dans une condition modeste, ses parents lui avaient en tout temps donné le spectacle de ces laborieuses vertus, seule dot qu'ils se fussent apportée l'un à l'autre en unissant leurs destinées, unique et première mise de fonds qu'ils priaient Dieu de faire fructifier, et avec laquelle ils avaient failli pendant un moment acquérir mieux que l'aisance, une fortune véritable. Sa mère était très-pieuse et réalisait le type de l'épouse chrétienne. A l'incessante activité de son mari, à ces efforts qui font de l'existence de l'industriel une bataille quotidienne, son intelligence, plus passionnée qu'étendue, s'associait par une ferveur enthousiaste dans la protection de la Providence. Que de fois Hélène avait vu sa fnère pâle d'angoisse dans ces moments de crise où le mot protêt fait flamboyer sa menace sur le carnet des

échéances, ce registre de Thonneur commercial ! Tout enfant, elle s'unissait à la pieuse exaltation maternelle, lorsque M. Bridoux était parvenu à sauver son crédit intact. Même à Tépoque où il avait pu se croire maître de sa destinée, celui-ci n'avait apporté aucun changement dans ses habitudes. Son seul luxe était de temps en temps un de ces repas auxquels venaient s'asseoir quelques amis qui entretenaient avec lui des relations d'aiFaires, et dont les mœurs modestes s'appareillaient avec les siennes : humbles esprits pour la plupart, ne parlant guère que de ce qu'ils savaient, et ne sachant rien au delà du cercle des connaissances utiles à leur profession. Ces conversations n'apportaient jamais à l'oreille d'Hélène aucun écho de la vie extérieure. Le mot plaisir était inconnu dans cette maison, oiiles murs étaient tapissés de préjugés dont on peut médire, mais qui ont cependant des qualités préservatrices. Jamais M. Bridoux ni sa femme n'étaient entrés dans un théâtre ni dans un autre lieu de divertissement public : d'austères traditions, transmises à leur fille, en faisaient le pavé de l'enfer. La première fois qu'ils avaient appris que leur neveu allait au spectacle, cette découverte avait été l'objet d'une affliction voisine de l'épouvante et de remontrances fort vives adressées aux parents de celui-ci. Jamais d'autres livres que ceux nécessaires à l'instruction d'Hélène n'étaient entrés chez eux.

Un jour de l'an, son cousin lui avait apporté en ca-

deau un volume des poésies de Lamartine ; M. Bridoux le mit à l'index : c'étaient des vers ! cela était au moins inutile^ sinon dangereux. Telle était son opinion laconique à propos de la poésie. L'art n'avait entrée chez lui que sous la forme de gravures représentant des sujets de religion. Il possédait un fort beau christ en bois sculpté qui avait une véritable valeur artistique ; mais cette œuvre, convulsionnée avec toute l'horreur réaliste familière à quelques maîtres espagnols, effrayait madame Bridoux. Ce n'était point le Dieu patient de sa croyance chrétienne que lui représentait ce crucifié ré* volté contre la douleur.' — Jésus est mort en pardonnant, disait-elle, ce bon Dieu-là a l'air de maudffe, ce ne peut pas être le Christ ; ce doit être le mauvais larron. Pour lui être agréable, son mari avait échangé le chef-d'œuvre de la renaissance contre une vulgaire production de la fabrique nouvelle. — Combien vous a-t-on donné de retour ? lui demanda son neveu. . — Plaisantes-tu? avait répondu M. Bridoux; l'autre était en bois, celui-ci est en ivoire. J'ai donné vingt francs, et j'ai fait un bon marché, tout le monde le dit, — Le monde dont il parlait était de sa force en matière d'art. Pendant l'époque de sa prospérité, M. Bridoux avait mis sa fille en pension. Ses relatîbns avec des compagnes qui apportaient dans leur caractère et dans leur langage le reflet de Texistence mondaine de leurs parents enlevèrent à Hélène quelques ignorances. Le récit

des pUisirs que preBaient ses camarades pendant leur séjour dans leurs familles ne la trouvait pas indifférente^ et lui inspira peut-être le vague désir de les connaître aussi. Elle pouvait d'ailleurs espérer dans Favenir la possibilité de donner \me satisfaction à des penchant» qui sont compatibles aveci l'état d'indépendance que la fortune assure. Son père ne lui disait-il pas.souvent : Je suis en train de te péb*ir un million ? Mais le désastre qui mit ce beau rêvé à néant^ et qui fut peu de temps a(«ès suivi de la mort de sa mère^ ramena la jeune fille vers les sérieuses idées dont la tradition n'avsdt pas eu le temps de s'altérer. Au lit de mort de sa mërey elle recueillit d'elle eet héritage de résignation qui est Farme des martyrs. Cette robe de deuil^ jetée à quinze ans sur sa jeunesse^ fut un vêtement de virilité. Ce fut alors qu'elle se mit à l'œuvre pour acquérn* une science qui l'aidât un jour à mettre à la place du million échappé à son père^ ce pain quotidien qui fait la sûreté da la vie, ce tranquille repos des derniers jours qui fait le calme de la mort. Pendant plusieurs années et sans relâche^ sinon sans fatigue^ elle avait fait chfique jour un pas de plus vers son but^ restreignant sa vie dans un cercle étroit d'habitudes et d'idées uniformes^ faisant le jour ce qu'elle avait fait la veille^ ce qu'elle savait devoir faire le lendemain^ modifiant la vivacité de sa nature pour la soumettre.aux exigences de Tétude^ qui veut l'attention^ supprimant de sa vie tout ce qui n'était pas une

nécessité^ non pas seulement nécessité d'usage^ mais loi impérieuse^ se refusant toute distraction^ même celle de la pensée^ quand les pensées ne se présentaient point à son esprit frappées à Teffigie de l'ambition qui lui servait de mobile dans un travail au-dessus de son âge^ au-dessus de ses forces quelquefois.

Telle avait été Hélène^ telle elle était encore au moment où pour la première fois elle avait rencontré Antoine. Ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre la nature de son trouble. Après Tavoir constaté, elle en recherchait les causes, et quelles que fussent ses hésitations, quelle que fût même son ignorance, elle n'était point telle que ses redierches fussent vaines. Elle finit par se Tavouer, cette sympathie encore anonyme, à laquelle elle cherchait un nom qui ne fût pas le seul véritable, tant elle avait peur que ce nom ne Teffrayât, tant elle craignait que ce nom, prononcé seulement par elle-même à elle-même, ne f<it une sommation de renoncer au sentiment qu'il viendrait baptiser! — Ah ! pourquoi avait-elle rencontré Antoine encore une fois ? Que venait-il faire là où elle était ? Était-ce prémédité? Dans la réserve de ses relations avec lui, lui était-il donc échappé quelque propos de natiu*e à lui faire supposer qu'elle viendrait aux phares ce soir-là ? — Elle fouillait ses souvenirs, et ne trouvait rien qui pût justifier ce soupçon. C'était donc le hasard, le hasard, mot des athées ; elle disait Provi-

dence ordinairement. Cependant la suite des réflexions qu'elle faisait à propos de cette rencontre lui remit en ménfioire cet album qu'elle n'avait pas voulu rendre à Antoine en le retrouvant sur le pont de V Atlas. Elle se rappela aussi les mots qui Pavaient arrêtée dans la restitution de cet objet. Elle eut un moment Tidée de le lui remettre^ mais que penserait-il de cette restitution tardive ! Un autre motif lui faisait maintenant désirer de conserver Talbum. Elle y avait découvert cette chanson à laquelle le nom qni la signait donnait un certain intérêt de curiosité. Quelle est en effet la femme ou la jeune fille qui^ rencontrant par hasard des vers où son nom se trouve mêlé, ne voudra pas les posséder, si elle a quelque raison de croire qu'ils lui sont dédiés par la pensée de Fauteur? Et puis, elle n'était point fâchée d'avoir un échantillon du talent de son jcousin. Malgré le vague de cette poésie, son instinct féminin n'avait pu s'empêcher de reconnaître que son nom ne se trouvait pas dans ces couplets seulement pour la rime ; mais elle n'en avait été ni émue ni flattée. Elle avait si souvent entendu présenter sous les aspects d'une dissipation scandaleuse la libre existence de son parent, qu'elle avait elle-même fini par eflFacer, et sans efforts douloureux, tous les souvenirs qui pouvaient lui parler de son ancien ami d'enfance. Quand il venait voir son père, l'accueil qu'elle lui faisait ne dépassait point les limites d'une indifférence presque voisine de

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la répugnance. Hélène n'en fut pas moins surprise en retrouvant la chanson d'Olivier sur les lèvres du compagnon d'Antoine, bien plus surprise encore de Témotion qu'elle lui ayait^causée au moment de scm entrée en mer, pendant cette minute de court enthou*siasme où elle s'était sentie pour la première fois en état de communion sympathique avec Antoine. Par un phénomène d'imagination qu'elle ne s'expliquait pas, il lui semblait que c'était Antoine lui-même qui avait chanté ce couplet, dont le sens était une sommation d'aimer.

Cœur fixe et esprit irrésolu, Hélène s'était arrêtée sur le bord de la falaise, et, sans s'apercevoir de son immobilité, laissait errer son regard dans les profondeurs de l'horizon. Tout à coup elle tressaillit; derrière elle, elle entendit le bruit d'un pas sourd ; elle tourna la tête; une ombre s'avançait, lente et solitaire; c'était lui : il n'était plus qu'à dix pas. L'avait-il vue ? La couleur de ses vêtements ne la dénonçant pas dans l'obscurité, elle pensa qu'elle pourrait reprendre sa promenade sans que celui qui s'approchait eût pu remarquer qu'elle l'avait interrompue. Elle fit un pas, et derrière elle entendit marcher plus vite. On se pressait : se presser elle-même, c'était révéler une préoccupation qui était déjà une confidence. Elle attendit. Antoine parut auprès d'elle. — Vous m'avez fait peur, dit-elle. Par toute sorte de manœuvres rusées, celui-ci.

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obéissant à l'attraction^ s'était décidé à se détacher de M. Bridoux et de Jacxiues. Pour ne pas faire suspecter son intention et donner à son éloignement une apparence de naturel^cinq ou six fois déjà il avait marché à récart de ses compagnons. Tantôt allant en avant et revenant sur ses pas jeter un mot dans leur conversa* tion^ comme pour témoigner qu'il était bien toujours avec eux, et seulement avec eux, — d'autres fois il restait en arrière, mettant sa main sur ses yeux, en abatjour, bien que la nuit fût déjà venue, et dans l'attitude d'un homme qui regarde un objet lointain dont il cherche à préciser la forme, se faisant surprendre dans cette position, qui pouvait faire croire que le spectacle de la mer occupait seul sa pensée, émue comme les flots de cette mer sombre et sonore. Lorsque ces allées et venues se furent renouvelées plusieurs fois, et qu'il se fut persuadé que son absence n'amènerait aucun commentaire, il prit l'avance de quelques pas, s'arrêta un instant, feignant de rattacher sa guêtre, et reprit sa marche en avant.

— Allons, dit Jacques, qui avait le mot de toutes ces manœuvres, il a levé l'ancre.

— Qui ça? interrompit M. Bridoux.

— Je dis, reprit Jacques en montrant un vaisseau profilant ses hauts mâts dans la dernière lumière du jour, je dis que voilà un navire qui lève l'ancre.

A la première parole qu'ils é(*.haugèrent quand ils se

trouvèrent réunis, Antoine et Hélène^ au son de leur voix^ soupçonnèrent Tun et l'autre quel long dialogue ils venaient d'avoir chacun de leur côté avec eux-mêmes^ et quelle en était la nature. Leur conversation fut d'abord un duo d'insignifiances qu'ils ne prenaient point même la peine de déguiser; ils parlaient précisément pour n'avoir rien à dire^ et les mots leur venaient aux lèvres avec d'autant plus de facilité^ que l'idée en était absente. Us faisaient du bruit autour de leur pensée^ comme s'ils avaient craint de l'entendre ; par un accord tacite, ils évitaient les temps de silence, coniprenant réciproquement que ce silence pourrait être attribué à l'embarras, et fournir une occasion de rechercher les causes d'une gêne qui ne devait pas exister entre eux, puisqu'ils se connaissaient déjà assez pour paraître à leur aise en face l'un de l'autre. Ils marchèrent ainsi pendant quelque temps côte à côte, ralentissant leur pas de façon à maintenir entre eux et leurs compagnons une distance qui, malgré l'obscurité naissante, ne pût pas les mettre hors de vue, se maintenant à portée de la voix, et maintenant la leur à un diapason élevé, pour montrer à ceux qui les suivaient qu'ils n'avaient pas de motif pour n'être point entendus. Aussi bien pour les autres que pour eux-mêmes, ils semblaient vouloir exclure toute idée d'un tête-à-tête, et pourtant Hélène se disait : Il est venu me trouver ! Et Antoine pensait : Elle m'a attendu !

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Malgré leur mutuelle retenue y il devait arriver un moment où ils se trouveraient attirés par Tirrésistible courant hors de ces termes vagues^ et où un écart de eonversation , volontaire ou nou^ ferait naître quelques propos ouvrant une issue qui révélerait leur commune }N*éoccupation. L'incident se produisit. En parlant de quelques usages et traditions populaires de la contrée^ Antoine rappela cette tradition recueillie le matin sur la tombe de Rose Lacroix^ et qui attribuait à rhéroïne de la Meilleraie la puissance d'intercéder dans ses prières pour ceux qui s'étaient intéressés au récit de son histoire et avaient témoigné leur intérêt en inscrivant leur nom sur sa pierre. Hélène avait tressailli en voyant son compagnon ramener le souvenir d'un épisode de leur voyage qui avait eu pour résultat de faire naître entre elle et lui un rapprochement sympathique que le rapprochement de leurs deux noms sur cette tombe avait comme consacré. Sa prudence lui cria le qui-vive semeur d'alarmes. Elle pressentit l'embarras d'un entretien qui faisait un appel à des impressions qu'elle avait déjà eu bien assez de peine à s'avouer à elle-même : allait-elle courir le risque de renouveler cet aveu précisément à celui qui devait les ignorer^ en acceptant une conversation qui deviendrait pour sa parole ce que sont pour les pieds ces pentes glissantes qui entraînent malgré soi où l'on ne veut point aller? Cependant cet embarras^ qui exista

tait déjà^ il ne fallait pas le laisser paraître. Ne pouvant point changer le sujet de leur conversation, elle tenta de la restreindre dans des limites où elle se sentirait maîtresse de sa pensée et du langage qui rexpj*imail. A son grand étonnement, Antoine entendit Hélène démaitir rémotion qu'il avait remarquée en elle pendant le récit de la sœur de Rose; elle réduisait tous les événements à des proportions vulgaires d'incidenls groupés en roman parla spéculation pour exciter Piniérét productif des passants. Avec une certaine apparence d'ironie, elle déclarait n'avoir vu dans ces deux morts que deux accidents, comme en rapportent les faits divers dans les joùritaux : — une fille noyée et un homme qui s'était tué, — c'est-à-dire un malheur et un crime. Revenant ensuite à cette curiosité et à cette reconnaissance d'outre-tombe qu'on attribuait à Rose Lacroix, Hélène protestait contre cette superstition qui accouplait des sentiments profanes à l'idée religieuse, et elle de* manda à Antoine, avec un léger accent de raillerie, s'il croyait aux revenants. Puis elle s'arrêta, très^fière de cette improvisation qui modifiait la nature de l'entretien en le transportant sur une question d'orthodoxie.

Antoine avait paru surpris du ton quasi dogmatique avec lequel la jeune fille avait parlé. — Je ne crois pas aux revenants, mademoiselle, dit-il à Hélène. Ceux qut sont partis de ce monde, n'y reviennent plus, et il y en a beaucoup qui font de cette certitude la sécurité dé

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