‹ Les buveurs d'eauChapitre 14 sur 18 · MEL · texte numérisé non relu

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leurs derniers moments ; car s'ils ne savent pas où ils vont, ils savent où ils reviendraient. Ma raison comme la vôtre repousse des chimères que des esprits plus liumbles que les nôtres trouvent du charme à se créer, et leur ignorance leur donne sur nous cette supériorité, qu'ils retirent quelquefois des adoucissements et des consolations très-réels de ces mensonges ingénieux. La raison, qui est Tœuvre de la science, appauvrit Fimagination, qui est un don de Dieu. Dans sa justice et dans sa bonté, il ne s'offense pas sans doute d'une superstition qui met les clefs de son paradis entre les mains d'une morte ensevelie dans un serment de fidélité. Cette superstition est le naïf écho d'un siècle pieux et fécond en symboles, qui, en mêlant Dieu aux choses terrestres, semblait avoir pour but de le rapprocher plus directement de sa créature. L'Église elle-même encourageait ces traditions. Quand un endroit était réputé dangereux pour le passage des voyageurs, on y plantait une croix, qui eifrayait le malfaiteur et rassurait le piéton. Aujourd'hui on dresse un réverbère qui éclaire le meurtrier»

Hélène sourît à ce rapprochement. — Vous riez> mademoiselle, dit Antoine, c'est pourtant un exemple pris dans la vérité. Cette croix protectrice du chemin était une superstition cependant, et on ne peut nier qu'elle exerçât une influence salutaire. Tel récit où un esprit fort ne verra qu\»ne aventure apocryphe est pour

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les âmes simples une consolation précieuse^ et mérite à ce titre notre respect. Ha grand'mère qui est une chrétienne du moyen âge^ croit à certaines légendes de son pays comme à TÉvangile. De môme les gens de la Heiileraie continueront à s'inscrire sur la tombe de Rose Lacroix^ et dans leur naïveté trouveront vraisemblable qu'une fille qui a souffert ici-bas pour avoir aimé ait quelque crédit auprès de celui qui^ en permettant les maux humains comme autant d'épreuves^ a créé Tamour^ qui amène Toubli de ces maux^ et a permis la mort^ même volontaire^ comme un refuge contre eux^ quand le poids en était trop lourd.

Antoine avait parlé avec une certaine animation à laquelle s'ajoutait une éloquence d'accent dont Hélène avait été frappée. Ce qu'il disait heurtait sans doute des idées dont les racines étaient profondes dans son esprit. Cette absolution du suicide l'avait choquée^ elle catholique fervente^ à genoux devant le dogme^ et cependant elle avait éprouvé quelque plaisir à être contredite avec cette apparence de passion. Depuis qu'il avait pris la tournure d'une discussion^ cet entretien l'effrayait moins. Elle se sentait même disposée à le prolonger. La familiarité de langage et la franchise de pensées dont son compagnon faisait preuve lui permettaient d'ailleurs de l'observer sous des aspects nouveaux pour elle. — Vous êtes superstitieux, lui dit-elle.

— Sans la partager, répondit Antoine, j'ai le respect

de toute croyance qui a une source sincère^ qui séduit mon esprit par Tinvention ou charme mon imagination par la poésie. C'est pourquoi vous m'avez vu écrire mon nom sur la tombe de Rose. Vous me demandiez tout à rheure si je croyais aux revenants. Je vous ai répondu que non, et malheureusement je n'y puis croire. Si j'avais cette croyance, que les morts quittent leur dernière demeure, il est une autre tombe où j'irais souvent m'inscrû», et le nom de celle qu'elle renferme est le même que celui ajouté ce matin auprès du mien sur la pierre de la Meilleraie. Celle-là aussi est morte victime d'un accident vulgaire comme en rapportent les journaux pour l'amusement des oisifs. Je venais de la quitter. Mon baiser était encore humide sur son front. Elle m'avait dit adieu, comme elle en avait l'habitude à propos de toute séparation, ne fût-elle que d'une heure, coutume enfantine, qui ajoutait, par l'accent et le geste qui l'accompagnaient, une grâce à sa grâce. — Adieu, disait-elle encore en secouant le petit bouquet de violettes dont j'avais fleuri sa main mignonne. Il faisait un grand et beau soleil, l'un des premiers de la saison^ La ville avait un air de fête. Les passants marchaient dans la rue, pressés comme des gens qui ont un rendez-vous avec le bonheur. Les équipages couraient au bois ou aux promenades^ emportant audevant du printemps les belles dames et leurs cavaliers. Les pauvres eux-mêmes, insoucieux de l'aumône, re-

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gardaient le ciel tout pleia de proBiesses clémentes. 11$ oubliaient la dure saison qui avait fait leur pain si noir et si cher^ et saluaient ce beau soleil qui faisait la terre féconde pour eux et pour tous. Je regardais ce mouvement, et comme dans un tableau on s'attache à une figure^ je la suivais de loin. Elle aussi^ vive et légère^ obéissait à ces heureuses influences. Elle glissait parmi la foule^ qui se retournait charmée par sa gentillesse. Comme un funèbre contraste à cette gaieté générale, comme un rappel lugubre aux attristantes pensées qui font une ombre éternelle à la joie humaine, un corbillard vint à passer, un corbillard des pauvres, suivi de quelques amis et d'un petit enfant porté dans les bras d'une femme qui pleurait. L'enfant sautait dans les bras de la mère ; il étendait les mains vers la noire voiture, et par son langage enfantin semblait demandera y aller. Les passants se découvraient devant ce char funèbre. Quand il passa auprès d'elle, je la vis de loin faire le signe de la croix. Elle marchait moins vite ; assurément la vue du petit enfant lui avait causé du chagrin : elle avait si bon cœur! Je la perdis de vue et je revins sur mes pas. Tout à coup j'entendis des cris, de ces cris qui, sans qu'on sache pourquoi, sonnent le tocsin d'un malheur. Je me retournai aussitôt. Â cinquante pas devant moi, je vis un groupe rassemblé au milieu de la rue! Il se grossissait de seconde en seconde. Bientôt ce fut une foule que je devinai tumultueuse et

bruyante. Dans la nie, les voitures et les cavaliers s'arrêtaient. Je fouillai d'un regard ce rassemblement. Je n'aperçus point celle que je cherchais. <-— Elle est dans le -groupe, dis-je en moi-même. Je craignis qu'il ne lui arrivât un accident. Je m'élançai. Je n'eus pas besoin de m'informer. — - Pauvre enfant ! disait une amazone à un jeune homme qui l'accompagnait et se haussait sur ses étriers. — Dépêchons-nous, répondit le jeune homme à l'amazone, on nous attend. Ils piquèrent leurs chevaux et disparurent. — Pauvre enfant! répéta encore l'ama* zone. J'entrai dans le groupe. Elle y était, morte, écrasée par une voiture chargée de pierres. Elle tenait encore à la main le bouquet de violettes, comme Rose Lacroix ses roses blanches. Déjik le pavé se rougissait autour de son corps. On me vit pâlir, et quelqu'un me demanda si je la connaissais. Hélène ! ma chère Hélène ! Elle était morte, entre mon baiser et son adieu, en pleine rue, sous ce beau soleil, à cinquante pas de moi, au moment où je fredonnais un air joyeux, et sa mort faisait spectacle à la pitié ambulante ! Des gens racontaient comment cela était arrivé, et ceux qui les écoutaient le racontaient à d'autres. Un homme passa; il apprit que je connaissais la victime, et me demanda le nom, l'adresse, l'âge. Il voulait rédiger une note pour un journal. — C'est bien malheureux, disait-il en taillant son crayon. — Voilà l'histoire de mon Hélène, acheva Antoine. Elle a emporté mon bonheur avec elle. Où

est sa tombe? Elle n'en a plus. La concession expirée^ on n'a pu la renouveler. C'est ignoble, la vie ! tout tourne autour d'une pièce de cent sous.

Si Antoine avait été lui-même moins ému par son propre récit, il aurait pu observer dans la physionomie de sa compagne les symptômes d'une émotion qu n'était pas seulement causée par le tableau de cette mort si cruellement détaillée, comme si le narrateur avait voulu, par cette exactitude, faire saigner plus douloureusement la blessure rouverte par son souvenir. Hélène l'avait écouté plus haletante qu'attentive, allant d'un œil inquiet au-devant de sa parole; elle se sentait atteinte d'un malaise inconnu, c'était une souffrance sourde plutôt qu'aiguë, mais insupportable comme un mal vague. Elle ne pouvait préciser où en était le siège, ni en définir la nature; jamais elle n'avait éprouvé rien de pareil. Dans ce récit, qui devait exciter sa sensibilité, sans qu'elle pût deviner pourquoi, il y avait quelque chose qui l'irritait. Elle sentait les larmes lui venir aux yeux, et il lui semblait que ces larmes avaient moins leur source dans la pitié que dans sa propre douleur, dans cette douleur sans nom, sans cause, dont les élancements étaient plus pressés, dont l'angoisse était plus vive, surtout aux instants où Antoine par son accent révélait un regret qui donnait à Hélène la mesure du profond amour qu'il avait eu en d'autres temps pour cette défunte encore si vivante dans sa pensée.

Ainsi d'étranges destinées abrègent pour quelques êtres les lenteurs ordinaires qui accompagnent le développement de certains sentiments. Un arrangement de faits^ une rapide succession d'influences les attirent^ les entraînent et les transportent au centre même de la passion^ les soumettent à Tardeur du foyer avant même qu'ils en aient pu apercevoir la première lueur. Hélène n'était point novice à la façon des ingénues à tablier rose^ comme il en fourmille dans un répertoire banal qui taille les caractères sur le patron de la convention. Elle n'avait pas lu de romans^ parce qu'on les avait toujours tenus écartés de ses yeux, et que la nature de son esprit ne l'attirait point vers des œuvres qui avaient la fiction pour objet, non pas absolumentqu'elle les jugeât dangereuses, mais plutôt parce qu'elle les trouvait inutiles. Pour n'avoir pas lu ces sortes de livres, elle se doutait bien de ce qu'ils pouvaient contenir. La science avait d'ailleurs souvent mis entre ses mains des écrivains qui entraient dans l'intimité de l'histoire, et allaient curieusement chercher les effets dans les causes. Ces révélations l'avaient initiée à des passions qui montraient l'homme ou la femme sous le héros ou l'héroïne d'un grand événement, et peut-être quelquefois, son imagination ayant un point de départ, avait-elle complété ce qu'il y avait de trop bref dans le récit de l'hi^ torien. Cependant, pour avoir cessé d'être ignorante de certaines choses, elle n'en était pas moins restée

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naïve^ et il lui fallait du temps et de la réflexion pour qu'elle pùt^ méiue par à peu près^ classer ses sentiments dans un ordre naturel^ et leur donner un nom qui répondit à la nature des sensations qu'ils lui faisaient éprouver. Cette douleur étrange et nouvelle à laquelle elle s'était sentie en proie pendant le récit d'Antoine^ lui fut expliquée^ lorsque celui-ci termina en disant : — Ma sœur s'appelait comme vous^ et si elle n'était pas morte^ elle aurait votre âge. — Hélène sut com« ment elle devait appeler cette souflrance singulière^ elle avait été jalouse^ et quelle jalousie que celle qui remonte dans le passé et remue avec inquiétude des cen-« dres froides depuis longtemps !

Cette joie fut si vive, si spontanée, qu'Hélène n'aurait pas eu le temps de la dissimuler, si la pensée lui en était venue ; elle lui vint cependant, et elle fit cette réflexion, qu'elle donnait un étrange spectacle à son compagnon. Heureusement celui-ci ne la regardait pas; il reconduisait au fond de son souvenir l'ombre fraternelle un moment réveillée. Lorsque l'émotion que ce récit lui avait causée se fut apaisée, lente comme la vibration d'un son qui s'éteint, il regarda alors sa compagne. La sensibilité d'Hélène, qui n'était plus contenue par une préoccupation jalouse, se trahissait par de^ larmes. Antoine ne lui dit que deux mots : Pardon et merci. Ils reprirent leur promenade, silencieux l'un et l'autre, ne songeant plus, comme auparavant, à observer

strictement une distance qui les tint paiement rapprochés de ceux qui les suivaient^ et déjà moins inquiétés par cette idée de téte-à-téte.

Cependant la nuit était venue. Un de ces brusques changements d'atmosphère communs sur les côtes avait^ après le coucher du soleil^ altéré la beauté de la soirée. Une ombre opaque^ mêlée au bouillard^ effa* çait tous les objets; les plus voisins môme n'offraient point de saillie au regard. Seule clarté de ces ténèbres profondes^ les feux de la Hève alternaient leurs rotations lumineuses qui font la sûreté des pilotes; on eût dit des météores arrêtés entre ciel et ten*e. Au delà de la falaise^ dont les limites n'étaient indiquées que par une de ces lignes indécises qui semblent la frontière du vide^ on devinait une étendue confuse^ tourmentée par des mouvements vagues^ et d'où s'élevait une rumeur régulière : c'était la mer. Les deux jeunes gens marchaient assez rapprochés. Antoine n'avait pas proposé son bras à Hélène; il comprenait que cette offre toute naturelle^ s'il l'avait faite plus tôt^ pourrait sembler singulière^ l'étant aussi tardivement; d'ailleurs un contact l'eût gêué^ et sa compagne aussi peutrôtre. Sans analyser ses impressions^ il restait paisiblement sous leur charme, et n'allait pas en imagination plus loin que l'heure présente; sa seule crainte était d'entendre brusquement derrière lui le pas de son ami Jacques ou la voix de H. Bridoux. Il se retournait

quelquefois^ prêtant Toreille pour apprécier quelle distance Téloignait d'eux; mais il n'entendait rien que le bruit de la mer ramenant les galets sur la grève prochaine. Oh ! qu'il était véritablement loin de Paris et de ceux qu'il y avait laissés ! Comme il avait su tracer bien vite autour de la place qu'il occupait avec Hélène un cercle d'égoïsme qui le protégeait contre le retour importun de tout souvenir trouble-réve comme ceux qui étaient venus l'assaillir pendant le dîner du Ban Couvert I Et Hélène^ comme elle était aussi éloignée de ce sombre cabinet d'étude aux murs enfumés par la lampe des veilles ! comme chaque pas qu'elle faisait à côté d'Antoine l'en éloignait davantage! Avec quel accord ils s'isolaient de toute pensée étrangère à cette nouvelle pensée dont ils se sentaient le cœur plein^ — si plein^ qu'une seule parole pouvait le faire subitement déborder ! Mais ils préféraient ce silence dans lequel ils étaient rentrés en même temps^ et le prolongeaient à dessein pour ne pas troubler cette muette harmonie, au milieu de laquelle une parole^ quelle qu'elle fût^ eût produit la dissonance pénible qu'un bruit apporte dans une musique.

Ce silence fut troublé pourtant^ non par un mot^ mais par un cri terrible auquel eu répondit un autre. Ainsi^ dans un duel à l'arme à feu^ deux détonations se suivent de si près qu'elles se confondent. Hélène et son compagnon^ qui marchaient tête baissée^ allant

devant eux d'une même allure^ entendant à peine le bruit de leurs pas assourdi par le gazon^ étaient arrivés sans y prendre garde à un endroit où la falaise rompait la ligne droite pour dessiner un angle brusque^ dont la base formait une des criques où la vague est toujours émue, même dans les temps de calme. Le bruit qu'elle faisait en se brisant dans cette anfnictuosité aurait pu avertir les deux jeunes gens qu'ils approchaient du bord; mais ils avaient, comme tout le reste, oublié même le lieu où ils se trouvaient, et ne songeaient à aucune des précautions nécessitées par le terrain. Tout à coup Antoine avait senti le sol manquer sous l'un de ses pieds. Il se trouvait sur la crête de la falaise, à un endroit où une rapide déclivité de terrain commençait à décrire une perpendiculaire à pic, dont la base et le sommet étaient séparéa par une hauteur de plus de deux cents pieds. Antoine sentit le sol friable céder sous celui de ses pieds déjà engagé sur cette déclinaison dangereuse. Une pierre lui servit un moment de point d'appui; mais cette pierre, chassée par la pression du pied, glissa tout à coup. Antoine porta le haut de son corps en avant, et appuya au hasard une de ses mains sur le sol; il ressentit une vive douleur, ses doigts se déchiraient aux ardillons aigus d'une espèce de ronce rampante. Il allait lâcher prise; mais le roulement de la pierre qui avait manqué sous son pied, et qui lui révélait un terrain en pente, s'arrêta presque

aussitôt^ et il entendit au-dessous de lui le bruit qu'elle faisait en tombant dans la mer. Le danger se révéla alors dans sa pensée; il comprit qu'il était sur le bord extrême de la falaise^ dont l'élévation lui était indiquée; par le temps qui s'était écoulée entre l'instant où la pierre à laquelle il s'était retenu lui avait échappé et celui de sa chute. Entraîné par le poids de. son corps,, il sentait ses deux pieds ouvrir sous lui un silloa qui rendait la déclinaison encore plus sensible^ et l'éqi^i* libre d'autant plus difficile à maintenir, que les roncfe^ qui ensanglantaient ses mains lui semblaient, douées d'une subite élasticité. Au lieu de le retenir, eiUes le suivaient. Déjà elles n'étaient plus retenues en terra que par quelques racines,'et dès qu'elles se trouvaient isolées les unes des autres, elles se rompaient avec un bruit sec. Au même instant, le vent, qui venait.de s'élever, poussa au lai^e les nuages qui cachaient la lune. Son premier rayon inonda la mer d'une clarté spudaioo. Le danger, seulement prévu, devint visible. Deux pas sépai*aient à peine Antoine de l'endroit où la pente de la falaise cessait brusquement pour faire place à une ligne perpendiculaire. Il aperçut les ronces qull avait enroulées autour de son bras comme une corde sortir de terre à moitié déracinées. Un mouvement involontaire qui l'obligeait à appuyer plus fortement son pied sur le sol détermina la chute de quelques autres petits cailloux, il ferma les yeux, et poussa un cri.

Tout cela s'était passé en moins, de teippi^ qu'il n'en, faut pour le raconter. Hélène ne s'aperçut du péril couru par son compagnon qu'au moment où Tobscurité^ qui en avait été la première cause, cessa avec Tapparition de la lune. Elle en comprit toute l'immensité, et c^est alors qu'elle jeta aussi un cri d'effroi, seul témoignage de faiblesse que lui arracha le spectacle offert tout à^ coup à ses yeux. Faisant un appel soudain à toutes ses forces viriles, elle se senUt revêtue d'une cuirasse de placidité qui rendait à sa pensée toute sa liberté d'action, qui iQCttait son âme à l'abri de tout désespoir stérile. Comprendre le péril, c'esit.déjà l'amoindrir, et le sang-froid est le meilleur instrument de délivrance; il double les chances de salut, de même que la terreur double les chances de perte. D'un prompt coup d'œil Hélène avait vu toute l'éminence du danger auquel était exposé Antoine, et le cri qu'elle avait poussé avait rappelé celui-ci à la vie en l'enlevant à cette paralysie dlntelligence, à cette mort anticipée que produit le vertige. Immobile et calme, Hélène commença par appuyer fortement les deux pieds sur la souche où se réunisaient les.racines des broussailles auxquelles se retenait son compagnon. Si léger qu'il fût, ce secours , prolongeait pour quelques secondes le douteux équilibre d'Antoine; mais elle comprit bientôt avec effroi que le poids de son corps devenait insuffisant pour maintenir plus longtemps en terre la souche de racines.

Elle sentit le froid gagner son cœur. Légèrement détendues par un mouvement que venait de faire Antoine^ les ronces rampaient comme des cordes lâches, bien que la main du jeune homme ne les eût point abandonnées. Hélène se pencha en avant autant qu'elle put le faire sans remuer les pieds; elle aperçut Antoine^ qui cherchait vainement à Tapercevoir. — Priez Dieu ! lui cria-t-elle. Presque aussitôt elle jeta un cri de joie. A cette prière qu'elle venait de conseiller^ la Providence avait répondu comme Técho répond au son : un rayon de la lune venait de lui montrer à demi caché dans rherbe épaisse, un anneau de fer scellé à un fragment de roc enterré dans le sol ; un bout de câble^ long de quelques pouces, était attaché à cet anneau, placé là sans doute pour faciliter Tascension des marchandises de contrebande, et qui avait échappé aux recherches des douaniers. Le restante câble n'était malheureusement pas d'une longueur suffisante pour être jeté à Antoine; mais Hélène fit la réflexion qu'elle pourrait l'allonger en y ajoutant le petit châle qu'elle avait sur les épaules.

— Pouvez-vous sans danger lâcher les ronces? demanda-t-elle vivement à Antoine. Il faudrait que je pusse cesser de les retenir pendant une minute au moins.

— Attendez, dit Antoine, faisant un effort pour enfoncer plus profondément son genou dans le trou, qui

devenait^ en abandonnant les ronces^ son seul centre d'équilibre. — Une minute ! répondit-il après s'être assuré qu'il pouvait accorder ce temps sans risquer de glisser de nouveau sur l'extrême pente. Hélène bondit vers l'anneau^ s'agenouilla auprès^ retira son ch&le^ le tordit en lien et commença à l'attacher au bout de corde. Elle en lit essai pour s'assurer de la solidité du nœud qu'elle venait de faire. Le châle et le bout de câble lui parurent soudés assez fortement pour supporter une violente traction. La minute n'était pas écoulée qu'elle s'entendit appeler par Antoine^ qui avait perdu trois ou quatre pouces du terrain si péniblement conquis. Sa situation était encore plus critique qu'elle n'avait été : il sentait le bout de son pied dans le vide. Hélène courut au bord de la pente dangereuse et lui jeta le bout de son châle. Ce fut à peine si l'extrémité arriva à la portée de la main du jeune homme. Il s'en saisit pourtant. — Reposez-vous un moment^ lui dit Hélène^ préparez-vous à prendre un élan. Ne risquez rien avant d'être sûr de votre force.

Antoine respira. — Regardez-moi, dit-il à la jeune fille.

Elle lui accorda ce regard qu'il demandait. Toute son âme y parut, torturée par*une angoisse qu'elle s'efforçait de faire muette, mais qui allait éclater, si ce supplice se prolongeait encore. Antoine se sentit gagné par ce contagieux courage que donne le sang-froid qui nous

assiste, n tira légèrement d'abord à lui le châle^.qui se tendit comme une corde roide, et commença à se bisser en pesant le moins possible sur le lien sauveur. Il regagna ainsi les quelques pouces perdus un moment auparavant ; mais la tentative suprême^ c'était le mouvement ascensionnel qu'il devait faire en se suspendant à deux mains au châle d'Hélène. Il fallait en finir cependant. Depuis trois ou quatre minutes^ tous les mouvements d'Antoine avaient creusé dans la terre amollie une espèce de rigole qui rendait sa chute immédiate^ si un point d'appui ou de retenue venait à lui manquer^ ne fût-ce qu'une seconde. 11 s'enleva d un pied d'abord^ et^ dangereusement arc-bouté sur la pointe de l'autre^ il se hissa péniblement. Tout à coup^ au moment où la suspension allait devenir complète^ Hélène entendit le châle qui se déchirait. — Reprenez pied, s'écria-t-elle.

— La terre fuit ! répondit Antoine d'une voix étranglée.

— Oh! mon Dieu, mon Dieu ! fit la jeune fille en joignant les mains avec terreur.

Elle s'approcha du bord de la falaise, s'y agenouilla, et parut se pencher. — Non, non, cria Antoine. Prenez garde.

— • Et vous, répondit-elle, prenez ma main*

Et la main d'Hélène arriva à celle d'Antoine avant qu'il eût pu la retirer. — Je vous entraine avec moi! lui dit-il.

Hais il sentait sa main serrée comme, par unétau entre celle de la jeune fille, qui, se rejetant vivement en arrière, commença à l'attirer à lui. Antoine se sentit remonter légèrement, aidé par cette attraction passionnée. Déjà son pied avait atteint la partie du terrain qui avait été moins labourée par ses mouvements et avait conservé une apparence de solidité. Quant à Hélène, sa volonté de sauver Antoine avait coulé de l'airain dans son bras délicat. Elle se sentait pour ainsi dire scellée à la terrC;, comme cet anneau devenu inutile. Bientôt Antoine eut la tête au niveau du spl solide. Au fur et à mesure qu'elle sentait les progrès de l'ascension, Hélène se reculait d'un demi-pas, renversée en arrière et décrivant presque une ligne courbe par cette position cambrée qui assurait la persistance de ses forces et faisait la solidité de son point d'appui. Antoine n'avait plys qu'un effort à risquer pour poser un genou sur le terre-plein de la falaise. Il voulut s'aider du châle qu'il n'avait point quitté de sa main libre; mais à peine l'avait-il saisi, qu'il sentit le châle ^ venir à lui. Une sueur froide baigna son visage. Sa main, qui était dans celle de la jeune fille, était tellement insensible, qu'il ne sentait aucune pression. 11 oublia qu'il était retenu par elle, et, pensant que tout était

dit^ il jeta un adieu à sa compagne. — N'aie donc pas peur^ dit Hélène en s'emparant de son autre main ; je te tiens^ moi !

La tendre énergie de cette parole fit encore renaître Antoine : il posa un genou sur le bord de rabime auquel il venait d'échapper^ et une dernière^ une puissante secousse Téloigna enfin de quelques pas de cette périlleuse limite. Alors seulement il sentit les mains d'Hélène Tabandonner. L'œuvre de dévouement accomplie^ celle-ci était redevenue femme. A cet excès d'énergie succéda un excès de faiblesse : elle tomba dans un état qui n'était ni l'évanouissement ni le délire^ mais une espèce de désordre efirayé. Calme et immobile pendant le danger^ elle s'en épouvantait quand il était passé. Cet accès de sensibilité nerveuse s'apaisa dans un flot de larmes. En même temps que . lui revenait la mémoire des faits accomplis^ elle sentait renaître cette réserve pudique qui revient chez les femmes avec leur raison. Cependant son accent et ses paroles n'essayèrent point de démeAtir par une contenance hypocritement étonnée la nature des sentiments auxquels la scène qui venait de se passer avait pu donner l'essor. Elle retira ses mains d'entre celles de son compagnon^ mais sans donner aucun signe qu'elle fût blessée de la pression un peu tendre qui essayait de les retenir. — Levons-nous^ et allez chercher mon châle, dit-elle à Antoine.

IIËLÈNE. 237

— Déjà! fit Antoine, exprimant le regret qu'elle eût abandonné le tutoiement ; déjà vous !

— Lève-toi^ reprit-elle avec soumission^ et va chercher mon châle...

Antoine fit ce qu'elle lui demandait. Il aperçut la corde pourrie : — J'étais pérdu^ si je ne m'étais confié qu'à elle^ dit-il.

— Mon cbftle est déchiré^ fit Hélène : mon père me demanderait des explications^ il faut que ce qui est arrivé ici soit secret entre nous.

Elle s'approcha du bord de la falaise, ramassa une pierre^ l'enveloppa dans son chàle qu'elle jeta dans la mer. — Je dirai à mon père qu'un coup de vent Ta emporté de dessus mes épaules. Ce sera la première fois que je mentirai. Je lui dirais bien tout^ continuât-elle comme si elle se fût parlé à elle-même^ mais il ne mè comprendrait pas. Et moi-même^ est-ce que je comprends quelque chose à ce qui m'arrive? Quelle journée ! quelle soirée! Qu'allez-vous penser de moi^ demanda-t-elle brusquement en se retouraant devant Antoine, et quel souvenir garderez-vous de cette Hélène qui agit et parle comme j'ai fait avec vous^ hier encore un étranger?

— Est-ce un regret ? demanda Antoine.

— Non^ dit-elle en secouant la tête. Je vous ai aidé dans un péril autant par égoïsme que par dévouement.

238 LES BtIVEljRS d'eAL'.

Ah ! VOUS avez couru un grand danger ! ajouta Hélène avec conviction.

— Je le sais, répondit^il sur le même ton, et vous avez presque risqué votre vie pour sauver la mienne, Hélène, chère Hélène !

Celle-ci tressaillit en «'entendant appeler avec cet accent de tendresse. Comme Antoine voulait lui prendre la main, elle lui fit remarquer que les siennes avaient été déchirées par les ronces et que le sang coulait encore. — On pourrait voir cela, dit^lle avec vivacité, et en être étonné. Oh ! vous devez souffrir ! fit-elle avec pitié,

— Je n'y pense pas, répondit Antoine.

— Si nous étions obligés de faire Taveu de cet accident, reprit la jeune fille, quelle raison pourrions-nous donner pour expliquer les cbconstançes qui Font fiait naître? Il faut que cela reste secret entre nous; vous me promettez de n'en pas parler à votre ami ?

Ignorant où on pourrait trouver de Teau dans le voisinage, Hélène indiqua à son compagnon la rosée qui rendait Therbe humide sous son pied« Il y étancha ses légères blessures, dont la douleur consistait seulement en une cuisson un peu vive qui fut calmée par la fraîcheur de ce bain glacé. — Hais vous aussi, dit Antoine, vos mains doivent être tachées de sang: elles ont touché les miennes. — Il cueillit une touffe d'herbe mouillée et essuya les mains de la jeune fille. Ils fu-

rent interrompus dans ces soins^ que leur inspirait la prévoyance, par un admirable accord de voix humaines qui s'éleva à quelque distance du lieu où ils se trouvaient. Les chants paraissaient se rapprocher,. A une cinquantaine de pas en avant, ils aperçurent une masse confuse et mouvante formée par les chanteurs. — Allons écouter cette belle musique, dit Hélène. Voilà un prétexte pour expliquer notre absence : quand mon père nous rejoindra, nous dirons que nous écoutions les chanteurs.

Et, prenant d'elle-même le bras de son compagnon, elle lui dit presque avec gaieté : — Regardez bien devant vous au moins, car si vous tombiez cette fois, vous ne tomberiez pas seul.

Antoine s'aperçut qu'elle éprouvait quelque difficulté à marcher. — Ce n'est rien, dit-elle. — Comme il insistait, elle lui avoua que ses pieds avaient été un peu meurtris par les racines des ronces lorsqu'elle avait voulu le retenir. L'étoffe légère de sa bottine avait été déchirée. — Mon père va dire que je ne suis pas soigneuse : un châle perdu et une chaussure neuve déjà dans cet état!... Je me relèverai cette nuit pour raccommoder cet accroc.

VIL — l'émigrante.

Hélène et Antoine eurent bientôt atteint le groupe des chanteurs qui s'étaient arrêtés sur la plate-forme où ^'élèvent les phares. C'étaient des émigrants allemands qui attendaient le prochain départ pour TAmérique.

On les rencontre ainsi par bandes dans les rues et les environs du Havre, où quelquefois même les hôtels et les auberges ne suffisent pas pour les loger. Us campent alors sur les places et sur les quais avec tout leur pauvre ménage, leur seule fortune quelquefois, car beaucoup, le passage payé, ne débarquent pour toute pacotille sur la terre étrangère que leur courage et leurs bras.

Ceux qu'avaient rencontrés Antoine et Hélène venaient peut-être faire leur dernière promenade sur le continent, dont le premier navire en partance allait les éloigner. Avec ce merveilleux instinct harmonique qui fait des Allemands les premiers musiciens du monde, ils répétaient ces chants, naïfs échos de l'inspiration populaire, destinés à devenir, au delà des mers où ils les emportaient avec eux, le Super flumina Babylonis de la Germanie. Hélène et Antoine se sentaient pénétrés par ces chants merveilleux, empreints de cette poésie mélancolique que donne le regret; mais cette

influence ne les distrayait pas de leurs sensations communes^ elle s'y mêlait pour leur donner un nouveau charme : c'était une poésie ajoutée à une autre. Comme ils écoutaient avec ie recueillement que Tart impose même aux plus indifiérents^ quand il se manifeste par une belle chose^ ils entendirent une voix qui s'écriait: — Parbleu ! j'étais bien sûr qu'ils étaientà entendre la musique. — C'étaient H. Bridoux et Jacques.

— Il y a longtemps que vous êtes là? demanda le premier.

— Mais^ reprit vivement Hélène^ tu le savais bien^ puisque je t'ai crié que nous allions entendre les chanteurs.

— C'était de bien loin alors^ répondit naïvement M. Bridoux^ car je n'ai rien entendu.

— Quand tu causes^ lui dit sa fille avec gaieté^ tu sais bien que tu n'entends guère que toi.

Et^par un regard rapide adressé à Jacques^ elle avait l'air de lui dire : N'est-ce pas^ qu'il vous en a conté long!

— Il n'est pas étonnant que nous n'ayons pas entendu la voix de mademoiselle^ répondit Jacques^ croyant deviner une sollicitation d'affirmation dans les yeux d'Antoine; le bruit de la mer nous en aura empêchés.

— Hais qu'as-tu fait de ton châle ? demanda tout à coup H. Bridoux^ voyant les épaules de sa fille découvertes.

242 LES Dt VELUS 1) £Al'.

Antoine sentit sa compagne^ qui n'avait pas quitté son braS; faire un mouvement.

— Ah ! mon chàle, fît Hélène ; à ilieure qûMl est, il s'en va peut-être en Amérique, comme y vont aller ces pauvres gens que nous écoutons chanter. Quand nous avons entendu leurs voix, monsieur et moi, dit Hélène en montrant Antoine, nous nous sommes misa courir; ce gros vent s'est engouffré dans mon chàle, je l'ai senti quitter mes épaules; j'ai voulu courir après... Hélène s'arrêta un instant ; elle venait d'apercevoir son père, qui avait l'œil fixé sur la main d'Antoine, enveloppée d'un mouchoir blanc taché de quelques gouttes de sang. — Votre main vous fait-elle souffrir? demanda tout à coup la jeune fille à son compagnon, et, sans lui donner le temps de répondre, elle ajouta en s'adressant de nouveau à son père : — Monsieur a couru avec moi pour rattraper mon chftle, et comme là nuit était noire en ce moment, il a fait un faux pas, et est tombé la main sur un tesson qui l'a écorché un peu. Pendant ce temps, le châle s'en allait probablement vers la mer, où le vent le poussait. Ah ! il était si léger!

Hélène achevait à peine cette explication, donnée avec un accent de tranquillité qui révoquait toute espèce de doute, lorsqu'elle lut dans la physionomie de son père que celui-ci, à la contrariété que lui causait la perte du chàle, joignait une inquiétude nouvelle dont

la robe d'Hélène paraissait être Tobjet. En eifet^ chose qu'elle n'avait pas remarquée^ une partie de l'ourlet du bas avait été déchirée par les ronces. Hélène prévînt une interrogation dans les yeux de son père; elle, abaissa la main vers la robe endommagée^ et, prenant un petit air confus, elle ajouta aussitôt: ^ Tu vois, un malheur n'arrive jamais seul; en courant après mon châle, j'ai déchiré ma robe. Âh ! je t'avais bien prévenu que l'étoffe était mauvaise, ajouta-t-elle avec vivacité, M. Bridoux ne conçut aucun soUpçon sur la véracité . des explications fournies par sa fille ; seulement il cal*culait le dommage, et s'étonnait peut-être «pie celle-ci, qui avait dû faire le même calcul, prit si gaiement son parti d'une perte réelle. Voulant faire diversion à la contrariété qu'elle voyait dans son silence et dans sa figure, Hélène reprit avec la même vivacité: — C'est bien malheureux que tu ne m'aies pas entendue quand je t'ai appelé, tu as perdu le plus beau morceau du concert. Quand nous sommes arrivés, je te croyms derrière nous.

— Monsieur votre père avait la bonté de m'expliqoer . par quelles nombreuses transformations passe le minerai de fer avant de devenir un outil, répondit tranquillement Jacques en lançant à Antoine un coupd'œil significatif pour lui révéler l'intéressante conversation qu'il avait eue avec le père d'Hélène pendant son absence.

— En revanche, reprit H. Bridoux désignant Jacques, monsieur a bien voulu m'expliquer certains détails de son art qui m'ont causé un grand étonnement. J'avais toujours cru, en voyant une statue, qu'on la taillait à même dans le marbre ou la pierre; eh bien ! figure-toi qu'il faut d'abord pétrir un modèle, et qu'ensuite...

— Écoute donc, fit Hélène en interrompant son père; ils vont encore chanter.

En effet les Allemands commençaient un nouveau chœur ; les trois jeunes gens firent silence. — Tout est sauvé ! dit Hélène de manière à n'être entendue que d'Antoine.

— Ah ! ces têtes carrées! fit M. Bridoux, j'en ai eu dans mes ateliers; quels braillards ça faisait ! Au reste, francs compagnons; mais la tête dure comme une enclume.

— Tu n'écoutes donc pas? lui dît sa fille doucement.

— Que veux-tu que j'écoute, puisqu'ils chantent dans leur langue? Je ne comprends pas ce qu'ils disent, ni toi non plus.

Jacques, reconnaissant dans le chant des émigrants un Lied qu'il avait entendu répéter par un jeune gouabe, son confrère d'atelier, qui lui en avait donné la traduction, interrompit H. Bridoux. — Us disent, fit-il en désignant les chanteurs : « Que tant qu'il y aura

a dans la verte Allemagne une jeune fille aux tresses « d'or et aux yeux bleus et un hardi compagnon pour « regarder le ciel dans ses yeux^ elle ne mourra pas^ la « race patiente et héroïque qui, au jour où l'étranger a menace sa frontière, fait un glaive avec le soc des a charrues, et des charrues avec le fer des glaives, « quand les oliviers de la paix se mêlent à Tépi des « moissons. »— Us disent : a Que tant qu'il y aura dans « la verte Allemagne une jeune femme aux tresses d'or a et aux yeux bleus et un bon compagnon paisiblement « assis devant leur maison à la fin d'un jour de travail, a elle lie mourra pas, la race hospitalière qui met du « feu dans l'àtre, dresse un bon repas, arrosé de bière a mousseuse, dès qu'elle aperçoit le mendiant courbé a sur son bâton de misère, et bénit le chemin qui amène a un hôte. » — Us disent : a Que tant qu'il y aura dans a la verte Allemagne une matrone aux cheveux gris et a un vieux compagnon qui marcheront courbés et d'un a pas lentement égal, elle ne mourra pas, la race des « enfants pieux qui ont le respect des vieillards, ets'ara rétent dans leurs jeux pour saluer l'âge blanchi. » — Voilà ce qu'ils disent et ce qu'ils rediront bientôt aux échos du désert où l'exil les emmène, acheva Jacques. — C'est fort bien, tout cela, répondit M. Bridoux« Ces Allemands sont très-honnétes : j'en ai employé uu qui a rapporté une fois à mon comptable dix francs de trop qu'on lui avait domiés dans sa paye. C'était

24 6 LF.S BUVEURS D'EAU.

mon neveu qui payait ce jour-là : il a répondu à l'ouvrier qu'il pouvait garder les dix francs en récompense de son honnêteté. J'ai dit à mon neveu : Mon garçon^ rhonnêteté n'est pas un état^ c'est une vertu^ on ne U paye pas, surtout quand c'est avec l'argent des autres. Je voulais lui retenir la somme sur ses appointements^ non que je blâmasse son action, mais pour lui apprendre à ne pas se tromper une autre foi& Seulement Olivier mangeait ses appointements en herbe, et comme i) m'a quitté, j'en ai été pour mes dix francs. Vous entendez bien que je ne les lui réclamerai jamais. C'est pour vous dire que les Allemands sont très-honnêtes.

Cependant le groupe des chanteurs commença à ^ disperser. H. Bridoux et ses trois compagnons les sui^ virent pendant quelque temps. — Je compi^ends que ça doit paraître' dur de quitter son pays. Pourtant^ quand on s'exile avec sa famille, disait M. Bridoux à Jacques, quand on emporte noême ses meubles ?

— Eh bien! quoi?

— C'est à peu près comme si on était dans son pays^r

— Mais la patrie ? fit Jacques.

— Oui, certainement; mais enfin gagner sa vie dans un pays ou dans un autre, le meilleur, dans ce cas, est encore le pays où la vie est plus facile à gagner ; mon bon sens me dit cela.

— Sans doute, répondit Jacques sur le même ton, et il murmura : C'est une belle chose que le bon sensJ

L^intention ironique de ces derniers mots ne fut pas saisie par M. Bridoux. Hélène ét^it toujours au brasî d^An^oine, et au lieu de précéder, les deux jeunes gens suivaient cette fois. Dans un moment où son ami s'était trouvé auprès de lui> Antoine lui avaitdit trèsbas et très-vite : — Faites prendre le plus long, — Jacques av^it souri, et comprena^nt le but de cette demande^ il. a/^pUqui|it à rendre Ml Brî4oux dttc^ntif pour continuer aux deux jeunes gen.s qui marchaient pav derrière toute la tranquillité ^t tout 1$ mystère que pouvait souhaiter leur t^t0*à-tôte..Au lieu de revenir par la falaise, on redescendit par Sainte-Adres^. et le faubouvgd'IngouviUe. Pendant cette dernière heure qu'ils passèrent ensemble aussi isolés qu'ils pouvaient le désirer, gr&ce.à l'obligeante complicité de Jacques, Antoine et Hélène précisèrent plus complètement leur^ aveiix. Ils se fireplt mutuellement les confidences de tout ce qu'ils avaient éprouvé depuis que le voyage les avait réunis, et reconnurent que leurs sentiments avaient suivi une progression égale. Hélène avait fait le récit de sa vie. Moins indiscrète que son père, ou l'étant en d'autres termes, elle fit entrer Antoine dans son intérieur. Antoine lui avoua que M. Bridoux lui avait déjà fait connaître en partie les détails de cette existence laborieuse et difficile. Il confessa à Hélène que ces indiscrétions paternelles avaient été une des premières causes de l'intérêt qu'elle lui avait inspiré.

et qui s'était accru au point jqu'il avait été forcé de lui donner un autre nom. Lui aussi racouta sa vie. Hélène y retrouva un écho de la sienne. Elle pouvait mieux qu'une autre comprendre^ sous les formes discrètes d'un récit qui ne quêtait pas la pitié^ ce qu'il y avait en réalité de misère réelle et courageusement acceptée dans l'existence des Buveurs d'eau. Elle se passionnait d'un enthousiasme quasi filial pour la grand'mère d'Antoine ; un peu plus elle aurait dit : Notre grand'mère. Dans le courant de ces mutuelles révélations^ le souvenir de son album revint à l'esprit d'Antoine. Hélène ne lui en avait pas encore parlé. Au moment où il allait l'interroger à ce propos^ ce fut la jeune fille elle-même qui alla au-devant de sa pensée. PouvaitrcUe craindre de montrer de la confiance à qui venait de lui en donner tant de preuves? Elle raconta comment^ après avoir trouvé l'album dans le wagon^ elle et son père avaient voulu l'utiliser à leur profit. Elle dit les raisons qui l'avaient retenue quand la pensée lui était venue de le restituer. — Et en voici une que vous oubliez^ dit Antoine en tirant de sa poche la copie de la chanson d'Olivier trouvée sur le remorqueur, et qu'il avait conservée.

— Vous ne m'avez pas laissé finir, dit Hélène à son compagnon, après qu'il lui eut appris comment ce papier se trouvait entre ses mains.

Pressentant qij^l y avait peut-être une préoccupa-

tion jalouse dans la remarque d'Antoine^ et connaissant par une récente expérience toutes les angoisses de ce tourment, elle se hâta de les lui éviter. — Non, ce n'est pas ce que vous croyez, lui dit-elle en pesant doucement sur son bras, comme pour faire de cette pression une caresse. Elle avoua la puérile curiosité qui l'avait poussée à copier ces vers. Antoine fut ému de la persistance qu'elle mettait à être crue. — Bien crue ! ajouta-t-elle, et je ne suis pas menteuse, du moins je ne rétais pas avant de vous connaître ; j'ai bien menti à mon père tout à Theure, mais c'était à cause de vous, à cause de nous, fit-elle plus vivement, devinant que cette pluralité était une c&linerie de langage. Elle s'exprima, à propos de son cousin Olivier, sinon dans les mêmes termes, du moins de façon à confirmer ce qui avait été dit par M. Bridoux relativement à la froideur qui existait entre sa fille et son neveu.

— Olivier, qui me dit volontiers ses affaires, ne m'a jamais parlé de vous, fit Antoine.

Voulait-il, en constatant l'indifférence de son ami pour sa cx)usine, voir si Hélène n'éprouverait pas quelque chose qui ne fût pas en rapport avec ses paroles? Sans même prévoir un piège, Hélène profita de cette objection pour rassurer davantage celui qui la soulevait.

— Vous voyez bien, lui dit-elle joyeusement, il ne pense pas plus à moi que je ne songe à lui»

2 60 LKS BUVEURS D'EAU.

— Cependant^ insista Antoine^ il a dû y penser eu écrivant ces vers.

— Que voulez-vous ? fit Hélène^ je ne puis rien dire à cela ; au moins est-il bien certain que j'en ignorais Texistence. Olivier a été très-blessé de ma réserve quand il a reparu à la maison.

— Pourquoi celte réserve avec un parent qui pour-, rait être au moins un ami?

— Pourquoi ai-je si peu de réserve avec vous, qui étiez un étranger pour moi il y a deux jours? explique-t-on cela ? répondit Hélène. Tenez, ajouta-t^elle, je vais penser à lui maintenant que je sais quil est votre ami ; ce sera une façon de penser à vous.

Antoine, charmé par cette franchise d'aveux, serra la main à sa compagne. Comme ils entendirent le bruit des voitures qui annonçaient la villcy ils s'aperçurent avec terreur qu'ils étaient aux portes du Havre; mais grâce à une manœuvre de Jacques, ils eurent encore quelques moments à passer ensemble. Le sculpteur, habitué aux coutumes de la ville, savait qu'à Te^jception d'une seule, toutes les portes étaient fermées à une certaine heure, et il promena M. Bridoux, un peu alarmé, autour des fortifications du Havre, dont tous les ponts-levis étaient levés. — Je sais bien qu'il y a encore une porte ouverte, disait le sculpteur; mais il faut la trouver.

Cette inutile promenade autour de la ville prolongea

HELEIM!:. 261

d^une heure l'entretien de ceux au bénétice desquels elle était faite. Cependant Jacques finit par découvrir la porte^ devant laquelle on avait passé à deux reprises, maïs chaque fois Jacques détournait Tattention de M. Bridoux. Quand on fut en ville : — Où étes-vous desbendu? demanda Jacques à son compagnon; vous ne connaissez pas la ville, vous pourrez peut-être avoir besoin d'indication.

— Attendez que je demande à ma fille, je ne sais pas le nom de Thôtel où nous sommes débarqués ; mais elle a une mémoire d'ange.

— Au Bon Couvert, dit Hélène, répondant à Tinterrogation de son père. Jacques regarda Antoine avec surprise. On arriva devant Tauberge. Hélène et Antoine échangèrent une dernière parole; mais Tune avait dit adieu, quand l'autre avait dit au revoir, et Antoine remarqua qu'au moment où olle quittait son bras, Hélène tremblait. On échangea un bonsoir pressé. Les deux couples habitaient deux corps de bâtiments séparés ; on se quitta dans la cour.

— Çà, mon cher> dit Jacques, quand il fut rentré dans la chambre qu'il devait habiter avec son ami, prenez un siège, comme dans CinnOy et causons. Je ne suis pas content de vous; ce n'était point la peine de si bien pousser le verrou, puisqu'il fallait afficher votre secret sur la porte. Il y a environ trois heures, je voudrais pouvoh* vous le dire montre en main> vous

m'avez certifié que vous, n'aviez pour mademoiselle Bridoux qu'un intérêt tout à fait passager^ et vous avez actuellement la mine et les allures d'un homme parfaitement amoureux. J'aurais dû me venger de votre méfiance à mon égard en refusant d'être deux fois votre complice pendant cette soirée, la première en courant après vous quand vous couriez après mademoiselle Bridoux, qui courait après son chàle^ la seconde en prenant le plus court, au lieu de prendre le plus long, pour nous ramener au Havre. Si vous aviez eu un peu de confiance, j'aurais consenti à vous perdre ; ce sera pour la prochaine occasion : indulgence complète, dit l'artiste en tendant la main à son compagnon, mais à la condition que vous allez tout me dire, et d'ailleurs vous devez avoir le gosier altéré d'indiscrétions, ou vous n'êtes pas un amoureux ordinaire. Antoine raconta tous les événements de la soirée.

— Voilà une brave fille, fit Jacques après le récit de la scène de la falaise, et qui me paraît avoir le cœur planté au bon endroit.

Au même instant, la fenêtre qui était en face de la leur, dans le corps de bâtiment opposé, s'ouvrit, et ils entendirent H. Bridoux crier à un garçon qui était dans la cour qu'il le réveillât le lendemain, pour le départ du bateau de Trouvilie ; puis la croisée se referma.

— Faut-il faire monter le garçon et lui faire la même recommandation pour vous ? dit Jacques à Antoine^

qui avait fait un mouvement. Non, n'est-ce pas ? ajouta le sculpteur en riant, puisque, n'étant pas en état de dormir, vous vous trouverez tout réveillé demain.

— Je n'ai pas dit cela, répondit Antoine, étonné de ce départ, dont Hélène ne lui avait point parlé.

— Autant le dire, puisque c'est votre intention.

— Mais je n'ai pas dit qu'elle fût telle.

— Supposons-le, dit Jacques, et permettez-moi de vous adresser quelques observations, ajouta>t-il avec une certaine gravité. Si vous suivez mademoiselle Bridoux étape par étape, où cela va-t-il vous mener ? Certainement à un autre but que celui de votre voyage. D'après tout ce que vous m'avez dit, d'autres pourraient trouver dans la conduite de cette jeune fille une cible à blftmes très-vifs pour la promptitude avec laquelle elle vous a fait un aveu que les demoiselles bien élevées détaillent pendant six mois par menus soupirs et menus propos. J'aime les instruments francs qui donnent tout de suite toute leur capacité de son. Cet aveu a d'ailleurs été amené par des circonstances particulières : la dissimulation eût été un homicide dans un moment où un mot d'amour devenait presque un élément de sauvetage, puisque, vous rendant la vie plus chère, il augmentait le courage que vous pourriez déployer pour la conserver. Vous, qui devez la connaître mieux que moi, de cette audace et de cette franchise

un peu vive dont mademoiselle Bridoux a fait preuve

envers vous, vous ne tirez. J'en suis sûr, aucune conséquence blessante pour elle. Qu'allez-vous faire ? La suivre? C'est introduire dans sa vie et la vôtre dies éléments d'inquiétude. Écoutez-moi aussi sérieusement que je vous parle. Le sentiment que cette jeune fille vous a inspiré et qu'elle partage, a-t-il quelque ressemblance avec ce que vous avez pu, en un autre temps, éprouver pour d'autres femmes?

— Non, dit Antoine; j'ai dans ma vie des épisodes comme on en rencontre dans les premiers temps de la Jeunesse ; mais voilà bien longtemps déjà que j'ai renoncé à des liaisons nées plus souvent du hasard que de la sympathie.

—-Vous ne croyez donc pouvoir renouveler avec mademoiselle Bridoux, et ce n'est pas votre intention, une de ces liaisons, fût-ce môme dans des conditions plus sérieuses et plus durables que celles dont vous parlez ? Non, vous ne faites pas cette offense à cette jeune fille; alors, encore une fois, à quoi bon la suivre?

Antoine resta silencieux.

— Vous m'alarmez, reprit Jacques; je ne vous vois pas sans peine ébaucher une aventure qui n'a pas de conclusion possible. Ah ! s'il s'agissait d'une de ces ai*mables personnes qui dénouent les rubans de leur bonnet dès qu'elles aperçoivent seulement l'ombre d'un moulin, je vous dirais : — En avant 1 — c'est charmant. Rien ne vaut en effet ces courts romans, nés dans l'at-^

mosphère de riminrévu^ qui ont en voyage toute la saveur du fruit cueilli sur la baie de la grand^rouie ; quand le dénouaient arrive^ ceux qui en sont les héros se séparent^ sans même avoir la pensée d'ajouter : a la suite à demain. ^ Vive les histoires d'amour en un seul numéro^ qui ne laissent pas de traces dans la vie et pas d'ennuis dansle souvenir ! Mais^ mademoiselle foidoux est à mes yeux tout Topposé d'une héroïne de ce genre. Laissez donc cette jewie fille à sa tranquillité^ et vousmême conservez la vôtre : rien n'est plus sain^ voyezvous^ dans un voyage de travail comme celui que vous avez eu l'intention d'entreprendre, que d'avoir resfNrit libre. Pour moi^ quand je chausse mes semelles de grand'route, j'aimerais mieux avoir vingt livres de plus pesant dans mon sac, qu'une préoccupation du genre de celle que vous vous préparez à vous donner pour compagne.

Au jour levant, et dans d'autres termes, Jacques continuait à donner à son ami les mêmes conseils, et lui arrachait la promesse que rien ne serait modifié au plan qu'ils avaient concerté pour l'emploi de leur temps et à leur itinéraire. A quatre heures du matin, ils entendirent un des garçons de l'aubei^e qui courait dans le corridor, frappant à deux ou trois portes et criant : — Les voyageurs pour Trouville, les voyageurs pour Caen!

Antoine tressaillit. — Allons au quai seulement, dit-

2&6 LES BL'VEURS D'ëAU.

il à Jacques^ que je la voie passer. Je vous promets de ne pas la suivre^ mais je voudrais lui dire adieu. Songez donc que je ne la reverrai peut-être plus.

Jacques haussa les épaules. — En amour^ fit-il, c'est avec les adieux qu'on renoue les liaisons rompues : quand on a Tintention réelle de ne plus se revoir, le mot adieu est le seul qui ne se prononce pas.

Antoine se rassit sur le pied du lit. Au même instant, le garçon d'auberge qu'ils venaient d'entendre frappa à leur porte. — Nous ne partons pas, dit Jacques.

Mais la clé était restée sur la porte. Le garçon entra. — Voici un petit livre que des voyageurs qui ont logé ici m'ont chargé de remettre à celui de ces messieurs auquel il appartient.

Antoine reconnut son album. Quand le garçon fut sorti, il en parcourut les feuillets avec précipitation. Sur l'une des rares pages qui étaient restées blanches, il remarqua quelques lignes d'une écriture étrangère. Elles contenaient seulement quelques phrases d'une grande simplicité; Hélène suppliait Antoine de renoncer à l'intention de la suivre, qu'il avait déjà manifestée dans les derniers moments de son entretien de la veille. — A cette condition , disait-elle , je n'oublierai pas... Comme un appel à une vague espérance qu'elle essayait de faire partager, elle achevaiten disant : — Qui sait? peut-être nous retrouverons-nous, et en des circonstances où nous pourrons dire ce qui doit rester un se-

HÉLÈNE. 2à7

cret entre nous dans celles où nous sommes placés. Adieu. Je serai heureuse si la Brovidence veut faire de ce mot un : au revoir!

— Eh bien ! dit Jacques^ elle vous dit justement ce que je vous disais. Nous avons la majorité^ il faut vous y soumettre.

— J'ai rêvé; fit Antoine tristement en refermant son album. Pourquoi ne Ta-t-elle pas gardé ?

— Et comment vous aurait-elle écrit sans ce prétexte ? répondit Jacques.

Quand il supposa que le bateau de Trou ville devait être partie il engagea son ami à le suivre hors de Thôtel.

-— Le Roi Lear doit être rentré avec la marée; nous irons faire un somme dans notre cabine^ et dans l'aprèsmidi nous serons frais et dispos pour le travail.

Hais au moment de se mettre à Touvrage^ le sculpteur vit son ami si tristement découragé^ qu'il remit au lendemain pour commencer sa besogne. Antoine voulait retourner à La Hève. — Mauvais moyen^ dit Jacques; les cendres sont encore chaudes^ il ne faut pas marcher dedans.

— Je veux vous montrer que j'étais véritablement en danger^ fit Antoine^ donnant ce prétexte à" sa promenade.

— Allons^ dit Jacques^ mais j'ai tort. Je suis comme un médecin qui ordonnerait la diète à son malade^ et qui consentirait ensuite à dîner avec lui.

Comme ils suivaient le même itinéraire que la veille et marchaient très-rapprochés des limites de la falaise^ Antoine retrouva l'endroit où il était tombé. Il montra à Jacques l'anneau où Hélène avait attaché son chàle^ et lui fit voir le buisson de ronces à moitié déraciné auquel^ il s'était retenu.

— Pour que votre poids n'ait pas entraîné mademoiselle Bridoux^ quand elle vous a aidé de ses mains^ il faut qu'elle soit bien forte^ ou que la Providence s'en soitmôlée^ dit Jacques. Assurément, elle a couru autant de péril que vous.

En retournant sur leurs pas^ au coude formé par une rampe pratiquée dans la falaise pour descendre àla mer^ ils rencontrèrent un pécheur qui remontait par ce chemin. Antoine*poussa un cri : il venait de reconnaître le châle d'Hélène dans les mains du pécheur. Celui-ci^ qui paraissait fort joyeux de cette trouvaille^ la montrait de loin à sa femme^ qui était venue au-devant de lui. Antoine l'arrêta. L'homme avait trouvé le châle sur la grève^ enveloppant encore le caillou avec lequel Hélène l'avait lancé. Le rusé Normand, sans comprendre pour quelle raison, devina dans la précipitation du jeune homme le vif désir qu'il avait de le posséder. Il feignit de vouloir le conserver pour sa femme ; mais celle-ci, intervenant elle-même dans le débat, déclara qu'elle était prête à le céder contre de quoi en avoir un neuf, car les déchirures qu'elle avait remar-

quées dans le chàle Favaient un peu désillusionnée.

Antoine ne marchanda pas^ et donna ce qu'on lui demaâdait.

— Au moinS; dit-il à Jacques quand ils furent de retour au Havre^ j'aurai un souvenir.

Pendant les deux jours qui suivirent^ son travail en collaboration avec Jacques Antoine se ressentit un peu dé sa préoccupation obstinée ; mais un jour ii reçut une lettre de son frère qui lui annonçait l'accident arrivé à leur grand'mère. Le rappel à des affections un peu oubliées opéra une réaction favorable dans son esprit. — Je ne veux pas que vous vous serviez cle cela^ dit-il à Jacques en déchirant les dessins péniblement composés pendant les jours précédents^ et dont celui-ci voulait faire usage pour ménager sa susceptibilité; c'est mauvais.

Toute cette journée passa moins longuement que les précédentes ; le travail lui était redevenu facile/et^ sans être un moyen d'oubli^ il en faisait le charme du souvenir qui reportait sa pensée vers Hélène.

Ainsi commençait la convalescence de cette^ grande secousse de cœur. Douze jours après sa séparation d'avec Hélène^ Antoine se promenait avec Jacques sur la jetée, du Havre^ où une foule de curieux étaient ras« semblés pour assister au départ du Bumboldt, un des grands paquebots américains qui faisaient le service du Nouveau-Monde. Tout à coup ils se trouvèrent en

face de M. Bridoux^ qui courait pour tâcher de se pro* curer une place sur le parapet de la jetée. — Le père d'Hélène ! fit Antoine^ et il est seul.

— Âh ! pardon^ monsieur^ dit H. Bridoux comme un homme qui craint d'être retenu^ c'est que je voudrais bien la voir encore !

Les deux jeunes gens échangèrent un regard ; celui d'Antoine était plein d'inquiétude. M. Bridoux était parvenu à se placer à l'extrémité même de la jetée. Antoine et Jacques le suivirent^ émus à un degré différent par le même pressentiment. Bientôt le Humboldt eut quitté le bassin et s'engagea dans la passe^ où il attendit quelques instants la minute précise où la marée était dans son entière plénitude pour pouvoir sortir sans danger. On entendit alors le mouvement de sa puissante machine^ et les roues gigantesques commencèrent à battre l'eau avec plus de vivacité. Tous les passagers du Humboldt regardaient les curieux^ auxquels ils faisaient eux-mêmes spectacle. Beaucoup de personnes ayant des amis ou des parents à bord étaient venues sur la jetée pour échanger un lointain et dernier regard.

— La voilà ! la voilà l dit tout à coup M. Bridoux^ et il mit sa main sur sa bouche comme pour lui envoyer des baisers.

Antoine et Jacques reconnurent Hélène. Celle-ci^ qui cherchait son père des yeux^ aperçut Antoine auprès

de lui. Elle posa la main sur son cœur^ et dans les baiser qu'elle renvoyait à son père^ il en fut auxquels elle avait mis une autre adresse.

Une fois engagé en mer^ le navire fila avec une rapidité qui^ cinq minutes après^ ne le montrait plus au regard que comme une masse confuse enveloppée dans un nuage de fumée.

— Oui^ messieurs^ disait H. Bridoux^ une occasion superbe^ six mille francs par an et vingt mille francs de gratification une fois Téducation de la jeune demoiselle terminée ! Cela sert à quelque chose de distribuer des prospectus; c'est comme cela que ma fille a été connue à Trouville par la riche famille qui Temmène. Je crois qu'elle sera très-heureuse en Amérique. Si je m'ennuie trop^ eh bien ! mon Dieu^ je ferai le voyage et j'irai la rejoindre^ fit-il en essuyant ses yeux. Maintenant que je ne vois plus le bateau^ je m'ennuie déjà.

— Dieu lui fasse bon voygc ! dit Jacques.

— Dieu lui fasse prompt retour !. ajouta Antoine.

— Merci^ messieurs^ dit M. Bridoux ne se donnant plus la peine de cacher ses larmes et de dissimuler son émotion. Ah ! me voilà seul tout seul^ ajouta-t-il en appuyant ses deux coudes sur la jetée.

— Et elle I dit Antoine.

— Elle est avec votre souvenir^ répondit Jacques à voix basse.

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