I. Chef de bataillon, littéralement chef de mille (hommes
ments de fête; un plastron composé de pièces d’argent de toutes les époques et de tous les règnes, large et semblable au gorgerin de Pallas, tombait sur sa jeune poitrine ; les tresses de ses cheveux noirs s’enroulaient autour d’un takticos, sorte de bonnet rouge, plat et agrémenté de passementeries d’or; derrière ses oreilles, elle avait placé des perce-neige roses; sur son front, une pièce d’or byzantine de Constantin Porphyrogénète jetait des reflets fauves ; Fabien la couvait des yeux, s’enorgueillissait de la trouver si belle, et écoutait avec ravissement les murmures d’admiration qu’elle arrachait à ceux qui la voyaient passer. Klle-méme, elle se sentait en beauté, et, à défaut d’intelligence, je ne sais quel trouble joyeux animait sa physionomie, ordinairement calme jusqu’à l’immobilité.
Après avoir traversé le Mavro-Polamos, on arriva sur le terrain même du combat. La neige, longtemps piétinée, n’était plus qu’une boue grisâtre marquée çà et là de larges taches de sang. Les cadavres défigurés, grimaçant de l’horrible rictus qui ne se referme jamais, déjà roidis dans leurs attitudes diverses, étaient couchés au hasard de leur chute, nus pour la plupart et déjà dépouillés par les rôdeurs de nuit, qui avaient su profiter des ténèbres. On reconnaissait les musulmans à leur tête rasée et les Grecs à leur longue chevelure. Des chevaux gonflés, étalant leur gros ventre et leurs jambes grêles, attiraient une bande de
corbeaux voraces qui s’enfuirent eu croassant à l’arrivée d’Hadji-Skopélos et de son escorte. Les hommes détournaient les yeux et les femmes faisaient des signes de 'croix en passant auprès des cadavres.
Lorsqu’on fut arrivé sur l’emplacement neutralisé par la trêve, on aperçut Békir-Paeha à cheval au milieu de ses officiers; Hadji-Skopélos alla vers lui; les deux chefs échangèrent quelques paroles, et les rapides funérailles commencèrent. Les Grecs, précédés de pappas Gregorios, devant qui l’on portait la croix aux branches égales, conduisaient leurs morts au delà de Gravia; les femmes les suivaient en se meurtrissant le visage, en s’arrachant les cheveux, en hurlant comme des pleureuses-antiques, pendant que les diacres psalmodiaient les longues et fatigantes litanies mortuaires de l’Église orthodoxe. Lorsque le cadavre qu’on retrouvait avait été pendant sa vie un vaillant soldat, une voratrice s’avançait au bord de la tombe et improvisait une chanson en l’honneur de « ce brave dont l’âme est devenue un petit oiseau, parce qu’il en a tué mille et encore mille avant de tomber en criant : O Grèce, tu seras libre ! »
Les Égyptiens, de leur côté, avaient creusé une large fosse; un derviche déguenillé, coiffé du haut bonnet pointu entouré d’ Astrakan noir, portant à sa ceinture de cuir la longue cuiller de bois qui lui sert à se gratter le dos lorsque sa vermine le tourmente.
couchait les morts sur le côté droit, la face tournée vers la Mecque, et répétait pour chacun d’eux la profession de foi musulmane; puis il disait : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux! » et il ajoutait encore : «.Que Nakir elMoukir, les redoutables anges de l’examen, n’entendent de toi que des paroles propices ! » On abrégeait ainsi, autant que l'on pouvait, les lentes et minutieuses fonctions par lesquelles les musulmans honorent leurs morts ; du reste n’étaicnlelles pas inutiles, et le prophète n’a-t-il pas dit : « Ceux qui auront succombé dans le chemin de Dieu, Dieu les introduira dans le paradis qu’il leur a déjà fait connaître? » Or la guerre contre les infidèles n’esl-ellc pas, par excellence, l’œuvre chère à celui qui envoya Mohammed pour prêcher sa parole?
Pendant que ces cérémonies sommaires s’accomplissaient, les officiers des deux états-majors s’étaient mêlés; Fabien causait à voix basse avec Fédor; Békir- Pacha contemplait Vasilissa et la trouvait très-belle. Tout en la regardant, il supputait ce que pourrait coûter une si merveilleuse créature, et il se disait que nulle, parmi les Circassiennes qu’il possédait ou qu’il avait vues, n’était digne de baiser le bout de ses pantoufles.
— Ali! se disait-il encore, sans ce Rustcim-Bey maudit, j’aurais battu les Grecs hier, j’aurais pris cette belle fille pour ma part de butin, et maintenant
elle serait à moi, dans mon harem, et pour toujours.
Il s’approcha d’Hadji-Skopélos, et, lui parlant avec ces façons pleines de câlinerie que les musulmans savent si bien employer lorsqu’ils veulent obtenir quelque chose, il lui dit : N’est-ce point là cette belle Vasilissa, fille de pappas Grégorios, etdonton parle tant ?
Le vieux chef palikare fit un signe de tète affirmatif.
Békir reprit : — Vos caisses doivent être vides, pauvres Grecs, car vous avez été mangés vivants par ces Turcs avides qui, bien plus que nous, sont vos ennemis. Sais-tu bien que je donnerais une grosse somme, une somme considérable en guinées d'xVngleterre, à celui qui voudrait me vendre cette Vasilissa dont les yeux sont si doux ?
Hadji-Skopélos se mit à rire et répliqua ; — Nos femmes sont libres et ne sont point denrées que l’on achète. Je saisque vous vendez vos prisonniers, parce que vous êtes des mécréants ; mais ignores-tu la différence qu’il y a entre un musulman et un chrétien?
— Je donnerais beaucoup d’argent à son père, reprit Békir en insistant; je ne suis pas un petit personnage dans mon pays, et ce n’est point un mince honneur que de m’appartenir.
Hadji-Skopélos appela Fabien et dit à Békir : — Pacha, fais tes offres à cet officier; lui seul peut arranger l’affaire.
Puis il s’éloigna en riant.
Aux propositions de Békir, Fabien sentit un jet de sang lui monter jusqu’aux yeux. Il le regarda avec fureur. — Sans la trêve jurée, lui cria-t-il, tes paroles te coûteraient cher !
— Comme ces Grecs ont un caractère singulier ! se dit-Békir, qui ne comprenait pas pourquoi on ne vendrait pas une femme, puisqu’on vend les chevaux et les chiens.
Il marcha vers Vasilissa,et quand il fut près d’elle : — Pourquoi, lui dit-il, restes-tu avec ces esclaves révoltés et dépenaillés ? Ta vie est remplie de misères, ton pain est dur, tes nuits sont inquiètes, tu couches au hasard du campement, et ta jeunesse se flétrit dans cette mauvaise existence qui n’est point faite pour toi. Tu es belle comme une nuit pleine d’étoiles, ta vue est rafraîchissante comme l’ombre au désert ; quitte ces mendiants qui te traînent avec eux, tu auras des vêtements de soie, des pierreries pour mettre autour do ton cou, un palais au bord du Nil, quand nous serons revenus en Egypto, et, au lieu d’être la compagne de ces voleurs de grands chemins, tu seras, si tule veux, la femme légitime d’un pacha qui commande une armée.
Vasilissa regarda Békir, dont les yeux étaient humilies et dont les lèvres tremblaient. Son instinct féminin ne la trompa point ; elle comprit qu’elle venait d’allumer une passion foudroyante au cœur du
pacha. Son orgueil en fut touché, et naturellement clic exprima son dédain de la façon la plus méprisante lorsque, crachant sur les pieds de Békir, elle lui répondit : — Chien! fils de chien ! j'aimerais mieux me donner à un Juif que de t’appartenir ! Va-t’en, vautour circoncis, je maudis ta barbe !
En entendant cette injure, la plus violente qu’on puisse adresser à un musulman, et que Vasilissa avait criée à haute voix, Békir-Pacha devint très-pâle. — Par ma barbe que tu maudis, je te jure, lui dit-il, que je t’aurai et que je te garderai, dussé-je mettre le feu à la Grèce et faire tuer jusqu’à mon dernier soldat.
Le soir de cette journée, Békir, couché sur son divan, dans sa maison de Topolia, pensait à Vasilissa, et se sentait envahi par un amour brutal et impérieux comme en éprouvent ceux qui jamais n’ont rencontré d’obstacles, et qui pour la première fois de leur vie se trouvent en présence d’une difficulté sérieuse. Plus il se disait qu’il n’aurait point la fille de Gregorios, et plus il se répétait qu’il voulait l’avoir. Tout en s'absorbant dans ses pensées il buvait du vin de Chypre qu’il coupait avec de l’eau-de-vie, car, en bon pacha qu’il était, Békir était ivrogne au premier chef. Il comprit que sa raison troublée le conseillait mal et allait le pousser à quelque sottise. Il appela Fédor, son confident habituel. — Je meurs d’amour, lui ditil, celte Vasilissa m’a rendu fou.
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* — Mais qu'a-t-elle donc pour les ensorceler tous ainsi? se demanda Fédor.
— Je lui ai proposé de me suivre, continua Békir ; elle a craché sur moi. J'ai offert beaucoup d’argent au vieux Skopélos, s’il voulait me la vendre ; il m’a ri au nez. Je suis très-malheureux, et je ne vois pas pourquoi je ne l’aurais pas, puisque j’en ai envie.
En entendant cette balourdise, Fédor haussa les épaules. — Raisonnement de pacha! murmura-t-il, ces gens-là s’imagineront toujours que le monde est à eux. — Puis il ajouta à haute voix :
— Ton harem est-il donc vide que tu aies besoin de cette poupée grecque pour te distraire? Il ne manque pas de captives en Moréc; envoies-y un de tes eunuques, et il t’en ramènera plus de femmes que tu n’en peux désirer.
— Je le sais, repartit Békir ; mais ce ne sera pas Vasilissa, et c’est d’elle que je suis amoureux.
— Prends ton mal en patience, car, à moins que tu ne l’enlèves, tu ne l’auras pas.
— Eh bien ! je l’enlèverai ; tu es un homme de bon conseil, Fédor...
Il frappa dans ses mains, un esclave parut.
— Va me chercher Ismaël-Aga, lui dit Békir, et qu’il fasse diligence ! J’ai besoin de lui.
Ismaël-Aga était un musulman tliessalien, sousofficier dans cette singulière milice irrégulière que la
guerre de Crimée a rendue célèbre sous le nom de bachi-bouzouks, et chef des cavaliers qui servaient spécialement d’escorte au pacha. C’était, comme la plupart des individus de cette espèce, un homme prêt à tout, ne discutant jamais un ordre et poussant volontiers jusqu’au crime la passivité de l’obéissance.
Dès qu’il fut entré, pieds nus, car il avait, selon l’usage musulman, laissé ses babouches à la porte, il se pencha vers Békir, baisa le bas de son vêtement, et, se redressant, il se tint immobile devant son maître.
— Tu connais le village de Molos, lui demanda Békir; peux-tu t’y rendre par la montagne sans traverser les grand’gardes grecques ? As-tu dans ta troupe quatre hommes résolus prêts à se faire tuer avec toi si tu le leur ordonnes ? As-tu de bons chevaux pour galoper à perdre haleine ? As-tu de bons pistolets pour casser la tête de ceux qui voudraient t’arrêter ? •
A chacune des questions de Békir, Ismaël-Aga répondait : oui.
— Tu vas monter à cheval ; tu vas prendre quatre hommes solides, continua le pacha ; tu .vas aller au village de Molos ; tu découvriras la maison où demeure un pappas qu’on appelle Gregorios ; tu y trouveras sa fille Vasilissa, à laquelle tu m’as vu parler ce matin ; tu l’enlèveras coûte que coûte, et tu me l’amèneras.
Ismaël-Aga répondit : — Oui, s’il plaît à Dieu !
Békir reprit : — Si tu te fais prendre, tant pis pour toi ; c’est que tu n’es qu’un sot. Si tu m’amènes la fille, tu auras un bon backchich *. Si tu ne la ramènes pas tu auras cinquante coups de bâton. Va!
Ismaël tournait déjà les talons et allait sortir, lorsque Fédor l’arrêta.
— Un instant ! dit-il à Békir, tu vas tout perdre avec ta précipitation. Il est déjà fort tard ; les nuits sont longues en cette saison, je le sais, mais la route d’ici à Molos est plus longue encore, surtout lorsqu’il faut faire, à droite, le grand détour de la montagne. Or les opérations de celte sorte sont œuvre de ténèbres, et si ton aga part maintenant, quelque diligence qu’il fasse, il sera surpris par le jour et arrêté par les Grecs ; il sera écharpé à coups de sabre, ce qui n’est qu’un mince inconvénient, mais Vasilissa sera reprise et jamais tu ne la reverras.
— Que faire donc ? demanda Békir.
— Attendre jusqu’à demain, répondit Fédor ; faire partir Ismaël avant la fin du jour, de manière à lui donner le temps matériel d’exécuter tes nrdres. Du reste il n’aura pas trop d’une journée pour prendre ses dispositions.
— Allons, dit le pacha en poussant un soupir, il
t. Pourboire.
faut se résigner. Tu as tout entendu, Ismaël, agis en conséquence, et sache réussir, si tu tiens à la peau de ton dos.
Fédor avait gagné du temps : c’était tout cc qu’il voulait, car il était lui-même fort perplexe et tout à fait indécis sur l’enlèvement de Vasilissa. Il savait très-bien que dans un village mal gardé, comme Molos, où tout le monde serait sans doute endormi, un coup de main semblable à celui que projetait le pacha avait des chances favorables ; mais devait-i! l’abandonner au hasard de l’événement? Telles furent les pensées qui l’agitèrent lorqu’il fut resté seul. Il se disait : Fabien est mou, cette fille lui fait tourner la tête, et ce serait peut-être lui rendre service que de l’en débarrasser. Ou lui laisserait croire qu’elle est disparue, morte, que sais-je? qu’il ne peut plus la revoir. La première douleur passée, le premier accès de rage calmé, il redeviendrait un homme, et je n’aurais plus la crainte perpétuelle de lui voir faire quelque grosse sottise pour cette idole. Je sais bien que, s’il apprend où elle est, et cela lui sera facile, il fera marcher Hadji-Skopélos, engagera la bataille à tout prix, et risquera fort de faire battre les forces grecques dont nous avons besoin. Ah ! que le diable emporte tous ces Lindors qui se mêlent de vouloir remuer le monde et qui ne peuvent vivre un seul jour sans conjuguer le verbe aimer avec la première
fillette qu’ils rencontrent sur leur chemin! Mais d’un autre côté, si j’empêche ce Békir d’enlever Vasilissa, il va s’abrutir de plus belle, boire et glisser dans nos mains. Je le pétrirai comme une cire molle, et j'en ferai ce que je voudrai, ce qui est à considérer.
Fédor, on le pense, n’était point homme à s’attendrir pour une mésaventure d’amour. — Bah! disait-il, j’en ai vu bien d’autres ! — Mais malgré lui il pensait à la douleur que l’enlèvement de Vasilissa ne manquerait pas de causer à Fabien. Quoiqu’il ne l’estimât guère et qu’il méprisât ses faiblesses, il avait de l’affection pour lui; une vague commisération vint donc encore en aide à son intérêt personnel, à l’intérêt de la cause qu’il avait à défendre, et il résolut de prévenir son compagnon du guet-apens que le pacha méditait. Après avoir écrit à Fabien un rapide billet, il traversa une chambre où dormaient, tout vêtus et couchés sur des nattes, quatre hommes, quatre Arnautes, serviteurs dévoués, âmes damnées de leur maître, moitié domestiques, moitié bourreaux, n’ayant besoin que d’un signe pour savoir obéir, et qui servaient d'ordonnances à Fédor, ainsi que l’on dirait dans l’armée française. Il marcha sans bruit et passa; il pénétra dans une autre pièce, il poussa du pied une masse informe et déguenillée qui dormait roulée sur un coin du divan, comme un paquet de linge sale ; c’était le derviche, qui, le matin même, avait enterré les Égyp-
tiens morts. En sc réveillant, il prononça à haute voix la profession de foi musulmane, car c’est ainsi que doit faire tout bon croyant.
— Trêve de sornettes! lui dit Fédor; nous sommes seuls. Où est ton bâton?
Sans répondre un mot, le derviche, qui n’était autre que le caloyer, prit sous les coussins du divan le rnde gourdin que nous connaissons et le remit à Fédor. Celui-ci y introduisit son billet, puis, ayant rajusté la pomme d’ébène, il tendit la canne à cet étrange émissaire et lui dit :
— Bon voyage, moine de saint Basile! tu salueras de ma part Fabien Sidorovich.
— Eli quoi ! faut-il marcher encore ? Mes vieilles jambes ne peuvent plus me porter.
— Prends un de mes chevaux et pars, répondit Fédor d’un ton qui n’admettait guère de réplique.
Le faux derviche jeta sur ses épaules une besace qui contenait son costume de caloyer, saisit son bâton, regarda encore une fois Fédor, et comprit immédiatement que toute tentative pour ajourner la course serait inutile. — Allons! murmura-t-il avec un soupir résigné, et il partit.
Fédor revint dans sa chambre. Longtemps et régulièrement, la tête penchée, les mains derrière le dos, il se promena d’un bout de l’appartement à l’autre. Sa pensée était déjà bien loin deVasilissa, de Békirct
de Fabien, car, une ou deux heures avant le lever du jour, au moment de se jeter sur son lit, il murmura :
— Que se prépare-t-il là-bas du cdté de l'Acropole d’Athènes? Samla est bien silencieux depuis quelques jours. Ah ! j’ai bien peur qu’avant peu nous n’ayons un rude coup de collier à donner.
Pendant la journée, Békir fit appeler de nouveau Ismaël-Aga et lui réitéra ses recommandations, ses menaces, ses promesses. A tout ce que lui disait son maître, l’Aga répondait : — Oui, s’il plaît à Dieu ! — Quand vint le soir, l’agitation de Békir était extrême ; il ne pouvait tenir en place, il se levait, marchait, se rasseyait, roulait entre les doigts son chapelet de corail, demandait sa pipe, buvait du café, essayait de dormir, rouvrait les yeux et disait à Fédor : Crois-tu qu’Ismaël réussisse à l’enlever? Si elle ne vient pas, j’en mourrai!
Fédor levait les épaules, riait de pitié, et lui chantait ironiquement ces vers, qui sont le début d’une cacideh versifiée par Abd-Allah, fils d’Adjlan : « Allez vers ma chère Hind, allez lui porter ma pensée. Hind est loin de moi, mon âme est anéantie depuis le jour où mon amie a emporté sa tente! »
Presque toute la nuit se passa ainsi, car Békir, trop énervé pour trouver le repos, avait prié Fédor de rester près de lui. Vers quatre heures du matin, au moment où les coqs chantent pour annoncer le jour
encore lointain, on entendit le galop d’un cheval qui s’arrêtait devant la maison. Quelques instants après, la porte s’ouvrit, et Ismaël-Aga parut.
— Où est Vasilissa? cria Békir en se précipitant yers lui.
— Elle ne viendra pas, répondit Ismaël, et mes compagnons sont morts !
Békir prit sa longue pipe et la brisa d’un seul coup en travers du visage d’Ismaël.
— Chien! lui cria-t-il en- bégayant de fureur, je te couperai le nez, je te pilerai dans un mortier comme faisait Sultan-Mourad à ceux qui prenaient du tabac.
Ismaël courba les épaules sans même reculer d’un pas, et ne répondit rien ; pour les musulmans l’idée d’infamie n’existe réellement pas; un châtiment corporel quelconque, un soufflet même, ne comportent aucun déshonneur, et la douleur qu’il cause est exclusivement physique ; or Ismaël-Aga avait un cuir résistant, et les coups ne l’épouvantaient guère. Il laissa son maître exhaler sa colère en imprécations, en menaces, en serments terribles, et attendit avec un calme impassible le moment de se justifier. Quand Békir se fut un peu calmé, il dit à Ismaël :
— Parleras-tu enfin, bœuf stupide? me raconterastu ce qui t’est arrivé ?
— Je suis parti, répondit l’aga d’une voix tranquille, avec quatre hommes, quatre cavaliers bien montés, bien
armés, qui ne redoutaient rien; nous avons marché sans nous arrêter, sans être inquiétés ; nous n’avons rencontré qu’un berger qui s’est enfui à notre approche, nous avons tourné la montagne de façon à entrer à Molos par derrière en laissant à notre droite la bourgade de Dervich-Ali. A deux cents pas avant le village, nous nous sommes arrêtés, nous nous sommes cachés sous des figuiers ; j’ai dit à mes hommes de faire manger l’orge aux chevaux afin de leur donner bon jarret pour le retour, et, au milieu de l’obscurité profonde, je m’en suis allé seul, glissant et rampant, pour faire ma reconnaissance et prendre mes points de repère. Le village était éteint et endormi ; nul bruit, nulle lumière; dans le lointain seulement, j’ai aperçu le feu d’une grand’garde, et j’ai entendu des chevaux qui frottaient leur licou contre la mangeoire. J’ai promptement trouvé la maison du pappas («regorios, car j’avais des informations précises ; j’en ai fait le tour; elle était muette, et nulle clarté n’y brillait; j’ai tâté la porte, elle était faible et pouvait être facilement renversée en dedans par un coup d’épaule. Un chien s’est élancé vers moi en aboyant, je l’ai fait taire en lui jetant de la viande que j’avais apportée, car, tu le vois, maître, je n’avais négligé aucune précaution. Tout était bien, mais il fallait agir silencieusement et rapidement. J’allai retrouver mes hommes ; en deux mots, je leur expliquai ce qu’il y avait à faire et je leur dé-
fendis de se servir d’autres armes que de leur yatagan, si nous rencontrions de la résistance, afin de ne pas donner l’éveil à tous les Grecs de Molus en tirant des coups de pistolet : nous prîmes nos chevaux par la bride, nous avançâmes lentement et nous les attachâmes à quelques pas de la maison du pappas. L’yatagan à la main, je marchai, suivi de mes hommes; arrivé devant la porte, je dis ; « Au nom de Dieu ! allons! » et je me précipitai. La porte céda, et nous pénétrâmes dans une grande chambre. Par Chltan le lapidé ! je ne sais quel démon avait donné l’éveil à ces chiens maudits, mais à peine étions-nous entrés que nous fûmes entourés, saisis, terrassés; je n’eus que le temps d’allonger un coup d'yatagan à un Grec qui se mit à crier comme une poule qu’on plume toute vive. On apporta de la lumière trente hommes armés nous environnaient, on nous lia les mains derrière le dos ; je vis que nous allions mourir ; alors je crachai sur ces raïas révoltés, et je leur dis : « 11 vous faut la nuit, la trahison et trente soldats pour que vous osiez attaquer cinq musulmans ; s’il tombe un poil de notre barbe, Békir-Pacha mettra le feu à votre village et vous rôtira tous comme des chevreaux écorchés. » Un homme qui parlait très-bien turc, mais avec un accent étranger, nous interrogea : « Quel est votre chef? » Je lis un pas en avant. — Ah! c’est toi? r.;prit-il eu me regardant fixement. Et que venais-tu
faire ici ? — Je répondis que je venais chercher Vasilissa, la fille du pappas, afin de la conduire à Topolia, où elle était attendue par mon maître. — Beaux soldats, en vérité, que ces Égyptiens, répliqua l’homme, qui ne pourraient môme pas enlever une redoute volante et qui viennent la nuit, dans l’ombre, se cachant comme des chacals, pour nous voler nos femmes. Puis, désignant mes compagnons, il dit aux Grecs qui l’entouraient : Prenez ces quatre coquins et allez les passer par les armes; quant à toi, ajoutà-t-il en se tournant vers moi, puisque lu étais chargé d’une mission du pacha, tu retourneras lui dire comment tu l’as remplie. On m’enferma dans une chambre basse sous la garde de deux palikares armés de fusils ; j’entendis mourir mes compagnons qui, avec leur dernier soupir, crièrent notre divine profession de foi, comme de bons musulmans qu’ils étaient. Au bout d’un quart d’heure environ on vint me chercher, on me fit monter sur un cheval après m’avoir bandé les yeux; douze cavaliers m’escortaient; nous dûmes traverser des postes grecs, car on s’arrêta plusieurs fois pour échanger des mots d’ordre. Après deux grandes heures de marche on fit halte, on détacha mon bandeau; nous étions au delà de Gravia, non loin des vedettes de notre armée. Alors le chef de rescorie médit : Tu es libre! si le diable ne te casse pas le cou on route, tu remettras cette boîte à ton maître et lu lui
diras que nous sommes disposés et prêts à renouveler de pareils cadeaux. — Voilà toute la vérité, ajouta Ismaël, et tirant de son silacklik une boîte de dimension moyenne, il la remit à Bêkir.
Elle portait pour suscription : Vasilissa, fille de Pappas Grégorios, à Békir- Pacha, commandant les forces Égyptiennes dans les défilés de la Phocide. Békir ouvrit la boite avec empressement; mais, dès que le couvercle fut levé, il la jeta loin de lui avec dégoût : elle contenait des oreilles sanglantes, celles des quatre cavaliers d’Ismaël que les Grecs avaient mis à mort.
— Eh! dit Fédor, de sa voix ironique, qu’allons-nous devenir si les Grecs se mettent à imiter les Turcs et coupent les oreilles aux prisonniers qu’ils fusillent?
Pendant le récit d’Ismaël, le pacha s’était calmé. — Les Grecs étaient-ils donc sur leurs gardes? demanda-t-il.
— Je ne sais, répondit l’aga, peut-être le berger que nous avons rencontré a-t-il couru jusqu’à Molos pour donner l’alerte, peut-être sommes-nous entrés dans une salle qui servait de corps-de-garde; j’ai fait de mon mieux, mais il n’a pas plu à Dieu que je réussisse.
— C'est un coup à refaire, reprit Békir ; une autre fois* drùle, quand tu rencontreras uu berger, ne le laisse pas s’enfuir, prends-le, casse-lui la tête d’un
coup de pistolet. De cette façon du moins, tu seras certain de son silence.
Ismaël s’inclina vers Békir pour baiser le bas de sa pelisse; le pacha lui donna un coup de poing sur la tète comme dernier témoignage de son mécontentement, et Ismaël s’en alla fort aise d’en être quitte à si bon compte.
— Qu’en penses-tu? dit Békir à Fédor lorsqu’ils furent seuls.
— Je pense, répondit Fédor, d’abord que Dieu est le plus grand, et ensuite que Yasilissa parait n’avoir qu’un goût fort modéré pour les douceurs de ton harem. Je t’engage à renoncer à cette aventure.
— Dussé-je y perdre la tête, je n’y renoncerai pas, répliqua Békir en a\alaut d’un trait un grand verre d’eau-de-vic, pour se confirmer dans sa résolution.
Quoique Vasilissa fût un être passif et absolument neutre, elle n’avait pu écouter sans battements de cœur les cris des malheureux que l’on tuait à cause d’elle; ces clameurs d’effroi, ces râles désespérés la poursuivent longtemps. Elle plaignait ceux qu’elle appelait « ces pauvres gens. » Elle en voulait à Fabien de les avoir expédiés si vite ; elle aurait désiré les interroger elle-même, poussée par l’invincible besoin d’entendre parler de soi qui travaille toutes les femmes; elle eût aimé à savoir ainsi de quels efforts l’amour de Békir- Paelia était capable. Elle lit donner aux morts une
sépulture honorable, et pleura quand elle vil que Fabien riait des regrets que, dans sa naïveté peu commune, elle exprimait avec toute franchise.
Deux jours après cette scène nocturne où Ismaël-Aga avait vu périr ses compagnons, des vedettes grecques amenèrent jusqu’à Molos, avec toutes les précautions usitées en pareil cas, un officier égyptien précédé d’un clairon, porteur d’un fanion blanc, et qui avait sonné en parlementaire. U demandait à parler à Vasilissa, à laquelle il était chargé de remettre en mains propres un envoi de son général, Békir-Pacha. Oq conduisit l'officier dans la chambre que nous connaissons déjà; là, on lui débanda les yeux, et en présence de Fabien cl d’Hadji-Skopélos il offrit à Vasilissa uu coffret en nacre, semblable à ceux que l’on fabrique à Constantinople dans le quartier de la mosquée du Sullau- Bayezid. Redoutant je ne sais quelle méchante ruse, Fabien s’empara aussitôt du coffret et l’ouvrit luimême ; il contenait de magnifiques pendants d’oreilles et une lettre ainsi conçue :
« Le pacha Békir à Vasilissa, qui est plus belle qu’Aicha, la femme bien-aimée du prophète, sur qui soient les bénédictions de Dieu :
» Que ces bijoux, indignes de toi, le rappellent les hommes qui sont morts pour le conquérir et te fassent penser à celui qui mourrait rien que pour te contempler une fois encore ! j»
Vasilissa avait pris les pendants ; elle les regardait, les faisait miroiter devant ses yeux; ils étaient en émeraudes, de la nuance propice réservée aux vêtements des bienheureux lorsqu’ils seront dans le paradis. Jamais Vasilissa n’a\ait vu une telle et si riche parure ; elle en restait éblouie, elle pensait à l’effet charmant que produiraient ces longues girandoles brillantes en tombant sur son cou; elle s’en parait déjà par la pensée, et trouvait que Békir faisait les choses d’une façon qui ne paraissait point habituelle aux Grecs. Elle fut arrachée à sa contemplation avide par Fabien, qui lui disait :
— Il faut renvoyer promptement ces brimborions au pacha avec la réponse que méritent ses procédés inqualifiables.
Vasilissa ne trouvait point du tout inqualifiables les procédés de Békir; mais, habituée à se soumettre, elle poussa un soupir, donna les pendants à Fabien, et le laissa répondre, car il est, je crois, inutile de faire remarquer qu’elle ne savait ni lire, ni écrire. Fabien écrivit donc :
« Vasilissa à Békir. — Tes cadeaux brûlent les mains de ceux qui les touchent. Il y a entre nous le sang versé de nos deux races ; jamais une fille grecque n’appartiendra volontairement à un barbare infidèle. Hadji- Skopélos me charge de te prévenir que tout parlementaire qui reviendrait pour moi ou à cause de moi serait
J. fis BUVEURS DE CENDRES 63
considéré comme espion et pendu immédiatement. Que Dieu te damne et t’aveugle ! »
— C’est bien dur, ditVasilissa à deuii-voix pendant que l’on renvoyait le parlementaire.
La vie de Vasilissa, un instant troublée par cet incident, reprit son calme habituel; elle s’abandonna de nouveau à ses nonchalances orientales, passa ses journées sur son divan, immobile, rêvassant à des choses confuses qu’elle définissait mal, répondant machinalement à Fabien lorsqu’il l’interrogeait, se laissant adorer avec l’impassible ingratitude d’une idole, et ne trouvant dans son âme rudimentaire et obscure rien qui pût la tirer de l’existence purement physique où elle se complaisait. Elle dormait, mangeait et était aimée, et, comme elle ne soupçonnait pas qu’il pût exister d’autres joies sur la terre, elle ne cherchait rien au delà.
Quant à Fabien, il avait une telle adoration pour elle qu’il lui suffisait de vivre à ses côtés pour être heureux. Il était possédé, connue on eût dit au moyen âge, et faisait converger toutes ses facultés vers sa tendresse. Il veillait cependant à la tâche qui lui était confiée ; il se tenait du côté des Turcs et du côté des Égyptiens sur une défensive habile, qui le plus souvent
fit LES BUVEURS DE CENDRES
inquiétait et immobilisait Rustcim et Békir; mais quand il avait visité les avant-postes, quand il avait poussé lui-même un reconnaissance sur les chemins qui lui semblaient douteux, quand il avait acquis la certitude que les troupes d'Hadji-Skopélos ne seraient point attaquées, il revenait vite auprès de sa maîtresse, causait avec elle autant qu'elle pouvait causer, lui disait des contes de fées qu’elle aimait beaucoup, baisait ses grands yeux noirs et se fondait de bonheur en la contemplant.
Ce n’était point positivement par des églogues de cette nature que Fédor remplissait sa vie. Son âme, violemment tendue, uniquement empreinte du sujet qui le préoccupait, cherchait avec ardeur et persistance le moyen de dénouer le fatal nœud gordien qui, chaque jour, se resserrait autour de la Grèce et menaçait d’étrangler encore ses destinées renaissantes. Parfois il daignait bien écouter les lamentations du Pacha qui lui déclarait que, sans Vasilissa, il ne pouvait pas vivre ; mais promptement il rentrait dans son rôle et marchait impérieusement vers le but qu’il poursuivait. En somme, il riait de Békir, il méprisait Fabien, et regardait Vasilissa comme un instrument qui, plus tard, pourrait lui être utile. Sous prétexte d’une mission à remplir auprès d’Ibrahim-Pacha, il quitta Békir pendant quinze jours environ, après s’être assuré que les Égyptiens ne tenteraient rien sur Gravia,
et après avoir recommandé à Fabien de ne faire aucun mouvement offensif pendant son absence.
Un soir il revint, triste et préoccupé plus encore que de coutume. Où avait-il été pendant ces deux semaines qui n’avaient apporté aucun changement aux positions respectives des Grecs et des Égyptiens? Il était allé reconnaître par lui-môme la situation de l’Acropole d’Athènes, sur laquelle, en ce moment, reposait le sort de la Grèce entière. Servi par des guides qui le précédaient sans oser l’interroger, il avait traversé la chaîne du Parnasse ; par des chemins secrets il s’était rendu à Lepsina qui fut Éleusis, et là, monté sur un mystic fin voilier, après avoir passé entre f île de Salamine et les côtes de l’Attique, il était débarqué dans la rade de Phalères, d’où Thésée partit jadis pour aller combattre le Minotaure. Fédor avait eu de longues entrevues avec le colonel Fabvier, qui n’attendait qu’un instant propice pour chercher à ravitailler l’Acropole épuisée. Il avait visité les campements de Gouras qui gardait les défilés du mont Pentéli, du côté de Marathon, et enfin, patune nuit sans lune, se glissant dans l’ombre, comme un chacal qui guette une proie, il gravit les rochers où s’ouvre l’ancienne prison de Socrate. Il entendait résonner au-dessous de lui le pas pesant des sentinelles turques de l’armée de Rcchid-Pacha, et il savait quel sort l’attendait si le moindre bruit eût donné
l’éveil ; aidé d’une corde, il put franchir une brèche des murailles déjà entamées par les boulets musulmans, et il se trouva dans l’enceinte même de l’Acropole, où les généraux Grisottis et Eumorphopoulos, prévenus de sa visite prochaine, l’attendaient dans le temple d’Ércchtée. Il interrogea lui-même les chefs, les soldats ; parcourut les ambulances où les blessés, jaunis par la fièvre, mouraient sur des tas de paille pourrie; examina les munitions, supputa combien il restait de jours de vivres, et fut désespéré, car il comprit qu’à moins d’événements impossibles à prévoir, l’Acropole d’Athènes, c’est-à-dire, par le fait, la Grèce entière, allait être obligée de capituler. Quand il quitta les derniers défenseurs du rocher où s’élève le Parthénon, il leur serra la main en essayant de leur donner une espérance qu'il n’avait point lui-même.
De là il s’était rendu à Daphni, et près de la chapelle où dorment les cendres des comtes de Chainplitte, ducs d’Athènes et marquis d’Éleusis, il avait rencontré Samla qui l'attendait. L’aigre et dur sectaire avait reçu son subordonné immédiat avec celte froideur impassible qui était le caractère distinctif de son individu.
— A moins d’un miracle, la Grèce est perdue, avait dit Fédor.
— Je le sais, avait répondu Samla; c'est pour cela qu’il faut faire le miracle.
En effet, c’est à cela qu'il songeait nuit et jour, sans relâche et sans repos. Semblable au mineur enfoui dans les profondeurs de la terre, qui scrute d'un œil exercé les blocs de roche, et y découvre, à des traces invisibles pour d'autres, le filon précieux qui doit l’enrichir, Samla étudiait chaque événement, chaque incident, afin d'y trouver le point d'appui dont il avait besoin pour élever les circonstances jusqu'à l'accomplissement de son œuvre. Il interrogea longuement Fédor sur ses relations avec Fabien. Quand il apprit l’amour que Fabien et Békir portaient à Vasilissa, il dressa les oreilles, une sorte de vision vague de l’avenir lui apparut, et serrant la main de Fédor, il lui dit :
— C’est cette fille qui, sans le soupçonner, nous sauvera peut-être tous. Avive la passion do Békir; ouvre l’œil sur Fabien ; il est possible que nous trouvions là le dénoûmcnt qu’il nous faudra bientôt; joue serré et sois le plus fort ; quand on fait ce que nous faisons, c’est un crime que de ne pas réussir. Du reste, attends-toi à me voir incessamment; au premier danger, j’arriverai. Ils se séparèrent, et Fédor continua sa route.
Depuis son retour à Topolia, plusieurs fois il s’était rendu dans le bois de Gravia ; il avait causé avec Fabien, qui toujours avait attendu avec impatience qu’il eût fini de parler afin de pouvoir lui dire :
— Le Pacha est-il encore amoureux de Vasilissa?
Impatienté de cette incessante préoccupation, Fédor lui dit un soir :
— Mais, Hercule imbécile, ne vois-tu pas que tu t’énerves à filer la quenouille de cette Omphalo obtuse, qui t’a aimé sans savoir comment, et qui te quittera sans savoir pourquoi?
— Ab! répondit le pauvre amoureux, on voit bien que tu ne la connais pas.
Fédor rentrait à Topolia et trouvait Békir qui, du plus loin qu'il l'apercevait, lui criait :
— Je suis épuisé, je ne vis plus depuis que cette Vasilissa a emporté mon cœur; Fédor, Fédor! toi qui es un esprit retors et fertile en ressources, pourquoi ne me donnes-tu pas cette enchanteresse sans laquelle je vais bientôt mourir?
— A l’autre maintenant, se disait Fédor. — Puis il ajoutait; hélas! où donc sont les hommes? Qu’est-ce que Samla veut que je fasse avec de tels et si piètres instruments?
Sur ces entrefaites, une nouvelle terrible fut apportée en même temps aux musulmans et aux Grecs. La Porte, irritée de la résistance des Hellènes et jalouse des succès obtenus en Moréc par les Égyptiens, s’était décidée à faire un dernier effort pour enlever l’Acropole d’Athènes, balayer les Grecs du reste de l’Attique, anéantir l’insurrection d’un seul coup et répondre à l’Europe : c’est fini ! En conséquence, une flotte turque,
réunie à grands frais, devait doubler l'Eubée, débarquer douze mille hommes à Marathon, et, reprenant la mer, aller attaquer les corps grecs cantonnés vers Phalères, sur les rivages du golfe Saronique. Pendant ce temps, les troupes turques traversant la plaine où jadis Miltiade battit les Perses, forceraient les passages défendus par Gouras, chasseraient devant elles les diverses bandes grecques qui occupaient les campagnes de l’Attique, et viendraient, par leur présence, doubler l'armée de Békir-Pacha qui serait certain alors de pouvoir se rendre maître de l’Acropole, par un assaut ou par une capitulation imposée aux assiégés. En même temps, Rusteim-Bey et Békir-Pacha se réunissant enfin après avoir passé sur le corps des Grecs établis h Gravia, devaient emporter, h tout prix, le pas
des Thermopyles, jeter Hadji-Skopélos dans le golfe
Maliaque et, marchant ensuite par la Béotie, de façon ?i laisser le lac Copaïs et Thèbes sur leur droite, déboucher en Attique par les défilés du mont Parnés, afin de diviser les forces grecques ou de les entourer victorieusement de tout côté. Le plan était habile, irrésistible dans ses résultats s'il eût été fidèlement exécuté; certes, ce n’est point la Sublime ‘Porte qui avait été capable de l’imaginer et l’on sait aujourd’hui quel courrier galopant nuit et jour sur les bords du Danube, l’avait apporté de Vienne jusqu'il Constantinople.
Le premier, eu Grèce, Samla avait connu ce projet; il en comprit immédiatement toute la gravité et envoya ses ordres à Fédor. Ce fut alors que le pauvre caloyer put se plaindre ; derviche le matin, moine de saint Basile le soir, il allait et venait, sans arrêter, sur la route de Molos à Topolia, car les correspondances étaient fréquentes entre Fédor et Fabien, Ce dernier, à travers ce cataclysme qui menaçait une nation entière, n’était, en réalité, préoccupé que de découvrir un refuge inaccessible oii il pourrait cacher sa maîtresse.
Hadji-Skopélos avait répandu une fiévreuse activité autour de lui ; les femmes fondaient des balles, faisaient des cartouches, réparaient les vêtements des hommes; les chevaux avaient été ferrés à neuf, les armes mises en état, les vivres préparés. Le vieux chef palikare •avait juré de n’être pas pris vivant et chacun se préparait à le suivre jusque dans la mort ; pendant ce temps Fabien se disait : comment sauver Yasilissa ?
Un soir, dans le bois de Gravia, Fédor et Fabien causaient ensemble. Fédor traçait à son compagnon les instructions que, le matin même, il avait reçues de Samla
— Le plan des Turcs est bien conçu, disait Fédor; s’ils l’exécutent, nous, sommes perdus; il est donc indispensable qu’ils ne l’exécutent pas ; pour arriver à ce résultat, un seul moyen nous reste, les prévenir;
prévenonf-les ! Avant ^ que Rusteim-Bey et Békir- Pacha aient combiné leurs mouvements, nous avons une semaine, il faut en profiter. Tu évacueras Molos, tu réuniras tous tes hommes depuis les Thermopyles jusqu’à Gravia, tu pousseras droit devant toi, comme un sanglier, tu culbuteras les Égyptiens, tu prendras la route de Castri, tu rassembleras tous les palikares du mont Parnasse, et ils sont nombreux, tu entreras dans la plaine d’Athènes par Daphni ; Fabvier et Gouras seront prévenus ; tu te lanceras, tète baissée, sur les Turcs qui assiègent l’Acropole, et, au milieu du combat, Fabvier pourra ravitailler la place , s’y jeter avec ses réguliers, et prolonger la défense encore pendant cinq ou six mois.
— Tout cela est fort bien imaginé, répondit Fabien; mais si Békir place seulement cinq cents hommes en avant de la route de Castri, il me sera impossible de passer; une fois engagé dans la montagne* je suis certain de mener l’entreprise à bonne fin, mais il faut que j’y puisse pénétrer ; or il n’y a qu'un chemin, et Békir en est le maître
— Eh ! je le sais bien, répliqua Fédor avec impa-* tience, il faut que je le décide à se retirer jusqu’à Ga-* laxhidi, et cela ne sera pas facile, car il connaît l’importance de sa position à Topolia. J’y parviendrai peut-être en irritant sa haine envieuse contre Rus 4 teim 4 Bey, mais il est tellement fou d'amour qu’il ne
comprend plus rien ; il se grise, dort, fume, geint, parle de Vasilissa, trouve qu’if fait froid, se grise encore et me donne quarante fois par jour envie de le jeter par les fenêtres.
— C’est ton affaire, reprit Fabien, livre-moi la route et je passerai ; sinon je ne puis que me faire écraser, ce qui me parait d’une utilité contestable.
— Tiens-toi prêt jour et nuit, dit Fédor, d’un instant à l’autre je puis réussir à dégager la route ; tu serais prévenu et sur l’heure tu te mettrais en marche. Il faut absolument arriver à Athènes; c’est là ton objectif, penses-y sans relâche.
— Il faut obéir, je le sais, reprit Fabien, mais au moins qu'on ne m’ordonne que des choses possibles !
— Sois en repos, dit Fédor, je le ferai la route libre ; je ne sais comment, mais j’y réussirai.
Ils se séparèrent. Fédor connaissait trop à fond l’insouciance des Orientaux, qui laissent toujours au hasard la meilleure part de leurs affaires importantes, pour questionner les officiers de l’état-major de Békir sur le nombre exact des troupes égyptiennes destinées à garder la route de Castri. Aussi, dès qu’il fut revenu à Topolia, il fit appeler un de ses Amantes et lui ordonna d’aller lui-même examiner les postes, de faire le compte des hommes, de reconnaître leur position précise et de venir lui rapporter tout ce qu’il aurait vu. Passivement l’Arnaute obéit, et, au point
d\i jour, Fédor savait que quatre mille Egyptiens environ étaient cantonnés à Galaxhidi, et que, de Galaxliidi àTopolia, trois mille hommes échelonnés rendaient le passage absolument impossible.
— Mes calculs étaient justes, se dit Fédor ; il n’est que temps d’agir, et si nous ne réussissons pas, je me doute de ce que Samla me réserve !
Il entra chez Békir-Pacha avec l’impassibilité voulue d’un homme qui a mis sa vie sur l’enjeu de sa dernière partie. Békir venait de se réveiller, par conséquent il n’était point encore ivre, et, selon l’usage matinal des riches musulmans, il fumait une longue pipe en bois d’oranger. Dès qu’il aperçut Fédor, il lui dit d’un ton pleurard :
— Ah ! quelle nuit mauvaise j’ai passé ; cette Vasilissa éloigne le sommeil de mes yeux ; nul au monde n’est plus à plaindre que moi.
— Il ne s’agit pas de Vasilissa, répondit Fédor prêt à mentir à chaque parole ; il s’agit des Grecs qui vont tenter, par le golfe de Lépante, un débarquement sur Galaxhidi afin de te prendre entre deux feux et d’anéantir ton armée.
— Cela m'est indifférent, reprit Békir, que la volonté de Dieu se fasse ; l’année sera détruite ; quant à moi, je ne bouge pas d’ici ; je veux aller à Molos pour avoir Vasilissa.
— Eli ! laisse cette fille en paix et écoute moi ; mai-
chc avec tes troupes sur Galaxhidi, concentrcs-y toutes tes forces et atteuds-y les Grecs de pied ferme.
— J’ai assez d’hommes à Galaxhidi pour n’y point redouter les Grecs, reprit le pacha ; je ne veux point dégarnir les défilés et en livrer les portes. Hadji-Skopélos pourrait passer, et je perdrais toute espérauce de jamais revoir Vasilissa.
— Quelle que soit ta chanson, dit Fédor, le refrain ne varie guère : Vasilissa et rien que Vasilissa. Ibrahim serait content s’il savait que son meilleur général, est ensorcelé par une femme et risque de compromettre ses troupes. Suis mon conseil, et fais prévenir Rusteim-Bey ; il descendra deZéituni, s’emparera de Gravia, et tiendra les Grecs d’Hadji-Skopélos en échec, afin de les empêcher de sortir de leurs positions.
— Rusteim-Bey est un chien, dit Békir avec violence, et je voudrais qu’il fût écrasé par les palikares; le jour du combat de Mavro-Potamos, j’aurais culbuté les Grecs et pris Vasilissa s’il eût fait la diversion que je lui avais commandée.
— Je lésais, reprit négligemment Fédor ; aussi je déteste ce Rusteim, qui, dans son orgueil de Turc, est ravi de savoir que tu as été battu. Ah ! si j’étais à ta place, pacha Békir, je sais bien ce que je ferais.
— Eh ! que ferais-tu ?
— A quoi bon te le dire ? répliqua Fédor, lu me Répondrais encore que tout t’est indifférent, et puis tu
redoutes Ibrahim et tu respectes les Turcs plus que tu ne voudrais en avoir l’air. En somme, ils sont vos maîtres, et tu as raison de ne pas oser te brouiller avec eux.
Békir éclata; il jura qu'il n'avait peur de personne, qu’il méprisait les Turcs, qu’il ne tendrait môme pas la main pour les sauver, et supplia Fédor de lui dire le projet auquel il faisait allusion.
— Eh bien 1 dit Fédor, je laisserais les Turcs et les Grecs vider leur querelle ensemble sans plus m’en môler, j’irais m’installer tranquillement à Galaxhidi ; si les Grecs parviennent k s’échapper, tant mieux pour eux, mais tant pis pour Rusteim, qui a fait tout ce qu’il a pu pour te faire battre, qui mérite une dure leçon, et qui paiera sa défaite de sa tête. Un Turc de moins, c’est presque une victoire pour un Égyptien.
Je ne sais si Békir pressentit une embûche, ou si sa haine pour les Turcs fut moins forte que son dévouement à l’islamisme, mais il secoua la tête à la façon d’un homme mal convaincu. Fédor reprit avec plus de vigueur : habilement, il insista sur la jalousie que scs talents militaires, et <jucls talents! inspiraient à Rusteim; dans le cœur de Békir il remua l’envie, l’ambition, la cupidité, toutes les passions enfin qui font mouvoir les âmes inférieures; il fit miroiter devant ses yeux des gloires futures auxquelles le pauvre homme n’avait jamais pensé. — Embarque-toi à Ga*
laxhidi, lui disait-il, prends terre à l’isthme de Corinthe, passe par Mégare, attaque l’Acropole, emporlela à la barbe des Turcs, et tu aurais le Pachalik d'Athènes, comme Ibrahim a déjà celui de la Morée.
À toutes ces exhortations, Békir levait les épaules; enfin, lassé et comme vaincu par la persistance de Fédor, il lui dit :
— Où en veux-tu venir ? Je ne le sais ; tu es une âme profonde et mystérieuse, tu médites quelque projet sinistre : que m’importe ? les Grecs, les Turcs, Sultan-Mahmoud, Ibrahim- Pacha, Gravia, Galaxhidi, Athènes, le diable et l’Acropole, je ne me soucie plus de rien. J’aime, voilà tout, et je meurs d’amour, ne le vois-tu pas ? Si tu veux que je t’écoute, parle-moi de Vasilissa; j’irai la chercher à Molos, j’irai la chercher au bout du monde; donne-la moi, et je ferai ce que tu voudras.
Ce fut un éclair pour Fédor : Ah! se dit-il, Fabien n’y consentira jamais !
— Pour l’avantage des armes égyptiennes, reprit-il à voix haute, pour l’intérêt du puissant Ibrahim, pour rabaisser l'orgueil des Turcs, il n’est rien que je ne tente, il n’est rien que je ne fasse ; mais ce que tu me demandes n’est point facile, et comment réussirai-je '!
Longtemps ils discutèrent; la passion aveuglait Békir ; Fédor, plein d’hésitation, ne savait à quoi se résoudre. Il promit de mettre tout en œuvre pour
s'emparer de Vasilissa, elle dernier mot de Békir fut :
— Amène-la moi, et je te jure de t’obéir comme si tu étais Ibrahim lui-môme, je me retirerai sur les bords de la mer et je laisserai les Grecs et les Turcs sc débrouiller entre eux sans même me retourner si j’entends le bruit de leur fusillade.
En rentrant dans sa chambre, Fédor trouva Samla qui, sans lui laisser le temps de la surprise, lui dit brusquement :
— Où en sommes-nous ici ? Le temps presse , il faut se hâter. Je viens activer vos lenteurs, tenter un dernier effort et mourir, au besoin, à la tête des palikares d’Hadji-Skopélos pour forcer le passage et préparer la délivrance de la Grèce.
Il ne fallut pas longtemps à Fédor pour mettre Samla au courant de la situation et pour lui apprendre h quelle condition fort peu politique Békir-Pacha consentait à faire un mouvement de retraite qui laisserait la route libre aux Grecs.
— Eh bien, dit alors Samla dont l’œil bleu rayonna d’un éclair de joie, nous sommes certains de réussir; Fabien te livrera sa maîtresse, cela est fort simple; c’est un dénoûment inespéré, et dont il faut profiter en toute hâte.
— Le dénoûment ne sera pas facile, répondit Fédor, Fabien refusera.
— Cela est impossible, reprit Samla; notre intérêt
LES RUVEl'RS DE CENDRES
particulier doit disparaître et s’anéantir devant l’intérêt général. Qu’est-ce qu’un plaisir ou un chagrin personnel en présence du salut d’un pays.
— Je connais Fabien, répliqua Fédor, il est fou de cette fille et refusera.
— Nous n’avons pas à discuter, dit Samla, il faut obéir. Moi-même, le premier, je vous donne l’exemple ; de gré ou de force Fabien se soumettra. Nous sommes trop heureux qu’une fantaisie de ton pacha nous permette de sortir d’une position inextricable. Fabien le comprendra et cédera, car son cœur est droit et sa volonté n’est point mauvaise ; je peux tout exiger, il le sait. Dis-lui que s’il refuse de t’amener cette créature, c’est moi-môme qui irai la chercher.
Ce fut encore le pauvre caloyer qui se mit en marche, toujours grommelant, toujours se plaignant de la fatigue, mais allant toujours néanmoins, car il était soutenu par l’amour de la patrie, par la conscience des dangers dont elle était menacée et par la terreur que Samla lui inspirait.
A l’endroit habituel de leur rendez-vous, les deux affiliés se rencontrèrent. Dès le premier mot, Fédor, qu’animait l’impitoyable esprit de Samla, attaqua vivement la question, si vivement que Fabien en resta décontenancé et comme chancelant, malgré sa révolte, pendant tout l’entretien.
— Demain, lui dit Fédor, tu m’amèneras Vasilissa.
— Eh ! grand Dieu ! pourquoi faire ?
— Pour que je la conduise à Békir, qui, à cette condition, promet de se retirer avec ses troupes. La route de la montagne sera donc libre demain, vers le soir : tu y entreras à la tombée de la nuit et dans quatre ou cinq jours tu seras sous les murs d’Athènes. Tu laisseras tes feux allumés à Molos et aux Thermopyles, afin que Ïlusteim-Bey ne se doute de rien.
— Fédor, sais-tu bien ce que tu exiges do moi?
— Je le sais parfaitement; c’est l’ordre de Samla et j’obéis. Je te demande ta maîtresse, et je te la demande parce que sa présence près de Békir peut seule nous sauver. Il est indispensable que la route de Castri soit ouverte, elle ne peut l’étre que si je mène Vasilissa à Békir, donc il faut la Tui mener. Gela est fort simple et à la portée de toutes les intelligences.
— Mais, malheureux, tu m’arraches le cœur, reprit Fabien éperdu et doutant encore de ce qu’il entendait.
— Tant mieux, répondit Fédor, c’est un grand service que je te rends; car ce cœur que vous invoquez toujours et à tout propos, yous autres hommes sensibles, n’a jamais été bon qu’à vous faire faire des sottises.
— Seras-tu donc inflexible? demanda Fabien.
— Inflexible ! répondit Fédor comme un écho; puis il ajouta : Prends garde, Samla est avec nous.
Fabien se tordait les mains et pleurait; il supplia Fédor de lui épargner une telle douleur.
— Je n’ai promis que ma vie, c’est plus qu’elle que tu réclames, lui disait-il.
— Voyons, le temps est précieux, dit Fédor, assez «le lamentations inutiles. Tu commis Samla; sa mère morte lui apparaîtrait et lui baiserait les genoux, tu sais qu’elle ne ferait même pas osciller sa volonté. Oui ou non, demain m’amèneras-tu Vasilissa?
Sous le regard de Fédor, Fabien baissa les yeux, car il craignait de laisser lire ce qui, en ce moment même, se passait dans son âme.
— Oui, demain vers neuf heures, aux avant-postes de Gravia, je te l’amènerai moi-même, répondit Fabien, et il accentua le dernier mTIt d’une façon singulière. Fédor lui posa la main sur l’épaule, et le regardant, comme l’on dit, dans le blanc des yeux :
— Tu sais, dit-il, en cas de désobéissance ce qui t'attend.
— Oui, répondit Fabien, la mort, je le sais.
— Et tu sais aussi qu’avec un homme comme Samla je serais impuissant à te sauver; ne l'oublie pas! Donc demain, à neuf heures, je serai vers Gravia ; j'emmènerai la fille du pappas Grcgorios; derrière moi les grand’gardes égyptiennes se replieront ; tiens-toi prêt :i marcher. Quand l’instant sera venu, j’enverrai le caloycr soit à toi, soit à Hadji-Skopélos. Adieu, Fabien,
St
pardonne-moi, mais il faut sauver la Grèce, et tu auras bientôt oublié cette triste fin de ton amourette.
Fabien resta longtemps seul, la tête penchée, absorbé clans sa douleur ; puis il leva son poing fermé vers la direction par où Fédor s’était éloigné, et s’écria :
— Va ! servile instrument de ce Samla orgueilleux qui prend les chimères de son cerveau pour les destinées du monde, tu verras ce que demain vous trouverez tous les deux à Gravia !
Ce fut au galop de son cheval que Fabien retourna à Molos, car il n’avait pas trop de toute la nuit pour mettre à exécution le projet qu’il méditait. L’idée d’abandonner, que dis-je, de livrer Vasilissa lui avait parue insupportable, et plutôt que de la conduire volontairement à un rival, il préférait cent fois courir la chance des batailles et mourir en défendant la femme qu’il aimait. Quoiqu’il fût loin de posséder la volonté de fer de Samla, il avait sur lui-môme assez d’empire pour savoir dissimuler les émotions qui l’agitaient. En présence de Vasilissa il fut calme et tendre comme d’habitude, avec Hadji-Skopélos il fut assez entraînant pour que le vieux Grec fît donner ordre à tous ses hommes d’être prêts à marcher une heure avant le point du jour, afin de forcer les lignes égyptiennes et de se jeter dans la montagne qui va vers l’Attique. Une partie de ses troupes, les meilleures et les plus aguerries, fut massée aux environs de Gravia ; l’autre
partie, formant à la fois la réserve et l’arrière-garde, devait rester derrière les Thermopylos, attendant l’issue du combat dont elle serait informée par de nombreuses vedettes placées à courte distance les unes des autres. Ce fut au milieu de l’arrière-garde que Vasilissa, son père, les enfants, les femmes et les vieillards devaient être placés; des hommes dévoués, choisis par Fabien lui-même, jurèrent de défendre Vasilissa et de ne point la laisser tomber vivante entre les mains de l'ennemi. Vasilissa s’étonnait un peu de ces précautions extraordinaires :
Mon cher seigneur, disait-elle à Fabien, n’aie pas souci de moi, je n’aurai point peur, car j’ai souvent entendu les coups de fusil ; du reste, pourquoi t inquiéter? Je suis certaine que si j’étais prisonnière il ne me serait fait aucun mal et que le pacha me traiterait fort bien.
— Hélas! je ne le sais que trop, se disait Fabien, dont le cœur se soulevait à cette pensée.
La nuit se passa dans ces préparatifs accélérés par la fiévreuse activité de Fabien, et vers deux heures du matin le corps d'armée d’Hadji-Skopélos était prêt à commencer son mouvement offensif.
En rentrant à Topolia, Fédor, après avoir conféré avec Samla, avait vu Békir et lui avait laissé entendre que le lendemain même il serait peut-être enfin mis en possession de Vasilissa; les ordres avaient été donnés
pour que les troupes égyptiennes pussent se retirer rapidement sur Galaxhidi, et Békir s’était endormi en rêvant de la belle fille grecque qui lui tenait tant au cœur. Quoique Samla ne fût point absolument sans inquiétude, il se croyait près de toucher au but qu’il voulait atteindre. Il dormait encore vers six heures du matin dans la chambre de Fédor, à ce moment indécis où le froid crépuscule de l’hiver commence à blanchir le ciel du côté de l’Orient, lorsque le caloyciMlcrvichc ouvrit la porte avec précipitation :
— Voilà Fabien qui fait des siennes sans crier gare, dit-il; il a battu les avauï-postes égyptiens et marche en hâte vers Topolia; il va se faire écraser. Alerte, Fédor! Békir vient d’envoyer chercher des renforts et jure à faire crouler le ciel.
Samla et Fédor se jetèrent à bas des divans qui leur servaient de lits. Ils n’eurent point besoin de prêter l’oreille pour entendre l’appel des clairons, le roulement des tambours et la crépitation des coups de fusil. En deux minutes ils furent vêtus et armés.
— Qu’v a-t-il donc? demanda le caloyer.
— Il y a, répondit Fédor, que Fabien est fou, et qu’il veut mourir.
— Fédor, dit Samla, cours auprès de Békir, surveille ses mouvements, neutralise-les, si lu peux. Je vais voir où en sont les Grecs.
Il descendit, sauta à cheval et s’élança jusqu’au
Si LES BUVEURS DE CENDRES
sommet de cette colline étrange et rocailleuse qui précède Topolia comme un haut bastion naturel, et qui domine la campagne environnante. Là il s’arrêta; nulle colère ne troublait sa pensée : avant de prendre un parti cl d’accuscr Fabien, il voulut voir par luimême si l’effort désespéré des Grecs avait quelque chance de réussir. Les palikares, qui étaient à peine à deux cents pas de Topolia, ramenaient, il est vrai, les grand’gardes égyptiennes, qui fuyaient à toutes jambes en criant : Aman! aman! mais au delà de Topolia, \crs le sud, la route, tournant brusquement, découvrait une sorte d’entonnoir où trois mille hommes, avec du canon, étaient rangés en bataille. Il n’y avait pas d’autres chemins pour les Grecs, et ils devaient trouver là une destruction inévitable, car déjà des Egyptiens alertes grimpaient sur les rochers afin de dominer le passage. En un clin d’œil, Samla comprit que les Grecs étaient perdus si l’on ne parvenait à les arrêter immédiatement. Il sc retourna vers eux. Au premier rang marchaient Fabien et Hadji-Skopéios. Les deux Buveurs de cendres s’apercevaient de bien lom, cependant ils se reconnurent, et quelques balles sifflèrent autour de Samla.
Ah ! ah ! se dit-il, il paraît que Fabien m’a vu.
Samla! Samla! dit une voix derrière lui, ne vois-tu pas que Fabien Sidorovich fait tirer sur toi ï... Mon Dieu ! qui se passe-t-il donc ?
— Ah! c’est toi, mon bon moine? dit Samla en reconnaissant le caloyer, qui l’avait suivi. Il ne se passe rien que de très-simple : Fabien est entre son intérêt et son devoir; il tâche de tuer le devoir pour sauver l’intérêt, voilà tout. Tu vas aller dire à Fabien que Fédor l’attendra ce soir, à sept heures, au bois de Gravia; puis lu diras à Hadji-Skopélos qu'il s’est laissé berner comme un niais, que s’il fait cent pas de plus il est écrasé, et qu’il batte en retraite à l’instant.
— Me croira-t-il ? demanda le caloyer.
— Oui, il te croira.
Et Samla, se penchant à l’oreille du moine, lui glissa tout bas le mot d’ordre suprême des chefs de métairie, auquel tout affilié était tenu d’obéir sans répliquer.
— Si je suis tué, cria le moine en s’éloignant à toute vitesse, tu mettras dix bouteilles d’araki dans mou tombeau.
— Va, mon brave ivrogne, dit Samla avec une certaine émotion, si nous n’avions que des hommes comme toi à manier, notre tâche serait moins rude.
Il suivit de l’œil le caloyer qui descendait rapidement la colline; il le vit, courbé et demi rampant, filer derrière les rochers et les arbres, puis échanger quelques paroles avec Fabien et s’arrêter près d’Hadji- Skopélos. Il vit alors ce dernier rassembler ses hommes et faire un mouvement rétrograde. Fabien criait, s'agitait, mais en vain, car la retraite continua.
8f> LES BUVEURS DE CENDRES
Quelques palikares, restés en arriére pour protéger la marche des Grecs, déchargèrent encore leurs fusils dans la direction de Samla, qui, au sommet du mamelon, semblait une statue équestre placée là pour défier leurs coups. A leur tour enfin ils tournèrent les talons et s’enfuirent en courant.
La tentative des Grecs avait échoué, et, quelques heures après, les Hellènes et les Égyptiens étaient rentrés dans leurs lignes respectives. De ce combat il ne restait plus que quelques cadavres qu'on se hâtait d'enterrer. Békir-Pacha, fier de sa victoire, question nait Fédor sur cet engagement imprévu, et celui-ci, toujours habile à exciter la division entre les Turcs et les Égyptiens, répondait :
— Je crois bien que ce Rusteim-Bey a des intelligences avec les Grecs, et qu’il les a poussés à venir t’attaquer; pourquoi hésites-tu encore à te retirer sur Galaxhidi?
— Donne-moi Vasilissa et je me mets en marche, répliqua Békir.
— Tu l’auras, dit Fédor gravement, je te le jure !
L’heure qui suivit fut une des plus douloureuses de
la vie de Samla, car seul, chargé d’une responsabilité écrasante, à la fois juge et partie, il devait décider du sort de Fabien. Il s’assembla lui-même, si j’ose parler ainsi, c’est-à-dire qu’il convoqua impartialement toutes ses facultés à prononcer le jugement. Enfermé dans
ses pensées comme dans un tribunal suprême et sans appel, il accusa et défendit tour à tour l’affilié prévaricateur; longtemps il hésita, il se souvint des services passés, il invoqua comme excuse la passion qui affolait cette pauvre tête faible, mais malgré ses efforts, l’implacable justice lui dictait son arrêt; la ré ponse de ce jury solitaire et mental qui n’était autre que la conscience rectangulaire d’un homme honnête au besoin jusqu’au crime, fut : Oui, l’accusé est coupable.
Il eut, en présence de Fédor, une longue conférence avec le caloyer auquel il donna des instructions minutieuses plusieurs fois répétées.
— Le salut est entre tes mains, lui dit-il ; joue bien ton rôle auprès de Vasilissa, et n’oublie rien de ce que tu dois dire à Hadji-Skopélos.
— Sois en paix , Samla , répondit le moine, tout ce que tu exiges sera fait ponctuellement , et ce soir tu entendras crier le corbeau, ou je serai mort à la peine; puis tristement, il ajouta : Que Dieu sauve la Grèce !
Fédor fit appeler scs quatre Arnautes; il leur parla bas pendant quelques minutes ; en les quittant il leur dit :
— Donc soyez prêts, vous m’entendez, prêts à tout.
Vers cinq heures, il entra chez Békir dont la raison déjà fort ébranlée par les libations, s’obscurcissait singulièrement.
— levais te chercher Vasilissa, lui dit-il ; viendras-tu,
suivi de ton armée, la prendre où je dois la conduire?
— Où la mèneras-tu donc ? demanda Békir.
— A Galaxhidi.
— J’irais la chercher en enfer, sur le pont Al sirât; tu peux compter sur moi.
Au moment de partir, Fédor s’approcha de Samla qui venait de renouveler l’amorce de ses pistolets.
— Samla, lui dit-il d’une voix émue, n’auras-tu point pitié du pauvre Fabien?
— Je ne ferai que ce qui est indispensable, répondit Samla ; ce qu’il nous faut, c’est Vasilissa.
Et sombre comme un juge qui doit lui-même faire office de bourreau, il monta à cheval. Fédor et ses quatre Arnautes armés étaient auprès de lui. Quant au caloyer, il était parti depuis longtemps. Lorsque les six hommes furent arrivés au bois de Gravia, ils descendirent de leurs chevaux qu’ils attachèrent à des arbres ; Fédor dit à ses cavaliers :
— Vous vous rappelez bien le signal ? et il fit avec ses lèvres un petit bruit à la fois doux et aigu qui ressemblait au sifflement d’une couleuvre.
Les quatre hommes répondirent par un signe de tête et disparurent dans le bois; Fédor et Samla marchèrent vers l’endroit fixé pour le rendez-vous et ils aperçurent Fabien qui les attendait déjà. Ce dernier portait le costume grec qu’il meltait aux jours de combat : la guêtre rouge, l’antique cnémis, serrait ses
jambes nerveuses; sa large foustanelle blanche flottait sur scs genoux, la crosse d’argent (le ses pistolets brillait à sa ceinture, une flocata 1 grisâtre, à longs poils de laine, couvrait ses épaules, et le glaud bleu de son grand bonnet rouge tombait sur son cou nu et découvert.
Samla avançait avec précaution, sondant l’obscurité, car il redoutait une embûche. Il se trompait, il n’avait rien à craindre. Fabien avait pu longtemps hésiter à venir, mais il était venu, et il était venu seul; il avait nargué la mort sur tant de champs de bataille qu’il n'y croyait plus guère, et il possédait au suprême degré celte bravoure hautaine qui marche vers le danger comme pour le contraindre à reculer. Cependant, lorsqu’à côté de Fédor il reconnut Samla, il se troubla visiblement et il se dit à voix basse : — Allons, c’est affaire de vie ou de mort.
— La tentative de ce matin n’a point été heureuse, dit Samla à Fabien en l’abordant; la seule excuse de semblables sottises, c’est le succès. Or, tu savais mieux que personne que tu ne pouvais réussir : tu as risqué de faire anéantir le corps d’Hadji-Skopélos et de ruiner la Grèce d’un seul coup; tu m’as désigné comme but aux fusils de tes palikares : c’est trop naturel pour que
i. Sorte de grosse redingote, étroite de la taille, abritant les épaules, laissant les bras entièrement découverts, et fort en usage en Grèce pendant l'hiver parmi les cultivateurs et les bergers.
je m’en plaigne. Je te gênais, tu as voulu me supprimer, c’est humain, n’en parlons plus; mais tu avais juré à Fédor de lui amener Vasilissa; en échange, on te faisait la route libre : pourquoi as-tu manqué à ta promesse?
— Parce que j’aime mieux mourir que de la céder, répondit Fabien avec calme , parce que je ferai tuer jusqu’au dernier des Grecs plutôt que de consentir à la perdre.
— Ah ! dit Samla en riant, c’est ainsi que tu entends la politique?
— Ne me parle plus de ta politique souterraine et ténébreuse! reprit Fabien avec violence ; qu’est-ce que cela me fait, à moi, ces Grecs, ces Turcs Ù travers lesquels tu t’acharnes pour arriver à un résultat idéal que tu n’obtiendras jamais? Je n’en veux plus, de ce métier de mensonge, de fourberie, de sang et de luttes impossibles où je me suis laissé entraîner comme un niais! Je suis las d’être un commis-voyageur en conspiration ! Je veux être libre à la fin, et ne plus appartenir à des combinaisons illusoires dont le plus souvent je ne comprends pas le premier mot. Tu es mon chef eu vertu du serment que j'ai prêté en communiant par les cendres du grand martyr; eh bien! je le déclare que je répudie ce serment, que je me reprends moimême, et que je n’ai plus rien de commun avec l’œuvre où j’étais engagé.
— Colère n’équivaut point à raisonnement, dit Samla; tant que l’oeuvre a besoin de toi, tu lui appartiens tout entier et tu es son justiciable. Ton serment, qui fut spontané, t’a revêtu d’un caractère indélébile que la mort seule peut effacer. Du reste qu’importent ces arguties? Nous ne sommes point ici pour discuter, mais pouragir. Pour la dernière fois, moi qui porte la vie et la mort, je te demande : Veux-tu me livrer Vasilissa?
— Nous sommes aux Thermopyles, mon cher Samla, dit Fabien en ricanant, et, comme Léonidas àXerxès, je te répondrai : Viens la prendre!
— Ah! trêve de sornettes et de citations inutiles! l’heure est grave, reprit Samla; écoute-moi bien et tâche de me comprendre. Il faut que j’arrive à un total voulu; un chiffre me manque, il me le faut : ce chiffre, c’est Vasilissa.
— Je t’ai prouvé ce matin que je savais que l’un de nous doit mourir. Eh bien! soit, dit Fabien, battonsnous !
Samla leva les épaules avec impatience. — Ah! s’écria-t-il, tu ne comprendras donc jamais! Pourquoi me battrais-je avec toi? Pour Vasilissa? Mais je me soucie personnellement de cette fille autant que d’une noisette vide! Est-ce que je suis ton rival pour te la disputer? Je suis ton maître, et je t’ordonne de me la livrer parce qu’elle nous est indispensable. Je ne suis pas un adversaire, je suis un juge.
— Oh ! reprit Fabien, dont le cœur se déchirait, n’as-tu donc point d’entrailles ; tu n’as jamais aimé, je le sais, car tu t’en vantes, mais par celle que tu aimeras un jour, épargne-moi un tel supplice.
Samla eut un sourire sombre, et portant la main à sa poitrine, il répondit : — Elle n’est pas née celle qui doit faire battre le cœur d’acier que je tiens là.
— Elle naîtra, répliqua Fabien, et tu souffriras comme moi, car tu n’es qu’un homme ; elle naîtra, et tu te souviendras avec horreur de la violence que tu m’imposes aujourd’hui.
Samla resta pensif, car malgré son indomptable fermeté, il ne pouvait se résoudre à mener jusqu’au bout sa résolution. Fédor voulut intervenir; il prit la main de Fabien. — Mon compagnon, mon frère, lui dit-il, par nos dangers partagés, par nos espérances communes, par l’œuvre de régénération que les pères nous ont transmise et que nous léguerons aux enfants, par les longues souffrances de ce peuple que ton sacrifice peut sauver, Fabien, je te conjure à genoux de revenir à toi, d’étouffer ta passion, de dominer ta folîe et de rentrer dans cette voie droite où tu as marché jusqu’à ce jour.
Fabien répondit : non !
— Ah ! dit Samla d’une voix si triste qu’elle ressemblait à une plainte, quel homme tu serais si lu dépensais pour le bien où nous tendons l’énergie que lu
déploies pour sauvegarder ta passion. Mais que dirais-tu donc si, lassé enfin de la résistance et ne faisant qu’user de mes pouvoirs, je te déclarais décliu et te condamnais k mort?
— Moi, dit Fabien, je te dirais de venir exécuter ta sentence. Et, tirant brusquement un des pistolets de sa ceinture, il le leva vers Samla. D’un rapide mouvement de main, Fédor détourna le coup qui alla se perdre dans les arbres, et il siffla doucement. Fabien n’eut même pas le temps de saisir une autre arme, les quatre Arnautes l’environnaient; l’un d’eux lui jeta une corde autour du cou.
— Arrêtez! dit Samla de cette voix impérative à laquelle nul ne résistait. Fabien essaya vainement de lutter; tenu par les quatre cavaliers, il ne pouvait faire aucun mouvement.
— Au nom du ciel, ne le tuez pas, dit Fédor.
Froidement Samla tira sa montre et réfléchit un moment. Nous aurons le temps, dit-il, car Békir doit être prêt.
Sur l’ordre de Samla, on désarma Fabien, on le lia à un arbre de telle façon qu’il lui fût impossible de se détacher; il se débattait, il criait :
— Mais assassine-moi donc, puisque tu es le plus tort. Samla se tourna vers Fédor et lui dit :
— Hadji-Skopélos ne traversera pas le bois avant six ou sept heures d’ici; jusque-là nous avons le temps
de faire évacuer Topoiia et de toucher aux premiers postes de Galaxhidi.
Ils s’éloignèrent, abandonnant Fabien qui râlait de fureur.
— Nous nous reverrons, cria-t-il à Samla.
— Je ne te le souhaite pas, répondit celui-ci.
Tous les six, ils remontèrent à cheval, et à travers
le bois se dirigèrent vers les Thcrmopyles; ils s’arrêtèrent à la lisière de la forêt et attendirent.
— Je te remercie de ne l’avoir point tué, dit Fédor d’une voix encore émue.
— Il est paralysé jusqu’à demain matin et cela est suffisant, répondit Samla; sa mort était inutile, lin des Arnautes s’écria tout à coup :
— 11 y a des chevaux qui galopent vers nous.
Quelques instants après on entendit un croassement
de corbeau; Fédor répondit par un coup de sifflet; deux chevaux apparurent; sur l’un était lecaloyer, sur l’autre Vasilissa; sans parler, et obéissant évidemment à des ordres antérieurs, les Arnautes entourèrent Vasilissa et l’on partit au galop.
De loin, Fabien put apercevoir sa maîtresse qui fuyait, près de Samla, de toute la vitesse de son cheval. A cette vue sa rage s’apaisa tout à coup; il laissa retomber sa tête sur sa poitrine, il se sentit vaincu sans retour et pleura comme un enfant.
— Hadji-Skopélos est-il prêt? demanda Samla.
— Oui, dès que ses vedettes verront le feu allumé sur la colline de Topolia, répondit le calover, il se mettra en marche.
— Comment as-tu fait pour amener Vasi lissa?
— Je lui ai dit que son Fabien était blessé et qu’il voulait la voir.
Après quelques instants de silence, le caloyer reprit la parole :
— Qu’as-tu fait de Fabien? demanda- t-il.
— De longtemps il ne pourra nous gêner.
— Pauvre fille ! dit le caloyer en pensant à Yasilissa.
On galopait, on avait traversé les avant-postes égyptiens auxquels on avait dit le mot d’ordre. Vasilissa se retournait avec inquiétude.
— Où donc est Fabien? dit-elle.
— Tu ne dois plus le revoir, fille de Gregorios, répondit Fédor; il est parti et ne reviendra que dans bien longtemps.
— Ah! dit-elle, il est parti; c’est donc pour cela que, ce soir, en me quittant, il avait l’air si triste. Et où me menez-vous?
— Chez le pacha Bëkir.
— Celui qui in’a envoyé des pendants d’oreilles? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Fédor.
Yasilissa ne répliqua rien. Qui pourrait dire ce qui se passait dans celte âme incomplète?
On dépassa Topolia et l’on se dirigea vers Galaxhidi. Vers onze heures du soir, le derviche entra chez Békir- Pacha, qui ne dormait point et qui attendait Fédor avec une impatience fiévreuse.
— Pacha, dit le derviche en s’inclinant, je suis envoyé vers toi par Fédor. Il t’attend à Galaxhidi avec toutes tes troupes, et il doit te remettre une fille grecque qu’on appelle Vasilissa.
— En es-tu certain? demanda Békir avec un battement de cœur.
— Je l’ai vue moi-même et je l’ai trouvée fort belle.
— Eh bien! lu l’as vue pour la dernière fois, reprit le pacha, car ce soir même elle portera les voiles prescrits par la parole de Dieu.
Les troupes étaient sur pied; en grande hâte elles évacuèrent Topolia. Békir pressait lui-même le départ et stimulait les retardataires. Quand le dernier homme eut quitté la place, le derviche monta sur la petite colline d’où Samla avait examiné le combat, et il mit le feu à un amas de paille et de fagots préparé d’avance. Au bout de quelques minutes , la flamme claire et haute brillait au milieu de la nuit.
Deux heures après, les palikares apparurent; Hadji- Skopélos, qui marchait en tête, arriva au lever du jour à l’entrée de la route de Castri, qu’il trouva libre. Il aperçut le caloycr assis sur une pierre.
— Tu ne m’as point trompé, brave moine, lui dit-il ; nous irons jusqu’à l’Acropole.
— Dieu te conduise, dit le caloyer d’une voix grave.
Les deux hommes se donnèrent le baiser d’adieu et se séparèrent.
Au moment où le caloyer allait s’éloigner, il entendit plusieurs chevaux qui galopaient derrière lui ; il se retourna et vit Fabien à la tête de vingt cavaliers. Les chevaux fumaient et leurs flancs ouverts à coup d’éperon laissaient couler des gouttes de sang qui se mêlaient à leur sueur. En passant devant le caloyer qu’il reconnut, Fabien lui cria une injure. Le moine comprit tout, et, se jetant à genoux, levant les mains vers le ciel après avoir fait cinq fois le signe de la croix, il s’écria :
— O Seigneur, mon Dieu, acceptez dans votre miséricorde l’âme de Fabien Sidorovich qui va comparaître devant vous.
Aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettaient, il se mit à courir derrière les cavaliers qui dévoraient h terre. Bientôt il entendit des cris, des coupsde feu. Fabien attaquait l’arrière-garde des troupes égyptiennes, impétueusement, comme un fou furieux, en criant : Vasilissa ! Vasilissa !
Les vingt palikares furent entourés et anéantis, tous, jusqu’au dernier. Lorsque hj moine arriva, les
soldats de Békir s’étaient déjà remis eu route; un
cheval effarouché et blessé courait seul dans le chemin en hennissant et en lançant des ruades. Fabien 11e fut point difficile à reconnaître ; il était couché la face contre terre, les bras étendus, la main encore armée ; une balle lui avait fracassé la tête ; il était mort.
Samla, Fédor et le caloyer l’enterrèrent là même où il était tombé ; le moine priait et Fédor sentait des larmes couler sur sa barbe grise. Le visage contracté de Samla et sa pâleur extrême indiquaient seuls son émotion.
Tout ce que Samla avait prévu se réalisa et, huit jours après ces derniers événements, on apprenait qu’Hadji-Skopélos ayant heureusement fait sa jonction avec Gouras, avait attaqué les troupes de Resehid-Pacha cantonnées dans Athènes ; il n’avait pas réussi, il est vrai, à les déloger ; mais le combat qu’il avait livré permit au colonel Fabvierde ravitailler l’Acropole, de s’y jeter avec ses quatre cents réguliers et de reculer ainsi pour longtemps l’époque d'une capitulation qui semblait imminente.
Vasilissa ne fut point malheureuse, et sa pauvreté s’accommoda fort bien de sa nouvelle existence ; elle régna dans le harem, et Bekir-Pacha 11e la quittait plus. 11 était littéralement devenu invisible, car sa vie s’écoulait aux pieds de sa favorite; mais Békir ignorait que l’abus est l'ennemi du bonheur; peu à peu il se
LES BUVEURS DE CENDRES 9f)
lassa «1e sa maîtresse, et un jour il l’échangea contre un cheval du nedj dont il avait grande envie et que possédait un des officiers supérieurs employés sous ses ordres. Que devint-elle ? je l’ignore ; peut-être a-t-elle pu dire comme cette jyincesse de Palestriua qui racontait son histoire à Candide : « J’ai vieilli dans la misère et dans l’opprobre. »
Rusteim-Bey, contre lequel Békir- Pacha avait envoyé à Ibrahim un rapport plus que sévère, fut accusé d’avoir laissé échapper le corps d’armée d’Hadji-Skopélos ; en conséquence il fut décapité ; sa tête eut l'honneur d’être offerte dans un sac à Sultan-Mahmoud et d’être exposée devant la porte du vieux sérail.
Quant au caloyer, il ne resta point oisif ; aidé par dos protecteurs inconnus et secrets, il a su faire son chemin, et je crois qu’en 1833 il obtint un des dix sièges épiscopaux qui partagèrent le nouveau royaume.
L’Acropole d’Athènes, qu’on avait réussi à sauver, put tenir contre les musulmans ; mais la défaite des Grecs entre le cap Colias et Philopappus permit aux Turcs de pousser activement les approches, et le 5 juin 1827 l’Acropole fut obligée de capituler, sous les auspices de l’amiral de Kigny, qui obtint des conditions honorables. A cette époque, du reste, la capitulation ne pouvait plus avoir d’aussi graves conséquences que quelques mois plus têt, car on n’allait pas tarder à signer, à Saint-Pétersbourg, le 6 juillet, le traité qui
devait conduire la Russie, l’Angleterre et la France aux actes décisifs de Navarin et de l’expédition de Mo* rée. Le reste est connu, et l’on sait comment la diplomatie forma un royaume de Grèce qui, incomplet, enfermé dans des limites illusoires et indécises, s’agitera et se trouvera mal à l’aise jusqu’à ce qu’on lui ait accordé les frontières auxquelles il a droit, qui seront dignes de son histoire et qui répondront à ses aspirations légitimes.
SYLVERINE