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D’UNE CONSPIRATION EN ITALIE

Les événements de 1840 sont encore présents à tous les esprits; on se souvient que les complications, depuis longtemps prévues , de la question d’Orient, faillirent amener une guerre générale où la France fut sur le point de reprendre le rôle de puissance expansive et révolutionnaire, c’est-ù-dire radicalement moderne, que la philosophie politique regarde comme sa raison d’être déterminante. Les Buveurs de cendres se mirent immédiatement en campagne afin de profiter de la circonstance; ils ranimèrent de leur souffle les découragements les plus abattus, et l’on fut surpris de

sentir la vie s’agiter de nouveau chez des nations que

l’on croyait ensevelies depuis longtemps dans le double linceul du despotisme et de la résignation. Bien des espérances s’épanouirent alors qui furent déçues, ainsi que chacun sait. La paix, troublée un instant, devint plus solide que jamais ; la France rentra au fourreau son épée à demi tirée, et tous ceux qui de loin avaient regardé vers elle avec anxiété reprirent en silence le long chemin de l’attente. Les Téphrapotes, un moment apparus à la lumière, se réfugièrent vite dans leur ombre habituelle, sans colère, car l’histoire leur a enseigné la science des déceptions; sans désespoir, car l’habitude d'être constamment vaincus leuraprouvé qu’on n’a jamais pu les dompter. Ils reprirent leur œuvre ténébreuse et préparèrent de longue main le mouvement qui, en 4847 et 1848, devait ébranler si tragiquement et si infructueusement les étais diplomatiques de la vieille Europe. Un résultat important, poursuivi avec persistance depuis longtemps par les Buveurs de cendres, n’en avait pas moins été obtenu : l’Europe de 1815, l’Europe de M. de Metternich, ainsi qu’on l’a souvent appelée, n’existe plus aujourd’hui.

Entre la fin de la crise orientale en 1840 et les premières commotions italiennes de 1847, un grand calme régna sur le monde; un silence profond enveloppa la politique ordinaire des conspirateurs, les rois s’asseyaient plus tranquillement sur leurs trônes, et les monarques les plus constitutionnels purent se croire

des souverains absolus. Pendant cette période, les Buveurs de cendres, toujours agissants, semblaient s’être évanouis. Le chef suprême résidait tantôt à Paris, tantôt à Londres; scs six associés étaient disséminés en Europe : deux habitaient l’Italie, deux autres l’Au triche, et les deux derniers vivaient tantôt en Serbie et tantôt à Constantinople. Des conseils se tenaient parfois entre eux, où l'on agitait les questions générales, car une grande initiative était laissée h chacun en particulier pour la sphère d’action dans laquelle il avait à se mouvoir; ces conseils se réunissaient ordinairement en Suisse, pays libre, de circulation peu inquiétée et limitrophe des contrées spécialement travaillées par l’œuvre. Ils se rassemblaient, pareils à ces oiseaux voyageurs que guide leur instinct, et qui, ù certaine 5 époques, arrivent des quatre coins du monde dans le même pays; ils se donnaient le baiser fraternel de ceux qui, sans ambition personnelle, travaillent à une œuvre commune ; ils se saluaient comme au temps d’Alexandre VI, in nomine fralris Hieronymi, traitaient rapidement les questions les plus ardues, se témoignaient une affection à toute épreuve, et se séparaient, non pas pleins d’espoir dans un triomphe prochain , mais armés d’une foi inébranlable et de ce courage persistant que ne peuvent abattre ni les ajournements, ni les défaites. « Si nous n’en avons encore que pour deux cents ans, disait l’un d’eux à la

suite d’une de ces réunions, nous devons nous estimer heureux ! »

A cette époque, l’un des sept chefs, celui qui dans l’ordre se nommait Jobab, fils de Zera’h, roi des Édomites pour les tribus romagnoles, habitait Ravenne, au centre même de son action, dans les États du pape. Il avait su dissimuler si habilement ses opinions qu’on le laissait vivre tranquille, à sa guise, au milieu des occupations sérieuses qui paraissaient remplir son existence; il était du reste fort humain, très-affable, point fier; il causait volontiers avec les pécheurs de la côte, et si par hasard il avait eu besoin d’une barque pour faire en mer une promenade qui l’eût conduit jusqu’à Corfou, je suis convaincu qu’il l’eût trouvée sans la chercher longtemps.

Il s’appelait Flavio Mastarna et appartenait à une très-vieille famille toscane que des généalogistes complaisants essayaient même de faire remonter jusqu’à l’Étrusque Mastarna, qui régna à Rome sous le nom de Servius Tullius. Flavio était le premier à rire de l’illustre origine qu’on voulait lui donner; il était comte ou marquis, je ne sais quoi, mais jamais il ne prit aucun titre, estimant que de telles puérilités appartiennent de droit à ceux qui sont forcés de remonter le cours du temps pour se découvrir un mérite et de chercher leur distinction personnelle parmi des générations éteintes et souvent oubliées. Il restait

donc un simple particulier , fort intelligent , attaché à l’œuvre où gravitait sa vie, très-aimé de ceux qui l’entouraient, prêt à tous les dévouements, curieux de s’instruire, et cela lui suffisait.

Il habitait hors de la ville, sur la lisière de la célèbre forêt de pins, une maison isolée, pleine de livres, toute vêtue de verdure, où il semblait passer son temps d’une façon fort simple, se partageant entre la lecture et quelques amis qui le fréquentaient assidûment. A l’extérieur du moins, sa vie n’avait rien d’étrange : il accomplissait régulièrement, mais sans excès de zèle, les devoirs religieux imposés dans les États de l’Église ; il ne parlait jamais de politique, faisait volontiers l’aumône, était lié avec les officiers qui commandaient les quelques soldats tenant garnison dans la ville, servait parfois de cicerone à des étrangers qui venaient visiter la vieille Ravenne, et no se montrait jamais dans les cafés, sachant que c’est le refuge de l’oisiveté et de la fainéantise. Parfois il faisait de longues promenades solitaires suivi d’un chien alerte et de bonne garde qu’on voyait d’ordinaire étendu au soleil sur le seuil de sa maison. Des matelots revenant de la pêche assuraient cependant l’avoir parfois rencontré vers le milieu de la nuit, au bord de la mer, assis sur une barque renversée, comme s’il attendait quelqu’un ; on n’y avait pas fait grande- attention et l’on s’était contenté de dire : c’cst un original.

Malgré sa douceur extrême, malgré ces façons d'être caressantes qui sont particulières aux hommes de race toscane, malgré la tristesse rêveuse qui flottait dans ses grands yeux noirs, lorsqu’on regardait attentivement sa haute taille déjà un peu courbée, sa maigreur vigoureuse, son teint olivâtre, la carrure énergique de son menton, son large front, on sentait, à voir le sérieux qui dominait sur tous les traits de cet homme de trente-cinq ans, qu’il portait en lui quelque chose d’abstrait qui lui faisait comme une vie intérieure murée pour tous, et dont lui seul possédait le secret. — Bah ï disait-on, en le voyant si grave, il pense à de vieux chagrins d’amour ! — On se trompait ; il vivait dans les difficultés de sa double existence, et se conformait à la devise en mauvais latin du moyen âge que lui avaient léguée ses ancêtres ; (tique ante panem juslitiam (et même avant le pain la justice) !

Il n’avait plus de famille ; son père était mort en exil, son frère avait été fusillé à Modène à la suite d’une insurrection avortée ; sa mère, il l’avait à peine connue ; lorsqu’il pensait à elle, il se rappelait vaguement une grande femme maigre qui, à ses oraisons de chaque soir, mêlait des prières pour les carbonari et des imprécations contre ceux qu’elle nommait les princes de la maudite alliance. Arrêtée à Milan pour avoir insulté un officier autrichien et interrogée sur sa

profession, elle déclina ses titres et ses noms, puis clic ajouta : schiava (esclave) ! La police n’est point douce sous les dominations étrangères : la marquise Mastarna, des ducs de Montespertoli, fut fouettée comme une fille de mauvaise vie ; elle en devint folle, et mourut peu de temps après dans une maison do santé. Flavio était donc seul et sans aucun de ces liens naturels et puissants qui retiennent l’homme dans le cercle étroit de la vie de famille ; ces besoins d’affection étaient impérieux cependant, et il les avait concentrés sur deux personnes qui formaient ce qu’il appelait lui-même en souriant son horizon sentimental.

L’une de ces personnes habitait, non loin de lui, une maison discrète, perdue sous les pins qui séparent Ravenne de la mer. Elle sortait rarement, se nommait Sylvcrine et était fort belle. C’était une femme d’une trentaine d’années, liée depuis longtemps, avec Flavio et dont les origines paraissaient douteuses. On parlait vaguement d’un mari abandonné en pays étranger , de fuite , d’enlèvement ; le roman avait sans doute une grande part à ces rumeurs. Un jour elle était venue dans le pays sous prétexte d’y prendre des bains de mer; la contrée avait semblé lui plaire, elle avait loué une maison, s’y était installée avec deux vieilles servantes qui composaient tout son domestique , n’avait créé aucune relation autour d’elle, recevait familièrement Flavio tous les jours,

et ne rendait que de très-rares visites à quelques personnes de la ville. C’est là tout ce qu’on en savait. Seulement on n’avait pas lardé à remarquer que ses absences coïncidaient souvent avec celles de Flavio, et l’on avait bien vite deviné qu’il existait entre eux autre chose que de simples relations ; mais en Italie, ainsi qu’en beaucoup d’autres pays, on est fort tolérant pour ces sortes de choses ; puis, comme Sylverine allait de temps en temps à confesse , qu’elle communiait trois fois par au, que sa main s’ouvrait généreusement pour les pauvres, l’autorité ecclésiastiqua se trouvait satisfaite, et chacun avait accepté une situation que la libre condition des deux parties rendait plus irrégulière que coupable.

Cesdeuxôtres s’aimaient-ils? Sansaucun doute; mais il y avait dans leur affection respective des différences essentielles dont il est bon de tenir compte. Rompu aux déceptions de la vie, ayant traversé l’eau et le feu des événements, élevé dès l'enfance pour les complications supérieures d’une politique à outrance, Flavio n’avait point cette mièvrerie de sentiments si agréable aux femmes, et qui le plus souvent cache la vacuité du cœur. C’était un homme solide dans toute l’acception du terme; il lui suffisait de s’être donné sans réserve, il n’éprouvait pas le besoin de le répéter chaque jour. U était l’amant de Sylverine, cela est vrai, son amant inaltérable et dévoué « jusqu’au delà; » mais, grâce

à l’excessive maturité de sa nature, il était aussi son père, et se sentait pour elle des indulgences sans égales. Il lui eût tout pardonné, même une trahison, car il savait que la femme est une créature fragile, et il comprenait que la liberté de soi-même est la liberté la plus sacrée qui existe. — le ne te demande qu’une chose, disait-il à Sylverine, c’est de ne point me faire de mensonge : ne me trompe jamais, je suis de force à entendre toutes les vérités. — Bah ! lui répondaitelle en riant, tu parles comme un vieux mari. — Et, en effet, elle le considérait un peu comme tel. Elle ne l’en aimait pas moins; elle était intelligente, et avait vile compris à quelle âme supérieure elle avait affaire. Elle s’était plu aux dangers de cette vie toujours en suspens dont elle connaissait le secret; elle s’associait aux idées de Flavio, qui lui racontait ses pensées les plus cachées, et une fois même, en Sicile, elle s’était associée à ses périls pendant une insurrection qui fut vite comprimée. Elle traversa près de lui les montagnes à pied, sans se plaindre, ayant oublié la faiblesse de son sexe, couchant sur la terre nue, cherchant un refuge dans les huttes de pâtres à demi sauvages, et jouant son rôle d’héroïne avec une simplicité qui fit l’admiration de ceux qui la virent; mais autant elle était invincible et résolue en face du péril, autant elle était flottante vis-à-vis d’elle-même. Elle avaitdes

alanguissements singuliers, des rêveries sans tin, des

énervements subits, d’inexplicables abondances de larmes. Ce n’était point une virago, comme on pourrait le croire après de telles aventures; c’était une femme souffrant de toutes les misères féminines et s’y abandonnant sans courage. Dans le secret d’elle-même, elle savait que son cœur était dévoré par des besoins de tendresse que rien ne pourrait satisfaire. L’émotion, quelle qu’elle fût, avait pour elle un attrait qu’elle ne sayait vaincre ; elle était tout expansion et emportement. Étant petite tille, elle cueillait d’énormes bouquets et disait : « C’est pour mou amant ! » Un jour, elle avait dix-sept ans, devant le ciel constellé, quelqu’un lui parlait d’astronomie ; elle n’écoutait guère et demeurait rêveuse. On la gronda : « L’astronomie est une science utile, » lui dit-on. Elle secoua la tête et répondit : « Il n'y a d’utile que ce qui sert à aimer ! » Le sévère Flavio n’était point l’homme qu’il fallait pour calmer l’ascension d’une telle sève. Parfois, à défaut de l’amour qu’elle aurait voulu, elle se jouait la comédie de l’amour : elle se jetait dans les bras de Flavio, appuyait sa tête sur sa poitrine, y restait longtemps, se racontant à elle-même un roman imaginaire où elle et lui jouaient le premier rôle; mais, lorsqu’elle relevait les yeux, elle pouvait comprendre, aux regards fixes et absents de Flavio, qu’il était plongé, même auprès d’elle, même avec elle, dans les lointains spéculations qui emportaient sonesprit toutcn-

lier. Souvent elle en éclatait de rire. — Quel ménage nous faisons! disait-elle à Flavio : je chante et tu calcules; je suis une romance mariée à un théorème. — Parfois il s’attristait de ces observations; elle se jetait alors à son cou : — Mon Flavio, ne sais-tu pas que je plaisante ? Je ne suis qu’une pauvre sotte que tu es trop bon d’aimer. — En disant cela, elle était sincère, car elle se connaissait bien, ne se ménageait guère ses vérités quand elle causait avec elle-même, et se savait très-capable d’un coup de tête, ou, comme elle le disait, d’un coup de cœur. En somme, c’était une Italienne ; elle ne croyait pas à la vertu des femmes et n’estimait guère plus celle des hommes. Un moine fort célèbre en Italie était venu prêcher le carême à Ravenne. Il tonnait contre les femmes, les appelait filles de Satan, les comparait à des vases d’iniquité, maudissait la chair et ses péchés, citait les Écritures, et ouvrait à deux battants les portes de l’enfer. — Quel insupportable pédant ! dit à Flavio Sylverine, qui avait entendu le prédicateur. — Il est peut-être convaincu, répondit Flavio. — Sylverine haussa les épaules, puis elle fit tant et si bien que le pauvre moine, éperdument amoureux d’elle, tomba béatement à ses pieds, s’embarrassant dans les gros plis de sa propre robe, et lui déclara qu’il l’adorait. — Padre ! padre! lui dit-elle en liant, il ne faut pas être si sévère pour les pauvres femmes ! — Et il n’en fut que cela.

C’est donc auprès d’elle en réalité que Flavio passait sa vie : elle l’écoutait, l’aimait, le calmait, envisageait avec résignation les éventualités terribles que coritenait son existence, était résolue à le suivre partout où elle pourrait, et lui parlait souvent de Jean Scoglio, qui avec elle partageait toutes ses affections. Ce Jean Scoglio, Buveur de cendres aussi, et roi des Édomites pour les tribus napolitaines sous le nom de Balhaname, fils d’Achbor, avait longtemps habité Naples, d’où il avait été obligé de s’enfuir, poursuivi par une police trop clairvoyante. En ce moment il parcourait l’Europe, visitant les fidèles, et renouant partout les liens que la défaite avait relâches. Son voyage terminé, il devait venir se fixer à Ravenne auprès de Flavio, qui lui portait une amitié si absolue qu’on l’eût prise parfois pour de la faiblesse. Flavio se réjouissait de la venue prochaine de sou ami, et Sylverine elle-même, qui avait tant entendu parler de Jean, l’attendait avec impatience, comme toute femme attend une diversion quelconque à sa vie ordinaire. « Lorsque Jean sera ici » était devenu la phrase sacramentelle des deux amants; tout semblait subordonne à cette arrivée si vivement espérée. Sylverine ne l’avait jamais vu, mais elle se le figurait à sa façon, prétendait le connaître beaucoup mieux que Flavio, et répondait à ce dernier, lorsqu’il voulait rectifier ses idées à ce sujet : — Laissemoi, je suis certaine de ne m’être point trompée.

Un soir enfin que Flavio était chez Sylverine, on entendit des pas qui montaient rapidement l’escalier; presque aussitôt la porte s’ouvrit avec fracas, et Jean se jeta dans les bras de son ami. Il tendit fraternellement la main à Sylverine, puis il se mit à parler avec une volubilité qui ne ressemblait guère au calme habituel de Flavio. Sylverine regardait le nouveau-venu ; il n’était point tel qu’elle se l’était représenté : au lieu de cet homme absorbé, sérieux, un peu farouche même, qu’elle s’était figuré, elle voyait un jeune homme de vingt-cinq ans environ , blond, de petite taille, fort élégant de tournure, montrant avec complaisance des mains féminines , et laissant éclater sur ses lèvres , un peu trop rouges, une ironie que semblait démentir l’extrême douceur de ses yeux bleus. Son attitude vis-à-vis de Flavio était celle d’un enfant gâté ; c’était un<i sorte de respect craintif, mêlé de résistance et de câlineries. Il lui disait dans la même minute : — Ne me gronde pas ! va-t’en au diable ! Voyons, ne fais pas les gros yeux ; tu sais bien qu’en somme je finis toujours par t’obéir ! — Il y avait en lui comme une exubérance de vie qu’il comprimait en vain et qui s’échappait malgré ses efforts. II accumulait questions sur questions : Que fait-on ici ? S’amuse-t-on ? As-tu des chevaux ? Donne-t-on des bals? Y a-t-il un théâtre? Les femmes sontelles jolies? Où va-t-on le soir? Le légat a-t-il

une maîtresse ? Peut-on chasser dans les environs ?

Sylverine l’écoutait, un peu ahurie par ce flot de paroles auquel elle n’était point accoutumée. — Au moins, il est en vie, celui-là, se disait-elle. Flavio luimême semblait désorienté par tant de pétulance.

— C’est pourtant moi , dit-il , qui ai élevé cet étourdi-là.

— Tu en as l’air étonné, lui répondit Sylverine, comme une poule qui a couvé un canard.

On ne se quitta que fort tard dans la nuit, car on avait eu bien des choses à se raconter.

— Comment le trouves-tu ? dit Flavio à Sylverine.

— Il est charmant, répondit-elle.

U fit la même question à Jean touchant Sylverine.

— Ma foi, je n’en sais rien, répondit Jean, je l’ai à peine regardée. — Il mentait, car il l’avait regardée et considérée même avec beaucoup, d’attention ; en effet, il avait ce don singulier qu‘il devait à sa double nature d’Italien et de conspirateur, d’étonner les gens par son flux de paroles, par ses mouvements précipités, par une apparence de franchise bruyante qui trompait les mieux avisés, et néanmoins de suivre imperturbablement le fil de sa pensée secrète et d’observer avec une perspicacité merveilleuse tout ce qui se passait autour de lui. Il avait mis souvent cette science au service de ses passions particulières, car il subissait la tyrannie d’une fougue pleine d’impétuosité. — J’ai

des tempêtes en moi, disait-il souvent. !l était, par un contraste qui n’est pas rare , à la fois violent et dissimulé ; seulement sa violence servait & sa dissimulation ; il déroutait le soupçon à force d’abandon factice, de vivacité, de gaminerie, comme Flavio le déroutait à force de réserve et de dignité. Tout eu causant d’abondance avec Flavio, il avait donc remarqué Sylverine ; dans les lignes pures de son beau visage , dans le regard voilé de ses grands yeux bleus si profonds qu’ils en paraissaient noirs, dans le rire éclatant qui montrait ses dents blanches, il crut voir quelque chose d’ennuyé et en même temps de révolté qui indiquait une faiblesse native ou une sourde lassitude, et il ne s’était point fait faute de se dire en regardant Flavio : — Je parierais ma casquette contre un chapeau de cardinal qu’avec ses façons d’amoureux dogmatique et sentencieux, il l’ennuie à la faire pleurer. En cela, il se trompait : Sylverine souffrait , mais c’était de ne point assez aimer ; elle eût voulu aimer encore plus, aimer au delà du possible.

Quant à Flavio, il ne lui manquait rien ; il vivait en plénitude de bonheur entre les deux êtres qu’il aimait le plus au monde ; il les écoutait avec joie causer ensemble, riait de leurs folies et parfois s’attendrissait en les voyant marcher auprès de lui ; il les regardait un peu comme ses enfants, et souvent s’était dit avec inquiétude avant l’arrivée de Jean : — Pourvu qu’ils

se conviennent ! — Il pouvait être rassuré à cette heure : ils se convenaient.

En effet ils ne se quittaient guère ; pendant le jour, ils allaient se promener sous les ombrages de la Pineta; ils passaient leurs soirées en tiers avec Flavio, qui, bien souvent emporté par sa propre pensée, leur laissait le bénéfice d’une sorte de tête-à-tête. Ils n’en abusaient certainement pas, mais leur causerie devenait plus intime et glissait vite sur la pente des confidences , pente dangereuse , pleine d’attraits , et que parfois il est bien difficile de remonter aussi intact qu’on l’a descendue. Ni Jean ni Sylverine ne conçurent froidement la pensée de tromper Flavio ; mais celte idée naquit d’elle-même, par le fait de leur rencontre, de leur réunion, de leur jeunesse, de ces mille circonstances contre lesquelles peuvent seuls lutter les êtres froids, dédaigneux ou invinciblement armés de vertu. Ils n’allèrent point vers la faute, si j’ose dire ainsi, ce fut la faute qui vint au-devant d’eux. Ils étaient jeunes, attrayants , et n’avaiént aucune base bien solide pour étayer leur résistance. Avec plus de vaillance extérieure que Flavio, Jean offrait à Sylverine l’attraction étrange des dangers qui le menaçaient. Pour combien de femmes le don d’elles-mêmes n’estil pas une compensation aux rigueurs de la destinée ! Cela seul explique l’indulgence de la femme, et j’entends de la meilleure, pour le soldat. — Il sera

peut-être tué demain , dit-elle , et elle s’oublie.

Bien souvent le soir Sylverine, regardant alternativement Jean et Flavio, comparant leur beauté si diverse, s’était dit avec un serrement de cœur inexprimable : — Quoi! ces deux pauvreà chères têtes tomberont peut-être un jour sur l’échafaud ! Elle eût voulu alors les envelopper tous les deux en elle, les cacher à tous les yeux, ou les accompagner dans leur entreprise, en partager les périls et mourir dans leurs bras. Jean avait-il donc déjà pris une telle place dans son cœur? Peut-être ; en tout cas, elle fut la plus clairvoyante, et la première elle sentit que la situation devenait dangereuse.

Elle était accoutumée à se traiter très-vertement lorsque, dans le calme de ses réflexions, elle se confessait à elle-même; elle n’eut donc aucun lâche atermoiement vis-à-vis d’elle. — Tu te laisses ensorceler par ce diable de Jean, se dit-elle; veux-tu donc tromper Flavio? — Ce n’est pas qu’elle trouvât cela fort mal, je l’ai dit; la vertu abstraite n’avait pas grande prise sur cette âme, mais elle craignait d’affliger un homme qu’elle aimait beaucoup, qui avait pour elle une extrême affection, qui, depuis si longtemps, la traitait avec une bonté sans pareille. Dans d’autres circonstances, elle n’eût point hésité, elle eût tendu sa main à Jean en lui disant : — Je vous aime ; mais,

arrêtée par la pensée de Flavio, elle n’osa pas avancer

sur la voie où la poussait la tendre curiosité qui l’entratnait vers le nouveau-venu. — Nous pourrons peut-être nous sauver, se disait-elle sans grande con-

viction, car elle ne comptait guère sur elle pour accomplir un tel miracle.

De son côté, Jean non plus ne se sentait point tranquille. Le fruit qui pend à l’arbre défendu offre un attrait sans égal à certaines natures; les révoltés finissent toujours par être les maîtres du monde. Jean, résolu, fier et persistant, avait vite compté les obstacles qui le séparaient de Sylverlne; mais ces obstacles n’avaient fait que l’irriter au lieu de l’attiédir. Des remords s’agitaient bien dans son cœur quand il pensait à son ami ; mais il les secouait, il se rassurait par de mauvais arguments et se disait en voyant l’attitude sereine de Flavio auprès de Sylverlne : — Bah ! ce n’est pas de l’amour, ce n’est plus que de l’habitude! — Puis il se disait encore : — On n’a point de scrupule pour tromper un mari; un amant de si longue date n’est-il point un mari? — Raisonnement tout féminin que Jean n’aurait pas dû se tolérer, car entre l’un et l’autre il y a une différence essentielle, radicale ; mais Jean ne la voyait pas ou ne voulait pas la voir.

Quoi qu’il en eût, il n’était point content de lui et ne se sentait pas en paix avec sa propre conscience ; quelque chose s’y plaignait qu’il ne pouvait forcer à se

taire; cette voix intérieure, qui crie plus haut que tons les bruits du inonde, le fatiguait de ses doléances et l’énervait sans lui faire prendre une résolution définitive et bonne. — Après tout, se disait-il, je l’aime, et ce n’est point ma faute. — Il devenait triste ; à ces accès de gaieté qui, pendant les premiers jours, éclairaient la vie sérieuse de Flavio, avait succédé une sorte d’irritabilité dont il ne voulait point avouer la cause, et qui se traduisait par des bouderies d’enfant malade. — Après tant d’agitations, pensait Flavio, il a quelque peine à s’accoutumer à notre existence trop paisible. — Sylverine ne s’y trompait pas ; elle comprenait qu'une crise approchait : elle n’avait rien résolu avec elle-même, mais elle regardait Flavio avec tristesse et Jean avec anxiété.

Ce fut au bord de la mer que le grand mot s’échappa de leurs lèvres. Ils étaient sortis ensemble, avaient traversé la forêt de pins où chante cette brisé monotone qui ressemble à la plainte confuse et perpétuelle des douleurs invisibles, et* toujours marchant côte à » côte, ils avaient gagné le rivage sablonneux de l’Adriatique. Ils étaient silencieux. Jean, soucieux et visiblement irrité par ses luttes intérieures, ne levait pas les yeux sur Sylverine, dont le calme affecté trahissait l’inquiétude. Ils s’assirent à l’ombre de la masure d’un pêcheur ; iis regardaient vers la mer tranquille, dont l’immense nappe verdissante semblait se soudera l’ho-

rizon. Jean rassemblait avec sa canne quelques brins de varech desséchés, pendant que Svlverine traçait machinalement des lignes indécises sur le sable mouillé. Tout à coup, et comme prenant une résolution subite, Jean lui dit : — Pourriez-vous écrire sur cette grève, où le flot l’effacera, le nom de celui que vous aimez ?

— Si la vague doit emporter ce nom, à quoi bon l’écrire? repartit Sylverine. Et vous, ajouta-t-elle en le regardant fixement, écririez-vous ici le nom de celle que vous aimez?

Il se leva avec impétuosité et s’écria : — Oui, pardieu! je l’écrirai, dût le ciel m’écraser! — Et à l’aide de son bâton il traça en grosses lettres le nom de Sylverine.

Celle-ci ne répliqua pas ; mais, du bout de son ombrelle, elle effaça lentement les lettres une à une, puis elle ajouta en haussant les épaules, mais sans lever les yeux : — Vous êtes fou !

Jean éclata : il lui raconta qu’il l’aimait depuis longtemps, depuis le premier jour qu’il l’avait vue; qu’il » s’était senti invinciblement attiré vers elle, et qu’il n’était point coupable d’avoir cédé à cet entraînement; que sa volonté, si forte d’habitude, s’était brisée lorsqu’il avait voulu la dresser comme un obstacle devant cette passion envahissante; quelle le savait bien du reste, et qu’elle n’en pouvait douter. Il lui

dit qu’il était résolu k mettre toute considération sous ses pieds pour arriver à son but suprême, qui était elle. Il parlait avec ardeur; il s’emportait lui-même plus loin qu’il n’aurait voulu. — Je vous aime, je n’aime que vous, je ne veux que vous! lui criait-il en lui prenant les mains ; si vous me refusez, si voys riez de moi, si vous me traitez comme un enfant ou comme un fou, je partirai • il ne manque pas d’endroits où je trouverai à me faire tuer !

— Et Flavio? lui dit Sylverine.

Ce fut la goutte d’eau qui apaisa cette ébullition. Jean retomba assis, la tête dans ses mains.

— Ah! dit-il, je suis un misérable !

A cette minute même, Sylverine pouvait tout sauver peut-être ; il y avait dans le cœur de Jean une probité qu’elle était en droit d’invoquer. A lui, homme de sacrifice dans sa vie publique, elle pouvait montrer la grandeur du sacrifice fait à la reconnaissance et à l’amitié ; elle pouvait le supplier de s’éloigner et profiter même de son trouble très-réel pour lui arracher une promesse de départ; mais elle était entraînée par la curiosité de cette passion violente, elle sentait instinctivement qu’elle allait se jeter dans des complications terribles. Loin d’en être effrayée, elle y était attirée par le besoin d’émotions fortes qui la sollicitait sans cesse, et alors elle répondit à Jean : — Hélas! et que dirai-je donc de moi?

C’était un aveu. Jean sâisit ses mains et les baisa avec frénésie.

La nuit venait ; ils se levèrent et partirent pour rentrer h Ravenne. Lentement et pas à pas, ils traversèrent la forêt obscure ; ils subissaient l’involontaire affaissement qui succède à ces sortes de crises : on eût dit qu’ils s’arrêtaient sur le seuil de ce qu’ils appelaient le bonheur et de ce qui, par le fait, était la trahison. Ils parlaient peu et à voix basse, serraient l’un contre l’autre leurs bras enlacés, et pensant à l’honnête homme qu’ils allaient tromper, ils disaient : — Pauvre Flavio !

— Ce n’est pas moi, s’écria Sylverine, qui aurai le courage de lui apprendre la vérité !

— Ni moi non plus, répliqua Jean.

— Qu’il l’ignore donc toujours! reprit Sylverine.

Jean ne répondit pas, mais il inclina la tête en signe d’acquiescement.

On peut croire que Sylverine, qui aimait ces deux hommes et qui du reste ne voyait point très-clair dans son cœur, sinon qu’il était malade et curieux de choses troublées, obéissait au double instinct dominant des femmes, là fragilité et la perfidie, et qu’elle sut vite mettre en action le précepte : « Il faut promptement boire les mauvaises hontes; » mais pour Jean, il faut penser qu’il ne se résigna pas sans combats intérieurs au triste rôle qui lui était réservé; Il y aurait eu une

certaine grandeur à aller trouver Flavio et à lui dire ! — J’aime ta maîtresse! Que veux-tu faire de nous? — Mais Jean eut peur de son ami, il craignait d’avoir à rougir devant lui : lui seul pouvait savoir combien il était ingrat, et plutôt que d’avoir à faire un aveu qui coûtait autant à son orgueil qu’à son cœur, il préféra entrer dans le labyrinthe d’une intrigue où il allait être réduit à des ruses indignes de lui pour tromper l’homme qui lui avait ouvert avec une si grande confiance la porte de Sylverine. Jean, malgré les révoltes de sa conscience, qui regimbait haut, se résigna donc à jouer ce triste personnage, qui de jour en jour allait devenir plus difficile à soutenir.

En effet, l’amour de Jean pour Sylverine n’était point un caprice vite satisfait et s’apaisant de luimême : la possession ne fit que l’exagérer, et il devint bientôt une passion ardente, passion exclusive, tyrannique, qui grandissait en raison directe des obstacles, et ne supportait plus qu’avec une peine infinie et des efforts sans cesse renouvelés la contrainte qu’elle s’était d’abord imposée. Ce n’était plus Flavio que maintenant redoutait Sylverine, c’était Jean, car il en était arrivé à un état de jalousie qui voulait briser toute réserve et énfreindre toute retenue.

— Tu me feras prendre Flavio en horreur ! disait-il à Sylverine.

— Hélas ! répliquait-elle presque en pleurant, c’est lui

que je trompe pour toi et non pas toi que je trompe pour lui. Ne l’as- tu pas voulu toi-même?

— Eh! que m’importe? Si ce n’était que ton mari , je le supporterais, car j’y serais forcé; mais c est ton amant, celui de nous deux peut-être que tu prétères, et je suis en droit d’exiger que tu rompes absolument avec lui.

Il était loin, comme on le voit, du temps où, pour s’excuser lui-même à ses propres yeux, il se disait : Flavio n’est plus que son mari ! — Morale fort singulière du reste, et qui tendrait à prouver que beaucoup d’hommes ne veulent respecter que la foi élective, en admettant qu’en pareille matière la passion respecte jamais quelque chose.

— J’irai le trouver, reprenait Jean, je lui dirai tout, et puis, ù la grâce de Dieu !

— Fais ce que tu voudras, mon pauvre Jean, je suis prête à tout. Le cœur de Flavio est plus grand que le tien.

Jean retombait dans ses indécisions. Il aimait son

ami, il adorait sa maîtresse, et parfois les exécrait tous les deux. La violence de sa nature se révélait tout entière dans ces luttes où il était toujours vaincu sans jamais parvenir à se vaincre lui-même. Il souffrait, et, comme disent les bonnes gens, il dépérissait à vue d’œil. Flavio s’en inquiéta et l’interrogea. Jean fut sur le point de se jeter à son cou et de lui avouer

cette lamentable histoire ; mais une honte de mauvais aloi retint la confidence sur ses lèvres : il prétexta un malaise nerveux et se tut.

A l’extérieur du moins , rien n’était changé dans leur existence , ils vivaient réunis comme autrefois ; ils passaient leurs soirées ensemble chez Sylverine. Vers minuit , Jean et Flavio lui disaient adieu et rentraient dans leur maison : là, Jean, avec les battements de cœur que l’on peut concevoir, écoutait Flavio se coucher. Comment se passait le reste de la nuit ? L’écho de la forêt de Ravenne ne m’en a jamais rien dit ; mais parfois au matin Jean

avait les yeux rouges, la face injectée, le regard som-

bre d’un homme qui ne contient sa fureur qu’avec peine. Quant à Flavio, tranquille, rêveur et réfléchi, il traversait ce drame et s’y mêlait à son insu sans même le soupçonner. Comment aurait-il pu le deviner ? Sa confiance n’était-elle point absolue ?

Sylverine, qui aimait les émotions, avait été servie à souhait ; de guerre lasse pourtant, elle était près bien souvent de tout abandonner. La violence et les reproches incessants dont Jean l’accablait la fatiguaient outre mesure ; Flavio, dans son affection de forme paternelle, n’avait jamais eu pour elle que douceur, indulgence et bonté. Elle aimait la tempête, il est vrai, mais à la condition d’y trouver quelques embellies, et avec Jean, qui dans le secret débordait

d’autant plus avec elle qu’il s’était plus comprimé en public, elle n’en avait guère. Parfois, jouant sur ce nom de Scoglio, qui signifie écueil, elle lui disait : — Ah ! tu es le bien nommé ; qui ne se briserait contre toi ? — Elle fermait les yeux et se laissait emporter au courant, n’ayant pas le courage de le remonter. Parfois elle se demandait : Comment tout cela finirat-il? puis elle tombait dans des tristesses sans fond, d’où la réconfortante tendresse de Flavio parvenait seule à la tirer. Elle aimait Jean, elle aimait Flavio, elle les aimait tous les deux ; lequel aimait-elle le mieux ? Elle ne pouvait le dire : bien souvent elle s’était interrogée sans parvenir à se répondre. — Mais enfin, si tous deux étaient en péril de mort, si tous deux se noyaient sous mes yeux, quel est celui que je sauverais ? — Elle réfléchissait longtemps sur la question qu’elle s’adressait ainsi à elle-même, puis elle éclatait en larmes en se répondant : Hélas ! je sauverais celui qui serait le plus près de moi, et je passerais ma vie à regretter l’autre ! — A travers ces obscurités, elle ne pouvait trouver une lueur pour se conduire : elle se perdait dans la confusion d’ellemême et de ses propressentiments; mais, par une contradiction qu’elle subissait sans pouvoir l’expliquer, il lui arrivait souvent de penser à Jean lorsqu’elle était aux côtés de Flavio et de penser à Flavio lorsque Jean était auprès d’elle. Si tout à coup on lui

eût demandé : A qui appartiens-tu ? elle aurait pu parfois répondre avec sincérité : A celui qui n’est pas là!

Cependant la vie s’écoulait , chaque jour entraînait son jour; les trois personnages de ce drame se mouvaient dans le même cercle : Flavio toujours calme, Jean méditant sans cesse de nouvelles violences qu’il n’osait exécuter, Sylverine résignée à des catastrophes qu’elle prévoyait sans pouvoir les préciser. Ce fut un hasard, mais surtout une imprudence de Jean, qui révéla d’un seul coup à son ami la vérité qu’il ne soupçonnait guère. Comme presque toujours en de telles circonstances, le sort se servit de ses moyens les plus simples pour éclairer les ténèbres.

Flavio savait depuis longtemps que les Buveurs de cendres méditaient un mouvement dans l’Italie méridionale, il en avait supputé impartialement les chances : elles étaient douteuses, sinon contraires ; mais il avait jugé que ce soulèvement , même partiel , était nécessaire, ne fût-ce que pour réveiller les sympathies de l'opinion publique. Pendant quarante ans, l’Europe a été surprise de tous les coups de main avortés qui remuaient la terre italienne, et qui le plus

souvent n’aboutissaient qu’à faire fusiller, pendre ou

emprisonner quelques pauvres êtres généreux jusqu’à la folle. C’est que le moteur secret avait agi; la voix invisible , mais toujours écoutée , avait dit : Il est

temps que quelqu’un meure pour l’Italie ? On savait bien, et d’avance, que la victoire était presque impossible; mais on voulait, comme en certains cas de jurisprudence, faire une protestation en temps utile pour empêcher la prescription et déclarer au monde que le gouvernement imposé n’était point consenti. Ce fut ainsi qu’en deux circonstances mémorables les frèi •es Bandiera et le comte Pisacane marchèrent impassiblement à une mort inévitable. L’insurrection dont Flavio s’occupait à cette heure avait été préparée en silence ; au dernier instant, quand tout serait prêt, un des chefs des Buveurs de cendres devait, selon la coutume en pareil cas, se rendre sur les lieux mômes, cacher son rôle principal sous le masque d’un comparse, réunir entre scs mains tous les fils secrets de l’aventure, lui donner un chef nominal et la diriger sans laisser soupçonner son action. Ce mouvement avait été conçu, médité et presque conduit jusqu’au point d’éclore pendant les absences de Jean, qui le soupçonnait à peine. Flavio lui en avait parlé vaguement, attendant que tout fût arrivé à terme et décidé pour lui dérouler le plan complet.

Flavio était donc très-préoccupé, car si l’insurrection réussissait dans les provinces napolitaines, il aurait immédiatement à soulever les Romagnes et à recommencer la campagne infructueuse de 1831, à laquelle ont pris part des hommes qui, à cette heure, portent seep-

tre et couronne. Il passait son temps à méditer son projet, et bien souvent ii restait des heures entières couché sur la carte des Calabres, étudiant les points de débarquement et les chemins les plus sûrs pour arriver jusqu’à Cosenza, où l’on avait des intelligences, et qu’on espérait pouvoir enlever brusquement pour en faire la place d’armes de l’insurrection et le centre d’où la révolte rayonnerait sur les provinces voisines. Une nuit qu’il veillait, cherchant si l’on devait débarquer, soit sur la côte orientale, vers Cotrone, où les Bandiera avaient échoué, soit sur la côte occidentale, aux environs de Sapri, là même où plus tard l'isacane devait mourir, se sentant fatigué de méditation, en proie à la cruelle insomnie familière à ceux qui surmènent leur cerveau, ayant besoin de parler à quelqu’un pour se distraire de lui-même, il se rendit dans la chambre de Jean afin de causer avec lui. La chambre était vide et le lit n’avait point été défait. Flavioeut un mouvement de surprise et se prit à rire.

— Comment! dit-il, il court les aventures dansRavenne et ne in’enapas soufflé mot ! Quel enfantillage?

Il descendit et sortit. La lune, dans son plein, éclairait de ses lueurs nacrées le ciel semé d’étoiles, et jetait une lumière mate et blanche sur la route coupée par l’ombre des grands arbres. Arrivé devant la maison de Sylverine, il s’arrêta et fit le signal convenu entre eux; il le recommença plusieurs fois de suite,

nul lie lui répondit. — Elle dort, pensa-t-il. — Puis il s’éloigna, afin de faire une de ces marches nocturnes qui le rassérénaient et le reposaient en déplaçant sa fatigue. Il n’avait pas fait cent pas, qu’un soupçon le mordit au cœur. — Jean absent ! se dit-il; la porte de Sylverine fermée 1 II secoua sa pensée sinistre. — Je suis fou ! — Cependant il s’assit au pied d’un arbre, et, surveillant attentivement la route, il resta plongé dans des réflexions qui le torturaient. Au bout d’une heure, il entendit, du côté de la maison de Sylverine, le bruit d’une fenêtre qui s’ouvrait; puis il vit la jeune femme avancer la tête et regarder de chaque côté du chemin ; Flavio, perdu dans l’ombre, était invisible. Quelques instants après, la porte fut entrebâillée, et un homme descendit du perron; c’était Jean, qui marcha paisiblement dans la direction de sa demeure.

Flavio se leva d’un bond, il eut un rire d’une effroyable amertume. — Ah ! dit-il, cela devait être ! — Il s’éloigna, allant à grands pas, tournant le dos à cette maison qui venait de lui révéler l’odieux mystère. A son premier sentiment, qui fut de la rage, succéda un grand accablement quand il se vit face à face avec toutes ces ruines intérieures, puis une sorte de commisération profonde et singulière lorsqu’il pensa à cette trahison cachée avec tant de soin. — Ah ! se dit-il, comme iis ont dû souffrir de me tromper ainsi!

— Sa grande âme, son âme impersonnelle reprenait le dessus et calmait peu à peu les tempêtes qui d’abord l’avaient soulevée. Cependant il revenait souvent à cette pensée : — Pourquoi m’ont-ils trompé? pourquoi ont-ils menti ? Suis-je donc un Bartholo qu’il faut duper à force d’hypocrisie ? — 11 souffrait considérablement dans son amitié pour Jean, dans son amour pour Sylverine, dans sa confiance pour tous les deux. — A qui donc se fier? demandait-il. Et la voix grave de sa vieille expérience lui répondait : — A personne ! — Il réfléchissait à sa vie, au but suprême qu’il poursuivait, à la hauteur des idées qui l’occupaient, et en regard de telles spéculations il se disait qu’une amourette tournant à mal était bien peu de chose; mais ce raisonnement de sectaire ne l’apaisait point. — Ma vie est triste, tourmentée, misérable ; Sylverine en était la lumière et la joie. Pourquoi donc m’a-

t-elle trompé, et avec Jean encore, avec cet enfant qui a grandi sous mes yeux et qui est cqmme mon fils ?

— Puis il se répétait son éternelle question : — Mais n’était-elle pas libre ? Pourquoi m’ont-ils menti tous les deux? De quel air allons-nous nous regarder en nous retrouvant ensemble ? Leur seule excuse, s’ils en ont une, est d'avoir été invinciblement entraînés l'un vers l’autre par uue passion plus forte qu’eux et de me l’avoir cachée pour ne pas m’affliger. — Il se retenait à cette pensée; à force de la retourner dans

tous les sens, il arrivait à lui donner un corps réel et saisissable, il s’en emparait, s’y reposait, y trouvait presque le moyen de ne pas mépriser sa maîtresse et son ami. Quoi qu’il en eût, il sentait bien que ses raisons n'étaient que de la fausse monnaie ; il se payait néanmoins avec elles, par héroïsme sans doute, et aussi parce besoin impérieux d’espérance qui pousse l’homme à tenter l'impossible afin d’échapper au naufrage. Jean et Sylverine n’étaient-ils point comme ses enfants? Et s’il avait pour eux cette indulgence inépuisable qui survit à tout dans les cœurs paternels, il ne pouvait non plus se résoudre, en faisant un éclat, à s’éloigner de ceux qu’il aimait tant. Certes, dans une explication il eût eu le beau rôle, celui du juge et de l’offensé; mais l’idée seule de cette explication l’effrayait et lui causait une honte sans pareille. — Allons, vieux gladiateur, se dit-il avec un sourire qui contenait bien des larmes, sache mourir avec grâce !

Quand l’aube se leva, pâle et froide, sur la campagne humide, elle éclaira Flavio debout contre un arbre et regardant la mer ; les flots déferlaient et gémissaient sur la grève. Je ne sais pourquoi ce mouvement toujours répété et ce bruit toujours semblable l’irritèrent. — O brutales et perfides, cria-t-il en jetant un caillou contre les vagues, pourquoi donc vous plaignezvous sans cesse, puisque vous avez la force aveugle à laquelle rien ne résiste?

Cette nuit d’angoisses et de contradictions , nuit plus terrible que celle de Jacob, car Flavio eut à lutter contre ses bons et contre ses mauvais anges, épura encore son cœur déjà si pur, et il.se retrempa dans celte douleur. Ce ne fut pas sans un grand déchirement qu’il prit sa résolution, mais enfin il la prit et s’y tint.

— Allons, se dit-il, au lieu d’un ami et d’une maîtresse, je n’aurai plus que deux amis.

Il imitait en cela certains maris, dévoués parfois jusqu’au martyre, qui cachent tout affront , subissent toute contrainte, acceptent d’être aveugles malgré l’évidence, afin de toujours couvrir de leur protection la femme qu’ils ont aimée et que peut-être ils aiment encore.

Lorsqu’ils se retrouvèrent tous les trois, le visage de Flavio avait repris son impassibilité habituelle, et Sylverine, malgré son inquiétude, n’y lut rien qui pût l’éclairer. — Je t’ai appelée cette nuit, lui dit-il ; mais tu ne m’as pas entendu. — Elle n’était point rassurée cependant. Flavio était-il aussi ignorant qu’il voulait bien le paraître ? Elle n’y croyait guère. Que se passaitil donc dans son cœur? Une défaillance d’amour, un excès de générosité? Elle n’en savait rien. Eu tout cas, elle eût préféré des reproches et se sentait mal à l’aise en face de ce sphinx qui ne disait point le mot de son énigme.

Il y eut dès ce jour cependant un certain changement dans les façons d’être de Flavio } il allait moins souvent chez Sylverine, et parfois même le soir il ne paraissait pas chez elle à l’Jieure où d’habitude il s’y réunissait avec Jean. — Qu’as-tu donc, cher Flavio? lui disait-elle. On ne te voit plus ?

— J’ai beaucoup à travailler en ce moment, lui répondait-il.

Elle s’étonnait , elle s’affligeait de sa réserve devenue excessive ; il n’était plus qu’un ami pour elle, et elle s’en irritait comme d'une trahison ; elle était ballottée entre deux courants contraires, et ne savait où prendre pied. Par moments elle se disait : « Que lui ai-je donc fait , et pourquoi ne m’aime-t-il plus ? » D’autres fois, au contraire, se reconnaissant coupable au premier chef, regardant jusqu'au fond de sa faute et comprenant tout ce qu elle avait d’odieux, elle se répétait : « Pourquoi me plaindre ? N’a-t-il pas le droit de cracher sur moi ? » Mais elle ne pouvait s’accoutumer à cette pensée d’avoir perdu l’estime et la tendresse de Flavio. Alors elle maudissait Jean, oubliant qu’elle avait été presque au-devant de lui, que c’était par le fait de sa propre volonté qu’elle s’était jetée dans ces complications douloureuses, et, se retournant dans le cercle vicieux qui l’étreignait, elle regardait avec angoisse , avec regret, du côté de Flavio. Elle eût voulu fuir avec lui pour le ressaisir tout entier ;

puis alors, se représentant le désespoir de Jean, s’imaginant que celui-là aussi était nécessaire à son cœur, elle retombait dans ses indécisions et se sentait plus affolée qu’une boussole brisée. Elle était cruellement punie de son erreur ; elle avait cru que l’amour consiste à aimer beaucoup, et malgré ses douleurs, malgré ses combats , elle ne comprenait pas encore que l’amour consiste à aimer uniquement.

Jean le comprenait , lui ; il eût voulu s’inféoder à Sylverine et lui arracher toute pensée qui ne se rapportait pas à lui seul ; son amour, cet amour qui dans le principe avait paru si résigné, était devenu une sorte de fureur permanente. « Tant que nous serons tous les deux ensemble près de toi, disait-il à Sylverine, il n’y a pas de bonheur possible. » Elle avait beau lui parler de la réserve de Flavio, il n’y croyait pas, ou du moins sa jalousie , qui avait besoin d'aliment, feignait de n’y pas croire. « L’amour est un repos , lui disait-elle , ce n’est pas un combat !» Il n’en était pas moins agressif et violent, obéissant à sa nature, qui était exclusive jusqu’à l’injustice, et il faisait souffrir Sylverine parce qu’il souffrait lui-même. Flavio, qui vivait impassible dans le mystère de ses propres doulchrs, lisait sur le visage de Jean les traces trop visibles de ces luttes sans cesse renouvelées. Tout lui était expliqué maintenant, l’irritabilité de son ami, l’inquiète tristesse de Sylverine. Faisant un retour sur lui-

même, mesurant à son chagrin secret la grandeur de son sacrifice, il se disait : « Et ils ne sont même pas heureux ! » 11 connaissait le caractère de Jean jusque dans ses replis les plus cachas, et il s’attendait chaque jour à le voir arriver furieux, ne se connaissant plus, lui demander : « De quel droit as-tu aimé Sylverine ? » Aussi, autant pour s’échapper à lui-même que pour forcer au silence les pensées qui l’obsédaient, il travaillait avec ardeur.

Ce qu’il craignait arriva. Un matin que, seul dans sa chambre, il s’occupait à chiffrer une note importante, il vit entrer Jean. Au premier regard, il comprit que l’heure décisive était venue. Jean, les yeux en feu, les lèvres pâles et tremblantes, s’avança brusquement vers Flavio.

— J’aime Sylverine et je suis son amant, il faut que tu le saches ! lui cria-t-il.

— Je le savais, répondit Flavio.

Le coup fut dur pour Jean, qui sentit s’amollir sa colère; mais, comme l’on dit, il s’était monté d’avance : il reprit vite en lui-même tous les mauvais arguments qui l’avaient soutenu, et, combattant l’émotion qui le gagnait en présence du calme de Flavio, il reprit :

— Si tu le sais, pourquoi le supportes-tu ?

— Parce que tu es mon enfant, répliqua Flavio avec un sourire qui mit des larmes dans ses yeux, parce

que je suis le seul juge de mes renoncements, et peutêtre aussi parce qu’il m’est plus doux de souffrir que de te savoir malheureux.

Jean n’y tint plus; il se jeta d’un bond sur la poitrine de Flavio, et le serrant dans ses bras : — Ah! s’écria-t-il, tu es bien notre cher Mastarna, tu es bien celui que nous appelons cœur de diamant, le plus grand de nous tous!... Accable-moi, bats-moi, chasse moi; mais, par pitié, ne m’écrase pas de ta bonté, qui me fait prendre en horreur à moi -même! Tu restes là, tu ne me dis rien! Tu savais tout, et tu ne m’as pas tué comme un chien sauvage! Ce n’est pas ma faute! c’est plus fort que moi. Je l’adore, je meurs de jalousie, et je me désespère à l’idée seule qu’elle peut t’aimer ! J’ai de moi une honte sans pareille ; mais que veux-tu? je suis ensorcelé, je suis possédé, je ne puis me ravoir, et je me trouve misérable. Je n’ai eu ni force, ni vertu; je t’ai trompé comme on trompe un

vieux tuteur ridicule, et cependant, si je vaux quelque chose, c’est à toi que je le dois. C’est toi qui m’as recueilli, c’est toi qui m’as élevé; ce que je sais, tu me l’as appris ; si je ne suis pas tombé dans le gouffre des débauches où m’entraînait ma nature, c’est parce que ta main m’a toujours soutenu. Au lieu de rester là tranquille et indulgent, pourquoi ne me fais-tu pas de reproches?

— Tu te les fais toi-même, ces reproches que tu

me demandes, répondit Flavio, je n’ai rien à te dire.

Jean eut un spasme ; il serrait son cœur à deux mains. — Que faire? que faire? cria-t-il.

— Mais que veux-tu donc, terrible enfant? reprit Flavio. Ne peux-tu donc pas jouir en paix de ton bonheur, sans venir en désespérer les autres?

— Tu ne l’aimes plus au moins?

— Pourquoi mentirais-je? répondit Flavio. Je l’aime encore comme aux premiers jours, et plus que jamais.

— Ah! tu me déchires le cœur! dit Jean, qui se laissa tomber sur une chaise en cachant sa tête dans ses mains.

Flavio l’entendait sangloter ; il le prit dans ses bras, le caressa comme une mère caresse son fils malade, lui parla doucement pour le calmer et l’attendrir. Jean se dégagea de son étreinte par un mouvement brusque, et levant vers lui son visage éclatant de fureur : — Ah ! lui dit-il, tu es mon mauvais génie ; c’est toi qui m’as jeté dans les impasses d’une politique impossible, et la seule femme que je puisse aimer, c’est toi qui l’aimes.

Flavio eut un geste de pitié ineffable. — Pauvre petit ! dit-il, comme tu dois souffrir pour être si injuste! Je te plains du fond de mon âme.

— Eh ! je ne veux pas de ta commisération ! répliqua l’indomptable jeune homme avec emportement.

Ses larmes étaient séchées; la fureur reprit le des-

sus ; il accabla Flavio de reproches, il entassa Sottises sur sottises. Ce qu’il disait, il n’en avait guère conscience. Flavio le regardait et se désolait de voir un esprit de cette trempe s’oublier à ce point et se déshonorer de la sorte. 11 lui prit les mains, et, tournant vers lui son calme visage, il lui dit :

— Apaise-toi donc, jeune volcan, et ne prends pas tes colères pour de la force ; nous sommes deux hommes, ne l’oublie pas, laisse toutes ces violences aux enfants maladifs. Pourquoi viens-tu m’accabler ainsi, et que veux-tu de moi?

— Je veux en finir, une fois pour toutes, d’une manière ou de l’autre, s’écria Jean, car je ne peux plus vivre dans de telles angoisses ; l’un de nous est de trop sous le ciel; allons au bord de la mer, battons-nous jusqu’à ce que mort s’ensuive ; Sylverine sera le prix du vainqueur !

— Tudieu ! répondit Flavio avec un sourire, quel chevalier errant ! Tu oublies que les temps de l’Arioste sont passés ! — Puis tous les traits de son visage s’affaissèrent dans une expression de tristesse infinie, et il ajouta : — Et tu oublies surtout que le survivant mourrait de la douleur d’avoir tué son ami! Tu oublies bien autre chose encore, mon pauvre Jean, tu oublies que nous ne nous appartenons pas et que nous n’avons pas le droit de disposer arbitrairement de notre vie. Tu oublies notre vieille amitié, je le comprends, car

la passion t’a fait perdre la tête ; mais souviens-toi du serment que tu as juré en communiant par les cendres et par le sang !

Jean poussait des cris de désespoir; son cœur était comme un champ de bataille où se heurtent trois armées de forces égales; il était brisé par de si puissantes émotions. — Aie pitié de moi, dit-il à Flavio, je n’en puis plus!

11 y eut un long silence. Flavio marchait de long en large dans la chambre, et Jean, affaissé sur un canapé, la tête cachée dans les coussins, combattu par toutes les passions qui débordaient en lui, passait de la fureur à l’attendrissement, sans pouvoir trouver la force de prendre un grand parti. Il se leva enfin.

— Viens chez elle, dit-il à Flavio.

— A quoi bon ? répondit celui-ci, à quoi bon lui donner le spectacle de ces violences et l’affliger de nos discordes ?

— Viens chez elle, reprit Jean, je le veux, je t’en prie; quelle prononce elle-même; ce sera le jugement de Dieu, je l’accepte et je m’y soumets.

Ils sortirent : — Ah ! disait Jean marchant près de son ami, si tu pouvais savoir ce que je souffre et ce que j’ai souffert !

— Tu n’es pas seul à souffrir, reprit Flavio ; mais tes cris de douleur t’ont si bien assourdi, que tu n’entends même plus les gémissements des autres.

Us arrivèrent chez Sylverine ; elle resta immobile, mais elle eut un violent battement de cœur en les voyant entrer, car il ne lui fut pas difficile de lire sur leur visage les émotions qu’ils venaient de subir Elle sut se contenir néanmoins. — Quelle bonne fortune ! dit-elle.

Jean marcha rapidement vers elle : — Écoute, lui dit-il, Flavio sait tout. Nous voici tous les deux, nous t’aimons ; lequel aimes-tu ? Parle vite.

Sylverine se leva toute pâle et tremblante ; elle regarda ces deux hommes qui se disputaient dans sou cœur, et, posant ses mains sur leurs épaules, elle osa dire : — C’est vous deux que j’aime !

Puis, comme brisée pai* la violence de l’aveu, elle éclata en larmes.

— O misère de nous ! s’écria Jean. Ne vaudrait-il pas mieux mourir que de vivre ainsi ?

Flavio s’approcha de Sylverine, la prit dans ses bras, la baisa au front, et, la tenant appuyée contre son cœur, il lui dit :

— Ma fille chérie, il ne faut point demander à des hommes ce que les dieux, quand il y avait des dieux, n’auraient pu supporter. Je suis un vieux soldat, j’ai eu tant de blessures, que je ne sais même plus le nombre de mes cicatrices. Tu crois â l’amour, soit; tu me guérirais de cette faiblesse, si je l’avais encore ; tu aimes la vie, moi je n'y tiens guère, car je sais de

quoi elle est faite. Je suis un obstacle pour vous deux, pour toi que j’aime avec des entrailles de mère, pour Jean, qui est comme mon fils; je me retire de votre route, où cependant, ajouta-t-il avec quelque amertume, je ne vous gênais guère. Soyez donc heureux et parlez de moi quelquefois le soir, quand votre tendresse vous en laissera le temps.

— Au nom du ciel, ne nous quitte pas ! s’écria Sylverine.

— Je ne veux pas de tou sacrifice, lui dit Jean aveccolère.

— Que tu le veuilles ou non, répliqua Flavio, je l’accomplirai ; je suis libre. Ce sacrifice, tu l’aurais accepté, s’il m’eût été imposé par Sylverine. De quel droit le repousses-tu, parce qu’il est volontaire ? Sache voir clair dans ton cœur, et fais en sorte que ton intolérable orgueil n’exige pas pour les autres plus de douleurs qu’ils n’en peuvent porter.

Il tendit la main à Jean et à Sylverine : — Que Dieu vous garde ! leur dit-il : Il s’en allajusque surlerivagede l’Adriatique; il resta là longtemps, endolori par son propre sacrifice et perdu dans des pensées plus sombres et plus profondes que la mer qui battait à ses pieds.

Lorsque vers le soir, il revint, à sa maison, il n’y retrouva plus Jean, qui avait loué un appartement dans une petite villa presque contiguë à celle qu’habitait Sylverine.

LES BUVEURS DE CENDRES I4i

Flavio sortait peu, le soir seulement il errait dans la grande forêt de pins qui le cachait de son ombre ; il évitait Jean, et Jean l’évitait. Quo se seraient-ils dit, s'ils s’étaient rencontrés ? Nul de ces trois êtres n’était heureux et ne pouvait l'être, ils pensaient incessamment les uns aux autres avec une anxiété douloureuse. — Elle l’aime encore, se disait Jean. j — Estil vrai qu’il ne m’aime plus ? se demandait Sylvcrine. — Je l’aime toujours, disait Flavio.

Ce n’était cependant pas Flavio qui était le plus à plaindre : il avait du moins une base solide pour appuyer sa douleur; quelque terrible et inopinée qu’eût été la révélation qui venait de l’éclairer subitement, le sacrifice qui l’avait suivie avait été libre et spontanément arraché par lui-même à sa propre volonté. Seul donc parmi ces trois malheureux, il avait fait ce qu’il voulait faire, *et il préférait sa souffrance au compromis pénible qu’il avait dû entrevoir pendant Un instant. Il regrettait Sylverinc comme on regrette Une maîtresse absente, il pensait à Jean comme à un ami malade ; mais du moins il se reposait sur cette idée, qu’il avait fait son devoir jusqu’au bout et sans hésiter.

Jean n’était point ainsi : irrité contre lui-même, irrité contre les autres, prêt à éclater en fureur à la moindre contradiction, il se retournait en vain dans sa conscience sans pouvoir y trouver une place qui ne

lui fût pas douloureuse. C’est le sort de ceux qui, n’ayant point répudié toute probité, ont sacrifié le bonheur d’autrui à leur propre satisfaction. Le bonheur vrai contient autant d’abnégation que de jouissances. Tout ce qui aurait dû rendre Jean heureux le faisait souffrir; l’absolue soumission de Sylverine lui était un reproche vivant et insupportable. — A qui penset-elle ? se disait-il souvent lorsque immobile et songeuse, elle gardait à ses côtés de longs silences qu’il respectait malgré lui. — Parfois, quand une lueur de raison venait éclairer les ténèbres où il se débattait et lui montrait ce Flavio si dévoué, si généreux, qui pour lui, depuis plus de vingt ans, avait eu des tendresses de père, il se sentait défaillir sous ses remords, il avait envie de courir à lui, de lui demander pardon et de lui rendre tous les biens qu’il lui avait ravis ; mais à quoi bon ? Ne se sentait-il pas pris, possédé, comme il le disait lui-même, et ne savait-il pas que le lendemain tout eût été à recommencer, et qu’il eût maudit son sacrifice de la veille? Dans d’autres instants, au contraire, plus docile à sa nature impérieuse, il méditait de quitter Ravenne, de se réfugier vers les côtes de la Toscane, d’emmener Sylverine avec lui, et de s’éloigner ainsi de Flavio, dont la présence, si discrète, — si absente qu’elle fût, — le désespérait.

Quant à Sylverine, jamais barque démontée, emportée par la tempête, ne fut plus cruellement battue

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de contradictions que eette pauvre âme, qui depuis longtemps 11 e trouvait plus en elle aucune étoile pour se guider. Elle regrettait Flavio avec une ferveur qui eut pu lui faire croire qu’il était uniquement aimé, si elle n’avait su elle-même à quel point elle aimait Jean. Tirée entre ces deux sentiments contraires, quoique semblables, elle menait une vie sans grandeur, sans dignité, sans satisfaction intime. Elle ne connaissait rien au renoncement, et elle s’imaginait qu’elle ne souffrait que de l’éloignement de Flavio; maintenant, obéissant, ainsi que la plupart des femmes, à ses impérieuses sensations , elle eût volontiers trompé Jean pour Flavio, comme jadis elle avait trompé Fla\io pour Jean. Elle passait de long les heures à rêver l’exécution de projets impossibles; elle vivait dans un conte de fées perpétuel ; elle regardait son nœud gordien avec effroi, et cependant, loin de le trancher avec courage, elle répétait souvent : « 11 se dénouera tout seul. » La faiblesse mène au crime tout aussi bien que la perversité.

Flavio n’avait point reparu chez elle depuis la scène que j’ai racontée. Il lui manquait plus que je ne saurais dire ; il était devenu pour elle comme une idée lixe dont elle ne pouvait se détacher. Du reste, clic n’avait pas bien compris son sacrifice ; elle ne s’expliquait pas ce qu’elle appelait un étalage de vertu. C’était là Sa grande corruption, mais clic n’en avait

même pas conscience. Il y avait bien là aussi de la faute de Flavio, qui, toujours occupé de ses spéculations idéales, n’avait . pas pris soin de façonner cette âme aux sentiments généreux ; le terrain était resté en friche, car il n’y avait rien semé; il n’avait donc point à se plaindre de n'y rien recueillir. Sylveriue, à vrai dire, ne pensait guère à tout cela; elle cherchait Flavio, le guettait, l’attendait. Un soir, inopinément, elle le rencontra ; elle .courut à lui, passa son bras sous le sien : — Enfin te voilà ! ditelle.

Il reconnut vite le péril ; il eut la force de plaisanter malgré son trouble, et, dégageant son bras, il lui dit :

— Te rappelles-tu la chanson française que chantent les enfants : « Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés ? »

— Pourquoi me fuis-tu, cher Flavio ? Pourquoi m’as-tu quittée? La meilleure place dans mon cœur n’était-elle pas la tienne?

— Tais-toi î lui dit-il en lui mettant la main sur les lèvres ; un vieux précepte dit qu’il ne faut point tenter les saints, et je ne suis qu’un homme.

Puis, sentant peut-être que l’émotion le gagnait et que son courage allait faillir, il lui baisa rapidement la main et s’éloigna à grands pas.

Elle le regarda s’éloigner sans faire un geste pour le retenir ; mais un sourire de joie glissa sur ses

lèvres et brilla dans ses yeux. — Ah! se dit-elle, il m’aiuie encore !

Oui, cel les, il l’aimait encore, car il était de ceux «lui ne savent pas se reprendre lorsqu’une fois ils se sont donnés.

Deux mois s'étaient passés sans apporter aucun changement à cette situation douloureuse , lorsque Jean reçut tout à coup, par un de ces moyens secrets dont les Buveurs de cendres usaient pour leurs communications importantes , ordre de quitter Ravenne dans l’espace de huit jours et de se rendre à un point désigné de la côte des Calabres, pour prendre la direction immédiate du mouvement préparé depuis longtemps. Ces instructions ne permettaient ni doute, ni retard. Ce fut un coup de foudre pour Jean, qui se complaisait dans le bonheur malsain où il s’abandonnait. Au lieu d’accepter son rôle avec résignation, sinon avec empressement, comme c’était son devoir, il déclara que cet ordre était absurde et inexécutable. Aveuglé par la passion qui l’enveloppait si bien qu’il ne voyait plus rien en dehors d’elle, il s’imagina que cet ordre subit de départ était une machination souterraine inventée par Flavio pour se débarrasser de lui et ressaisir l’amour de Sylmine. «. C’est lui qui a fait

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le coup; pourquoi ne part-il pas lui-même? » Il ne réfléchissait pas que c’était à lui spécialement que cette tâche devait être réservée, puisqu'il avait longtemps habité les provinces napolitaines, dont tous les moyens d’action lui étaient connus. « Il en arrivera ce qu’il pourra, dit-il ; mais je ne donnerai point dans un piège si grossier, et je ne partirai pas. » Puis il écrivit au chef même des Buveurs de cendres, lui notifiant son refus de se mêler à une entreprise qu'il regardait comme inopportune. En cette circonstance comme en tant d’autres, Jean était injuste, car la vérité est que Flavio, désireux de se jeter dans l’action pour échapper à ses chagrins, avait demandé à diriger lui-même l’expédition , et qu’on lui avait répondu que sa présence était indispensable dans les États du Pape, qu’il aurait à soulever, en cas de succès, pour donner la main au mouvement napolitain. Flavio, qui savait obéir parce qu’il avait l’habitude de commander, s’était résigné sans murmure.

Jean n’avait consulté personne pour prendre sa ré solution; il n’en avait rien dit à Sylverine, et comme il ne voyait plus Flavio, il n’avait naturellement pu lui en parler. Il ne devait pas cependant tarder à le revoir. Huit jours environ après qu’il eut envoyé la lettre qui annonçait son refus, une nuit, vers une heure du matin, il marchait sur le rivage de li mer; arrivé à un endroit que nul arbre n’abritait, où nulle maison ne

s'élevait, il s’arrêta et attendit. Un homme venant d’une direction opposée s’avança vers lui, et à la douteuse clarté des étoiles il' reconnut Flavio. — Es-tu donc appelé? lui dit-il.

— Je suis appelé, répondit Flavio.

Ils restèrent debout, eôte à côte, sans parler. Une barque s’approcha du rivage et s’éloigna rapidement après qu’un homme eut sauté sur la grève. L’homme marcha droit vers les deux compagnons, qu’enveloppaient les ténèbres, et, s’arrêtant à quelques pas d’eux, il dit :

— In fratris Hieronymi nomine, salve !

Ils répondirent ensemble et en même temps : — In nomine fratris Hieronymi, voie !

Jean et Flavio donnèrent le baiser fraternel au nouveau-venu, qui jeta son manteau sur le sable, et ils s’assirent. Cet homme mystérieux n’était autre que le chef des Buveurs de cendres; c'était Samla. Il entra brusquement en matière, comme les gens qui savent le prix du temps.

— Il ne peut y avoir de secret entre nous, dit-il à Jean. Voici Flavio; me voici, moi, qui suis venu exprès pour connaître tes raisons. Pourquoi refuses-tu le poste qui t'est confié ?

Jean, qui malgré ses raideurs apparentes se savait coupable, qui du reste n’aurait jamais consenti à reconnaître qu’il répudiait une mission périlleuse afin de ne point quitter sa maîtresse, Jean se jeta dans les

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divagations; il s’élança à travers la politique, espérant échapper ainsi à l’aveu qu’il redoutait. N’était-ce pas une folie, en ce moment où l’Europe dormait dans une paix profonde, de vouloir soulever un pays où les Buveurs de cendres n'avaient jamais éprouvé que des défaites, depuis Campanella, qui subit sept fois la torture, jusqu’aux frères Bandicra, qui furent fusillés ? Il était résolu tout aussi bien qu’un autre à jouer sa vie dans une entreprise désespérée, mais à la condition du moins quelle fût utile et qu’elle ne servît pas de prétexte à faire peser sur les peuples des oppressions plus dures. Nul mieux que lui ne connaissait les provinces méridionales, puisqu’il les avait longtemps habitées : il affirmait qu’elles n’étaient point prêtes ; que le pays, écrasé sous le double despotisme du clergé et du roi, n’aurait pas un écho pour répondre à des cris de délivrance ; que l’expédition projetée était absurde, impossible, et que le mieux à faire était d’y renoncer, — Et puis, ajouta-t-il, qu’irions-nous faire dans les Calabres, à Naples même ? Est-ce là l’ennemi que nous avons juré de combattre? A quoi bon disséminer nos forces, dévoiler nos projets dans des opérations mal combinées, qui ne peuvent réussir ? L’ennemi n’est pas là, l’ennemi est à Rome; une fois lui renversé, tout ce qui l'entoure tombe comme par enchantement. Si vous voulez sérieusement établir la liberté dans le monde, détruisez le principe même qui lui est eon-

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traire ; comblez la source d’où découle toute autorité, car, tant quelle jaillira, il se trouvera des gens pour aller y boire.

— Si tu savais jouer aux échecs, répondit Samla, tu ne parlerais pas ainsi. Pour prendre le roi, il faut avoir enlevé tous les pions qui l’entourent. Tu t’es jeté dans une traverse, au lieu de prendre franchement la grand’route : tu refuses de partir, non point parce que tu juges l’expédition mal conçue, mais parce que tu es amoureux d’une femme que tu as enlevée à Flavio, et parce que tu crains de la quitter.

— Est-ce Flavio qui t’a dit cela? s’écria Jean, près de se lever.

— Reste en paix, reprit Samla. Ce n’est point Flavio. Pourquoi feins-tu de le soupçonner, toi qui le sais incapable d’une action seulement douteuse ? Je sais votre histoire à tous deux, peu importe comment et par qui. Jean, tous les torts t’appartiennent, et tu les aggraves singulièrement en manquant par faiblesse à l’œuvre qui a le droit de te réclamer. De quelle misérable argile as-tu donc été pétri pour te laisser arrêter par une femme sur le chemin de ton devoir ? Qu’est-ce qu’un sentiment de cet ordre absolument secondaire en présence du but que nous poursuivons? Chacun de nous, sache t’en souvenir, a juré de dire aussi à celle qui voudrait le retenir : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? » Tu t’es donné

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à une abstraction, et la femme, qui est un être essentiellement relatif, ne peut la comprendre. Nous sommes des solitaires, la compagnie des femmes est mauvaise pour nous , ne l’oublie jamais. Te voilà , toi, notre homme d’action par excellence , notre porteglaive, devenu plus débile qu’un vieux prêtre qui a peur de l’enfer; voilà Flavio, notre lumière la plus vive, notre projection de pensée la plus lointaine , qui s’étiole, s’obscurcit et s’en va, sans pouvoir se reconnaître au milieu de ses idées troublées. Faudrat-il donc , comme aux enfants, vous faire épeler la Bible et vous faire réciter chaque soir, avant de vous coucher , l’histoire de Samson et de Dalila ? Morbleu ! soyez des hommes ! Vous n’êtes faits pour être ni des maris ni des amants ! Amusez-vous, si cela vous plaît, mais , par le ciel ! ne donnez rien de votre cerveau à ces êtres inférieurs et sensuels qui prennent un homme comme un singe prend une noix, et le rejettent après l’avoir dévoré ! Manou a dit : « Dieu a donné aux femmes l’amour de leur lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère, les mauvais penchants, le désir de mal faire et la perversité, » et il a eu raison. Savez-vous à qui vous ressemblez avec vos tristes amourettes ? Vous ressemblez à ces dompteurs de lions qui se laissent manger benoîtement par la bête féroce. Soyez chastes, si vous voulez être forts, ou du moins soyez assez forts pour savoir

être chastes. Notre œuvre est une œuvre de justice. Rappelez-vous ce mot du philosophe : « La femme est la désolation du juste ! »

— Tu as tort , Samla, dit Flavio de sa voix grave. La femme dont tu parles n’a point le cœur faible : elle m’a suivi autrefois en Sicile, et elle est très-capable de suivre Jean dans les Calabres.

— Ah ! c'est une Cloi inde alors ? reprit Samla en faisant un geste dédaigneux qui se perdit dans l'obscurité. Soit : elle a toutes les vertus et tous les charmes, j’en conviendrai, si vous le voulez ; mais elle n’en est pas moins un danger pour vous deux, et vous savez que nous avons l’habitude de ne point laisser les obstacles sur notre route. Souvenez-vous de Fabien Sidorovich! Elle vous a brouillés , ce qui est déjà un crime; sachez l'empêcher d'en commettre un autre. Il faut que l’insurrection des Calabres ait un chef. Jean est désigné. Qu’il parte. C’est pourtant cette femme qui s’y oppose !

— Comment s’y opposerait-elle ? dit Jean : elle ignore absolument notre projet.

— Alors , répliqua l’inflexible Samla , c’est toi qui refuses de partir à cause d’elle, ce qui revient au même. De toute manière , elle est l’obstacle. Réconciliez-vous, il le faut ; donnez-vous le baiser de paix. Jean, il est nécessaire que Flavio te mette au courant de toute l’affaire ; Flavio, tu dois rester en communi-

cation avec Jean, afin d'être prêt à le seconder ici au besoin. Cette femme s’élève entre vous, ayez* la volonté des grands cœurs, et renoncez à elle. Si vous n’y voulez renoncer, vivez près d’elle à votre guise, comme vous l’entendrez; mais restez unis, car cela est indispensable. Il y a deux êtres en vous, ne l’oubliez jamais : l’homme et le Buveur de cendres. Si l'homme souffre, tant pis pour lui ; le Buveur de cendres n’en doit jamais rien savoir!,.. Donnez-vous la main! reprit-il avec autorité, Me jurez-vous, à moi qui suis le maître et l’investi, me jurez-vous de vivre eu bonne intelligence tous les deux ensemble, loin de cette femme ou près d'elle, de faire taire vos dissensions, et de n’agir qu’au profit de notre œuvre?

— Je le jure ! dit Flavio en serrant la main de Jean.

— Je le jure, dit Jean, dussé-je en crever de rage !

— Bien, reprit Samla, j’accepte votre promesse ; je sais que vous la tiendrez. Jean, c’est toi qui es la mauvaise tête en tout ceci. Écoute Flavio, il est ton aîné, et son intelligence vaut mieux que la tienne. Tu as huit jours pour te rendre au lieu désigné et te mettre a la tête des hommes qui t’attendent : partiras-tu ?

— Oui, répondit Jeau,

— Flavio, dit Samla, si, dans huit jours, Jean, saisi d une nouvelle défaillance, n'est pas à sou poste , tu prendras sa place et tu marcheras droit sur Cosenza.

— C’est bien, dit Flavio.

Ils restèrent jusqu’au jour causant de leurs projets, les discutant, les modifiant selon les éventualités possibles. Quand l'aube raya le ciel d’un trait blanchâtre, Samla se leva ; il embrassa les deux amis.

— C’est bien entendu, leur dit-il, vous pouvez être hommes à vos moments perdus; mais avant tout vous êtes des Buveurs de cendres.

— Oui, et que Dieu nous guide ! répondirent Jean et Flavio.

Samla donna un vigoureux coup de sifflet, sa barque reparut ; il y monta, et bientôt elle se perdit dans l’éloignement, du côté de Comacchio.

Jean était attendri ; le parfum de sa vieille amitié, montant de son cœur à son cerveau, avait détendu les fibres de sa colère. Lui aussi, il était tiraillé par des contradictions douloureuses, et malgré ses emportements il sentait parfois d’une façon cruelle combien son ingratitude envers Flavio était coupable. A cette heure, ému par les derniers instants de son entretien avec Samla, il était décidé à partir ; mais , se connaissant lui-même, il craignait que sa résolution ne l’abandonnât et ne vînt encore le faire hésiter au moment suprême. L’idée d’abandonner Sylverine et de la laisser auprès de Flavio, quelle aimait, lui était insupportable. — Si je pars, se disait-il, il faut quelle quitte Ravenno. — Cependant il voulut faire dès ce

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