‹ Les buveurs de cendresChapitre 5 sur 7 · IM G · texte numérisé non relu

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moment acte de courage et d’abnégation ; mais ce ne fut pas sans un grand effort sur lui-même qu’il dit à Flavio : — Viens donc ce soir chez Sylverine, nous passerons la soirée près d’elle.

— J’irai, répondit Flavio. Samlaa raison, une femme ne doit jamais s’élever entre nous.

Le soir, en effet, ils se rencontrèrent chez Sylverine, heureuse de revoir Flavio, espérant que tout dissentiment était à jamais éteint et se livrant avec naïveté à la joie que lui causait cette sorte de réconciliation : mais il arriva ce que nul des trois n’avait prévu : à mesure qu’ils reprenaient leur ancienne intimité, leur vieux péché remontait en eux et s'emparait de leur coeur. Sylverine, plus en doute que jamais sur ellemême, s’abîmait dans une contemplation intérieure qui ne lui apprenait pas lequel de ces deux hommes elle aimait. Jean sentait sa fureur près d’éclater, il faisait de Flavio un rival redoutable, et craignait de se retrouver vaincu dans le cœur de Sylverine. Quant à Flavio, une tristesse sans nom et pleine de douceur l’avait envahi. Lorsqu'il s’était revu assis à sa place d’autrefois, là même où il avait passé de si bonnes soirées, près de cette femme adorée qu’il regrettait toujours, et dont, malgré ses déboires, il n'avait jamais pu se résigner à désespérer tout à fait, il sentit s’agiter en lui des sentiments non pas inconnus, mais sévèrement refrénés jusqu’à ce jour. Il regarda Jean avec

envic, il l’accusa, il oublia le pardon tacite qu’il avait prononcé, il retira pour ainsi dire son indulgence et il se dit : — C’est trop, c’est plus que je n’en puis porter! — Ils causaient néanmoins tous les trois, Sylverine avec un abandon forcé qui ne trompait personne, Jean avec une violence k peine dissimulée, Flavio avec une gravité qui ressemblait bien k du désespoir. Les heures s’écoulaient, minuit avait sonné depuis longtemps, ni Jean ni Flavio ne semblaient penser à se retirer. Sylverine, qui comprenait assez nettement ce qui se passait en eux, laissait parfois et malgré elle échapper un sourire d’orgueil mal déguisé; quand deux hommes souffrent pour la môme femme, celle-ci considère que c’est tout bénéfice pour elle. On eût dit en effet que Jean et Flavip restaient en présence moins pour être ensemble que pour se surveiller et se garder mutuellement. Chacun d’eux redoutait de laisser son compagnon seul avec Sylverine. lisse sentaient invinciblement gagnés tous les trois par la fatigue de cette longue veillée, où chacun, tout en suivant le cours douloureux de ses propres pensées, se mêlait k la conversation et parlait le plus souvent comme un être inconscient de ses paroles. Le jour se leva et éclaira leur visage pâli.

— Bonsoir, dit Sylverine en leur tendant les mains, et k bientôt !

Les deux hommes se prirent instinctivement le bras

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et sortirent ensemble. Longtemps et sans parler ils marchèrent côte à côte. Ce fut Flavio qui lo premier rompit le silence.

— Cela ne peut durer, dit-il ; j’ai eu tort de t’accompagner chez Sylverine ; j’ai senti toute ma tendresse qui revenait en moi, j’ai été jaloux de toi, et j’ai souffert de te voir auprès d'elle.

— Tu as raison, répondit Jean, la situation est intolérable; je ne veux cependant pas en arriver à te haïr, et je comprends que j’en viens là fatalement. Il n’y a de repos ni pour toi ni pour moi tant que l’un de nous ne sera pas loin d’elle. 11 faut en finir !

— Un de nous doit se sacrifier, dit Flavio.

— Lequel ? demanda Jean avec terreur.

Flavio ne répondit pas; ils marchaient silencieux, poussant de leurs pieds les brindilles de sapin tombées du haut des arbres. Le soleil apparaissait à l’horizon, la ville s’était éveillée; des femmes déguenillées, des enfants, passaient dans la forêt et y ramassaient le bois mort. Flavio les regardait et s’était arrêté : en voyant cette misère qui n’avait d’autre souci que la dure préoccupation du pain quotidien, il eut un mouvement d’envie et il s’écria : — Ah ! comme ils sont heureux! — Puis il secoua sa rêverie, et, se tournant vers Jean : — ■ Écoute, lui dit-il, il faut aller dans les Calabres; tu aimes Sylverine, et tu voudrais ne pas partir; j’aime Sylverine, et j’ai le droit de rester ici.

Cela importe peu; seuls nous sommes juges de nos droits et de nos devoirs. Si nous allons la trouver de nouveau et si nous l’interrogeons, elle nous répondra encore : « C’est vous deux que j’aime ! » et nous retomberons dans nos angoisses . Que le sort décide entre nous, ô mon cher Jean ! Y consens-tu ?

— Soit! répondit Jean. Ah! tout ceci est affreux!

— Ce que Dieu fait est bien fait, reprit Flavio ; que nos passions du moins servent à l’œuvre commune ! Ce soir nous irons ensemble chez Sylverine, et celui de nous à qui elle adressera d’abord la parole partira demain pour les Calabres. Le veux-tu ?

— Je le veux, dit Jean.

Ils passèrent la journée ensemble chez Flavio, qui mit son ami au courant de tous les projets préparés ; il lui indiqua le point du golfe de Tarante où le débarquement devait se faire, lui expliqua sur quelles ressources il devait compter , où était l’argent , où étaient les armes. Quand la nuit fut venue, ils n’avaient plus rien à s'apprendre. Ils sortirent pour se rendre chez Sylverine ; l’instant était grave, le sort qui allait être prononcé sur eux ne pouvait leur laisser que bien peu d’espérance ; le vaincu pouvait trouver la mort dans son aventure ; en tout cas, ne renonçait-il pas à celle qu’il aimait ? Quand ils arrivèrent devant la porte de la maison, ils s’arrêtèrent; ils se serrèrent la main avec force : — Du courage! se di-

ront-ils en même temps, comme s’ils s'étaient trouvés en présence d’un danger inévitable.

— Bonsoir à tous les deux ! dit Sylverine en les voyant entrer. Ils lui répondirent par un signe de tête et s'assirent : elle faisait de la tapisserie ; sans lever les yeux, elle reprit : — Pourquoi n’êtes-vous pas venus me voir dans la journée ?

Nul ne répondit. Étonnée de ce silence, elle regarda alternativement Jean et Flavio; elle vit leur pâleur.

— Qu’avez-vous donc ? leur demanda-t-elle. Puis, n’obtenant pas de réponse et s’étonnant : — Mais qu’y a-t-il, au nom du ciel ? êtes-vous muets ?

Tous les deux ils détournèrent la tête, comme pour éviter une interpellation directe; elle se leva, vint à Flavio, lui prit la main.

— Voyons, Flavio, lui dit-elle; j’ai du courage, réponds-moi. Pourquoi ne me parles-tu pas?

Flavio sentit perler sursoit visage cette sueur imperceptible qui est comme la rosée des émotions violentes, et il répondit d’une voix étranglée :

— Un mouvement est préparé vers Cosenza; l’un de nous doit aller en prendre la direction.

— Lequel va partir? s’écria-t-elle. Je pars avec lui.

— Quelle folie ! dit Flavio. Ce sont des fatigues sans pareilles à supporter ; je ne veux pas que tu partes.

— Je veux partir et je partirai, reprit Sylverine; tu m’as vue à l’œuvre, tu sais ce que je puis faire; c’est

décidé, je le veux. Qui de vous deux va en Calabre ? Est-ce toi, Jean? est-ce toi, Flavio?

Jean baissait la tète sans oser répondre. Flavio fit un effort suprême et répondit : — C’est Jean; il part dans un mois.

Flavio avait reconquis tout son calme; Jean se tenait immobile et comme écrasé sur sa chaise. Sylverine lui mit la main sur la tête.

— J’irai avec toi, mon pauvre Jean, dit-elle, et tu verras que je ne suis pas mauvais compagnon de route.

— Oui, reprit Flavio, comme continuant sa pensée; Jean partira dans un mois, l’expédition sera courte : elle a des chances de réussir; si tout va bien, j’irai vous rejoindre. Du reste, je n’ai pas de temps à perdre moi-même, car c’est moi qui dois tout préparer. Je pars demain pour les côtes de Toscane, afin de faire disposer un navire et organiser les derniers arrangements; dès que tout sera terminé, je reviendrai ici, et Jean partira.

Un soupçon traversa l’esprit de Svlverine; elle regarda fixement Flavio dans les yeux et lui dit : — Tu ne mens pas ? tu ne t’éloignes que pour un mois, et ensuite tu reviendras ici?

— T’ai-je jamais trompée ? répondit Flavio en baissant les paupières.

Jean se leva comme pour parler ; mais le courage lui manqua, et il se rassit sans avoir dit un mot; il se

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faisait pitié, et se disait : Que puis-jc donc penser de moi?

Ils passèrent une partie de la nuit à causer do l’expédition projetée. Sylverine, toute ravie de sortir de sa vie monotone, Battait des mains, riait et disait à Jean :

— Tu verras comme je marche bien, et que je n’ai pas peur des coups de fusil.

Les deux amis sortirent ensemble. — Ah ! qu’as-tu fait ? dit Jean.

— Ce qui était convenu, répondit Flavio; celui à qui elle» parlerait le premier ne devait-il point la perdre ? qu’aurais-tu pensé, si, parce que je partais, je l’avais emmenée avec moi ?

Le matin, Flavio alla dire adieu à Sylverine ; il eut le courage de ne point paraître ému, malgré tout ce qui se déchirait en lui. — Dans trois semaines au plus tard, lui dit-il, je serai de retour.

Jean et Flavio eurent une dernière conférence. Au moment de se séparer peut-être pour ne plus se revoir, Jean eut une défaillanee. — Reste, dit-il, c’est à moi d’aller là-bas; je n'accepte pas ton sacrifice.

— Il est nécessaire, répondit Flavio; nous sommes de ceux qui ne se retournent pas quand la route est commencée. Je te lègue Sylverine. Adieu, frère, et sois heureux !

— Si tu as besoin de moi, appelle-moi, j’accourrai,

reprit Jean. Quel sera le mot de passe, si tu as à m’envoyer un émissaire ?

Flavio étendit la main vers la table, y prit un volume de Dante, l’ouvrit et lut ce vers du vingtseptième chant du Paradis : — O difesa di Dio ! perche pur giaci 1 « O justice de Dieu ! pourquoi dors-tu 1 » Celui qui viendra de ma part te dira la première moitié du vers, et tu lui diras la seconde moitié.

Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. — Si tu meurs, cria Jean, c’est moi qui t’aurai tué.

— Sois en paix, répondit Flavio, la destinée n’estelle pas notre maîtresse à tous ? Va-t’en, retourne chez Sylverine, laisse-moi seul ; je n’ai point- besoin de m’attendrir. Que Dieu te garde !

— Que Dieu te mène !

Ils se séparèrent. Flavio marcha seul vers la mer; une grande barque l’attendait, il y monta : on hissa la voile, on partit. Il regarda les côtes qui s’éloignaient; bercé par le bruit monotone du sillage, il se sentait sombrer dans un abîme de tristesse, son cœur se souleva, et il pleura abondamment. Il pria, non pas le Dieu de telle religion, mais le Dieu inconnu, entrevu, que nous cherchons, et qui dans ses mains fermées garde cette justice que nous attendons encore. Deux heures après son départ, la forêt de Ravenne, cette forêt qui abritait tout ce qu'il aimait, ne lui apparais-

sait plus que comme une imperceptible ligne obscure presque confondue avec le ciel.

Sylverine fut triste du départ de Flavio ; elle avait des inquiétudes ' vagues que Jean ne savait point distraire, car il était lui-même en proie à des angoisses continuelles. Sa raison, ferme et lucide quand la passion ne l'aveuglait pas, lui montrait à quel point son égoïsme avait été criminel. Pour s’étourdir et fuir ses propres tourments, il avait beau se répéter que l'expédition réussirait, que la gloire en serait pour Flavio, il ne pouvait arriver à se croire lui-même quand il se parlait ainsi, car il ne se faisait guère d’illusion, et il savait mieux que personne de combien de périls une telle aventure était menacée. A certains moments où sa pensée arrivait au dernier degré d’acuité, il avait de tels battements de cœur qu’il en suffoquait. Il était devenu triste, et lui, si expansif d’ordinaire, il gardait de longs et profonds silences auxquels il était impossible de l'arracber. A aucun prix, il n’aurait voulu avoir quitté Sylverine, et cependant il eût voulu être à la place de Flavio, car là était sou devoir, et il le savait bien. La pensée de Flavio le possédait, il ne pouvait l'arracher de son esprit ; cette obsession l’irritait, le fatiguait outre mesure. Il se le représentait marchant en fugitif sur les montagnes, vivant au hasard des sources et des fruits sauvages, repoussé par les pâtres auxquels il demanderait un abri, traqué

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comme une béte féroce par les paysans armés de faux, vendu par son hôte d’un moment, arrêté, garrotté, emprisonné, condamné, pendu ! Il succombait à tant d'angoisses, et, faisant cet égoïste retour sur soi-même que nous faisons tous quand nous souffrons d’une infortune méritée, il s’écriait : Suis-je assez malheureux ! Il ne pouvait tenir en place ; le repos lui était odieux ; il sortait , il rentrait , il s’agitait dans son oisiveté et dans son inquiétude ; il voulait partir, il ne partait pas. Il accablait Sylverine de reproches étranges auxquels elle ne comprenait rien ; il allait sur les bords de la mer, y restait de longues heures, regardant vers le sud, comme si quelque brise venue des Calabres eût pu lui parler de son ami.

Trois semaines et plus s’étaient écoulées ; Sylverine s’inquiétait : — Il est singulier, disait-elle à Jean, que nous n’ayons reçu aucune nouvelle de Flavio. — Jean devenait brutal pour éviter de répondre. Afin de le calmer, Sylverine lui parlait alors de l'expédition projetée pendant laquelle elle comptait le suivre. — Quand partirons-nous? disait-elle. — Jean n’y tenait plus ; il sortait, et souvent elle ne le revoyait pas de la journée. — Qu’a-t-il donc? que me cache-t-il? — Elle se doutait bien que Flavio était pour quelque chose dans le trouble de Jean, mais elle croyait à un nouvel accès de jalousie et ne prévoyait guère la vérité.

Les voyageurs qui ont parcouru fltalic à l’époque où se passaient les faits que je raconte trouveront fort simple qu’une insurrection ait eu lieu dans les Calabres et que les pays voisins ne l'aient pas su immédiatement. En effet, les journaux étaient muets, la police exerçait une surveillance impitoyable; la poste ne respectait guère le secret des lettres, l’on arrêtait sans miséricorde les porteurs de mauvaises nouvelles. On pourra se rendre très-nettement compte de cette absence radicale de communications, en se rappelant qu’à une époque plus récente, pendant la guerre de Crimée, hi Gazette officielle du royaume des Deux-Siciles, seul journal alors de toutes les terres napolitaines, ne publia pas une ligne qui pût laisser soupçonner qu’une longue guerre, à laquelle cinq puissances, dont une italienne, prenaient part, se poursuivait en Orient. Une lumière, d’où qu’elle vînt et quelle quelle fût, pouvant allumer un incendie, il fallait d’abord, et n’importe comment, éteindre toutes les lumières. Les Calabres étaient donc agitées déjà depuis quelques jours, et Ravenne ne s’en doutait même pas.

Cependant un bateau caboteur venu de Rrindisi apporta la nouvelle de l’insurrection, qui bientôt circula et grossit en se répandant. Un matin, une des domestiques de Sylveriue, qui revenait du marché, entra chez sa maîtresse et lui dit : — Madame sait-

elle qu’on se bal dans les Calabres, du côté de Cosenza ?

Ce fut uu jet de lumière pour Sylverine : elle comprit tout. Pendant quelle s’habillait à la hâte, la servante lui racontait ce qu’elle avait appris, que les insurgés avaient été battus par les troupes royales, que le chef était pris, que c’était un fort bel homme, et qu’on allait l’envoyer à Naples pour y être jugé et exécuté. Sylverine ne répondait rien, mais de temps en temps elle disait : — Mon Dieu ! mon Dieu !

Elle courut chez Jean : — Malheureux, où est Flavio ? lui cria-t-elle.

Il essaya de balbutier une réponse évasive.

— Tais-toi, reprit-elle avec emportement, je sais tout. Tu es un lâche ! ta place était à ses côtés. Il est là-bas dans les Calabres ; que fais-tu ici ?

Jean se jeta à ses pieds. — Ecrase-moi, lui dit-il ; je t'aimais, je t’adorais, je n’ai jamais pu me résoudre à te quitter... Nous avons tiré au sort, ma chère Sylverine ; Flavio a perdu, il est parti.

11 lui raconta tout, leurs luttes , la visite de Samla, leur résolution dernière, le départ de Flavio. Il pleurait. — Ah ! je ne le sais que trop, disait-il , je ne mérite ni pitié , ni pardon ; mais tu m’as rendu fou . et pour l’amour de toi je ne sais quel crime je ne commettrais pas!

— On dit qu’il est pris ! s’écria Sylverine ; notre poste

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csl là où il soutïre ; c'est notre Flavio, il faut le sauver... Tous ccs bruits iloi\enl être exagérés. Qui sait la vérité dans ce pays de mensonge? Partons vite, peut-être est-il temps encore.

— Oui, partons , et dussé-je y périr , nous irons jusqu'à lui. Dans une heure je suis prêt; allons droit à Livourne, là j’aurai vite un bateau qui nous mènera directement à Pola : c’est le plus court et le plus sûr.

— Si nous ne le sauvons pas, reprit Sylverinc, Jean, écoute bien mes paroles, je ne te reverrai de ma vie.

Ils allaient se séparer pour bâter leur départ, lorsqu'ils entendirent heurter à la porte. Jean ouvrit et se trouva face à face avec un homme vêtu en matelot.

— Jean Scoglio? dit l’homme.

— C'est moi, répondit Jean.

— O (lifesa di Dio ! dit l'homme à voix basse.

— Perche pur giaci ? répondit Jean, et, se tournant vers Sylvcrine, il s'écria : — Des nouvelles de Flavio !

L’homme enleva lestement un de ses gros souliers, fit sauter la semelle à l’aide d’un couteau, en tira un papier scellé place sous l’empeigne, et le tendit à Jean.

Jean brisa le cachet. L’enveloppe contenait une lettre pour Sylvcrine et un billet pour Jean. Le billet n’avait que trois mots ; « Tout est perdu. » 11 y eut

un moment de stupeur. Jeun et Sylverine se regardaient sans oser se parler. L'homme s’était assis et essayait paisiblement de raccommoder son soulier.

— Lis donc vite 1 s’écria Jean , qui le premier revint à lui.

Instinctivement Sylverine regarda du côté de l’inconnu, qui surprit ce geste de défiance.

— Ali ! que je ne vous gêne pas ! dit-il ; il n’y a pas plus de huit jours que j’étais encore aide-porteclefs à la prison de Cosenza ; je connais toute l’histoire, vous pouvez en parler devant moi.

Sylverine ouvrit la lettre de Flavio, et voici ce quelle lut :

« Je t’ai trompée ; nie le pardonneras-tu , ma fille chérie? Jean te racontera notre triste histoire, et tu verras que je n’ai pu faire autrement que de te cacher le but de mon voyage. Je connaissais trop la vaillance de ton cœur, je sais que tu m’aurais accompagné, si tu avais su vers quelle destinée je marchais. Cela ne pouvait être. Tu devais être perdue pour l’un de nous : j’ai accepté l’arrêt du sort, et je suis parti. Pourquoi nous plaindre? Il y a dans tout ceci une justice supérieure devant laquelle je m'incline. Chaque homme dans cette vie u’a qu’une part de bonheur ; c’est toi qui étais la mienne. Devais-je donc te posséder toujours? Ilélas! nou, car la loi de Dieu n’aduict jfoiut d exception. Je Serais ingrat d’actruser

le destin : il m'a donné en toi et par toi toute la félicité à laquelle je pouvais prétendre. Je t’ai perdue quand l’heure de te perdre a sonné. J'ai pour toi une tendresse sans égale, et h ta pensée je ne sens dans mon cœur qu’une douceur infinie. Surtout ne te reproche rien ; nous sommes de ceux qui sont nés pour la défaite. J'obéis k ma destinée : tu as été l’instrument, voilà tout ; tu es innocente, ne t’accuse jamais.

» C’est de la prison de Cosenza que je t’écris ; j’y suis depuis trois jours , sous une surveillance rigoureuse, il est vrai, mais qui me laisse cependant la possibilité de te dire et de t’envoyer mon dernier adieu. Tout est fini : je ne suis pas homme à me leurrer de vaines espérances : mes jours sont comptés, je le sais; le dernier sera le bienvenu. Peut-être, en me donnant beaucoup de mal et en risquant de compromettre bien des personnes, pourrais-je arriver à retrouver la clef des champs ; mais k quoi bon ? Recommencer ma vie d’autrefois, renouveler cette lutte énervante qui ne mène jamais k la victoire , rouler encore le rocher de Sisyphe qui toujours et toujours retombe, non certes ; je suis trop las ; j’ai besoin du bon sommeil éternel. Te souviens-tu du mot de Luther en regardant les tombes du cinietière de Worms : « Je les envie, parce qu’ils reposent? » Grâces soient rendues à Dieu ! je n’aurai bientôt plus rien k leur envier. Sois calme, et que Jean ne se désespère pas.

J'étais le plus âgé. je devais partir le premier : je ne fais qu’aider un peu la nature , ce qui n’est pas un grand mal. Et cependant, comme ton pauvre Fia vio t’aimait! comme il eût joyeusement donné sa vie pour toi ! comme il dormait en confiance, et quel dur réveil tu lui as préparé ! Enfin, enfin ne parlons plus de cela. A quoi bon s’attendrir? Ne sommes-nous donc déjà pas tous assez malheureux? Tu ne m’oublieras pas, je le sais : cette pensée me console, et je t’en remercie.

» Prenez toutes sortes de précautions là-bas ; à Ravenne il est possible qu’on arrive à démêler notre écheveau et à trouver un fil qui conduirait jusqu’à vous ; cela m’étonnerait cependant. Qui sait notre secret ? Moi seul ici, et je n’ai pas besoin de te dire que jamais muet de sérail n’a été plus impénétrable que moi. Mes juges s’en exaspèrent, ce qui me laisse fort indifférent. Hier, après mon interrogatoire, le président de la cour martiale est venu dans ma chambre, et là, tout mystérieusement , il m’a offert non-seulement la liberté, mais encore une somme d’argent assez rondelette, si je voulais lui désigner les vrais coupables, car, disait-il, il ne pouvait voir en moi qu'un instrument passif sacrifié par des ambitieux. Je lui ai nommé immédiatement le roi Ferdinand et tous ses ministres. Cette escapade m’a valu une verte semonce ; de plus , hier au soir, pendant le souper, j’ai été mis

au pain sec et à l'eau, comme un écolier qui n’a pas su sa leçon. Tout cela est bien pitoyable. Quand je vois par quels moyens les hommes se laissent gouverner, dans quelle abjection on les tient et de quelles raisons on les paye, je me demande par quelle ironie Dieu a doué de la parole des animaux pareils. Parfois nous nous imaginons ingénument que l’humanité aspire à la lumière ; la plupart des hommes croupissent insensibles dans leurs vices et dans leur ignorance , et y retournent avec empressement, comme des porcs retournent à la fange, quand par hasard on a réussi à les en tirer. Dieu a fait l'homme d’argile, soit : l’homme ne se souvient guère que de cette origine. Dieu veuille que je sois injuste î mais cette lie humaine me soulève le cœur.

» A notre première- rencontre, et de notre côté, nous étions bien peu nombreux, j’ai battu les troupes royales, qui se sont enfuies à notre attaque comme une volée de pigeons. J’ai marché sur Cosenza ; mais on ne tarda pas à être renseigné exactement sur nos forces ou plutôt sur notre faiblesse. Nous avons été cernés, écrasés ; on est bravement mort en criant : Vive l’Italie ! A la tête d’une quinzaine d’hommes, j’ai pu m’ouvrir un passage, nous avons gagné la montagne, nous dirigeant vers Polichoro , où j’espérais pouvoir m’embarquer. Jamais loups enragés n’ont été traqués comme nous l’avons été ; jour et

nuit en alerte. Nous étions vaincus, par conséquent nous étions criminels : il est donc naturel que chacun se soit tourné contre nous. C’est une bande de paysans mêlés de gendarmes qui nous a arrêtés. Je te fais grâce du reste. Je croyais avoir déjà bu toute l’amertume de la vie : je m’étais trompé. Ceux-là mêmes que nous étions venus délivrer se ruaient sur nous avec le plus de fureur. Au reste, peut-être étaient-ils justes à leur insu, et ne nous accablaientils ainsi que parce que nous avions échoué dans notre entreprise et ajourné encore leurs espérances. Je me suis demandé si ce n’était pas folie de vouloir sauver de tels hommes malgré eux, et si, sous prétexte de remplir un devoir, nous n’obéissions pas instinctivement aux subtils besoins de notre ambition personnelle. Aujourd’hui que tout est fini pour moi, que je suis désintéressé des choses de la terre, que je parle, hélas ï déjà comme un revenant, je répondrai : Non, non, ce n’est pas une folie de sauver l'homme malgré lui-même ; c’est un devoir, un devoir absolu , que Jean ne l’oublie jamais! de guider ces troupeaux vers la lumière. Tout à l’heure, en te parlant d’eux, j’ai été amer, j’ai été injuste, j’ai obéi au ressentiment de ma défaite : j'ai eu tort. On les a volontairement enveloppés d’obscurités confuses, afin de les conduire et de les maintenir dans les abrutissants chemins de la servitude ; c’est à nous qu’il appartient

to.

d’apporter le flambeau, la torche au besoin. C'est notre devoir, notre seul devoir : celui qui y manque est coupable. Rappelle-toi le mot de Goethe mourant, que si souvent tu m’as entendu citer : « De la lumière ! de la lumière ! encore plus de lumière ! » Ce sont les ténèbres qui empêchent l’humanité de reconnaître sa vraie route : à tout prix il faut les dissiper, à tout prix !.

» Je te parle de moi, de ce que je pense : qu’importe ? De quoi douterais-je ? N’ai-je donc pas traversé l’histoire, et ne sais-je pas qu’il y a toujours quelque part une vestale qui veille sur le feu sacré ? Cela suffit pour que jamais il ne s’éteigne et pour qu’un jour il illumine le monde. Je meurs donc en paix, dans ma foi inébranlable. Je suis arrivé à cette dernière heure où l’on se retourne tout entier vers sa vie écoulée. Que ferais-je si, par un miracle, il m’était donné de revenir à l’existence, à la jeunesse, et de choisir tua destinée ? Je recommencerais , car ma voie était juste et mon cœur était pur. Jean, mon enfant bien-aimé, continue notre œuvre imperturbablement, et tu auras dans l’âme la paix promise aux hommes de bonne volonté.

» Quand tout doit-il finir tout à fait ? Je ne le sais pas , et je ne m’en inquiète guère. La vie est une maladie mortelle ; chaque jour qui s’écoule conduit vers la guérison ; l’essentiel est de guérir, n’importe

quand et comment. Je crois bien cependant que ce ue sera pas long ; on se dépêche ici, on a hâte d’en finir. Quant à moi, je ne suis ni pressé , ni inquiet ; je suis indifférent. Quand la grande consolatrice viendra, nous nous donnerons le baiser de ceux qui s'aiment.

» Ne va pas t’imaginer d’ailleurs qu'on me fait souffrir ici. Non pas : je suis relativement bien traité ; ma chambre est fort grande, par ma fenêtre je vois la ville en amphithéâtre sur la colline, et je peux même apercevoir la place où les soldats d’AJaric enterrèrent leur général en détournant le fleuve. Hier j’étais à ma croisée, une femme qui passait en allaitant un enfant ' m’a aperçu ; elle a deviné sans doute qui j’étais : elle s’est agenouillée et a lové son enfant vers moi, comme pour me demander ma bénédiction sur lui. Cela m’a fait mal : j’ai été me jeter sur mon lit, et j’ai beaucoup pleuré en pensant à toi,

» L’homme que je t’envoie est sûr ; il nous appartenait de loin. Jean l’expédiera àSamla, qui fera pour lui ce qu’il y a à faire.

» Je voudrais bien t’embrasser, te serrer une fois encore, avant de mourir, sur ce cœur qui t’adorait. Cela ne se peut ; que la volonté de Dieu soit faite ! Si pendant les heureuses années que j’ai vécu près de toi je t'ai fait quelque peine, pardonne-le-moi, et gardemoi le souvenir qu'on doit à ceux qui ont beaucoup

aimé. Tu sais bien que je mourrai avec ton nom sur les lèvres. Adieu, Jean; adieu, Sylverine ; soyez heureux, et n’oubliez pas votre

» Flavio. »

Le visage baigné de larmes, Sylverine se tourna vers l’homme.

— Dis-moi tout, je veux tout savoir, lui dit-elle.

— Que vous apprendrai-je? répondit-il. Quand je suis parti, il n’était pas encore condamné; la sentence devait être prononcée le lendemain ou le surlendemain. Ah! c’est un grand cœur! A la fin, les juges osaient à peine lui parler.

— Mais si tout n’est pas fini, s’écria Sylverine, il y a peut-être encore de l’espoir. Ah! mon Dieu! être si loin ! Nous pouvons peut-être le sauver.

L’homme secoua la tête. — Une fois le jugement prononcé, on enverra sans doute la procédure à Naples. Dans ce cas, il se passera quelques jours avant que lu sentence soit exécutée; mais comment le sauver? Croyez-vous pas qu’ils lâcheront jamais une proie pareille ?

— Qu’importe ? reprit Sylverine. J’irai à Naples; je suis femme, on me laissera entrer partout. J’irai chez le roi, je me jetterai à ses pieds. Jean, il faut partir, tout de suite, à l’instant !

— Partons, répondit Jean d’une voix si étouffée qu’on l’entendit à peine, et si le roi te refuse sa grâce,

je l’enverrai moi-même demander sa propre grâce à Dieu.

Une heure après, ils roulaient à grande vitesse sur la route qui va de Ravcnnc à Livourne en passant par Florence. Us ne se parlaient pas. Enfoncé dans un coin de la voiture, chacun s’absorbait dans ses pensées. Sylverine pleurait et parfois poussait un cri en se tordant les mains ; Jean, silencieux et farouche, ressemblait à un lion enchaîné. Une fois ou deux il entra en fureur contre les postillons, qui pourtant n’en pouvaient mais et fouettaient leurs chevaux à tour de bras. Ils arrivèrent à Livourne, ville maritime en relations perpétuelles avec les autres ports de l’Italie, toujours ouverte aux idées d'émancipation et écoutant d’une oreille avide les bruits révolutionnaires qui peuvent venir des autres pays. Là aucun doute ne put leur rester. Flavio était mort. La sentence de la cour martiale avait été exécutée dans les vingt-quatre heures. Couvert du drap noir des parricides, la tête voilée d’un crêpe, les mains attachées derrière le dos, il avait été conduit, hors de la ville, près de la chapelle Santa-Maria. Il offrit sans pâlir sa poitrine aux soldats, et tomba foudroyé, la face en avant, sans prononcer un mot.

Sylverine, qui contenait son cœur à deux mains, écouta ce lugubre récit, les yeux fixes et plus pâle qu’une morte, puis elle fut saisie d’un accès de rage

folle, et, courant vers Jean, elle lui cria : — Caïn ! Caïn ! Caïn !

Un flot de larmes abattit cet orage ; elle retomba assise, épuisée, comme mourante. Jean s’agenouilla devant elle ; il lui baisait les mains, il sanglotait avec, la souffrance aiguë de ceux qui ne savent point pleurer, et il répétait : — - Je l’ai tué ! je l’ai tué !

— Oui, tu l’as tué! lui dit Sylverine en le regardant avec un mépris si profond qu’il en fut atterré ; oui, tu l’as tué ! C’est ton égoïsme et ta lâcheté qui l’ont poussé vers une mort qui ne l’attendait pas. Tais-toi, ne te défends pas ! Tu lui as volé sa maîtresse, et tu l’as envoyé à ta place vers des dangers que tu n'osais pas affronter ! Je ne veux plus te voir.

Il voulut balbutier une réponse, elle ne l’écouta pas, elle le repoussa du pied. — Va-t’en, reprit-elle, tu me fais horreur ! J’ai été folle de t’aimer ou plutôt de croire que je t’aimais; c’est lui que j’aimais, c’est ce cher mort que je ne reverrai plus. Ah ! misère de la vie, quel cœur maudit ai-je donc en moi pour avoir pu le tromper, et le tromper pour qui ?

Jean tendait les mains vers elle et criait : — Sylverine ! Sylverine !

Elle se leva impétueusement, ouvrit la porte, et la lui montrant d’un geste que raidissaient toutes ses colères : — Va-t’en, lui dit-elle, et que je ne te revoie jamais, jamais ! II y a maintenant entre nous un abîme

LES BUVEURS DE C ENDRES n«j

«lue tu ne franchiras pas : c'est la fosse sanglante oii Flavio est couché avec dix balles dans la poitrine. Ne parle pas ; .va-t’en !

Elle le poussa dehors avec une violence extraordi- .naire et ferma la porte derrière lui. — O Flavio, s’écria-t-elle, je t’ai trompé pendant ta vie, mais je te jure d'être fidèle à ta mort !

Jean erra tonte la nuit ; emporté par un tourbillon de colère et de douleur, il alla par les champs comme un insensé, s'arrêtant, se laissant tomber au pied des arbres, pleurant, marchant à grands pas, criant de fureur et montrant le poing aux étoiles comme s’il eût voulu insulter Dieu et le défier. Les contradictions les plus étranges se heurtaient dans sa tête; parfois il voulait courir à Naples, soulever le peuple, incendier le palais du roi, égorger les soldats, pendre les ministres et faire à Flavio d’effroyables funérailles. Parfois il voulait rcjeterle serment des Buveursde cendres, reconquérir Svlverine, l’enlever et aller vivre avec elle quelque part, dans une maisonnette, près d’un bois, là où nul ne viendrait le troubler. Au matin, comme il passait devant une ferme, un chien s’élança vers lui en aboyant. Il se jeta sur le chien, le saisit pa*’ les pattes de derrière, et, s’en servant comme d’une massue, il lui écrasa d'un seul coup la tète sur un mur. La stupidité brutale de cette action le rappela à lui. -- Est-ce que je Vais deVenir fou? se dit-il.

Vers le milieu du jour, épuisé, hâve et défait, il revint à l'auberge où il avait laissé Sylveriue. Elle en était partie laissant une lettre pour Jean.

« Je te fuis, lui disait-elle, car je connais ta violence ; je vais cacher la honte de t’avoir aimé et le désespoir d'avoir perdu celui que j’aimais. Pourquoi es-tu venu dans notre vie ? Avant ton arrivée, nous étions heureux. Ne cherche pas à me rejoindre, tu .ne me retrouverais pas. Je ne tiens plus à rien, je n’aime plus rien, je ne veux plus rien. Je vais attendre la mort. Puisse-t-elle me débarrasser bientôt d’une existence que tu as faite insupportable ! Adieu, oublie-moi, c’est la seule grâce que je te demande. »

Jean parcourut la ville, il interrogea les capitaines de navires, les conducteurs de diligences; il fouilla les auberges, il questionna les douaniers qui sont de service sur le port, les gendarmes qui gardent les portes : ce fut en vain, il ne put découvrir Sylvcrine. — Au point du jour, lui dit l'aubergiste, cette dame a payé sa dépense, a remis cette lettre pour vous ; puis elle est sortie seule, à pied, et u’est point revenue.

A force de recherches, cependant, il finit par apprendre qu elle s'était rendue en vetturinolx Florence; il y courut, mais là il perdit si Dieu ses traces qu'il ne put jamais les retrouver. Il ne la chercha pas moins ; pendant un mois entier, il s’enquit d’elle et

>oulut la revoir. Il essaya même de mettre en mouvement les moyens secrets dont disposaient les Buveurs de cendres; Samla lui écrivit :

« Nous ne sommes point faits pour calmer des désespoirs d’amour; cette femme est ton mauvais génie ; c’est à cause d’elle que Flavio est mort, tâche de t’en souvenir, et prends garde que nous n’allions te demander quelque jour un compte sévère de ta conduite. »

Dans l’état de révolte et d’exaltation où Jean se trouvait, une telle lettre n’était point de nature à le calmer ; il répondit à Samla ;

« Puisque je ne dois plus être un homme, arrache donc de mon cœur les passions qui s’y agitent; j’appartiens à l’œuvre, soit! mais d'abord je suis aux besoins qui me poussent et que je ne puis vaincre. Dût le ciel m’écraser, je veux retrouver Sylverine, et je la retrouverai. »

Il continua donc scs recherches avec la fougue qu’il mettait en toutes choses ; il fouilla les villes voisines de Florence, courut à Ravenne, dans l'espoir qu’elle y serait retournée, osa aller dans la ville de Cosenza, pensant que peut-être elle avait été se cacher là même où Flavio avait péri. Ce fut vainement, il ne put la découvrir. Il en vint à s’imaginer que, pour mieux le fuir, elle avait été s’établir à Rome, dans le camp même de l’ennemi, dans le lieu spécial et pé-

rilleux où il ne pouvait pénétrer sans risquer sa tête. On croit facilement à ce que l’on désire. Dès que cette idée se fut emparée de lui, elle lui apparut imposante et précise comme une évidence. Il arriva à Rome vers le moment où les fonctions de la semaine sainte y attirent un si grand nombre de curieux. Il visita toutes les auberges, demanda impudemment à la police, communication du registre des étrangers, et, au lieu d'éviter les recherches que sa présence pouvait susciter, sembla prendre plaisir à les braver. Il se montrait à toutes les cérémonies de Saint-Pierre, car il espérait y apercevoir Sylverine ; il liait au nez des soldats de la garde suisse vêtus comme des valets de carreau, rt ne se gênait guère pour faire à haute voix et en public les observations les moins obligeantes sur le gouvernement du Pape.

Un jour que, dans les salles du Vatican, il regardait le tableau trop vanté de la Communion de saint Jérôme, il entendit derrière lui une voix qui disait : — La Communion de saint Jérôme devrait rendre plus prudents ceux qui y ont pris part. — Il se retourna et vit un inconnu qui, le regardant, ajouta : — Il ne faut jamais oublier saint Jérôme.

L’inconnu s’éloigna, et Jean, habitué dès longtemps à ces choses mystérieuses et toujours un peu solennelles, n'eut point de difficulté à comprendre que cette phrase dénuée de sens apparent et qui jouait sur le

nom de Jérôme, c’est-à-dire sur le prénom de Savonarole, était un avertissement que lui envoyaient les Buveurs de cendres.

Il n’en tint compte et persista dans ses reeberehes. 11 alla à Tivoli, à Rocca di Papa, à Castel Gandoll'o, à Frascati, partout enfin où il supposa que Sylvcrinc avait pu se réfugier. Un matin qu’il marchait dans le chemin ombragé qui entoure le lac d’Albano, il se * trouva face à face avec l’homme qui lui avait parlé dans le musée du Vatican. L’homme s'arrêta et lui dit : — Celle que vous cherchez n’est point ici, vous ne sauriez la retrouver.

— Où donc est-elle ? demanda Jean.

— Je n’ai point à vous le dire, répliqua l’inconnu ; mais j’ai mission de vous prévenir qu’on commence à ouvrir les yeux sur vous à Rome, et qu’il est temps pour vous d’en partir, si vous ne voulez y rester à jamais !

— Eh ! qui donc vous envoie ?

— Celui dont vous avez regardé la Communion.

— Eh bien ! allez lui dire que je me moque de Rome entière, et que j’y saurai rester, si telle est ma volonté.

L’homme eut un sourire de commisération, salua Jean et s’éloigna.

Trois jours après, Jean était retourné à Rome. Un soir qu’il se promenait solitairement dans les espaces déserts qui s’étendent le long des bords du Tibre, au

delà du mont Aventin, trois hommes se jetèrent sur lui, l’enveloppèrent d’un manteau et le poussèrent dans une voiture qui partit au grand trot et ne tarda pas à rouler dans la campagne. Avant le lever du jour, Jean était arrivé au petit port de Fiumieino. Là on le porta sur une grande barque pontée, où l’un des hommes qui l’avaient enlevé lui remit une lettre de Samla.

« Ne sauras-tu donc jamais te dominer, lui disait-il, et faut-il que tu nous contraignes à user de tels moyens • pour te rappeler à la raison et pour te sauver ? L’heure ne tardera pas à sonner où nous aurons besoin de ton énergie, que tu dépenses si mal ; viens vite me retrouver; à ce prix, tu sauras peut-être plus tard où esti celle que tu as le tort de chercher. »

Toujours surveillé, mais servi comme un maître par ses compagnons forcés, Jean débarqua à Gênes, et de là se rendit près de Samla qui habitait Paris.

En voyant Samla, le premier mot de Jean fut : — Où est Sylverine ?

— Tu le sauras plus tard, répondit Samla. Et il ajouta avec une expression de tristesse qui n’était point habituelle à son impassible visage : — Le temps où tu pourras la revoir ne viendra que trop tôt pour toi.

Malgré ses révoltes, Jean dut se courber devant cette volonté de fer qui n’avait jamais su plier. On l’accabla de travail pour le distraire de scs pensées; mais rien n’y faisait, et s’il avait pris sur lui de ne jamais plus

prononcer le nom de Sylverine, il n’était pas moins occupé d’elle sans relâche et sans cesse. Elle régnait tyranniquement sur son cœur. On eût dit qu’elle s’était emparée de lui pour lui parler de Flavio et le battre de remords que rien n’émoussait.

Deux années s’étaient passées, deux années longues, irritantes. Nulle action n’était venue occuper les violences de Jean, nulle nouvelle ne lui était arrivée de ’ Sylverine ; mais il n’était ni plus accoutumé à son malheur, ni plus résigné.

Un jour Samla, plus grave encore que de coutume, entra chez lui et lui remit une lettre : — Tu peux aller la voir maintenant, lui dit-il, tu vas être enfin délivré.

Jean prit la lettre et l’ouvrit en tremblant, car il avait vite reconnu l’écriture de Sylverine. Elle ne contenait qu’une ligne qui semblait tracée par une main défaillante : « Je suis à Pise, je vais mourir, et je voudrais te revoir. »

Jean ne fut point long à se rendre à Pise ; il courut chez Sylverine ; quand il l’aperçut, il recula d’épouvante ; elle n’était plus, comme l’on dit, que l’ombre d’elle-même. Ses yeux enfoncés, cernés de teintes violettes, semblaient flotter dans les orbites trop grandes ; les tempes transparentes laissaient apercevoir le sang des veines violettes, une pâleur mate et profonde donnait à son visage une blancheur de cire ; ses lèvres amincies s’ouvraient avec peine et découvraient

des gencives décolorées; ses mains sèches et longues avaient des gestes vagues d’une incomparable douceur. Elle avait dit vrai, elle allait mourir ; elle s’éteignait, lucide et sans souffrance, épuisée par une de ces maladies mystérieuses où l’âme et le corps réagissent l’un sur l’autre, et qui ont pour siège ordinaire le foie ou l’estomac. Un médecin aurait dit : Elle . meurt d’une dyspepsie ; un philosophe aurait dit : Elle meurt de chagrin ; ni l’un ni l’autre ne se seraient trompés.

Un pâle sourire éclaira son visage, une nuance rose et fugitive passa sur ses joues amaigries quand elle vit entrer Jean. — Je suis heureuse de te revoir, lui ditelle, je n’aurais point voulu m’en aller vers Flavio sans t’avoir encore une fois serré la main.

Ses heures étaient comptées ; chacune d’elles, en s’écoulant, augmentait sa faiblesse et amincissait, pour ainsi dire, le dernier fll où sa vie]était suspendue. Jean ne la quitta pas; il s’établit près d’elle, tendre, empressé, désespéré, devenu féminin pour mieux la soigner, et regardant avec terreur les progrès rapides que le mal faisait de jour en jour. Du reste, elle ne souffrait guère ; l’âme semblait quitter peu à peu un corps épuisé. Ils parlaient peu, mais toujours de Flavio. Elle aimait à se rappeler les premiers temps où elle avait connu ce mort si regretté : elle se sentait si près de sa fin qu’elle se croyait vieille; parfois elle disait à Jean : — Te souviens-tu, quand nous étions jeunes?

Souvent elle restait de longues heures immobile, silencieuse, les yeux clos, la tête renversée, faisant entendre une sorte de plainte machinale qui remuait le cœur de Jean. Bientôt il lui fut impossible de se lever. La mort venait impassiblement , poursuivant sans relâche et presque régulièrement sa tâche de destruction. Uu jour elle sentit une pluie tiède qui tombait sur sou front ; elle leva les yeux avec effort, et aperçut Jean qui, debout derrière son lit, pleurait en la regardant mourir. Elle n’out point de convulsion, point d’agonie, point de ces combats terribles où la Yie et la mort semblent s’être prises corps à corps. Elle parla de Flavio,- tendit vers Jean sa main humide, exhala un léger soupir et mourut.

Jean veilla près d’elle pendant qu’un prêtre murmurait à demi-voix • les oraisons consacrées. Il regardait, sans pouvoir en détourner les yeux, ce visage immobilisé pour toujours. Il lui semblait impossible qu’elle fût morte. Une fois il l'appela à haute voix ; Sylverine ! Sylverine !

Un sommeil invincible s’appesantit sur lui ; il dormit vaincu, anéanti. Quand il se réveilla, le jour se levait ; il alla vers la fenêtre et regarda. Des bandes d'hirondelles voletaient dans le ciel magnifique ; une brise fraîche passait en faisant frissonner les arbres ; l’Arno coulait pacifiquement avec le bruit doux et monotone d'une plainte éloignée. Quand il se retourna

dans la chambre funèbre, il vit Sylverine, sur laquelle la mort effeuillait déjà ses pâles violettes, éclairée par la lumière vacillante des bougies. — Oh ! se ditil, se peut-il que le jour se lève et que la nature soit en fête devant un tel désastre ?

Pendant la cérémonie religieuse qui se fit au Duomo, Jean, affaissé sur lui-même , n’ayant plus qu’une conscience confuse de tant d’événements, comprenant seulement qu’il souffrait d’une façon intolérable, pensait à Sylverine, à Flavio, à l’œuvre des Buveurs de cendres ; il se sentait vaincu jusque dans la moelle de ses os, vaincu dans sa maîtresse morte, dans son ami mort, dans l’œuvre toujours combattue, toujours défaite. Il se rappelait l’idée-mère qui avait dirigé toutes ses actions, et pour laquelle Flavio s’était offert en holocauste, et, regardant la grande lampe de bronze qui descend du plafond au bout d’une longue corde dont le^ oscillations ont révélé jadis à Galilée la théorie du pendule, il se disait comme le grand Pisan : « Et pourtant elle se meut ! »

Sylverine repose dans le Campo-Santo, non loin de la fresque où Orcagna a peint le Christ qui découvre ses plaies pour apprendre aux hommes que la vie n’est qu’une longue souffrance. Auprès de l’emplacement où elle dort pour toujours, Jean acheta deux terrains ; on devine à quels morts il les destinait.

Enfin délivré, ainsi que lui avait dit cruellement

Samla, il revint à son poste, c’est-à-dire à Ravenne ; il eut la fantaisie lugubre d’habiter la maison même où Sylverine avait vécu ; il y trouvait un aliment nouveau pour sa douleur et son amertume ; là, farouche et silencieux, il vécut parmi les hommes comme dans un désert. En 1848, il se jeta dans l’action avec une furie aveugle; on eût dit qu’il avait personnellement quelque chose à venger. Il fut partout, à Naples, à Curtatone, à Milan. Debout , découvert , au premier rang toujours, il effrayait les plus hardis par sa hardiesse ; on l’appelait l’invulnérable, car la mort semblait ne pas vouloir de lui malgré les avances qu'il lui faisait.

Quand il comprit que tant d’espérances s’évanouissaient devant les forces multipliées de la contre-révolution , quand il vit qu’en Hongrie, comme en Italie, comme ailleurs, la cause qu’il aimait allait rentrer encore dans le silence et dans les ténèbres, il conçut avec Samla, qui luttait à Rome même, le hardi projet d’amener en Italie les armées magyares attaquées sur le Danube par l’Autriche et la Russie. A travers des périls sans nombre et des aventures inutiles à raconter ici, il alla jusqu’en Transylvanie conjurer Bem de venir débloquer Venise et de rétablir une lutte suprême entre l’Adriatique et le Mincio. Il était trop tard : les destinées de la Hongrie, arrêtées par la triste capitulation de Villagos, forçaient Bem à chérit.

cher un refuge en Turquie. Lorsque Jean revint à Venise, là aussi tout était fini. 11 se jeta follement dans Ferrare, qu’occupaient les Autrichiens, et voulut renouveler le combat. Il fut pris, jugé et condamné, non point à être fusillé comme un soldat, mais à être pendu comme un bandit.

La sentence, prononcée le matin , devait être exé eutée le soir même, au coucher du soleil. Jean était dans son cachot, sur la botte de paille qui lui servait de lit, immobile, absorbé dans les contemplations rétrospectives de sa propre vie qui lui apparaissait tout entière à cette heure suprême. La porte s’ouvrit, et il vit entrer un moine hiéronymite, de ceux dont la règle est si austère que le peuple de l’Ombrie les prend pour des sorciers.

— Je ne veux point de confesseur, dit Jean d’un ton brutal.

Le moine fit signe au geôlier de s’éloigner puis, le capuchon rabattu sur les yeux, il marcha vers le prisonnier et lui dit : — In nomine fratris Ilieronymi, salve!

— Samla ! s’écria Jean, reconnaissant la voix. — Il se leva, courut à lui : — Samla, dit-il, je ne veux pas être sauvé !

— Je ne viens point te sauver, reprit Samla, qui, après s’être enfui de Rome, avait trouvé asile dans un couvent de Ferrare ; je ne viens point te sauver,

car je comprends que tu aies soif de mourir : je viens te demander tes volontés dernières, afin de les exécuter, si cela dépend de moi.

En présence de tant d’écroulements et en face d’une mort si prochaine, Jean ne pensa qu’à Sylverine : — Samla, dit-il, jure-moi que, lorsque tu le pourras, tu porteras mon corps au Campo-Santo à Pise, et que tu le placeras auprès de celui de Sylverine.

Un sourire de pitié passa sur les lèvres de Samla . — Je te le jure, répondit-il. — Puis il ajouta : — Que veux-tu encore ?

— Rien, répliqua Jean ; tout ce qui était de moi s’est englouti dans celte passion. En dehors, depuis longtemps, je ne vois plus rien.

Us s'assirent côte à côte sur la paille, et causèrent comme si la mort n’eût pas attendu à la porte. Samla parla de ses projets, car chez lui l’espérance était indestructible aussi bien que. la conviction. — C’est partie remise, disait-il. Il faut savoir attendre, notre jour viendra !

Puis, après un silence, il dit à Jean : — Es-tu bien certain de ne plus rien désirer ?

— Ce que je désirerais, tu n’y peux rien, répondit Jean. Je vais être pendu. Il est fort sot, je le sais, de disputer sur la forme extérieure de la mort; mais faire la grimace en haut d’une potence, devaut des

gens qui battront des mains, j’avoue que cela me gêne et m’humilie. J’aurais voulu, comme Flavio, mourir debout et devant des fusils.

— Je ne puis te donner les fusils, reprit Samla, mais je puis t’éviter la corde. Tiens, ajouta-t-il en lui remettant un petit flacon, voilà toute ma provision de délivrance. Je la gardais pour une occasion solennelle : uses-en, cher enfant, et pars avec cette consolation de n’être point un spectacle pour les curieux et les indifférents.

Deux heures après, lorsqu’on entra dans le cachot de Jean afin de le conduire au lieu de l’exécution, on le trouva raidi et mort, étendu sur le carreau. Autour de lui planait un étrange r parfum d’amande amère. Un médecin appelé en hâte constata qu’il était mort foudroyé par une forte dose d'acide cyanhydrique. Le cadavre n’en fut pas moins pendu au gibet, pour l’exemple. On rechercha le moine qui avait pénétré dans la prison, mais on ne put le retrouver.

Le dernier vœu de Jean a été exaucé : il repose auprès de Sylverine. Flavio aussi a été réuni à eux. Dans les premiers jours du mois de septembre 1860, après que Garibaldi vainqueur eut traversé la ville de Cosenza, le corps de Flavio fut retiré de la petite chapelle Santa-Maria, où il avait été déposé. Apporté à l’église métropolitaine, il y fut reçu avec les honneurs militaires, au bruit des cloches qui sonnaient à

toute volée ; puis, chargé sur un caisson d'artillerie, accompagné d’une escorte, il fut conduit à Pola, embarqué, porté à Livourne, et de là à Pise: Ceux que la vie avait séparés sont aujourd’hui pour jamais réunis dans la mort. Sur leurs tombeaux, on lit simplement leurs noms, — Jean, Sylverine, Flavio, — que traverse une épitaphe d’une seule ligne. Elle est ainsi conçue : « Eccl., c. vu, v. 27. — La femme est plus amère que la mort, et ses mains sont des chaînes. »

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