DE LA GRECE. TABLEAU SOMMAIRE DE SES
MALHEURS DEPUIS SIX SIÈCLES (i).
Après avoir établi des garnisons autrichiennes à Turin et à Naples, les cabinets, réunis à Laybach , avaient regardé autour d'eux, et ils avaient trouvé que tout était bien. Dès lors malheur à qui viendra troubler la merveilleuse harmonie rétablie entre les rois et les peuples
(1) Les personnes très versées clans l'histoire regarderont peut-être ce chapitre comme une digression, mais il m'a semblé que , pour le plus grand nombre des hommes qui suivent des yeux le mouvement des affaires européennes , cette excursion , dans le passé , pourrait être une sorte de repos, et en même temps une utile distraction. A l'aide de ce résumé des vicissitudes antérieures delà nation grecque, leur mémoire sera réveillée sur les longs malheurs de cette nation, dont les destinées excitent, depuis deux ans, une attention si vive,
par les baïonnettes étrangères ! Malheur même aux hommes qui, sous quelque gouvernement que ce soit , prétendront à un bonheur qui ne partira pas d'un mouvement spontané de leurs maîtres! Ce système de stabilité s'applique à tous les pays, à tous les gouvernemens , à la Porte ottomane comme aux autres cabinets. On avait pu craindre , il y a quelques années , que le caractère chrétien de. la Sainte- Alliance ne fût exclusif, et qu'il n'eût laissé la Turquie en dehors de Vètat européen existant. L'occasion est belle pour justifier les cabinets de ce soupçon, pour apprendre au monde que le tout est bien de Laybach embrasse aussi la Porte ottomane, et qu'elle peut se regarder comme comprise dans l'état existant que les grandes puissances ont pris l'engagement de maintenir. Pour les Grecs, sujets de cette puissance , comme les sujets des autres monarchies européennes, <x les change- » mens utiles ou nécessaires ne doivent émaner
nation qui, disparue dans l'esclavage, a fini par n'avoir plus d'existence , même historique, que dans les annales de ses oppresseurs alternatifs , Turcs et Chrétiens. J'ai puisé mes matériaux dans les ouvrages les plus recommandâmes , en tête desquels je dois placer l'Histoire de la république de Venise, par M. Daru.
» que delà volonté libre, de l'impulsion réflé- » chie et éclairée de ceux que, par rapport à yy cette nation, Dieu a rendus responsables du » pouvoir. » C'est ce qu'exprime , d'une manière non équivoque , la circulaire du \i mai 1821, qui, après avoir exposé les principes politiques des cabinets, ajoute que c'est d'après ces principes qu'ils ont agi ce dans les évènemens de )) Naples, dans ceux du Piémont, dans ceux y> même qui, sous des circonstances différentes , » niais par des combinaisons également crimiy> nettes , viennent de livrer la partie orientale yy de l'Europe à des convulsions incalculables. » Ainsi, ce sont des rebelles que ces Grecs qui n'attendent pas leur régénération de la volonté libre du cabinet ottoman ! Une population qui n'est pas même traitée comme sujette , qui , après un période de près de quatre cents ans , est considérée encore comme prisonnière, comme proie d'un vainqueur , maître de disposer d'elle sur le champ de bataille , cette population est en état de révolte, par ce qu'elle ne veut pas abandonner à la chance fort incertaine d'une impulsion, réfléchie et éclairée de sa hautesse , les changemens utiles et nécessaires que sa triste situationréclame ! Comme il est dans la natcu religieuse
et politique des Ottomans d'être stationn aires , comme ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient au moment de leur entrée en Europe , et que , par principe politique, comme par principe religieux > ils seront les mêmes autant que subsistera leur race \ les Grecs eussent dû laisser , sans se plaindre , s'accomplir des révolutions indéfinies de siècles, plutôt que de s'exposer aux anathèmes des cabinets européens, en se soulevant contre un pouvoir que ceux-ci proclament -pouvoir légitime ! Le bras des cabinets est sans doute armé d'une incroyable puissance : il peut forcer la barrière des Etats, courber la tête des nations les plus énergiques et les plus fières : il n'est pas en son pouvoir de faire fléchir l'éternelle raison devant la vanité de ses sophismes.
J'arrive bien tard pour parler de la Grèce. Depuis deux ans, mille écrivains, plus ou moins heureusement inspirés , frappent chaque jour lesesprits parle contraste des calamités présentes de cette contrée et des grands souvenirs de son antique gloire. De tous les prodiges qu'a déjà enfantés l'insurrection des Grecs, peut-être le moindre n'est-il pas d'avoir réuni en sa faveur l'opinion d'hommes qui semblaient ne devoir jamais rencontrer un seul point de concordance
et d'union. Cette belle cause a trouvé d'ardens défenseurs, même parmi quelques-uns des partisans de la monarchie absolue ; et , de la part de ceux-ci, c'est tout-à-la-fois un louable sentiment et preuve de justesse d'esprit. Quoi de plus outrageant, en effet, pour la monarchie absolue de nos rois d'Europe, que de placer à coté d'elle le stupide despotisme des sultans , que de rendre solitaires Berlin, Vienne et Constantinople ! Le privilège de cette injure n'est plus guère réservé qu'à quelques journaux officiels. Je ne viens point, à mon tour , armé de la facile éloquence des noms , évoquer l'ombre de Thémistocle , et remuer les cendres de Léonidas. Leurs fils les louent bien mieux en les imitant. Les braves marins des îles de l'Archipel renouvellent en détail le triomphe de Salamine , et ce n'est plus Sparte qui succombe aux Thermopyles. La nature de mon sujet ne me permet pas de remonter jusqu'aux siècles brilîans des Périclès; et, condamné à prendre mon point de départ dans le moyen âge, je trouverai moins souvent sur ma route la civilisation que la barbarie.
Je ne sais trop cependant s'il existe quelque autre exemple d'une barbarie comparable à celle dont aujourd'hui même on ose faire parade. À
la vérité , cette barbarie n'est pas individuelle ; par sa forme collective, elle échappe à la responsabilité , c'est la barbarie des cabinets. La barbarie du Yandale , du Tartare et du Turc a besoin de meurtres et d'embrasemens. Peut-être y a-t-il quelque chose de plus affligeant dans la systématique apathie d'hommes d'Etatquipour • raient éteindre ces embrasemens et arrêter ces meurtres ; mais qui , comme politiques , contemplent d'un œil sec et glacé ce que, comme hommes, ils ne peuvent voir qu'avec horreur. Malgré tout ce qui a été écrit sur l'état des Grecs, je ne me crois point dispensé d'en reproduire un rapide tableau, qui peut-être aura d'ailleurs un caractère particulier. Je ne le composerai point de ces emphatiques descriptions qui cherchent dans la pompe des mots une sensibilité artificielle , mais de traits empruntés à L'histoire , ou de faits récens constatés par les voyageurs les plus dignes de confiance. On a dit que toutesles calamités n'étaient pas historiques. Il semble que celles des Grecs sont de ce nombre. Les rois détrônés ont peu de flatteurs. Les peuples asservis n'ont point d'historiographes. Les historiens même leur manquent, ou ne les traitent que comme des accessoires liés à un autre intérêt. Pour se former une
idée des souffrances des Grecs, il faut en chercher le récit dans les annales de leurs oppresseurs , dans les annales de la Turquie \ de Venise , et même de tous les peuples européens, que le fanatisme et l'ardeur du pillage ont conduits en Orient.
Ce n'est pas seulement de la prise de Constantinople par les Osmanlis que date la captivité de la nation grecque. Ce pays est depuis plus de six cents ans hors la loi des nations. Avant les croisades, province d'un empire encore puissant, la Grèce était associée à toutes ses vicissitudes. Malheureuse sous un mauvais prince, elle partageait les bienfaits d'un règne plus humain. Comme toutes les autres provinces, elle avait ses alternatives de bien et de mal. Faiblement défendue par les Européens , elle avait été en butte aux incursions de différens peuples du Nord , des Scythes, des Goths et desHérules; mais ce torrent avait pris un autre cours : les pays qu'il avait dévastés étaient presque rétablis de leurs pertes , lorsqu'ils eurent à subir l'invasion plus durable des nations européennes. L'Europe actuelle doit à la Grèce des dédommagemens en échange de toutes les calamités qu'a versées sur elle l'Europe des six derniers siècles Les vérita-
Lies destructeurs de l'empire grec ne sont pas les Musulmans : ce sont les croisés.
Croisades. Jetons un coup d'œil sur ces expéditions destinées en apparence à la libération de la Grèce. Ce sont elles qui la dévastent , l'oppriment et la morcèlent en vingt principautés différentes. C'est sur les Grecs que tombent les coups qui devaient être dirigés contre les Sarrasins. Dans la seconde croisade , un doge de Yenise (i) ravage Rhodes , Scio , Samos, Mitylène, Paros , Andro , Lesbos , et toutes les Cyclades: il enlève les enfans, et les vend comme esclaves : toutes les côtes du Péloponèse éprouvent les mêmes dévastations; et ce chef d'une flotte envoyée pour la délivrance des Grecs , mérite l'épitaphe qui fut mise sur sa tombe : Terror Grœcorum jacet hic.
Les croisades suivantes offrent le renouvellement des mêmes scènes, et peut-être de plus sanglantes encore. L'un des prétextes que, dans tous les siècles, des gouvernemens ambitieux saisissent avec le plus de succès pour s'introduire dans un Etat étranger, est de se déclarer, à tort
1) Dominique Michieli.
ou à raison , les champions de la légitimité. Rien assurément n'était moins aisé à éclaircir que les légitimités des diverses familles qui avaient occupé le trône de Constantinople, ou des membres des mêmes familles qui réciproquement s'étaient détrônés par des crimes. Un fils d'Isac Lange , échappé de prison, fournit aux Latins un prétexte pour se présenter devant cette capitale, ce Yoilà, disent-ils, votre prince légitime que )) nous vous amenons : nous venons pour vous )) secourir, et non pour vous faire du mal. » L'empereur Alexis III oppose aux croisés une résistance courageuse; mais enfin il est obligé de fuir de Constantinople en fl ammes. Isac Lange, devenu empereur sous le nom de son père, se hâte de témoigner sa reconnaissance aux croisés. (( Si je suis remonté sur le trône, dit-il , y> c'est à la bonté divine et à votre valeur que y> j'en suis redevable. J) L'exigence des croisés est telle, qu'lsac , ne pouvant la satisfaire, est réduit à leur répondre que ce le seul moyen de y> le maintenir sur le trône et de le mettre en y> état de s'acquitter envers eux, est de lui prê- » ter des troupes et de lui donner du temps. » Cruelle destinée des rois rétablis par les armées étrangères ! Quel trône que celui où l'on se main-
tient par d'autres appuis que par les bras et îesv cœurs de ses peuples ! Tant de condescendance
Usurpation *•
h la laveur ne suffit pas. Les croisés déclarent la guerre à
iln nom de *■ °
légitimité. un prince (( assez ingrat pour oublier qu'il leur » doit sa couronne. » Le diadème avili demande un front généreux qui lui rende sa splendeur. 11 ne se présente que d'indignes concurrens pour en disputer les lambeaux. Le moment était favorable : la politique vénitienne ne le néglige pas. Toujours avides , toujours barbares, les croisés, maîtres de Constantinople, livrent cette ville à un pillage dont les Turcs égaleront plus tard , mais ne surpasseront pas les excès. L'empire est partagé (i) entre la république de Venise et les=
(1) Le marquis de Monferrat eut l'île de Candie, qu'il Tendit aux Vénitiens. Il fut de plus créé roi de Thessalonique. Le comte de Blois fut créé duc de Nicée. Geoffroy de la Ville-Hardouin eut la principauté d'Achaïe.... Dans le partage, les barons latins, fort mauvais géographes , jouaientaux dés des villes dont ils ne connaissaient même pas la position. La part des Vénitiens fut beaucoup plus considérable. Le doge ajouta à ses titres celui de seigneur du quart et demi de l'empire romain. Vingt famille* vénitiennes s'emparèrent d'un grand nombre d'iles de l'Archipel, et les possédèrent comme fiefs de la république. Tout alors était au premier occupant, En !2o5, Athènes oubliée envoie des députés demander des maîtres.
barons latins. Baudoin, comte de Flandre, n'obtient la couronne (i) qu'en consentant au démembrement des plus belles provinces. Le règne des empereurs français fut, comme celui de leurs prédécesseurs, une perpétuelle anarchie. Cette apparition de cinq étrangers sur le trône de l'empire d'Orient , remplit un espace de soixante ans. Le dernier de ces empereurs, Baudoin II, perd, dans sa fuite, son diadème et son épée. Dès lors l'empire grec n'existait plus. Ce sont les Latins qui l'ont renversé; ce sont eux qui ont frayé la route aux Musulmans et préparé leurs conquêtes. Quand même les Paléologues eussent été plus habiles, il était hors de leur pouvoir de recomposer et de raffermir un Etat tombé en dissolution. Tout est confusion et désordre sous les divers princes qui se succèdent. L'empire était c°ncïuéte'le tout entier dans Constantinople, lorsqu'en i453, n5!ple par ,cs Mahomet II arbora le croissant sur les mursfumans de cette capitale. Depuis l'invasion des Latins, la Grèce n'a été ni un Etat, ni membre d'un Etat , mais une fourmilière de principau-
(i) Six barons latins et six barons vénitiens donnent un successeur à Auguste et à Constantin.
tes (1) soumises à diiférens maîtres. Chacune de ses villes, chacune de ses places a été dix fois conquise, perdue et recouvrée par les Vénitiens et par les Turcs. Pour le malheur de la nation grecque, une funeste conformité régnait dans la politique de ces deux puissances. 11 n'y a eu adoption pour les Grecs ni par les Turcs ni par les Vénitiens. Repoussés par les uns et par les autres , ils ont été constamment traités comme pays en-, uemi, comme colonie, comme conquête; en sorte que, sous tous les gouvernemens , ils ont subi une continuité non interrompue de servitude et d'oppression. Ce qui est passager pour les autres pays a eu pour la Grèce une effroyable permanence. L'histoire n'offre pas d'autre exemple d'un malheur aussi prolongé. Les Ilotes eurent à souffrir de moins les violences qui accompagnent chaque changement de maîtres.
Venise , prompte à reconnaître la puissance et l'habileté de l'ennemi qui vient de fonder en
(i) Les Gui de la Roche, les Brienne, et une foule d'autres familles françaises se formèrent de petites souverainetés dans le Péloponèse. La Grèce eut ses ducs d'Athènes , ses ducs ou comtes de Corinthe, de Patras , d'Àrgos , etc.
Europe un nouvel empire, traite avec Mahomet II dès 1454? mais, ce prince poursuivant le cours de ses conquêtes, ayant déjà placé un pacha dans Athènes, et envahi la moitié du Péloponèse, la république fut obligée (1) d'employer toutes ses forces pour l'arrêter dans sa course. Berthold d'Esté, général de la république, débarque à Modon, reprend Argos et Napoli de Malvoisie : les Grecs , toujours prêts à voir des libérateurs dans ceux qui combattent leurs dominateurs actuels , secondent les armes des V énitiens. Le Péloponèse est affranchi , hors Léontari et Corinthe. Au siège de cette dernière place, Berthold est tué ; son armée se décourage, une partie des garnisons abandonne les places qu'elles avaient occupées. Le pacha de Livadie rentre, presque sans combat, en possession d'un territoire qui n'est point défendu, et s'abandonne contre les Grecs à tous les excès d'une vengeance aussi atroce que facile. De leur côté, les Latins, pressés sur un terrain qu'ils désespèrent de conserver long-temps, y exercent aussi le plus affreux brigandage. Leur chef (2) fait la guerre
(1) En i463.
(2) Orsato Giustiniani.
moins en soldat qu'en pirate , et l'exemple est suivi par les autres officiers. Un commandant vénitien qui assiège Misitra , ne pouvant prendre le château, s'en venge sur la ville et la réduit en cendres. Un troisième, plus heureux, s'empare d'Athènes et la livre au pillage. En général , dans les diverses guerres qui éclateront entre les Vénitiens et les Turcs , les deux parties belligérantes se disputeront la Grèce comme une proie, non comme un pays destiné à partager le sort dont jouit le reste de leur population. La tyrannie hiérarchique de Venise , qui rangeait dans la seconde classe de ses sujets les habitans de la terre- ferme y ne placera les Grecs que dans la troisième classe. Lors même qu'ils s'armeront pour elle, on ne mêlera point leurs troupes avec celles de la république ; elles seront au dernier rang de l'armée. Si l'on marque du mépris aux Grecs y au moment où l'on a besoin de leurs secours, se piquera-t-on envers eux d'équité et de justice , quand ces secours ne seront plus nécessaires? On les réduit à mettre en doute si les ravages de la guerre sont plus difficiles à supporter que l'oppression avilissante de la paix , et lequel des deux jougs est le plus pesant , de celui des Turcs ou de celui des Vénitiens.
Souvent , même dans la guerre , Venise considère les Grecs comme sujets ottomans, et les traite comme tels. Ainsi, en 1 469 , la ville d'Eno , toute peuplée de Grecs, et qui n'avait pas même une garnison turque, est surprise par une flotte vénitienne. Toutes les richesses commerciales entassées dans cette ville , sont la proie des Latins ; les églises grecques sont profanées \ et, après tous les crimes d'une froide barbarie, la ville est livrée aux flammes. Rome trompée rend au ciel des actions de grâces pour de si exécrables succès. Negrepont, chef-lieu des colonies de Yenise dans l'Archipel, tombe, en 1470? au pouvoir de Mahomet II ; mais Venise était encore alors dans toute sa puissance, et la lutte se soutenait avec acharnement. Les Grecs, obligés à combattre sans cesse, étaient eux-mêmes redevenus un peuple guerrier. Ils se distinguaient surtout par une bonne cavalerie légère, dont le célèbre Pierre Mocenigo sut particulièrement tirer un bon parti. Cette cavalerie était connue sous le nom de Stratiotes; mais alors il arriva ce qui n'est que trop commun dans des guerres irrégulières - Les Stratiotes pillaient souvent les Grecs leurs frères, comme les ennemis. Mocenigo ravage les îles de Mitylène et de Délos, les côtes
de Pergame ; et tous les rivages alors occupés par les Ottomans. C'est un peuple civilisé qui va détruire les restes d'une ancienne civilisation ; c'est un peuple barbare qui les défend et les protège ! Cette longue et sanglante guerre se termine en i479? Par un traité de paix qui poiie restitution réciproque des conquêtes. Quel dénouement pour la malheureuse population sur laquelle se sont exercées les fureurs des deux parties ! La paix dure vingt ans. La guerre recommence en i499 •* c'est pour les Grecs un renouvellement de désastres et d'incendies. Modon? assiégée par le Turcs, voit s'engager dans son enceinte un combat qui ne laisse subsister ni édifices ni habitans. Peut-être n'est-il pas une ville de la Grèce qui n'ait été plusieurs fois détruite et plusieurs fois rebâtie. Pourquoi la Grèce entière ne pourrait-elle pas prétendre à une pareille résurrection ? Le commandant vénitien , Benedetto Pesaro , prend Egine , pille Mitylène etTénédos. Zonchio, l'ancienne Pylos de Nestor, est prise et reprise tour à tour par les Turcs et par les Vénitiens. Dans cette ville , ainsi que dans une foule d'autres, les habitans sont traités comme ennemis par les vainqueurs , chrétiens ou turcs, Cette série de calamités fut
( 227 ) suspendue par la paix concilie en i5o3. Les Vénitiens restituèrent Sainte-Maure à la Porte ottomane ; ils lui cédèrent leurs droits sur Lépante, Mondon et Coron , dont les Turcs s'étaient emparés.
Jusqu'alors File de Rhodes, occupée parles ,^e?e chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem depuis les premières années du quatorzième siècle, était réputée l'un des principaux boulevards de la chrétienté. Sélim avait menacé cette île : la gloire de sa conquête était réservée à Soliman son successeur. On connaît les détails de ce siège mémorable, les efforts et les pertes des assiégeans, les prodiges de valeur et l'héroïque patience des assiégés. Pour juger la différence qui existe entre des institutions dans leur force , et les mêmes institutions dans leur décrépitude, que l'on compare la prise de Rhodes en 1322, et la prise de Malte en 1798.
Les trente-cinq années de paix entre la Porte ottomane et Yenise, qui suivirent le traité de 1 5o3 , furent trente années de souffrances domestiques, aussi douloureuses peutêtre que les cruautés de la guerre. Celle qui éclata en i53^ ne dura que trois ans , mais fut , comme toutes les autres , féconde en dé-
vastations. Après une foule de combats malheureux pour les Yénitiens , la république consentit , en i54o, à des cessions qui ramenèrent la paix. Napoli de Romanie et Malvoisie furent remis aux Turcs. Ceux-ci entrèrent également en possession des îles de Scio, Palmos et Césina , qui appartenaient à la république , de celles de Psio , Stampalie et Paros , qui étaient la propriété privée de quelques familles vénitiennes.
Violation Dans toutes ces guerres, la mauvaise foi était des Tapiîiïa- égale de part et d'autre. Partout les capitulations sont violées et les garnisons qui se rendent périssent victimes de leur confiance : la perfidie est réciproque. Les chrétiens ne le cèdent guère aux Ottomans. Plus d'une fois des princes européens et même des papes , avaient excité les Turcs contre Yenise.En 1480, cette république en guerre avec le roi de Naples, avait, de son côté, appelé les Turcs en Italie. Ceux-ci se rendent maîtres d'Otrante • mais , obligés d'abandonner cette entreprise pour se défendre contre les Perses , ils laissent dans la place une garnison qui, peu de temps après, capitule sous la condition de sortir avec les honneurs de la guerre. Au moment où les Turcs se disposent à
s'embarquer , on les attaque, on en massacre une partie, et ceux qui ne sont pas tués sont mis à la chaîne.
Dans la guerre de i537 , les Vénitiens ayant assiégé Salone , ville de Dalmatie , accordèrent à la garnison turque une capitulation qui leur assurait de même une libre retraite. Malgré ces promesses cette garnison fut passée au fil de Pépée. Faut-il s'étonner que les Turcs ne fussent pas plus que les chrétiens fidèles à leurs engagemens ?
L'île de Chypre , dévastée par ses possesseurs Conqadto successifs, par un Comnène, par Richard roi Che .,v^c " d'Angleterre, par les templiers, eût respiré les rurcs* sous les Lusignan , si ceux-ci n'eussent donné des fiefs à trois cent cinquante chevaliers ruinés dans la Terre-Sainte. Elle tombe enfin par suite de la plus infernale politique entre les mains de Venise, qui appesantit sur elle sa main de fer , comme sur toutes ses autres possessions. Sé- Um II se plaint que cette île est l'asile de corsaires qui troublent le commerce de ses sujets : il fait assiéger Nicosie. Cette place capitule. Au mépris de la convention qui assure la vie sauve aux habitans , plus de vingt mille sont impitoyablement égorgés. La célèbre bataille de Lé-
( 23o ) pante ne sauva pas File de Chypre > cette île fol cédée aux Turcs par la paix de iS^.
Cruauté des Les mœurs des Européens se ressentaient presque ' beaucoup de la cruauté des Orientaux. On
égale a celle ." f
4csOrieu- avait même adopte quelques - unes de leurs coutumes. Dans une expédition contre la ville de Smyrne , qui fut réduite en cendres , les soldats firent hommage de cent trente - sept têtes au légat qui commandait la flotte pontificale , cent trente - sept ducats en furent le salaire.
A l'époque de la guerre des Vénitiens contre les XJseoques, soixante têtes de ces brigands, envoyées à Yenise , furent exposées le jour de l'Assomption et comme partie delà fête. «Elles y> y firent, dit l'archevêque de Zara, un effet » fort agréable. » Cet usage s'est conservé longtemps. En 1684 on recevait encore à Venise des têtes de Turcs, qui étaient payées chacune deux sequins. La place de Saint-Marc ressemblait aux portes du Sérail.
La fameuse guerre de Candie était commencée (r). Pendant quelques années les armes des
(i)Dei644ài66ç
Vénitiens obtinrent de briilans succès. Après plusieurs batailles navales , elles conquirent les îles de Ténédos, de Stalimène et de Samor thrace;mais alors la Porte avait pour soutien un politique habile qui était en même temps un grand capitaine. Samotlirace et. Stalimène furent reprises par Kiuperli. Ténédos seule resta au pouvoir des Vénitiens.
L'histoire a consacré de belles pages au siège Siège
J ^ j* n« 'i ti • .... i de Candie.
de Candie, hi les rrançais qui joignirent leurs efforts à ceux des Vénitiens pour la défense de cette place, gâtèrent, par leur impétuosité et leur indiscipline, les services que rendait leur vaillance, il nous est doux de louer en eux an moins le sentiment qui les animait. On aime à voir le duc de La Feuillade avec cinq cents volontaires, les ducs de Navail.les et de Beaufort avec six mille hommes de troupes réglées , quitter Versailles et tout l'éclat, de la cour de Louis XIV, pour aller si loin braver la mort sur ce théâtre de désolation et de carnage. Le duc de Beaufort l'y trouva glorieuse , ainsi qu'une parue de ses compagnons, et l'on regrette de voir îe duc de Navailles partir au bout de deux mois avec le reste de ses guerriers. Un
homme restait qui ne s'abandonnait pas luimême, c'était Morosini. Après soixante-neuf assauts, quatre-vingt-trois sorties, mille trois cent soixante-quatre explosions de mine , contraint de capituler , il ne signe qu'un traité honorable , et conserve dans l'île trois ports à sa république. Je m'arrête avec plaisir sur ces circonstances. C'est le même homme qui va bientôt conquérir le Péloponèse.
En 1684, Morosini prélude à cette grande entreprise par l'occupation de l'île de Sainte- Maure , de Prévésa et de Coron. Les Maniottes , aujourd'hui encore les plus fermes soutiens de la liberté, heureux alors de voir arriver des chrétiens, volent au-devant d'eux, et secondent leurs efforts. Deux fois l'armée turque est battue par le Suédois Koenigsmarck , général de la république. Les années suivantes voient tomber au pouvoir de Venise, les deux Navarins , Modon, Argos, Napoli de Komanie. Athènes succombe à son tour , mais il faut que le canon en brise les portes, et les bombes vénitiennes ajoutent aux destructions commencées par les Ottomans. Les arts en deuil pleurent encore aujourd'hui sur les ruines du Parthénon. Mal-
voisie seule était restée entre les mains des Turcs. Les habitans (i) de l'île de Scio favorisent l'entrée de leur île aux Vénitiens ; mais ceux-ci, après quelques combats désavantageux, se trouvant trop faibles pour résister long-temps, font sauter les fortifications de la ville et se retirent. La vengeance des Turcs fut inexorable. Les chrétiens de cette île eurent à subir des rigueurs qui seraient sans égales, s'il n'eût été réservé à leurs descendans d'être voués , deux cents ans plus tard, aune pareille destruction. Il est peu de villes de l'Archipel, comme de la Morée , qui n'aient ainsi de sanglans anniversaires , et c'est surtout aujourd'hui que l'on peut dire de la Grèce entière ce qu'on a dit autrefois d'un Athénien , qu'on ne peut frapper sur aucune partie de son corps sans frapper sur des cicatrices. Cependant la paix (2) de Carloviz assure à Yenise la conservation de presque toutes ses conquêtes. Cette république acquiert un™ la Morée jusqu'à l'isthme de Corinthe, l'île d'Egine , celle de Sainte-Maure , Castelnuovo à
(i) En 1694.
(2) En 1699.
Cession rie ëe a us Vénitiens,
( *340 l'entrée du goîfe de Cattaro, et trois places de ia Dalœatie. Elle restitue les places au nord dû golfe d'Athènes et de celui de Lépante ; mais les fortifications de ces places doivent être démolies. Le buste de l'illustre capitaine à qui Yenise doit tant de gloire , est placé dans la salle des armes avec cette inscription : « À Fran* » cois Morosini, le Péloponésiaque , de son vi- » van t. » Quoique la Porte ottomane doive recouvrer plus tard presque tout ce qu'elle a perdu, c'est de cette époque que date l'abaissement de sa puissance. Malheureusement ce n'est pas encore pour les Grecs une date de bonheur. Le nouveau règne des Vénitiens dans le Péloponèse, ne sera pas moins tyrannique que celui des Ottomans. Peut-être l'oppression serat-elle plus vivement sentie , en raison de l'espérance trompée ; et de plus encore , parce qu'une haine déclarée entre des frères , a quelque chose de plus implacable que celle qui divise des hommes étrangers les uns aux autres. Au lieu d'adopter, à l'égard des Grecs, les maximes de la république romaine , qui s'associait les peuples vaincus en leur accordant le droit de cité; au lieu d'imiter même les monarchies absolues de l'Europe , dont les sujets
nouveaux sont, comme les sujets anciens, soumis à des lois uniformes, et ont une destinée égale , Venise suit envers les Grecs le même principe que les Turcs. Elle ne veut point de fusion , d'amalgame entre les deux peuples. Les Vénitiens ne sont point des libérateurs , mais des conquérans prompts à dévorer leur conquête. Dans des temps moins favorables pour la république, un demi - siècle auparavant, ils avaient cherché à se concilier l'esprit des Grecs, en leur faisant entrevoir un autre avenir. Privés de ressources pécuniaires, forcés de mettre à l'enchère le patriciat, ils avaient admis les étrangers à y concourir, ce La magnifique et royale y> nation grecque , disait le décret du gouver- » nement vénitien, sera préférée ; comme ayant » long-temps tenu le sceptre et bien mérité de » la république. )) Venise malheureuse était reconnaissante, elle offrait aux grandes familles grecques le patriciat, à toutes au moins la liberté ; triomphante, elle ne se souvient ni des services rendus , ni de ses promesses , elle n'apporte à tous les Grecs que le plus rude esclavage. Ingrate envers de si utiles auxiliaires, elle laisse sans récompense le dévouement de ceux qui ont le plus contribué aux succès cle ses
( 236 ) firmes : elle n'accorde à l'amour - propre , à la vanité des habitans aucune satisfaction. Ce sont des maîtres qui remplacent des maîtres, des tyrans qui succèdent à des tyrans. De Venise part aussitôt un essaim de proconsuls qui se répand sur la Grèce, et l'avidité des agas devient excusable, comparée à celle des provéditeurs. Les Grecs ne trouvent pas même dans leurs nouveaux souverains , la seule compensation qui eût pu leur faire supporter beaucoup de souffrances, le respect pour leur religion. Le fanatisme ajoute encore aux maux produits par la cupidité et l'avarice. Les Latins ne font nulle distinction des églises grecques et des mosquées. Oppresseurs politiques, ils sont encore persécuteurs religieux, et telle était la profonde perversité du gouvernement vénitien, que la conduite violente de ses agens n'était pas le crime des individus , mais l'application des doctrines de l'Etat. On sait assez quelles étaient ces doctrines en général : il n'est pas hors de place de rappeler ici les conseils que donnait Fra-Paolo , sur les règles à suivre particulièrement à l'égard des colonies, ce Dans les colonies (i), disait-il, il
(î), lie Prince, ou Conseils à la république de Venise.
)) faut se souvenir qu'il n'y a rien de moins sûr » que la foi des Grecs ; être persuadé qu'ils pas- » seraient sans peine sous le joug des Turcs )) comme le reste de leur nation ; les traiter )) comme des animaux féroces, leur rogner les » dents et les griffes, les humilier souvent, sur- » tout leur ôter les occasions de s'aguerrir. » Du pain et le bâton , voilà ce qu'il leur faut : )> gardons l'humanité pour une meilleure oc- » casion. y> Aujourd'hui de pareils principes , professés avec cette nudité hideuse de barbarie , avec une telle audace d'inhumanité, font frémir même les hommes d'Etat qui se piquent le moins de libéralisme; mais ne dirait-on pas que, malgré l'indignation ostensible avec laquelle on repousse ces maximes, leur esprit a passé dans l'action de certains cabinets? Ne dirait-on pas que Venise , incorporée à l'Autriche , a porté à Tienne le goût de ses institutions , et n'est-ce pas l'inquisition d'Etat du gouvernement vénitien qui revit dans les commissions inquisitoriales de Milan et de Naples ? Ne dirait-on pas que quelques-unes des possessions nouvellement acquises par l'Autriche , peut-être Venise même, considérées maintenant à peu près comme des colonies, ressentent l'effet des doctrines procla-
niées par Foracle de cette république ? Enfin ne dirait-on pas qu'à l'égard des Grecs ce sont les conseils de Fra-Paolo qui sont encore suivis, et que c'est pour une meilleure occasion que les cabinets gardent l'humanité ?
La paix de Carloviz est rompue en 171 3. Ce n'avait pas été un soulagement pour les Grecs de passer sous la domination vénitienne. Ce sera une nouvelle calamité pour eux de rentre r sous la domination ottomane, toute transition d'une servitude à une autre servitude étant pour les peuples l'une des crises les plus douloureuses. Chaque partie de terrain disputée est couverte des ruines et des cadavres de ses habitans. La garnison de Corinthe composée de Vénitiens et de Grecs est massacrée en partie, sans égard pour la capitulation qui la protège : une partie semble avoir été épargnée : la flotte turque la transporte devant Napoli de Romanie qui était alors assiégé, et on l'égorgé à la vue de la garnison de cette place. A Tine , un lâche provéditeur se soumet presque sans se défendre. Les Grecs seuls avaient fait quelques efforts pour repousser l'ennemi; ils périssent victimes de leur dévouement. Ceux d'entre eux que ]e glaive ne moissonne pas , sont jetés sur* les côtes d'Afrique.
Le provéditeur de la Morée, trop faible pour empêcher l'invasion, porte lui-même dans les campagnes et dans les cités , la flamme et le carnage. Egine et Argos succombent. JXapoli de Romanie expie la gloire de sa résistance par une affreuse dévastation , et là , comme dans toutes les autres villes, l'archevêque et son clergé sont les premiers qui paient de leur tête leur attachement à la religion et à la liberté. C'est dans la défense d'une des places alors assiégées par les Turcs qu'on entendit un moine, armé d'un crucifix de fer, s'écrier, pieux blasphémateur: Christimaledeiti su la testa: Que je leur donne du maudit Christ sur la tête. Yenise porta le juste châtiment de cette politique tant vantée qui ne songe qu'à tenir les peuples dans l'obéissance sans se souvenir qu'il vient toujours des circonstances où les gouvernemens à leur tour ont besoin des peuples. Jamais à cette époque les Turs ne seraient rentrés dans la Grèce, si la population de cette contrée eût trouvé sous la protection de Yenise, une existence seulement tolérabîe, du moins la jouissance des droits civils et religieux ; si enfin , même sans être rendue à la liberté politique , elle avait été ramenée dans le domaine de la loi des nations. Quelques mois Mom
( Mo ) conquise par suffirent pour enlever la Morée à cette même
les Turcs. , ,• ,. . ,
république qui, pendant vingt-cinq ans, avait défendu Candie. Un homme alors rendit aux Vénitiens d'immortels services. Son nom rappelle un de ces traits dont l'humanité s'honore, et qu'il est toujours bon de remettre sous les yeux des peuples et des princes. Pour prix de diverses places conquises et de Corfou conservé par lui, le comte Schullembourg demande la tolérance du gouvernement vénitien pour ses co-religionnaires, les protestans. Jamais l'ambition guerrière n'eut un plus noble objet et ne reçut une plus digne récompense. En 17 18, la paix de Passaroviz fixa pour Venise et pour la Turquie , un état de possession (i)qui a subsisté jusqu'à nos jours.
A dater de cette époque, les Turcs qui, depuis leur entrée en Europe en i338, depuis leur établissement à Andrinople en i36o et à
(1) Venise a conservé jusqu'au moment de sa chute \ la Dalmatie vénitienne avec ses îles; en Albanie , le territoire de Cattaro , Butrinto , Parga , Prévesa , Vonizza; dans la mer Ionienne, Corfou, Sainte -Maure , Céphalonie, Ithaque, Zante, Asso, les Strophades et Cérigo. Tout le reste de la Grèce est resté au pouvoir des Turcs.
Constantinople en 1 453, avaient marché de conquêtes en conquêtes , ne combattront plus que pour conserver leurs possessions, et non pour en acquérir de nouvelles. Parmi les causes de l'agrandissement de cet empire , s'il faut compter le courage du fanatisme, l'obéissance passive, le dévouement illimité à la personne du prince, la facilité du recrutement , la possibilité du visiriat sur la terre et l'espoir de la couronne du martyre dans le ciel, s'il faut compter les vices de l'Europe gouvernée par des courtisans, des prêtres et des femmes, il faut incontestablement placer en première ligne le rare bonheur d'une nombreuse suite de princes guerriers, audacieux et infatigables. Après les dix premiers empereurs paraissent, il est vrai , deux ou trois fantômes de souverains, mais la faiblesse de leur règne est bientôt effacée par l'habileté et le génie de leurs successeurs. Les Amurat, les Mahomet, les Sélim , les Soliman et plusieurs autres sultans peuvent être comparés à tout ce que les annales des peuples anciens et nouveaux présentent de plus grand , de plus politique et quelquefois de plus généreux. En d'autres temps , des visirs tels que les trois Riuperli , les Ochiali , les Topai Osman , rendent célèbres des règnes que les
princes seuls n'auraient pas illustrés. C'est surtout depuis Achmet III que le trône a été livré h des monarques indolens et efféminés. Quoiqu'ils aient conservé l'habitude de dater leurs décrets de l'étrier impérial , le temps est loin où , vêtu comme un simple janissaire , AmuratIV dormait la tête appuyée sur la selle de son cheval. L'oppression des chrétiens s'est augmentée avec la mollesse des princes.
De 1 7 1 8 à 1 769 , le sort des Grecs n'a été que la monotonie de la servitude. Les guerres de la Porte avec la Russie et l'Autriche, dans cet intervalle, n'ont point sensiblement influé sur leur destinée ; mais , comme s'il fallait qu'il n'y eût point de souffrances auxquelles cette malheureuse contrée n'eût été en proie , les Turcs, qui semblent n'avoir de pitié que pour la peste dont ils sont les conservateurs , lui en apportèrent, en 1756, l'exécrable présent. Les effets en furent terribles, la moitié de la population fut moissonnée , et cette diminution était sensible encore lorsque des calamités parties d'une autre source , vinrent l'assaillir dans la guerre de 1 769. Quelle révolte que celle des Grecs! Quel pouvoir que celui contre lequel ils se soulèvent.' Quelle légitimité que celle de la barbarie et de
la peste ! Je suspends ici l'historique des évènemens relatifs à la variation du sort des Grecs , pour le reprendre plus tard , lorsque je m'occuperai spécialement de la Russie, dont l'histoire est unie par tant de liens à celle de la Grèce.
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