‹ Les cabinets et les peuplesChapitre 6 sur 9 · DE L'ÉTAT DE LA GRÈCE AVANT L?INSURRECT10N ACTUELLE · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT DE LA GRÈCE AVANT L?INSURRECT10N ACTUELLE

Après avoir parcouru la longue chaîne des maux qui pèsent depuis si long-temps sur les Grecs, au lieu d'être disposé envers eux à un jugement sévère, on est tenté bien plutôt de se demander comment il se peut qu'ils soient encore capables des sentiinens généreux dont ils donnent aujourd'hui de si nobles témoignages. Il faut remonter un siècle et demi en arrière pour trouver la cause de ce prodige , pour découvrir le principe de vie morale qui est venu ranimer cette nation , tombée depuis la perte de Constantinople dans l'ignorance la plus profonde et Admission ]e pms stupide engourdissement. Au milieu du aux fonc- dix-septième siècle , un incident peu important drogman. en lui-même ouvre un ordre de choses destiné à

( a/,5 ) produire plus tard de graves conséquences. Un Grec , Panajotti , qui avait rendu de grands services pendant le siège de Candie , est fait drogman de la Porte. Depuis deux cents ans, c'est la première fois qu'un raia apparaît dans une fonction de gouvernement. Une louable ambition anime ses compatriotes. Le drogmanat est enlevé aux renégats qui en avaient une longue possession, et devient la propriété des Grecs, ce qui les initie à la connaissance des affaires diplomatiques , pour lesquelles ils ont une merveilleuse aptitude. Le premier pas est fait : un homme éclairé et prévoyant étendra plus loin leurs avantages. Alapaix de Carloviz, Mauro-Cordato joue le rôle de principal négociateur. Il est nommé ensuite hospodar de Moldavie et de Valachie , et, grâce à sa prudence, les fonctions de hospodar et de drogman sont dès lors comme assurées à quelques familles (i) qui ont soin d'y préparer leurs enfans par une éducation européenne. Cette élévation d'un petit nombre de familles

(1) Ces familles sont celles de Mauro-Cordato, de Suzzo, de Callimachi , d'Ypsilanti , de Ghicca, de Mourousi et de Raradja. Deux ou trois autres encore ont été accidentellement admises à la même faveur.

(246) est long-temps sans apporter d'amélioration au sort des autres Grecs. Comme on leur donne, en quelque sorte, à bail, les principautés et les ,waivodies , elles opprimeront leurs propres frères pendant plus d'un siècle pour satisfaire l'avidité des visirs et des favoris. Ce sont ces familles, que leurs habitations, situées sur les rives du Bosphore, ont fait nommer les Grecs du Fanar. Elles forment une aristocratie nouvelle qui a tous les vices des vieilles aristocraties d'Europe , la cupidité, l'avarice, l'insensibilité pour les maux de tout ce qui ne les touche pas directement; mais, à la différence des autres aristocraties, celle-ci se livre aux spéculations de la banque et du commerce ; elle donne par conséquent au reste de la nation l'exemple de l'activité et de l'industrie. Depuis cinquante ans à peu près , quelques-unes de ces familles et d'autres Grecs, à leur exemple, ont fait un noble emploi de leur fortune en fondant des écoles et des Fondation collèges dans l'île de Scio (i), à Cydonia ou coiiégefde. Aivali (2) , dernièrement détruite , à Janina (3)

puis 5o ans.

(1) Une seule famille a donné 120,000 fr. pour contribuer à la fondation du gymnase de cette ville, (a) Jean Economos.

(3) M. Capelan.

et dans plusieurs autres villes, en répandant ainsi, par tous les moyens (i) qui ont dépendu d'elles, l'instruction parmi leurs compatriotes. Elles ont été secondées, dans ces patriotiques institutions , par des négocians de différentes îles qui ont fait d'immenses sacrifices, soit pour multiplier ces écoles, soit pour entretenir de jeunes Grecs à Vienne et à Leipsig, en Angleterre et en France ; mais ce qui est devenu l'un des principaux mobiles de l'émancipation des Grecs, c'est le développement de leur marine -^ marchande, et c'est la révolution française qui me.ntdeJa

7 a " manne chez

en a été encore l'occasion. La disette des grains les Grecs. qu'éprouva la France en 1 793 amena le pavillon grec à Marseille. Les bâtimens des îles d'Hydra , de Spezzia et autres , cherchèrent partout des grains pour nous les vendre. L'impulsion est donnée: leur navigation s'agrandit; elle parcourt tous les ports de la Méditerranée , franchit bientôt leslimitesde cette mer , et s'élance dans lesplaines de l'Océan. Le sol de la Grèce ressent lui-même

(1) On a imprimé à Paris , aux frais de MM. Zozimas , une collection des auteurs grecs anciens , avec des notes en grec moderne. On sait tout ce qu'a fait dans le même but le docteur Corai.

les effets de cet essor de sa marine : l'agriculture refleurit dans les campagnes de l'Elide et dé la Messénie , de Y Arcadie et de l'Argolide. Les villes se repeuplent; elles offrent un aspect vivant et animé. Tout , pendant quelques années , favorise leurs spéculations ; et le blocus continental , tant calomnié, utile à l'Europe entière, et fatal à la seule Angleterre, vient quelque temps après contribuer aussi à la prospérité renaissante de la péninsule. C'est dans les progrès de leur marine qu'est le salut des Grecs. « Si la terre , disait )) Soliman après la défaite de ses flottes , appar- » tient aux Ottomans, la mer appartient aux y> clirétiens. » Cette idée s'est perpétuée chez ses successeurs. Dédaignant la navigation, ils ont laissé dans les derniers temps s'étendre celle des Grecs, par la seule considération que ce serait pour les flottes ottomanes une pépinière d'habiles matelots. Espérons que le mot de Soliman, vrai dans une de ses parties , sera faux dans l'autre , et que ]a possession de la mer rendra aux Grecs la possession du sol de leur patrie. Tout ce que les Grecs ont acquis depuis quarante à cinquante années en théorie et en connaissances pratiques les a séparés de leurs tyrans par un immense intervalle. L'instruction a réveillé les âmes en-

gourdies, et le sentiment pénible crime servitude imposée par une population ignorante et stupide a fait renaître avec l'amour de la liberté l'espoir de la reconquérir.

Trois titres sacrés se réunissent au plus haut point en faveur des Grecs, le malheur, le courage patriotique , l'attachement à la foi chrétienne. Qui le croirait? c'est de l'excès même de leur misère que l'on s'arme contre eux pour excuser la politique indifférence qui les abandonne à la merci de leurs oppresseurs. Les Grecs, dit-on, ne sont plus qu'une population dégradée, qui ne mérite pas que l'Europe intervienne pour l'arracher à une imminente extermination. Dégradée ! et par quelle cause? par la longue durée de son asservissement. Ainsi, sans remarquer que vous êtes en contradiction avec vous-mêmes, vous ses accusateurs , vous lui faites tout ensemble un crime de se soulever aujourd'hui, un crime de ne s'être pas soulevée précédemment avec succès : car elle ne serait plus dégradée à vos yeux , si , dans ses insurrections antérieures, elle fût parvenue à rompre ses chaînes; mais vous qui lui reprochez l'inutilité de ses tentatives, ne l'avez -vous pas plus d'une fois, après avoir encouragé ses entreprises, abandonnée là-

chement à la vengeance de ses maîtres irrités ? La prolongation de sa servitude est plutôt votre ouvrage que le sien. D'ailleurs, l'effort seul dépend de l'homme; le succès, du ciel ou de la fortune. A quelques motifs qu'il faille attribuer la situation actuelle des Grecs, est-il vrai que cette population , qui couvre un sol cher à notre mémoire, soit avilie au point de ne mériter aucun généreux secours? Non. Pour acquérir le droit de la sacrifier, on exagère ses torts, on élève contre elle des inculpations sans nombre. Un Anglais a fait la remarque que ce sont nos écrivains qui, par suite de nos anciennes liaisons avec les Turcs , ont particulièrement contribué à noircir la réputation des Grecs, et qui les ont représentés sous les plus défavorables couleurs. La remarque est vraie. Une choquante partialité éclate dans les récits de nos anciens voyageurs, et de ceux surtout qui étaient employés (i) parle gouvernement. De nos jours

(1) Un seul exemple prouvera la tendresse de nos anciens agens pour le gouvernement turc. On sait comment la Porte se débarrasse d'un pacha ou d'un hospodar dont elle est mécontente. M. de Volney , qui n'était point agent du pouvoir, avait dit que la Porte avak

seulement il s'est rencontré quelques agens d'un caractère plus équitable , qui se sont élevés audessus de cette barbare prévention. Sans vouloir justifier certaine partie de la population grecque du reproche de mauvaise foi qui lui est fait, nous le demandons à la conscience de tout homme d'honneur; est-il possible que celui qui n'a jamais la certitude d'obtenir protection de la part de l'autorité, ne soit pas porté à recourir souvent à l'artifice, et à chercher dans la fraude la compensation de la justice qui lui est refusée ? Est-il possible, pour trancher le mot, qu'une nation sur laquelle pèse la lourde chaîne du plus odieux esclavage , n'offre pas dans quelques individus ia trace des vices de l'esclave ? Dans le jugement plus que sévère que l'on porte des Grecs , on leur dispute jusqu'au nom quia toujours été,

fait assassiner l'hospodar de Moldavie, Ghicca. Le mot assassiner révolte Peyssonnel, et il raconte le fait à sa manière: «La Porte, dit-il, envoya secrètement un « zaim prendre la tète de cet hospodar. Cet officier était j) porteur du commandement de mort qu'il déploya » après l'exécution. C'est cet acte de justice ou tout au » plus de sévérité du souverain légitime envers son su- » jet criminel , auquel M. de Volney donne le nom î> odieux d'assassinat. » L'Observateur autrichien ne dirait pas mieux.

qui est encore leur consolation, leur orgueil même dans leurs souffrances. Dans les Grecs d'aujourd'hui, on affecte de ne voir que des Ara au tes, desSchypetars, des descendans des Huns et des Daces. Un Lacédémonien a d'avance, pour sa postérité, répondu à cette injure. A la suite d'une bataille où la gloire de Sparte avait succombé, le héraut qui présidait à la vente des vaincus, disait en remplissant son office : <x Je vends un )) Lacédémonien. » « Non, s'écria celui-ci avec » indignation, ce n'est pas un Lacédémonien » que tu vends, c'est un prisonnier. » Ce mot est vrai encore aujourd'hui. Depuis plusieurs siècles, les Grecs sont dans l'état de la plus douloureuse captivité; mais que cette captivité cesse, et ils redeviendront des Grecs. Sont-ils donc indignes de leurs ancêtres , ces hommes qui y restés courageux et fiers sous l'opprobre du bâton , combattent avec tant d'ardeur au double cri de la religion et de la liberté ? Que faut-il pour mériter la compassion des hommes , pour exciter leur intérêt? Quels sont les sentimens qui appellent l'attendrissement et la bienveillance? Le malheur seul n'a-t-il plus de droits à la pitié? L'amour de la liberté et de la patrie ne rencontre- t-il plus une douce svmpathie dans

toutes les âmes? Et quel chrétien peut refuser une larme au chrétien qui donne son sang pour la religion du Christ ?

Le principe adopté par le congrès de Laybaeh est le maintien de ce qui est légalement établi. Voyons quel est l'état léi>al des Grecs. Pour les T , . , .

J. *■ o Lcpislat on

Ottomans, les Grecs ne sont que des vaincus. „mrfilîe*

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ils ne respirent qu'en payant le droit de respirer. Gre,:s- La capitation à laquelle ils sont taxés est|le rachat annuel de leur vie. La quittance qu'on leur donne porte c< que, moyennant le prix reçu, » il est permis à celui qui paie la taxe de garder » sa tête sur ses épaules pendant une année. » Cette garantie n'a d'ailleurs rien de sacré. Elle ne préserve ni des mauvais traitemens, ni des extorsions, ni même de la mort. Le meurtre d'un chrétien est pour le Musulman une œuvre méritoire aux yeux de la Divinité. Quelquefois la politique a puni ces assassinats, jamais la justice. Une mort prompte, prononcée par la loi ^ attend, au contraire tout chrétien qui ose , non pas luer, mais frapper un Mahométan. La condamnation d'un Grec à mortest elle-même uu moyen de vexation contre les autres Grecs. L'exécution de celui qui a été condamné a lieu devant la maison d'un de ses co-religionnaires, et celui-ci

est obligé d'acheter par une forte somme la permission d'enlever le cadavre suspendu à sa porte, pour lui donner les honneurs de la sépulture. Devant les tribunaux, nui recours pour le raia. Le témoignage de deux chrétiens est à peine admis comme équivalant à celui d'un Turc. La différence entre le maître et l'esclave est partout, se reproduit partout. La servitude du Grec est marquée par ses vêtemens; elle est écrite dans la couleur de la maison qu'il habite. Le raia, à l'aspect d'un Turc, s'arrête, descend de sa monture, et le laisse passer, heureux si nulle avanie ne récompense sa soumission. C'est pour les Turcs que les chevaux sont réservés. La seule monture permise au Grec est un mulet ou un âne. Dans beaucoup de contrées, le chrétienne peut vendre ses grains que par l'entremise d'un Turc. Partout enfin il est à la discrétion de tous les Ottomans et de chaque Ottoman en particulier. Si le seigneur turc d'un village vient à être tué, en vain le meurtrier serait connu et saisi. Sa peine ne suffit pas. Le village entier est soumis à un châtiment plus ou moins rigoureux. C'était là une pratique des peuples anciens à l'égard des esclaves. La morale des cabinets européens admettrait-elle l'esclavage des

Grecs comme faisant partie d'un état légalement établi qui doive être protégé par eux? Ce que je viens d'exposer résulte de la législation comme principe; mais qui sait jusqu'où, en fait, s'étendent ses conséquences? Chaque pacha, sans règle et sans frein , frappe de mort civile des populations entières, les déclare inhabiles à posséder, s'approprie une partie de leurs biens, et distribue le reste à des Mahométans. Quelquefois il déporte la population d'un canton florissant sur un terrain' désert et en friche. Encore le malheureux chrétien n'en est pas toujours quitte pour la perte de sa fortune. T@ut ce qu'il a de plus cher , sa femme , sa fille , ses fils même sont exposés à la brutalité du dernier des Ottomans. Cet état des Grecs est aujourd'hui ce qu'il Excès ae ia était dès le premier jour de leur asservissement. miGrecsdeS Les mêmes traits qui servent à le peindre dans les écrivains des derniers siècles, tels que Busbeck, Ricaut et Tournefort, se retrouvent dans les écrits d'Eton , de Thornton , de Pouqueville et autres. (( Les Turcs viennent de paraître ici )) (à Antiparos) , écrivait Tournefort, pour de- » mander la capitation. Il faut avouer que leur )) bâton a de grandes vertus. Les habitans en- » terrent ce qu'ils ont de plus précieux. Les plus

aSb )

» aisés ne paraissent que dans une posture sup- » pliante , la tète couverte d'un bonnet crasseux. » On les bat jusqu'à ce que leurs femmes ap- » portent leurs dorures, et bien souvent après y> on met à la chaîne les hommes, les femmes et )) les enfans. » ce Les Latins et les Grecs,ajoute- » t-il plus loin , n'osent paraître qu'en bonnets » rouges comme les forçats. :» Cette peinture , vraie il y a plusieurs siècles, l'était encore il y a quelques années. « À l'aspect de la flotte » qui vient lever la Capitation, dit Eton, les » Grecs se cachent ou fuient dans les montagnes. )) Ce qui reste est maltraité, blessé, tué même.... y) La brutalité des Turcs n'épargne ni les enfans » ni les femmes.... C'est peu de l'impôt pour le » gouvernement; on en lève aussi pour les ca- » pitaines et les officiers. » Lorsque les Grecs souffraient toutes ces vexations avec patience, on les taxait de lâcheté; les Turcs eux-mêmes les insultaient par la dénomination de Heures timides. Us veulent enfin se soustraire à tant d'outrages : les lièvres sont devenus des lions. On les accuse de révolte contre le pouvoir légitime. Ne devrait-on pas réfléchir cependant que la révolte, si ce nom doit être donné à leur noble entreprise , est pour eux le seul moyen de déli-

( =57 ) vrance? En Europe , le sort d'un peuple peut être spontanément amélioré par la volonté du prince. Pour les Grecs, il n'en est pas ainsi. Le caractère de l'oppression qui pèse sur eux , est de ne pouvoir être corrigée ? modifiée par aucune voie légale , parce que cette oppression a pour base la loi religieuse , qui est en même temps la loi politique. L'Ottoman est le favori du ciel, l'élu de la création. Le chrétien, à ses yeux, est né pour ramper et servir. Le libre arbitre du Musulman est vaste. Malgré tous les crimes, sa foi suffit pour le sauver. Que telle soit la croyance des Turcs, on le conçoit; mais cette croyance avec toutes les conséquences qui en découlent , doit-elle passer dans le code politique des cabinets européens? Est-ce d'après ce code qu'il faut juger la conduite des Grecs?

Parmi les titres des Grecs à la compassion et à l'intérêt des nations européennes, j'ai placé, après l'excès de leur misère , leur ardeur pour recouvrer une patrie , leur courage pour conserver leur religion. Dans notre Europe,, les ques- p^Jjf^j tions de religion et de patrie n'ont pas toujours [^0°™ ^ f5 été d'accord ensemble. Pour les Grecs, la patrie i)aLrieet la religion ne sont qu'une même pensée. C'est à ce double objet, qui n'en est qu'un à leurs

yeux, que se rapportent tous leurs vœux, tous leurs actes, tous leurs efforts. Laissant de côté des accusations souvent injustes et toujours exagérées, ouvrez les écrits des voyageurs des derniers siècles, et ceux des voyageurs modernes. Partout vous trouverez la citation de faits honorables pour les Grecs insu! aires comme pour les Grecs du continent. Vous verrez partout une population laborieuse, paisible et fidèle à sa religion. Tournefort (i), qui ne flatte pas

(i) Quoique Tournefort ne voyageât que dans l'intérêt de la science, ses remarques sur les autres sujets n'en sont pas moins intéressantes. Malgré ses préventions contre les Grecs, il fait quelquefois leur éloge en croyant les blâmer. En voici une preuve : « Etant dé- 3> barques, dit-il, dans l'ile de Zia (l'ancienne Céos), )> nous trouvâmes l'évêquegrec occupé, avec les habi- « tans, à filer de la soie. Ayant fait demander quelles 3) gens nous étions, il nous fit dire que nos occupations )) étaient bien frivoles, si nous ne cherchions que des » plantes et de vieux marbres. » Nous répondîmes « que )) nous serions plus édifiés de lui voir à la main les )> œuvres de saint Clirysostome ou de saint Basile que le » fuseau.» N'en déplaise à Tournefort, dans la position où sont les Grecs, un prélat donnant l'exemple du travail , faisait de son temps un usage plus utile , plus chrétien même, que s'il l'eût employé à acquérir un degré d'instruction dont il n'a pas besoin pour maintenir la foi du troupeau dont il est le pasteur.

les Grecs, leur rend même très souvent cette justice.

Si l'on trouve dans les Grecs des îles ou des côtes quelques-uns dès vices imputés à la nation entière, combien dans ces ports, dans ces villes commerçantes où la fraude naît de la soif du gain, combien d'honorables familles, de maisons estimables avec lesquelles le commerce de toute l'Europe entretient des relations pleines de confiance et de sécurité î En s'éioignant des bords de la mer, combien.de milliers de cantons où l'on trouve de la droiture, de la loyauté, et toutes les vertus hospitalières et domestiques ! Parcourez-les avec celui (i).de tous les écrivains d'une date récente, qui a le plus vécu parmi eux, et qui paraît mettre dans ses récils le plus d'exactitude et de sincérité. Combien de peuplades, de tribus dont il nous fait admirer le courage ou aimer la résignation ! combien il Exemples <h> nous offre d'exemples touchans de cette rési- Tel? gnation, qui est le courage du malheur! Lorsqu'il se rendait auprès du tyran de l'Epire , des Grecs le supplient d'intercéder pour eux. «Gar-

M. PouqueyiUe»

résignation

ieuse.

» dez-vous bien , lui dit le vénérable prieur » d'un monastère , de demander au pacha au- )) cune grâce pour mes enfans. Il nous punirait » d'avoir parlé de notre oppression à des étran- » gers. Le remède , ajouta-t-il en regardant le )) ciel, ne peut venir que d'en haut. ♦) Dans une autre contrée : « Quand donc , lui dit une )) femme de l'Erymanthe , les maux des Grecs » finiront-ils? Combien de temps encore nos » belles contrées seront-elles possédées par des y> maîtres impitoyables? » et elle fait le signe de la croix. « Que le croissant flotte à Byzance, » s'écrie le chef d'une peuplade de l'Etolie • mais )) que les chrétiens cessent d'être liyrés à des » tigres proconsulaires qui les déciment comme :» de vils troupeaux. » Et il demande si quelque roi chrétien ne prendra pas pitié de leurs maux , si les chrétiens d'Europe ont pour toujours oublié leurs frères. À côté des barbaries exercées par les Musulmans, combien de fois le même voyageur ne nous montre-t-il pas les chrétiens bravant la fureur d'un maître, pour être fidèles à leur religion , et souffrant avec intrépidité des vexations sans nombre , dont il leur serait facile de s'aifranchir par l'apostasie? Même dans la ville où règne lePhalaris de l'histoire moderne,

la tyrannie est bravée et la vertu a des autels. Sous les yeux du plus féroce persécuteur, la pitié publique éclate pour ses victimes. Elle passe même tellement dans les mœurs , qu'il est contraint de la respecter. Les souffrances des prisonniers sont surtout les premières que les Grecs se font un devoir d'adoucir. On fait publiquement des quêtes pour eux. Cette demande (( nos frères prisonniers souffrent » n'éprouve jamais de refus. Dans les fêtes, dans les festins, la part du prisonnier n'est jamais omise, et ce sont des femmes jeunes et belles qui vont dans les cachots porter ces consolations à l'infortune. Ceux qu'a frappés le fer des bourreaux , ou dont diverses tortures ont terminé les jours, n'échappent point à une religieuse compassion. On recueille avec respect leurs précieux restes ; et , dignes de leur saint ministère , les prêtres se disputent l'honneur de les déposer dans leurs églises,

Constantinopîe même a dernièrement offert, comme Janina , un bel exemple de ce religieux courage. Toutes les âmes chrétiennes sont pleines encore de l'image du patriarche grec , périssant par un supplice infâme sur le parvis même du temple où il venait de célébrer les plus augustes

mystères de la religion dans la première de nos solennités : toutes frémissent à l'aspect des derniers niomens de ce martyr octogénaire , à l'aspect de ce corps vénérable exposé pendant trois jours comme celui des criminels , livré ensuite à tout ce qu'il y a de plus abject parmi les Juifs, pour être traîné ignominieusement dans les rues et jeté à la mer avec les cadavres des trois prélats et des huit papas égorgés en même temps.

Là mer ne conservera pas la proie que lui offre le crime. Au mépris de tous les dangers, et pour les Grecs le danger est la mort, un pieux, dévouement ira redemander aux flots ces lambeaux sacrés, et les transportera sur un sol chrétien, à Odessa, où ils seront accueillis par le respect et l'hommage dés fidèles.

Quel est le lecteur chrétien , quel est l'homme qui ne s'arrête avec intérêt parmi ces peuplades où se rencontre tantôt, comme à Loucovo, un reste d'orgueil dédaigneux qui ferme sa porte avec colère à Paspect d'un Turc ; tantôt, comme parmi les enfans de la Dassaretie, une fierté sauvage qui cherche dans les rochers et dans les montagnes la liberté de la religion et la sûreté de sa personne; tantôt, comme parmi les paysans de l'Acrocéraune, un courage soucieux et

toujours armé qui , cachant sa récolte dans des greniers souterrains, jouit encore d'un droit de propriété qu'il est toujours disposé à défendre ? Qui n'aime à se reposer un moment dans la vallée de Matia parmi ces braves Mirdites qui savent forcer les Turcs de respecter leurs privilèges ; à prendre part aux fêtes innocentes delà douce population de Dehinacki, ou à s'asseoir au banquet du papas de Lélovo , dont la famille patriarchale est pour le canton un objet de respect et un modèle de vertus ? Combien l'esprit se plaît à contempler, dans Castoria, l'archevêque de cette ville, entouré de pères laïcs , désintéressés comme lui, s'établir le conciliateur des chrétiens, terminer leurs différends, et les soustraire ainsi au tribunal ruineux et oppresseur des cadis ! Cette juridiction paternelle du chef ecclésiastique qui est un conseil bien plutôt qu'un juge et que je retrouve à Chàtista et dans une foule d'autres villes ou bourgades, n'atteste-t-eîle pas seule le caractère paisible ei religieux des habitans?

Quelle foule de sentimens divers assiègent et remplissent l'âme tour à tour dans toutes ces contrées empreintes de gloire antique et de tyrannie moderne ! Si j@ traverse Pella que Phi-

( 264) lippe rendit illustre, et qu'agrandit son fils , ma pensée se perd dans un niuetétonneinentà l'aspect de quelques cabanes et d'un Turc imbécile qui règne le fouet à la main dans la capitale de celui que ne pouvait contenir l'univers; mais des misères toutes récentes , les misères d'hommes qui nous touchent de plus près , de nos frères chrétiens, nous préparent des impressions plus poignantes et plus vives. Yoschopolis, Prévesa, Cossina, vingt autres cités ou chefslieux de canton chrétiens, florissansil y a trente années, n'offrent plus aujourd'hui que des ruines et des populations éparses qui rappellent la cruauté d'Ali et celle de son féroce lieutenant Joussouf arabe.

Est-il possible de passer sous silence l'intrépiligicuxet j^ jes S0UK0tes tant de fois vaincus et tant

paujoiujue.

de fois renaissans de leurs cendres ? Quel souvenir touchant et sacré s'attache à la mémoire des derniers combats de Risso - Bochari et du moine Samuel ! Kisso - Bochari (1) a été battu par les Turcs , il est poursuivi par eux. Le monastère de Véternitsa devient pour lui une cita-

Traits de

courage re-

(1) En 1802.

délie ; mais il va succomber s'il ne s'ouvre un passage à travers les rangs de l'ennemi ; il s'é^ lance, et, pressé de toutes parts, il échappe aux coups dirigés contre lui, n'emmenant de toute sa troupe que dix des siens, sauvés du massacre général ; mais l'ennemi qu'il combat a d'autres armes à ses ordres. Le fer de l'assassinat frappera bientôt celui que le fer de la guerre n'avait pu atteindre. Deux cents femmes , avec leurs enfans , restaient encore dans le monastère. Iront -elles implorer la pitié, et subir l'humiliation de la servitude ? Non , une mort volontaire les en délivre, et leur vertu courageuse trouve un dernier asile dans les flots de l'Achéloùs.

Dans une position non moins désespérée , le moine Samuel, devenu polémarque des Souliotes , se distingue autant par son habileté que par sa vaillance. L'eau manquait dans le poste assiégé. Des éponges attachées à une corde, et chargées d'une matière pesante , sont du haut des mornes jetées dansl'Àchéron, et en rapportent un faible mais précieux breuvage. Au dernier moment , tous sont décidés à périr , plutôt que de se rendre. Tous , Samuel excepté , se précipitent au milieu des ennemis pour y trou-

ver la mort. Un autre genre de trépas est réservé à Samuel, et lui-même il se Test préparé; il attend que les Turcs pénètrent dans l'arsenal. Placé près du magasin à poudre , il y met le feu et sa mort coûte la vie à six cents Mahométans. Gomment retracer les atrocités qu'Ali vainqueur exerce dans tous les villages de la Seliéide? Les exécutions, les incendies sont ses spectacles. Partout des gibets, des pals, des supplices de diverses espèces. On précipite du haut des rochers des hommes , des femmes , des enfans 'y les enfans mêmes n'échappent pas à des raffmemens de barbarie. Hommes, femmes, en fans, tous pourraient obtenir grâce, ils n'ont qu'un mot à dire ; apostats , ils peuvent vivre : ils meurent chrétiens.

Nous devons l'avouer, cet héroïsme n'est pas général. 11 est des cantons où la résignation épuisée a trahi la religion- mais combien ils avaient souffert les malheureux qui ont été réduits à cette extrémité ! On canton d'Albanais chrétiens, composé de trente -six villages, le canton de Caramouratadez , avait jusqu'en i rôo vécu dans une demi-indépendance sous le gouvernement de son évêque. Attaqués plus vivement par les Turcs, exposés à de fréquentes

incursions , en proie chaque jour à leurs extorsions et à leurs violences, les habitans, fatigués de souffrir \ accusent le Dieu qui ne les défend pas. Ils demandent au christianisme de les sauver ou de leur permettre de se sauver sans lui. Leur abjuration n'est point l'effet d'un moment de colère. Les infortunés, tout-à-la-fois ignorans et pieux , marchandent, pour ainsi dire , avec la religion ; ils lui assignent un délai pour venir à leur secours. Quarante jours sont consacrés par eux aux jeûnes, aux mortifications, à la prière. Le ciel est sourd à leur voix et semble devenu d'airain. Ils se séparent en gémissant de leur évêque , et vont chercher le repos devant d'autres autels.

Parmi les calamités les plus odieusement ce- Par?a îîvrcc

à Ali -Pacha

lèbres, qui pourrait oublier celles des habitans parles de Parga ? Bâtie dans le quinzième siècle à l'approche des Mahométans , pour servir contre eux d'asile aux chrétiens , cette ville , qui seule en Epire manquait au joug d'Ali , lui sera livrée par les chrétiens trois cent soixante-quinze ans après sa fondation. La France, en 1797, la reçoit des mains de la république de Venise. Menacée par Aii en 1 798 , elle est couverte par l'égide de la Russie. Par suite d'un traité conclu en 1 800 ? elle

( 268 ) est, avec les villes de Prévésa, Vonizza et Bufcrinto, placée sous le gouvernement d'un vaivode nommé par la Porte. Les Russes la reprennent en 1806, et bientôt elle passe avec les îles Ioniennes sous la protection de la France. Ali l'attaque une seconde fois en 1814. Ses fils en font le siège avec cinq mille hommes. Soixante Français, aidés du courage des habitans, suffisent pour la défendre. La Russie et la France sont sans reproche. Chacune d'elles l'a sauvée plusieurs fois, et ni la Russie ni la France n'eussent sans doute jamais consenti à la sacrifier. Les archontes de cette malheureuse ville se persuadent que l'Angleterre plus puissante sur mer les protégera mieux que la France , et ils reçoivent dans leur port la croisière anglaise. Confiance funeste ! L'Angleterre en politique ne tient compte ni des engagemens les plus saints, ni des lois plus saintes encore de^ la religion et de la nature. ELle fait de la malheureuse cité , qui s'est abandonnée à sa foi, un lâche commerce, un infâme trafic. Elle la vend, non pas à la Porte ottomane, quelquefois modérée par nonchalance, mais à l'impitoyable Ali. Les Parganiotes n'attendent pas le maître farouche auquel ils sont vendus ; ils exhument les ossemens

( 269) de leurs ancêtres , ils les placent sur des bûchers, ils recueillent leurs cendres, et, comme Enée , fugitifs d'une patrie destinée à l'esclavage , ils emportent sur leurs vaisseaux leurs pères et leurs dieux. Et ce sont des chrétiens qui livrent ainsi des chrétiens , des hommes qui livrent des hommes au plus atroce des tyrans et des bourreaux ! et dans toutes leurs transactions diplomatiques , les négociateurs anglais stipulent au nom de l'humanité en faveur des Africains ! et leurs escadres vont au loin sur l'Océan arracher les nègres au commerce des autres nations, comme s'il fallait avoir reçu le jour sur le bord des rivières de Gambie ou du Sénégal , pour être sous la sauvegarde de leur capricieuse humanité ! Quel est donc le mauvais génie qui a endurci le cœur des Anglais sur le sort des Parganiotes; qui aujourd'hui ferme leurs oreilles aux gémissemens des Grecs ; qui même, dans ces îles Ioniennes où ils régnent , rend leur sceptre si pesant et si cruel? Ce mauvais génie , c'est l'avidité mercantile poussée à un degré que la justice et la nature réprouvent. Ah ï du moins les Français, si terribles d'ailleurs dans leurs incursions guerrières, n'ont point cette barbarie de spéculation, cette atrocité de calcul jet, en par-

( 27° ) courant les pays où se sont montrées nos armes , il est doux de voir que notre occupation passagère n'a pas laissé de pareils souvenirs. Les îles Ioniennes surtout sentent vivement la différence des deux dominations, et il est douteux que le gouverneur anglais, qui est censé n'exercer dans ces îles qu'un pouvoir protecteur, soit à leurs yeux, comme l'était le général Donzelot, un second saint Spiridion.

Si je quitte l'Epire et tous les pays voisins qu'a dévastés le féroce Ali , pour me transporter dans la Thessalie et le Péloponèse , partout je retrouve et des populations généreuses et le malheur partout acharné sur elles. J'entends encore dans la solitude retentir quelquefois les chants guerriers de Riga et de Boucovalas. Dans d'autres contrées ce sont des chants plus pacifiques et plus doux , mais qui toujours respirent l'amour de la patrie. « Quel pays, chantent .w encore les bergers de Phliasie, quel pays pro- )) duit comme le nôtre , du miel , des figues et du ?) pain ? )) Une ville , maintenant l'une des plus belles de la Morée, Pyrgos, offre à mes regards une population chrétienne active et industrieuse. L'évêque et les primats du canton y entretiennent l'harmonie et l'ordre. Que de-

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vien dra-t -elle dans les secousses qui bientôt ébranleront ces belles contrées! Que de traces cruelles je retrouve des guerres précédentes! Que de destructions et de ruines! Là, sur une hauteur, à la pointe d'un rocher, s'élève une croix : c'est un souvenir du délire de l'amour maternel et de la liberté. Lors de la descente des Albanais dans la Morée , à la suite de la guerre de 1769, une jeune Arcadienne, ayant un enfant dans ses bras , s'échappe d'un village incendié ; elle fuit les brigands qui la poursuivent, lorsque devant elle se découvre un précipice : elle s'arrête, met un genou en terre, regarde le ciel, et s'élance dans Fabîme. Gloire, éternelle gloire à la beauté, à l'innocence qui court au trépas pour se soustraire au déshonneur et à l'esclavage ! Je ne rends pas la centième partie des faits héroïques que j'ai devant les yeux : j'ai mêlé, j'ai confondu et les vertus domestiques et les actions courageuses dont ces diverses contrées de la Grèce offrent de nombreux modèles. N'en est-ce pas assez; et parmi des hommes capables des unes et des autres , est-il donc décidé que les gouvernemens européens ne doivent voir qu'une race dégénérée, avilie, digne du sort auquel elle a été réduite? Faut-il

ic-îme feo- pousser à ce point le système de stabilité ? De-

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l'Epireëtie vrions-nous croire qu un reste a esprit ieoaal,

Peloponèse. r \ 1 \ r > i

conserve même dans les pays européens ou Ja féodalité est détruite, inspirât à de certaines imaginations un attrait pour le maintien de ce qui en existe encore dans l'Epire et dans la Grèce? L'état existant de la Çrèce serait-il cher parmi nous aux amis du temps passé , parce que le Peloponèse est couvert de châteaux pareils à nos anciennes gentilhommières? parce que dans i'Elide, les paysans attachés à la glèbe travaillent pour des maîtres qui se combattent entre eux comme nos anciens seigneurs féodaux? parce que dans l'Achaïe , une population chrétienne de sept mille habitans relève de trente Turcs qui se prétendent issus des conquérans de cette contrée? parce que les Souliotes euxmêmes, population d'ailleurs brave et intrépide , méprisant le travail des mains , la charrue, et le commerce , tyrannisent d'autres Grecs qu'ils font travailler pour eux, et qu'armés depied en cap comme des paladins, ils dédaignent tout autre soin que celui de garder leurs troupeaux ? parce qu'enfin il existe encore des beys ou barons musulmans , qui, comme nos anciens barons européens, ne connaissent guère que deux occu-

( 2?3) pations habituelles, guerroyer entre eux et dévaliser les voyageurs ? Non , l'amour des anciens temps ne peut pas aller si loin. Nos barons français et allemands ne peuvent vouloir que l'esclavage des Grecs soit éternel, parce que tel est Fêtât légalement établi du gouvernement turc. Ils ne peuvent pas vouloir qu'un homme, qu'un peuple, soient esclaves demain , toujours , parce qu'ils étaient esclaves hier, parce qu'ils le sont aujourd'hui. C'est bien là, il est vrai, la doctrine des gentilshommes albanais, du canton de Caulonias et de beaucoup d'autres de la même contrée , mais ce ne peut plus être celle de nos gentilshommes d'Europe, « Comme il y » avait des loups, du temps de nos ancêtres, » disent ces barons circoncis, la race en doit être » aussi durable que celle des hommes. Nos » pères ont vécu comme nous , et ne rien faire y> que ce qu'ils ont fait, voilà notre maxime. » Cette maxime doit-elle être celle des nations civilisées ? Il a toujours existé des loups , soit ; mais a-t-il toujours existé des Ottomans ? Les gentilshommes albanais ne font, comme ils le disent , que ce qu'ont fait leurs pères ; mais vous, gentilshommes allemands ou français, étes-vous aujourd'hui ce que vos pères étaient

jadis? Sêrez-vôus demain ce que vous êtes au^ jourd'hui? Comparez les temps, les mœurs et les habitudes.

Contraste de Jadis, à la voix d'un simple ermite qui raàî'e^ard des conte à ses auditeurs les vexations auxquelles rceluidu eles chrétiens sont en butte dans l'Orient, les croisade" nobles quittent leurs châteaux , les moines leurs cloîtres, les paysans leurs cabanes, pour voler au secours de leurs frères. Malgré le peu de succès des premières expéditions, le zèle ne se refroidit pas. Les princes comme les peuples obéissent à l'appel de saint Bernard. Le signe sacré manque à l'ardeur de ceux qui le demandent Les yêtemens du pieux cénobite sont mis en pièces pour y suppléer, « Les villes et les » châteaux, écrivait-il au pape Eugène III , de- » viennent déserts. Partout on voit des veuves » dont les maris sont vivans. » Les monarques qui ne marchent pas à la tête de leurs sujets sont réputés indignes de ce haut rang. On leur envoie une quenouille et un fuseau comme marque de mépris. Les papes prodiguent aux croisés les indulgences et les privilèges. Des légats représentent le chef de l'église au milieu des armées, et le rendez-vous des rois voyageurs était alors devant les murs de Jérusalem. Aujourd'hui,

au lieu de s'attendrir aux cris de douleur que jettent les victimes chrétiennes immolées à Smyrne, à Aivali, à Chio et sur tant d'autres points de la Grèce , les cabinets européens , affectant de voir dans les Grecs des rebelles dignes de châtiment, semblent dire comme Sylla : « Ce sont quelques misérables qu'on châtie. » De son côté le Saint-Siège est muet (i). Pas une bulle n'a éveillé la charité des fidèles. La voix gémissante de Jérusalem que tant de pieux pontifes faisaient autrefois retentir dans tous les palais et tous les temples de l'Europe, ne frappe plus de ses sons plaintifs que les échos du désert. Pas un mandement d'un évêque n'a recommandé à la mémoire des chrétiens les martyrs de la foi qui périssent chaque jour, pas un cantique ne s'est élevé pour eux vers le ciel. Le clergé , comme si désormais il était exclusivement voué au pouvoir absolu , craint de blâmer ce pouvoir , même dans l'ennemi du nom chrétien. L'ermite Pierre, et saint Bernard , s'ils recommençaient leurs prédications , seraient

(1) Nous rendons hommage aux vertus humaines, du Saint Père. Ce sont les temps qui sont changés.

considérés comme perturbateurs du repos public . Le protestantisme n'est ni plus courageux ni plus humain. Le consistoire de Francfort , à l'occasion d'un anniversaire cher à l'Allemagne, proposait dernièrement au sénat d'ajouter à son rituel une prière pour nos frères chrétiens éloignes qui souffrent. Prier pour des chrétiens qui souffrent , est un acte de courage en j$22. C'est un effort dont n'est pas capable le sénat d'une ville qui se dit libre , et la prière n'a pas lieu. Ce n'est pas seulement l'humanité, c'est la religion qui tremble devant V Observateur autrichien. On redoute la Sain te- Alliance, cette alliance toute chrétienne qui ne parle que d'amour, de paix et de charité! On craint de se compromettre avec elle en priant pour des chrétiens qu'égorgent les Ottomans! Dans le moment où j'ai les yeux attachés sur ces scènes de carnage et de deuil, je demande aux journaux (i) ce que font pour mettre un terme à tant de calamités, les successeurs de saint Bernard et les descend an s de nos gentil shommes croisés. Assurément je ne fais pas un crime

) Journal fies Débats de la fin île septembre.

(277 ) aux prêtres de nos jours de ne pas dresser leur tribune sur la place publique pour appeler à la guerre , même contre les Turcs , les peuples et les princes. Tel n'est point l'esprit de notre âge , telles ne sont plus ni leurs mœurs ni les nôtres» Les habitudes de nos prêtres, de nos gentilshommes , fort louables encore et même plus louables peut-être, sont toutes différentes. Un vénérable prélat dont j'honore le talent , nous adrese une lettre pastorale sur Futilité des missions en France. Un abbé , homme éclairé et sage , tranquillise nos consciences trop longtemps alarmées sur la prétendue usure du prêt commercial; et le plus religieux de nos gentilshommes qui, j'en suis persuadé, en est aussi le plus humain , au lieu de vendre son château pour aller guerroyer dans la Palestine, s'évertue à convertir (i) un homme d'un goût sévère sur le charme des concetti et sur la sensibilité épigrammatique de Pétrarque. Enfin, si nous-mêmes, plus occupés du sort des Grecs, nous élevons la voix en leur faveur , nous nous bor-

(i) Lettre de mon honorable collègue M. le comte de Marcellus^ quem honoris causa nomino ,, à M.Z., àva, Journal des Débats.

nous à porter aux pieds des rois d'humbles vœux et de modestes supplications. Nul de nous ne s'est avisé d'envoyer au congrès de Vérone des fuseaux e t des quenouilles. Ainsi tout est changé, hors la barbarie des Turcs et la misère des Grecs. Le mahométan d'aujourd'hui est le même que le premier jour de son entrée en Europe. Le Grec est toujours esclave comme il est toujours chrétien , et précisément parce qu'il est toujours chrétien. La destination du système de stabilité est elle donc de mettre le sceau à la servitude d'une nation chrétienne , et l'éternelle durée du malheur doit-elle être le privilège de la fidélité à la religion ? Les faits que nous venons d'exposer expliquent assez lesmouvemens dont la Grèce est le théâtre; mais la question n'est pas là encore tout entière ; elle se présente en outre sous un autre point de vue dont l'examen n'offrira pas moins d'intérêt. Ce côté curieux de la question consiste dans la nature des rapports anciens et nouveaux de la Russie avec la Grèce, jusqu'au jour qui a immédiatement précédé l'insurrection actuelle de cette contrée.

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