‹ Les cabinets et les peuplesChapitre 7 sur 9 · DE LA RUSSIE A L EGARD DE LA GRECE · texte numérisé non relu

DE LA RUSSIE A L EGARD DE LA GRECE

Lja plupart des historiens ne font remonter qu'à Pierre Ier les projets de la Russie sur la Grèce. En se livrant à une recherche plus attentive r on découvre la trace d'un commencement de projets sembîahles , plus d'un siècle avant l'époque où l'adoption de la religion grecque par les Russes vint former une chaîne plus étroite entre les deux peuples. Dès les premières incursions des Russes sur le territoire de l'empire grec, on aperçoit de leur part l'intention de se former des établissemens dans ces contrées riantes qui offrent une immense proie à leur avidité. La Chronique Byzantine place à l'année 85 1 la première de ces expéditions, et la seconde à 854»

Celle-ci avait déjà un caractère inquiétant pour l'empire. Les Russes parurent devant Constantinople • ils firent des descentes dans les îles f occupèrent des points importans sur la terreferme , et partout leur séjour et leur seul passage furent marqués par toutes les cruautés communes aux irruptions des peuples barbares en des pays riches et civilisés. Le tableau qu'en ont tracé les Grecs présente des excès et des atrocités que n'offrent même pas les invasions des JXormands sur nos côtes d'Europe. Le succès des Russes ne fut alors que momentané. Une partie d'entre eux fut exterminée par la guerre , une partie dispersée par les tempêtes ; d'autres se firent chrétiens, et plus tard quelques-uns de ceux-ci , retournant dans leur pays natal , y conduisirent avec eux des ministres de leur religion nouvelle. On serait dans une grande erreur, si Ton supposait que toutes les parties du territoire qu'a depuis embrassé le vaste empire de Russie , étaient incultes et sauvages. Dès ce temps-là , florissait la célèbre république de ]Noyogorod de qui l'on disait : ce Qui oserait s'atta- » quer à Dieu et à iNovogorod la grande ? »

La route de Constantinople est frayée :, de nouveaux chefs tenteront cette belle conquête,

( 28. ) En Qo4 j Oieg, administrateur de la Russie , arrive devant cette capitale avec quatre- vingt mille combattans. Deux mille barques la menacent et ravagent ses côtes. Mal préparé pour sa défense , l'empereur Léon , dit le philosophe , achète la paix à des conditions honteuses, sans s'apercevoir que le prix de sa rançon, l'or, les étoffes précieuses , les vins exquis et toutes les richesses qu'il prodigue à ces barbares , ne tarderont pas à lui en ramener de nouveaux essaims. La paix est jurée par ce prince sur la croix , par les Russes sur leurs épées , en attestant Péroun, le dieu de la foudre, et Voloss ? le dieu des troupeaux. Ce qui prouve que déjà parmi les Russes il existait un commencement de civilisation , c'est que le traité de paix qu'ils conclurent , en 909 , fut en même temps un traité de commerce.

Suivant d'anciennes traditions, Riof,qui, dans les siècles dont nous parlons , était la capitale des Russes , avait été fondée par une colonie grecque, et les pacifiques communications d'un trafic réciproquement avantageux avaient précédé, entre les deux nations , les dévastations de la guerre- mais le riche butin que présente la guerre doit plus tenter une nation en grande

par lie sauvage , que les bénéfices lents dont lecommerce est la source. En 941, dix mille laques , chargées chacune de quarante hommes , partent sous la conduite d'Igor, qui avait succédé à Oleg. La Paphlagonie , la Bithynie , le Pont , essuient le premier débordement de cette nouvelle expédition. La flotte grecque , commandée par le patrice Théophane , combat d'abord les Russes avec quelque succès , mais, l'empire fut encore réduit à payer la paix par d'énormes sacrifices.

Cependant le contact des deux parties belligérantes avait multiplié parmi les Russes la conversion à la religion chrétienne. Ce sont les femmes, ainsi que déjà souvent on l'a remarqué, qui presque partout ont été pour cette religion les plus précieux auxiliaires. L'épouse d'Igor , Olga se rend à Constantinople ; elle y reçoit le baptême ; son exemple a parmi les Russes beaucoup d'imitateurs. La scène change pour quelque temps ; d'ennemis qu'étalent les Russes , ils deviennent des alliés , mais de pareils alliés redeviennent bientôt ennemis. Us entrent dans la Thrace, et établissent leur camp devant Andrinôple. Après des combats dont le succès est balancé , on négocie ; l'empereur grec prie les.

( sS3 ) Russes de quitter îe territoire de l'empire. « Nous )) ne quitterons (i) jamais un si beau pays, Proj-ets d^ » répondit le prince russe Sviatoslaf , que lors- constant?- » que les Grecs auront racheté à deniers comp- i^ dixième » tans les villes et les prisonniers qui sont en biec e* » notre pouvoir; et s'ils refusent de payer, ils y> n'ont qu'à s'en aller de l'Europe , où ils n'ont y> aucun droit , pour se retirer en Asie. » C'est une chose curieuse d'entendre les Russes du dixième siècle renvoyer en Asie les possesseurs de Constantinople. Depuis huit cents ans la même pensée subsiste et de temps en temps le même langage se renouvelle.

Les Russes , qui de nos jours sont très zélés Adoption de pour la religion qu'ils professent , tenaient peu ^^S™ autrefois à leurs divinités. On aurait dit d'une nation mécontente de ses idoles, qui veut les déposer comme on dépose des tyrans. En revanche, les étrangers accourent lui offrir leurs dieux et leurs temples. Des députés du rit latin , les mahométans , les juifs, font tous leurs efforts pour gagner à leur culte Wladimir Ier. La religion grecque , déjà fort répandue parmi les su-

(t) En 972.

jets de ce prince , obtient la préférence. L'ancienne Rome , encore grossière , envoyait des députés dans la Grèce pour y chercher un code de lois. L'orgueil du prince russe craindrait de paraître suppliant , s'il demandait aux empereurs grecs un code de religion et des prêtres pour l'instruire. 11 faut pour lui que la religion même soit une conquête. C'est les armes à la main qu'il va chercher des catéchismes, le baptême et des prêtres. Vainqueur dans plusieurs affaires , maître de la Chersonèse ( i ) où il a occupé Théodosie , cène sont point cette fois les richesses des Grecs que l'avidité russe met à contribution. La paix se conclut à des conditions inouïes dans la diplomatie des peuples, non pas à cause du mariage de Wladimir avec la sœur des empereurs Bazile et Constantin , clause devenue très fréquente dans les temps modernes y mais en ce qui concerne q lelques autres stipulations véritablement extraordinaires. On convient « qu'en échange des conquêtes qu'il » restitue, il recevra des archi-mandrites et » des prêtres , des vases sacrés et des livres

(i) Aujourd'hui la Crimée.

» d'église, des images et des reliques. » De retour à Kiof, Wladimir ordonne à ses peuples de se rendre sur les rives du Borysthène. Les eaux de ce fleuve servent à un baptême général, et une nombreuse population , idolâtre la veille , re tourne chez elle aussi ignorante, aussi grossière qu'auparavant, mais chrétienne.

Nous n'examinerons point si la politique fui Mariage a-nn ou ne fut pas le vrai mobile de la détermination jJïïsufavt: de Wladimir. Ce qui est constant, c'est que "empereur fous ses suscesseurs ont sans cesse eu les jeux *rec" tournés vers Constantinople , et ont cherché , par divers moyens, à se créer des droits sur cet empire. Parmi ces moyens , se place naturellement le mariage du quatrième fils d'Iéroslaf avec la fille de l'empereur Constantin Monomaque. Non contens des faits certains en ce genre, que présente lëkr histoire , les Russes modernes y ont encore mêlé des fables. Lorsqu'ils prétendent qu'Alexis Comnène envoya à Wladimir II les marques de la dignité impériale , que ces ornemens impériaux étaient ceux qu'avait portés ConstantiiiMonomaque , son aïeul ; que ce Wladimir fut Couronné à Kiof par le patriarche d'Ephèse , assisté des évêques de Mitylène , de Milet et d'Antioche ; lorsqu'enfin on cite une

prétendue lettre par laquelle l'empereur grec salua Wladmir du nom de César dont serait dérivé celui de Tsar , il est évident que ce sont là des inventions récentes qu'a imaginées la politique , pour en tirer au besoin d'utiles conséquences.

Un siècle et demi de troubles intérieurs et de guerres étrangères , qui appelaient toutes les forces des princes de Russie , semble les distraire de leurs vues sur l'empire de Constantinople , devenu le domaine de nouveaux maîtres. Cependant ils ne laissent échapper aucune occasion de se former des titres propres à justifier plus tard leurs prétentions. C'est encore un titre de cette nature que cherche à s'assurer Ivan III , en épousant (i) Sophie, fille de Thomas Paléoarmome" de* logue , petite-fille de l'empereur Manuel. Pour

l'empire erec i • a j j . *•

par les ne pas laisser même de doute sur sa pensée , ce PRuss?e.e prince quitta les armoiries de Russie, et prit celles des empereurs grecs. Au lieu du saint Georges à cheval que jusqu'alors on avait vu sur sa bannière , il y plaça l'aigle noir à deux têtes , comme pour annoncer à ses successeurs que cet

(i)En i482.

( 387 ) ài°le devrait les conduire un jour à la conquête de la dot de son épouse. Le même esprit porta Ivan IV à prendre , pour la cérémonie de son sacre, la couronne que l'on prétendait avoir appartenu à l'empereur Constantin Monomaque. On peut juger des idées ambitieuses de ces princes de Russie par une lettre d'Ivan au roi de Danemarck. Le monarque danois ayant offert ses bons offices pour concilier les différends qu'avait alors la Russie avec la Suède et la Pologne , Ivan lui répond qu'il est au-dessous de lui , issu de V empereur Auguste , de traiter avec un roi élu et d'une race obscure.

Les prétentions de la Russie rencontrent dé^ sormais à Constantin ople un redoutable adversaire. La puissance ottomane est clans toute la force d'une virile adolescence, et les projets les plus gigantesques n'effraient pas ses sultans. Sélim II avait conçu la grande pensée de lier la mer Caspienne à la mer Noire, en faisant creuser un canal entre le Don et le Volga. C'était une route qu'il voulait s'ouvrir pour tomber sur la Perse par la mer Caspienne. Ivan IV (i) atta-

(1) Cet Ivan fut surnommé le Terrible. C'est sous son règne que le jésuite Possevin fut envoyé à Moscou par

que les travailleurs et fait échouer l'entreprise.

Tandis que les Ottomans agrandissent chaque jour un empire qui fait trembler l'Europe , les Russes , qui ne peuvent plus menacer Constantin op le de leurs armes , se forment des alliés au sein même de cette capitale dans les pontifes de la religion grecque. Sous le règne de Fédor , dernier souverain de la grande dynastie , Jérémie , patriarche de Constantinople , vint à Moscou (i). 11 consacra le métropolite russe en qualité de patriarche , et c'est à dater de cette époque que la Russie a son patriarche particulier.

La dynastie (2) des Romanow succède à tous les projets de la dynastie qu'elle remplace. Le premier de ses Tsars , Michel , excite les Cosaques Zaporoves à faire le siège d'Azof , et , quoique en paix avec les Turcs, leur fournit des munitions de guerre. Cette place est prise. De grands efforts sont faits par les Turcs pour la

le Saint-Siège. « Il est incertain , dît ce jésuite dans son » Tableau de la Moscoyie , si c'est la férocité de la na- » tion qui commande la tyrannie du prince, ou la ty- » rannie du prince qui produit la férocité de la na- » tion. »

(1) En i588.

(2)ÎLn 16 j 3.

(289) reconquérir. Les Cosaques finissent par se retirer en mettant le feu à la ville. Plusieurs guerres , dans lesquelles les Turcs et les Russes furent engagés , n'eurent que des résultats peu importans. Le plus utile pour la Russie, fut la disposition du traité de 1681 qui remit sous sa domination les Cosaques Zaporoves.

Je ne puis m'empêcher ici de placer un des actes les plus étonnans comme des plus dignes d'éloges , en raison surtout des siècles et du pays où il eut lieu. C'est à la vérité une digression en ce qui concerne l'objet particulier de ce chapitre ; mais ce n'en est pas une à l'égard de la grande question européenne qui est aujourd'hui en suspens, la lutte des peuples et de l'aristocratie. On voit que je veux parler de l'acte justement célèbre , par lequel Fédor III abolit les Abolition en

1r / j. « • T\'rc' > i Russie des

îereditaires. Ditterens usages également prérogatives

abusifs avaient introduit de fréquentes querelles naissance. a

parmi les hommes à généalogie. Fédor eut le

courage d'en tenter la destruction et l'habileté

de l'accomplir. Sans s'expliquer d'avance sur

ses véritables intentions , il enjoint aux nobles

d'apporter tous leurs titres , sous prétexte de

régulariser ce qui pouvait être défectueux. Ayant

( 29° ) réuni une assemblée ( 1 ) nombreuse , composée des grands dignitaires de l'Etat , ecclésiastiques et civils , il expose dans un discours appuyéde nombreuses citations de la Bible, les inconvéniens des prérogatives de la naissance ; il s'élève contre l'absurdité d'un usage ancien « qui ne peut que y> nourrir l'orgueil , rompre tous les liens de )) l'amitié et de la société , et ruiner toutes les » entreprises utiles à l'Etat. » Affectant de répondre aux vœux unanimes de la noblesse , dont la plus grande partie l'éeoutait , la rage dans le cœur : « J'ordonne , dit-il , à jamais l'abolition y> des rangs héréditaires ; et , pour en éteindre y> jusqu'au souvenir, je veux que les registres en )) soient livrés aux flammes. » Tous les livres , titres et registres sont brûlés sous ses yeux , et ce^rand ouvrage du prince fut consacré encore par Fanathème que ktnça le patriarche contre quiconque voudrait à l'avenir en contrarier ies effets. Ainsi , dès le dix-septième siècle, dans un pays encore éloigné de la civilisation des temps modernes , la noblesse fut réduite en Russie à

(i)En 1681.

( 29l ) n'être que titulaire , telle qu'elle est aujourd'hui en France d'après la charte. Malgré tout ce qu'ont fait des maisons puissantes , pour se relever du coup qui leur lut porté alors , le principe de Fédor III s'est maintenu \ il a même été affermi par un règlement de Pierre Ier. Le noble , en Russie , n'a de distinction que par l'emploi qu'il occupe. Chacun devient noble par les rangs que donnent les services ; et c'est l'emploi seul qui marque le rang. Le capitaine tiré de la classe plébéienne , ou même de celle des affranchis , prend le) rang partout, et même hors du service , sur le noble de la plus ancienne race qui n'est que dans un grade inférieur (i). Le discours de Fédor III , pour ordonner cette réforme , avait quelque chose de mystique comme la Sainte- Alliance , et , comme elle , ne respirait qu'amour et charité. Quelle source de réflexions ! C'était pour rapprocher ses sujets de l'égalité na-

(1) C'est par suite de ce principe qu'on voit en Russie , dans les hautes fonctions de l'Etat, tant d'hommes d'une origine obscure et même étrangère, n'ayant aucun appui dans la noblesse de l'empire , comme autrefois le célèbre Osterman et une foule d'autres, et aujourd'hui MM. Capo d'Istria, Pozzo di Borgo, les deux Alopeus , d'Oubril , Anstetten, etc.

( 292 ) turelle, que, dans le dix-septième siècle, un tzar de Russie invoquait la Bible. D'après les effets , sinon prévus, du moins réalisés de la Sainte- Alliance, c'est à combattre la tendance des peuples vers cette égalité j que la même autorité de la Bible est consacrée dans le dix-neuvième siècle. ^ment^JT J'arrive au temps où les projets de la Russie ^Russie sous* sur l'empire d e Constantinople prennent le plus Piene 1er. iiar(jj développement. L'enfance de Pierre Ier offre déjà , sous l'administration de Sopbie , sa sœur, dirigée par l'habileté de Galitzin , un traité d'alliance offensive et défensive, conclue contre les Turcs avec l'Autriche , la Pologne et la république de Venise. Après une attaque sans effet en 1696 et plus heureuse en 1696, Pierre Ier se rend maître d'Azof : dès lors, son imagination^ ne respire que la chute de l'empire ottoman , et ses traités de paix , comme ses déclarations de guerre, n'auront plus d'autre objet. Par la trêve de 1698 , il obtient pour la marine russe le droit de naviguer librement sur la mer Noire , de passer les Dardanelles , et de commercer par cette voie dans la Méditerranée. Les Turcs voulaient rompre cette trêve : qui les en empêche? Qui, dans cette circonstance , agrandit les Russes aux

(293 ) dépens de la Turquie ? La puissance qui maintenant protège la Turquie contre les Russes , l'Angleterre. La médiation de Guillaume III décide la Porte à céder définitivement Azof à la Russie, et à souffrir la navigation de cette puissance dans les mers ottomanes. Les longues querelles de Pierre Ier avec Charles XII durent distraire pendant quelque temps l'attention de ce prince de ses prétentions sur l'Orient : elles sommeillaient sous la cendre ; mais il ne fallait qu'un souffle pour les ranimer. Tandis qu'échappé à Pultawa, Charles XII, de sa prison de Bender, animait la Porte ottomane à s'armer de nouveau contre la Russie , Pierre Ier n'avait point perdu de temps; ses émissaires lui cherchaient des alliés dans toutes les parties de la Grèce et jusque dans les cellules du mont Athos. Ils donnaient des espérances d'appui à tous les peuples de l'Epire , de la Thessalie et du Péloponèse , de la Moldavie et de la Valachie (i). Déjà ce prince s'était assuré des dispositions des hospodars qui Prophéties gouvernaient ces provinces. C'est alors (2) , dit aux Russes. un historien, ((qu'on vit pour la première fois

( 1 ) Histoire de l'empire ottoman /par M. cfeSalaberry (2) Au moment de la guerre de 1 7 1 o.

» un évêque de Jérusalem répandre le bruit » qu'on avait trouvé sur le tombeau de Cons- » tantin une prophétie qui annonçait que les » Turcs seraient chassés de l'Europe par une » nation rousse que les Turcs croient être les )) Russes. » Cet historien se trompe: il y avait déjà long-temps que des prophéties de cette nature étaient répandues dans toutes les possessions européennes de la Turquie. Dès le milieu du dix-septième siècle , Ricaut atteste que ces bruits étaient généralement accrédités. « Les » Grecs ., dit ce voyageur, appellent le prince )) moscovite , leur empereur et leur protecteur ; » ils espèrent , selon toutes leurs prédictions , y> anciennes et modernes , que ce prince les déli- » vrera de l'esclavage où ils sont, et qu'il réta- )) blira leur église dans sa première splendeur. » Sans doute il était naturel que la misère des Grecs leur fît tourner les yeux vers un prince puissant qui professait leur religion ; mais qui peut douter que Faction secrète de la Russie n'eût partout fait circuler des promesses de secours , et fortifié les espérances de cette malheureuse nation? C'était surtout le clergé grec qui avait été son principal auxiliaire. Tournefort, qui parcourut la Grèce de 1700 à ï7o5,

(295) rapporte encore en ce genre un trait fort remarquable. Les prédictions qui annonçaient aux Grecs leur affranchissement par le secours des Russes étaient , dès cette époque , empreintes sur des marbres , et gravées sur des ruines. Pendant que la curiosité de ce voyageur cherchait l'instruction parmi les débris de l'antiquité , dans l'île de Candie (l'ancienne Crète) ,. un Turc s'oppose à ce qu'on lui montre l'entrée d'une caverne , disant qu'il ne souffrira pas « qu'il » aille consulter ces vieux marbres remplis de » prophéties qui regardent le grand seigneur. » D'un autre côté , un vieux papas veut lui persuader « qu'il y a une ancienne prédiction » écrite sur les murailles du Labyrinthe ? la- » quelle marque que le czar de Moscovie doit » bientôt se rendre maître de l'empire ottoman » et délivrer les Grecs de l'esclavage desTurcs. » Ainsi le Labyrinthe a cessé d'être un lieu d'effroi pour l'humanité y et l'autre du Minotaure prophétise la liberté à la Grèce chrétienne ! Avant que ces idées fussent devenues populaires parmi les Grecs et parmi les Turcs 7 on suppose sans peine qu'il avait fallu un certain nombre d'années ? et l'on peut juger par ces faits, si les vues de la Russie datent de loin. Au

reste , la croyance des Turcs , comme celle des Grecs , s'est fortifiée sur ce point à l'avantage de la Russie. Aujourd'hui même , on désigne à Constantinople la porte par laquelle Fétendard russe doit entrer (i) * et les grands , aussi crédules que le menu peuple , ordonnent en mourant que leurs cendres soient déposées sur le rivage Réapparition d'Asie. Bien instruit des dispositions des Grecs ,

du Labarum r . tv t« • 1

de Constan- encouragées par ses agents , Pierre lei a soin de donner à la guerre de 1 710 la couleur d'une guerre de religion. Le drapeau blanc avait jusqu'alors guidé ses bataillons : il déploie des drapeaux rouges. Ses soldats avaient combattu au nom du prince et pour leur pays • il inscrit sur ses bannières des mots plus efficaces encore: ce Au nom de Dieu et pour le christianisme. » De l'autre côté était l'inscription du Labarum : <c Tu seras vainqueur par ce signe. » Pierre avait pris toutes les précautions propres à favoriser son entreprise ; il était entré en communication avee les habitans de Monténégro qui s'étaient engagés à faire une diversion en sa faveur. L'hospodar de Moldavie, Mauro- Cordât 0 ? avait été

(1) Eton et d'autres voyageurs modernes,

( ^97 ) destitué comme suspect d'intelligence avec lui. Le successeur de Mauro-Cordato, leprince Démétrius Cantemir , n'en avait pas moins suivi son exemple , et Pierre se croyait également assuré de la bonne foi de Constantin Brankovan , bospodar de la Valachie. A l'ouverture de la campagne , ses proclamations « garantissaient aux habitans )) de ces deux provinces l'exercice exclusif de la y> religion grecque et leur affrancbissement de la » domination turque. » Alors lut frappée à Amsterdam une médaille portant l'inscription : Peints primus, Jlusso-Grœcorum imperator. On connaît les détails de cette guerre fameuse , et la déplorable situation où Pierre se trouva sur le Pruth (i). On sait par quel miracle il en fut tiré ; mais ce qu'on ne doit pas oublier ici, c'est qu'au milieu de ses propres dangers , lorsque les Turcs exigeaient comme un impérieux préalable , que le prince Démétrius Cantemir leur fût livré ; Pierre se refusa constamment à cette demande ,

(1) C'est de là que Pierre adresse au sénat cette lettre remarquable par laquelle il ordonne que, s'il vient à périr, les sénateurs doivent, sans s'arrêter aux droits de son fils, choisir pour son successeur le plus digne d'entre eux.

et prit soin par lui-même cle pourvoir à la sûreté de cet illustre proscrit. Cet acte d'humanité était en même temps un acte d'une sage politique. Puisse cet exemple être fidèlement suivi par ses successeurs ! Le dénouement de cette guerre ne répondit pas aux espérances qu'elle avait fait naître. Il fallut rendre Azof aux Turcs et démolir les fortifications du fort de Taganrok sur la mer de Zabaehe et de celui de Sam ara sur la rivière du même nom. Cependant la guerre n'avait pas été sur la mer aussi malheureuse que sur le continent. La mer Noire , qui jusqu'alors n'avait porté que des barques , vit une escadre pour la première fois ; et cette escadre préluda aux triomphes futurs de la marine russe, en jetant l'ancre en face du sérail , dans le port même de Constantin ople. Le divan en fut frappé de stupeur , et c'est depuis cette époque que les Turcs , voyant dans les Russes leurs plus redoutables ennemis ? les ont nommés les grands infidèles. Malgré les revers qui l'ont arrêté dans sa course , Pierre Ier continue à nourrir ses idées favorites. L'image de la Grèce lui est toujours présente. Dans le spectacle d'une entrée triomphale qu'il donne aux habitans de Moscou , il parle beaucoup de la Grèce et des arts qui ont

( 299 ) pris chez elle leur origine; il exprime l'espoir que les arts et les sciences viendront s'établir parmi les Russes, jusqu'à ce qu'ils puissent retourner dans la Grèce, leur sol natal.

Nous remarquerons ici, comme un de ces faits trop communs dans l'histoire, et qu'aujourd'hui peut-être il est plus que jamais utile de rappeler, que Pierre Ier, hors d'état de recommencer la guerre contre les Turcs, mais assez fort pour profiter des troubles de la Perse , se présente de ce côté comme ce défenseur d'un Usurpation

. - , , .„ [', « .., , , s°us prétexte

» prince injustement dépouille. Il déclare par dcdéfendreia

» son manifeste qu'il est arrivé sur les frontières

» du royaume de Perse, non pour envahir quel-

» ques provinces, mais pour rétablir sur le trône

3) le légitime souverain. » Le dévouement dont

il est animé, annoncé d?abord avec le plus grand

éclat, s'évanouit tout à coup, grâce aux cessions

que consent à faire le fils du sophi détrôné. La

Russie acquiert les villes de Derbent et de Ba-

kow, avec les provinces de Ghiîan, de Mazan-

dérau et d'Asterabad. Ce n'est jamais, comme

on voit, une exploitation improductive que la

défense des légitimités. Cependant la pensée

dominante de Pierre le ramenait d'une manière

plus spéciale vers la Turquie. Sa disgrâce du

( 3oo )

Pruth était pour lui un douloureux souvenir. Il ne songeait qu'à en effacer la honte, et déjà il avait préparé des moyens fort étendus , afin de poursuivre ses grands projets en Orient, lorsque sa mort prématurée vint en arrêter l'exécution. Les instructions de ce prince avaient, comme on sait, été jusqu'à nos jours religieusement observées par ses successeurs. Ce n'est que depuis deux ans qu'elles semblent avoir été abandonnées. Le cabinet de Pétersbourg s'est-il fourvoyé en effet, ou bien est-ce le public qui se trompe? Lorsque la conduite de la Russie nous paraît maintenant être en contradiction avec le système de Pierre Ier , cette contradiction n'est-elle pas seulement apparente, et ce cabinet, plus habile qu'on ne le suppose, ne tend-il pas toujours au même but , mais par un chemin plus détourné? C'est une question que peut-être nous aurons occasion de traiter plus tard. La chose n'est pas impossible ; seulement il faudrait convenir que ce serait là une politique d'une robuste patience. Voir périr un peuple que l'on a poussé dans le précipice , n'est pas précisément l'effort qui m'étonne le plus. Ce que j'admire dans les démêlés du cabinet de Pétersbourg avec la Porte ottomane, c'est le

(3oi )

courage de sa marche rétrograde et l'héroïsme de sa résignation à souffrir tous les genres d'outrage.

Nous sommes tenté , chemin faisant , de nous arrêter quelquefois sur les infractions fréquentes de l'ordre héréditaire dans la succession à la couronne de Russie , sur les divers modes d'élection et d'usurpation, qui marquent la plupart des avènemens au trône ; sur les chartes aristocratiques imposées aux tzars par les grands , et révoquées ou bravées aussitôt après. La légitimité a parfois d'étranges champions ; mais nous ne voulons pas perdre de vue un seul instant notre sujet principal, et nous retrouvons, sous l'impératrice Anne Ivanowna, relativement à la Grèce, les principes et le langage de Pierre Ier. Anéantir le traité du Pruth est la pensée dominante de ce règne, et le célèbre Munich doit en être l'instrument. A la vérité, le succès sera loin de répondre aux espérances du cabinet de Pétersbourg ; mais nous n'en devons pas moins remarquer la persévérance de sa marche et l'uniformité des moyens qu'il emploie. C'est la même tactique qui se reproduit dans toutes les guerres. Les manifestes du maréchal Munich ne parlent que de relever V empire grec et appellent les

Grecs à l'insurrection ( i ) contre les Ottomans. A 3a vérité, sous un gouvernement faible, les Etats ne savent pas même profiter de leurs avantages; et, après les plus brillantes campagnes, cette guerre se termina par une paix peu honorable pour la Russie. La clause qui dut être le plus pénible pour cette puissance, est celle qui porte de sa part renonciation au droit antérieurement acquis d'avoir une flotte sur la mer Noire.

Sous le règne même d'Elisabeth , qu'une conjuration avait portée sur le trône, et dont l'attention fut retenue en Europe par les guerres de Frédéric II et de Marie-Thérèse, le cabinet de Pétersbourg ne négligea point de nourrir l'espoir des Grecs, en leur promettant une prochaine délivranee. Cette princesse avait des correspondais et des pensionnaires , tant dans l'Albanie que dans la Morée, pour entretenir les bonnes dispositions deshabitans, et sa politique munificence ornait de ses dons les autels des monastères du mont Athos. Mais l'esprit peu entreprenant des deux impératrices, Anne et Elisabeth, n'était pas trempé pour l'accomplissement des grands desseins de Pierre Ier. La

i ■ ' ~ . ■■ il

(i) En 1739.

véritable,, la digne légataire de ce prince sera Catherine IL

Un des traits propres à la Russie est qu'on y examine comment les princes ont occupé le trône , non comment ils y sont montés. Catherine II n'a pas à se plaindre d'une telle méthode. Dès que cette princesse eut calmé ces intervention

-, . .. , . r de la Russie

légers mouvemens qui remplissent les premières en Pologne,

, ,, , ,., , sous pre'texte

années dun trône irrégulièrement obtenu, son de protéger

, . . , , , . la religion

ambition se déploya presque en même temps grecque. sur la Pologne et sur la Turquie. Elle sut même lier ces deux causes ensemble. Le premier prétexte de son intervention dans les affaires intérieures de la Pologne fut la protection qu'elle s'attribua en faveur du parti connu sous le nom de dissident y masse d'individus professant des religions diverses, mais dont le plus grand nombre cependant appartenait à l'église grecque. C'est dans la guerre de 1769 à 1774? que se manifestèrent ses projets dans toute leur étendue et leur franchise. Un Grec devenu capitaine d'artillerie au service de Catherine II , Gregory- Papaz-Ogli , se présente des premiers pour seconder l'ambition de cette princesse, en la faisant tourner à l'affranchissement de sa patrie. Secondé par les Orlof, dès 1766, il va parcourir

Envoi d'e'mis' saires russes

(3o4) dans toute la la Grèce et la préparer aux grands évènemens qui doivent bientôt éclater. Catherine II méditait déjà l'envoi d'une escadre dans la Méditerranée, et le pavillon russe était encore inconnu sur cette mer. Il ne s'y montra que deux ans avant la guerre, sur des navires marchands qui portèrent quelques-unes des productions du Nord dans les ports de Toscane. Les fonds provenant de la vente de cette cargaison , furent transformés en vases précieux, en crucifix, en images de la vierge et des saints les plus accrédités parmi les Grecs. On dirait que Catherine II veut rendre à la Grèce les images et tous les trésors sacrés que dix siècles auparavant Vladimir lui avait enlevés par la force des armes. Ces présens sont remis à la disposition de Papaz- Ogli qui lui-même, aidé d'agens nombreux, soudoyés par la Russie, les distribue dans diverses villes de la Grèce avec les assurances d'une puissante et efficace protection. L'apparition d'un faux Pierre III (le moine Stephano) parmi les Monténégrins, fournit à Catherine II un moyen de plus d'envoyer des agens dans cette contrée , et même avec l'approbation des Turcs qui la regardaient comme intéressée à la répression des mouvemens qu'avait excités cet imposteur,

Les principales liaisons de Papaz-Ogli dans le Péloponèse étaient celles qu'il avait formées avec Bénaki, proestos (i) de Calamata et les chefs des Maniottes , les deux frères Mauro Mikali. Dans le même temps , deux des Orlof s'étaient rendus à Venise , d'où , secondés par le Thessalien Maruzzi, ils ouvrirent des correspondances avec différentes villes de la Grèce. Par leurs soins, des navires frétés sur d'autres points de l'Italie, soumis à une surveillance moins active, portèrent sur les côtes de la Morée et dans quelques îles, non plus seulement les dons religieux de la munificence impériale, des vases et des ornemens d'église , mais les instrumens nécessaires pour le triomphe de la croix, des officiers, des armes et des munitions de guerre. Envoi d^- On forma d'avance une sorte d'ordre secret , ™%et d<5.

" munitions da

composé de tous les chefs destinés à mettre en s^erre. mouvement le reste de la population , et on leur remit des médailles d'or à l'effigie de l'impératrice. Une foule de Russes étaient répandus dans toute l'Italie, et quelques-uns faisaient à

(1) Proestos est le nom grec donné aux chefs de tribu ©u communauté. Le nom turc est codgia-baehi.

Malte l'apprentissage de la navigation de la Méditerranée. Tout étant ainsi habilement disposé , une escadre partie des ports de Russie dans le mois de septembre 1769, après avoir croisé an moment dans la mer Baltique , arriva dans les ports d'Angleterre. On avait eu soin de placer dans chacun des vaisseaux de cette escadre quelques matelots grecs de File de My~ cône , provenant d'un bâtiment qui avait péri dans les Palus-Méotides , et dont l'armateur, Antoine Psaros , jouera un rôle actif dans l'expédition. Apparemment l'Angleterre regardant Russie intro- avec dédain le triste appareil des vaisseaux Me'dltCTrande russes et de leurs équipages, ne supposa pas par|1en:e,gle qu'une puissance aussi arriérée dans la marine pût jamais devenir un objet d'inquiétude pour elle. Tous les secours qu'un Etat ami, car il n'existait pas alors d'alliance, peut fournir à un autre Etat, l'Angleterre s'empressa de les prodiguer à l'escadre russe; et le plus important fut sans doute de laisser s'embarquer sur cette escadre un grand nombre de matelots anglais. Jadis la cour de Londres avait fait les plus grands efforts pour détruire la marine de Pierre 1er en son enfance. Aveuglée par ses succès, éblouie surtout par l'avantage des trai-

tés qui mettaient le commerce de la Russie à sa discrétion, et peut-être animée plus encore du désir d'humilier la France dans la Porte ottomane , dont le cabinet de Versailles était le principal allié, cette cour conduisit, comme parla main , la flotte de Catherine II dans la Méditerranée. Une seconde escadre, qui suivit bientôt la première, trouva les mêmes renforts et les mêmes guides. Il paraît que la plupart des cabinets de l'Europe étaient assez mal servis par leurs agens; car, si l'on en croit des historiens qui même n'étaient pas étrangers à la diplomatie , l'apparition de la flotte russe dans la Méditerranée causa dans tous les cabinets un incroyable mouvement de surprise et d'admiration. D'après tous les bons offices que l'Angleterre avait rendus aux Russes, on dut croire qu'une alliance intime unissait les deux cours, et que l'audacieuse entreprise de la Russie serait soutenue par la marine britannique. La France et Venise restèrent immobiles. Les destinées des Russes et des Turcs furent abandonnées au courage seul de ces deux nations. Le premier des commandans russes qui montra sur les côtes de la Grèce le pavillon de Catherine II fut Théodore Orlof, jeune enthousiaste qui ne

toucha qu'arec un tressaillement de joie le sol illustré par les Léonidas et les Miltiade. Il descendit à Porto Bethylo , dans le golfe de Coron, et entra aussitôt en rapport avec les deux Mauro-Mikali , chefs des Maniottes, et Bénaki, proestos de Calamata. Malgré la faiblesse de ses £SkMor°'n moyens) ^ se n^ta d'organiser deux légions sous des noms capables de réveiller le patrio tisme endormi, sous les noms de légions orientale et occidentale de Sparte. Ces deux légions dirigées , l'une par un officier russe , l'autre par Antoine Psaros, dont il a déjà été question, parcourent en divers sens le Péloponèse et se renforcent d'un assez grand nombre de volontaires qui se joignent à eux. Les uniformes russes, dont on avait revêtu ces légions, épouvantèrent seuls les Ottomans, qui croient fuir devant les Moscovites. Plusieurs évêques animaient l'ardeur de leurs compatriotes, et alors, comme aujourd'hui, se distinguaient par leur humanité. Psaros s'était rendu maître de Misitra : les Turcs demandent à capituler; mais il était difficile de contenir l'une des tribus des Maniottes , la plus célèbre par sa férocité. Cette troupe sanguinaire poursuivit les Turcs jusque dans l'église ; et ce fut avec beaucoup de peine que l'archevêque ?

entoure de son clergé et le crucifix à la main , parvint à faire respecter par ces brigands le temple du Dieu dont ils outrageaient la cause en prétendant la servir. Un sénat est formé à Misitra* Psaros se place à la tête du gouvernement, qu'il compose de l'archevêque^ du proestos et des gérontes de la contrée. Des émissaires russes avaient répandu des manifestes qui promettaient aux Grecs dépouillés par les Turcs l'indemnité de toutes leurs pertes anciennes ou nouvelles. Cet appel attira dans le Péloponèse une foule d'aventuriers qui partirent des diverses îles vénitiennes , et vinrent accroître les malheurs de ce territoire, au lieu de lui appor-ter une utile assistance.. Le siège du château de Coron, entrepris avec de faibles moyens, ne faisait que languir, lorsque Alexis Or lof, arrivant à son tour , rappela les troupes et alla s'établir dans le port et les châteaux de Navarins; en sorte que la population grecque du voisinage de Coron et de cette ville même resta livrée à l'inexorable vengeance des Turcs. Cependant les proclamations d'Alexis invitaient à se rendre dans Navarins les évêques, les primats et les chefs des tribus. <( Parmi les nations chrétiennes, les Russes, plus fidèles, disaient ces

» proclamations, sont aussi ceux qui ont été le y> plus touchés des maux des Grecs. Pierre^le- )) Grand et l'impératrice Elisabeth avaient déjà » médité la délivrance de la Grèce : des raisons » connues de Dieu seul avaient arrêté l'exécux> tion d'une si sainte entreprise : dans ses juge- ■» mens éternels il a enfin suscité le génie de » Fimpératrice Catherine , et béni les commen- » cemens de cette guerre sacrée. De nouvelles » flottes sont près d'arriver; l'une destinée à re- » lever la croix dans Constantinople ; l'autre )) apportant aux Grecs de nouveaux secours. » \enez vous joindre à nous pour la foi, la pai) trie et la liberté. » Pour conquérir des partisans par un coup d'éclat , Alexis Orlof commença le siège de Modon , et déploya quelque vigueur; mais, dans cet intervalle, les Dulcignottes et les Albanais arrivèrent au secours des Turcs, et tombèrent sur Misso-Longhi , dont les habitans s'étaient imprudemment déclarés pour les Russes. Les habitans de cette ville n'eureut d'autre ressource que de s'embaquer à la hâte avec une partie de leurs richesses , et de chercher un asile dans les îles voisines. La population grecque de Patras fut plus malheureuse encore; elle fut surprise parles mêmes pirates le jour du ven-

( 3i« ) dredi-saint. Occupée de ses devoirs religieux, elle baigna de son sang les marches du sanctuaire. Psaros , avec deux mille Grecs et quelques pièces de canon , assiégeait Tripolizza. Les Albanais et les Turcs réunis au nombre de six mille, après avoir dévasté Patras et pillé ses environs, viennent délivrer la ville assiégée et mettre les assiégeans en déroute. Déjà la mésintelligence avait affaibli les forces des chrétiens. Les Grecs avaient cru combattre pour leur seule indépendance. On leur demanda de prêter serment de fidélité à l'impératrice. L'un des chefs les plus recommandables des Maniottes , Joanni Serment

1 ■ prêté par les

Mauro-Mikali , répondit à cette invitation par Grecs à Vim'

x .m • •' . l pératrice.

un généreux refus ; mais fidèle à l'honneur et à sa patrie, il eut soin d'avertir les Russes de l'approche des troupes ottomanes. Pour retarder la marche de ces troupes, il osa seul, avec une poignée de braves , leur disputer le passage d'un défilé qu'elles avaient à franchir. Ses compagnons périrent à ses côtés. Après avoir assiégé trois jours une maison dans laquelle il s'était retiré, les vainqueurs ne trouvèrent dans cette maison , si difficile à conquérir, qu'un enfant et cet intrépide vieillard. C'est le général Barbanègre dans Huningue. Les Turcs pour-

suivent leurs succès. Le siège deModon est levé, les Russes se retirent dans Navarins. Les Grecs fugitifs se présentent en foule pour y obtenir un asile : les portes de cette place se ferment devant eux. Ces infortunés cherchent leur salut dans des barques , et un grand nombre périt dans les flots. Quatre à cinq mille cependant gagnèrent l'île de Sphactérie , mais pour y expirer de faim et de misère. De ce Heu de douleur , ils imploraient la pitié des Russes; et je copie à regret des historiens qui passent pour très véridiques ,. lorsque je rapporte que les Russes , du haut des remparts de Navarins, accueillaient leurs supplications par le rire de l'insulte et de la cruauté. Cependant Théodore Oiiof avait rejoint le corps de la flotte russe commandée par Elphinston. Alexis Orlof quitte Navarins pour aller prendre le commandement général , ne voulant pas laisser à d'autres l'honneur de la victoire. Quelques centaines de Grecs seulement sont admis sur ses vaisseaux : ce sont les proestos des principales communautés, les évêques de Modon, de Coron, de Patras et de Calamata; c'est Papaz-Ogli, le premier instigateur des mouvemens de la Grèce, et Bénaki, dont la prudence ne se fût pas ainsi compromise , s'il eût

Bataille na

(3i3) prévu que la Russie tenterait une telle entreprise avec de si faibles moyens. Plus de vingt mille Grecs se réfugièrent dans les îles vénitiennes : une foule d'autres cherchèrent un asile dans les rochers de leurs montagnes. On juge quel fut le sort de ceux qui ne purent se dérober par la fuite au ressentiment de leurs oppresseurs, La conduite des Russes dans le Péloponèse eût à jamais déshonoré cette puissance, si la victoire de Tchesmé n'était venue entourer ™]e de.

JL cnesme.

son pavillon d'une gloire tout-à-fait nouvelle et presque inattendue. Deux Anglais, Gregg et Elphinston, en furent les instrumens. Alexis Orlof en reçut la récompense. L'incendie de la flotte ottomane éclaira d'une affreuse lumière les côtes d'Asie, et l'explosion des vaisseaux produisit à une distance prodigieuse un incroyable tremblement. Le moment était propice ; le passage des Dardanelles pouvait être forcé. Elphinston voulait terminer la guerre dans Constantinople en flammes. La pusillanimité d'Alexis Orlof s'y opposa. Pour prouver la facilité du succès, Elphinston entre dans le canal, passe sous le feu de l'artillerie des Turcs, sans leur faire l'honneur de répondre à leurs batteries , revient de même sans le moindre accident, et

(3x4) va se replacer sous les ordres d'un chef qui sait si peu profiter de ses avantages. Les troupes russes étaient descendues dans File de Lemnos , et avaient commencé le siège de la ville. Ce siégé , comme tous ceux qu'avaient entrepris les Russes dans le Péloponèse, fut dirigé tout- à-lafois sans habileté et sans énergie. Un homme avait seul à Tchesmé sauvé l'honneur ottoman. Ce même homme va seul délivrer Lemnos. Hassan (i) pacha rassemble à peu près quatre mille Turcs échappés à l'incendie de la flotte; il les embarque sur des radeaux, arrive dans l'île de Lemnos, surprend les assiégeans et jette la terreur parmi eux. Les Russes abandonnent leurs batteries, se précipitent en désordre sur leurs vaisseaux , en coupent les câbles et s'enfuient devant un ennemi qui n'a aucun moyen de les poursuivre. Accablés par ce revers soudain, ils sont sur le point de quitter les mers de la Grèce, pour aller hiverner à Mahon ou dans quelque autre port de la Méditerranée. Les Grecs qui se trouvaient sur leur flotte ne les décidèrent qu'avec

(1) L'historien turc Vatssif-Efendi- le nomme le crocodile de la mer des batailles.

peine à s'établir dans l'Archipel. Us ne savaient pas que prolonger parmi eux la présence des Russes, ce n'était que prolonger leur misère et porter la dévastation dans de nouvelles contrées. La flotte russe choisit pour station l'île de Paros , l'une des Cyclades , et s'empara bientôt des îles voisines. Ce séjour des Russes fut pour ces îles, et surtout pour celle de Paros, une affreuse calamité. Des Albanais , qu'on avait pris pour recomposer les équipages des vaisseaux russes, exercèrent surtout d'horribles dévastations. Une partie des habitans quitta l'île pour se soustraire à l'exigence de si onéreux protecteurs. Les Russes, comme autrefois les Vénitiens, réduisaient les Grecs à regretter presque l'empire ottoman. Je n'ai dû considérer cette guerre que sur les points où les Grecs s'y trouvaient directement intéressés. J'en passerai sous silence les autres détails. Je ne suivrai point le prince de Galitsin à Jassi, à Brailof , et dans les deux batailles gagnées par ses talens, ni Rornantsof \ engeant sur le Pruth la disgrâce de Pierre Ier, ni Panin se rendant maître de Bender, ni Repnin s'emparant d'Ismaïlof, et Igelstrom, d'Akkierman , ni enfin le prince d'Olgorouki forçant , comme le fit autrefois Munich, les fameuses

( 3i6 ) lignes qui traversent l'isthme de Pérékop depuis, le Pont-Euxin jusqu'au Palus-Méotide. Mais il n'est pas mutile de rappeler que , pendant l'occupation de la Moldavie par les armées russes y Romantsof, pour exciter l'ardeur des habitans en faveur de sa cause, avait, à diverses reprises, fait lire des lettres de l'impératrice, qui portaient <c que cette principauté resterait à jamais y> sous sa domination , et ne retournerait plus » sous le joug des Turcs. » Ces publications serépétaient encore la veille du jour où l'on allait signer la restitution de cette même principauté. Les succès militaires de la Russie forcèrent la Porte à demander la paix. Les conditions en furent dictées par Roman tsof, le héros de cette guerre. Elle fut signée à Kainardgi le 10 juillet 1774* La Russie restitua une grande partie de ses conquêtes; mais elle conserva Azof , Taganrock et Rinburn. Elle se prépara la possession prochaine de la Crimée, en faisant reconnaître par les Turcs l'indépendance du khan qui gouvernait cette province. Le traité lui assura la libre navigation des mers ottomanes , le passage des Dardanelles , et enfin toutes les immunités, tous les privilèges dont jouissaient en Turquie les nations les plus favorisées. Mais ce

(3.7) qui distingue le traité cle Kainardgi de toutes les transactions diplomatiques ? c'est qu'il établit , au profit du cabinet de Pétersbourg , en ce qui Droit d'intcr-

* . . vention en fa-

concerne la religion grecque, un droit d'inter- v?urdelarcIiï

° ° x 7 . , . g10n grecque*

vention directe dans les affaires intérieures de la Turquie. Ce droit est consacré, en des termes plus ou moins précis, par les articles 7 , 8, i4? 16 et 17.

Il est un rapprochement naturel qui doit frapper les yeux de tout lecteur attentif; c'est l'habileté avec laquelle la Russie sait , en divers temps, se créer des titres divers, pour s'ouvrir im accès dans l'administration domestique des autres Etats. On se rappelle les fameuses déclarations de cette puissance en faveur des sujets grecs et dissidens du royaume de Pologne ; déclarations remarquables par les protestations fastueuses de son respect pour l'intégralité de cette république. La même arme lui servait à la fois pour deux guerres différentes. C'était comme protectrice de la religion grecque, que Catherine opprimait la Pologne et combattait les Turcs. L'instrument est précieux : le cabinet de Pétersbourg se gardera bien de s'en dessaisir. Catherine n'est plus, mais l'esprit de ce cabinet est toujours le même. Cette princesse avait assuré à

la Russie un protectorat religieux sur plusieurs Etats. Continuateur du même système qu'il a perfectionné et agrandi , son petit-fils y a joint un protectorat politique plus vaste encore dans ses conséquences. Le mystique contrat de la Sainte- Alliance n'est-il pas en effet , au bénéfice de la Russie ? à l'égard des Etats chrétiens, ce qu'est pour elle le traité de Kainardgi à l'égard de la Porte ottomane? Un seul trait distingue ces deux actes, et ce trait différentiel, c'est que l'un est dans toute la vigueur de son application , et que l'autre sommeille. Suspendant l'exercice" des droits que le traité de Kainardgi lui a déférés, la Russie laisse, sans obstacle, égorger la nation grecque qu'elle devrait défendre, tandis qu'armée du nom et des principes de la Sainte- Alliance, plus ou moins abusivement étendus et interprétés, elle vient s'immiscer dans les questions relatives à l'organisation intérieure des nations cbrétiennes , violer l'indépendance des Etats, humilier la dignité des rois qu'elle traduit à son tribunal, et prononcer l'arrêt d'un éternel esclavage contre le genre humain. Ce n'est pas de nos jours seulement que la Russie a toléré, sans y mettre ordre, et même sans se plaindre, l'infraction cte ceux des articles

des traités qui ne touchent que les Grecs. Im- Abandon

\ • '* ' i rr '■ • .des Grecs

média tern en t après la paix deKainardgi, mal- par la Russie, gré l'article premier de ce traité qui assurait « un » pardon général pour tous les sujets qui pou- » vaient s'être rendus coupables de quelques » crimes envers l'un ou l'autre parti ; » malgré l'article 16 qui établissait une amnistie pleine et absolue pour les deux principautés de Moldavie et de Valachie; malgré l'article 17 qui en spécifiait l'application détaillée pour toutes les îles de l'Archipel, sous les yeux mêmes des commandans russes qui occupaient encore ces divers pays , les amnisties étaient déjà violées , et les Grecs abandonnés à l'impitoyable fureur de leurs tyrans. Nous n'en retracerons pas la déplorable image : le présent nous révèle le passé. En Thessalie, Larisse, Tri cala virent les deux tiers de leur population égorgés ou vendus comme esclaves. Dans la Morée, il n'est pas de villes, de bourgades, qui ne soient empreintes de sanglans souvenirs. Là, furent entassés des monceaux de morts; ici, s'élevèrent des pyramides de têtes artistement rangées par la main d'une froide barbarie. Dans le premier transport de la vengeance, la Porte avait déchaîné contre les Grecs les Albanais mahométans. Elle mit en

délibération si elle ne devait pas faire de la nation grecque un massacre général. Le même homme qui avait battu les Russes à Lemnos, le brave Hassan , repoussa cette proposition par le seul argument qui pût réussir dans un pareil cabinet; il fit sentir que l'extermination des Grecs enlèverait au trésor du grand-seigneur le produit de la capitation à laquelle ils sont soumis. L'avarice seule pouvait vaincre la cruauté ; mais la Porte elle-même qui maintenant se trouve trop vengée, est sans force contre les bordes féroces auxquelles est livré le Péloponèse. Pendant neuf ans, cette contrée n'est qu'un théâtre de meurtres, de brigandages et d'incendies. L'esclavage attend ce que le fer a épargné. Il faudra faire marcher des troupes pour atteindre les assassins eux-mêmes et joindre les cadavres des bourreaux à ceux de leurs victimes. Il ne restera sur ce sol, si favorisé du ciel, que des ruines, des déserts et des tombeaux. Au milieu de ces atrocités sans nombre et sans mesure, la religion, qui avait donné à la liberté tant d'intrépides soldats , donna aussi des héros à l'humanité. En beaucoup de lieux , des évêques , des moines avaient protégé les familles turques contre les Grecs rendus furieux

par le malheur. Parmi les monastères qui furent pour les infortunés de toute religion des asiles sacrés, on distingua surtout ceux de Saint-Luc , en Béotie, et de la vierge à Méga-Spiléon , en Achaïe. Plus d'une fois la pieuse charité des ecclésiastiques, en divers cantons, fut payée par la reconnaissance des Turcs, qui ménagèrent la population grecque de leur voisinage. Ce fut à peu près tout ce qui échappa au glaive ou à la servitude.

La Russie avait jeté, dans le traité de Kainardgi , des germes qui devaient se développer à son avantage. Elle ne négligea pas d'en cultiver et d'en recueillir les fruits. Les vaivodes de Moldavie et de Valachie étaient plutôt sous sa dépendance que sous celle de la Porte ottomane. En même temps elle semait la division parmi les Tartares de Crimée, épouvantait quelques-uns de leurs chefs, gagnait les autres par des présens, jusqu'à ce que, levant le masque, elle prononça, par un manifeste, leur réunion à son empire. La destinée de Catherine II était de faire des princes souverains pour les détrôner. C'était par sa protection que Schahin Guerey avait été élu khan de Crimée. Elle com- m^nt (,e la

J Crimée.

mença par Pavilir aux yeux de ses sujets; elle

Envahisse-

excita contre lui plusieurs révoltes, et le réduisit à lui vendre ses droits de souveraineté pour des pensions qu'elle ne paya pas. Ge malheureux prince, le dernier rejeton de la race de Gengiskhan, fut ensuite arrêté à Kaluga, puis jeté en Moldavie où il fut pris par les Turcs qui , après l'avoir tenu quelque temps en prison, le firent étrangler à Rhodes. On sait quel a été le sort de Stanislas Poniatowski , aussi couronné par cette princesse.

Trop fajbles ou mal conseillés alors , les Turcs , au lieu de s'opposer à l'envahissement de la Crimée, reconnurent, par un traité nouveau, la souveraineté de la Russie sur cette province ainsi que sur le Kuban que venait de conquérir Potemkin. Catherine n'avait pas attendu cette reconnaissance pour se proclamer souveraine de ces pays. Elle l'avait déjà annoncé à l'Europe par une proclamation d'une nature dont les exemples étaient rares alors, mais sont depuis devenus plus communs, ce Pour prévenir , disait- » elle, les discussions continuelles , causées par » les affaires de la Crimée, nous réunissons à y> notre empire toute cette péninsule, l'île de » Taman et le Kuban, comme une juste in- « demnité des dépenses que nous avons faites

y> pour maintenir autour de nous la paix et le » bonheur. » Toujours occupée des mêmes prétentions, Catherine rendit à la Crimée son nom antique de Tauride et au Ruban celui de Caucase, préludant ainsi, par le renouvellement des noms, au renouvellement des choses. Jamais de si grands desseins ne furent médités avec moins de discrétion. Renverser l'empire d'Orient, reléguer les Ottomans au-delà du Bosphore , était dans cette princesse une sorte d'idée fixe qui se trahissait à tout propos. Ses consuls dans l'Archipel et dans le Péloponèse tâchaient de faire oublier à la nation grecque le lâche abandon qui avait produit pour elle de si désastreuses conséquences. D'autres agens ourdissaient eu Egypte des intrigues contre la Porte ottomane. Rerson et Sewastopol offraient une prodigieuse activité. Le second des petits-fils de Catherine avait reçu en naissant le nom de Constantin , et une foule de jeunes Grecs élevés à Pétersbourg semblaient destinés à être les compagnons d'armes du futur empereur. Tout le monde a en- Voyage de core présent à l'esprit le voyage de cette prin- C cSc. ** cesse en Crimée , et ses curieuses conversations avec Joseph II et les observations ingénieuses du prince de Ligne. On répète sans cesse ce mot

fameux des illustres interlocuteurs : « Que fe- » rons-nous de Constantinople? » comme si ce point seul eût pu former litige et qu'on eût été assuré de s'entendre sur le reste. Alors au moins quelque chose de généreux se mêlait aux vues ambitieuses de ces deux puissances. Si l'on songeait à partager certaines parties du territoire ottoman, du moins était-il question de rétablir les républiques grecques. Ce projet souriait également aux imaginations ardentes de Catherine et de Joseph IL Tandis que la Russie se livrait à ces illusions , que par ses imprudences elle manifestait ses projets avant d'avoir préparé les moyens de les exécuter et qu'elle ne craignait pas d'inscrire sur la porte de Kerson ces mots menaçans : route de Byzance : les Anglais irrités contre elle à cause de la neutralité armée de 1 780 , et du traité de commerce qu'elle avait conclu avec la France , poussaient vivement les Turcs à prendre l'initiative. Leur but principal était de brouiller la France soit avec les Turcs, soit avec les Russes; de lui faire perdre les avantages de son traité de commerce avec les Russes, si elle ne favorisait pas leurs projets, ou, si elle les favorisait, de lui enlever les avantages commerciaux dont elle jouissait

également en Turquie. L'alternative était délicate pour le gouvernement français. Aussi mettait-il tous ses soins à empêcher une rupture, et la Russie encore mal préparée s'y prêtait de bonne grâce, lorsque son ministre à Constantinople était déjà enfermé aux sept tours , et la guerre commencée. C'est pour reconquérir en Russie le monopole du commerce qui venait de lui être ravi, que l'Angleterre met en mouvement contre elle la Turquie, la Pologne et la Suède. Bien que forcée à la guerre plus tôt qu'elle ne l'eût voulu, Catherine ne laissa pas de s'y présenter avec la même franchise de prétentions en ce qui concernait la Grèce. Les liaisons qu'elle y avait renouées formèrent pour elle une ^ ;

1 J A Ucputation

diversion utile. Un de ses agens , Sottiri , par- sre^u ■ s

° 7 '" K rcr.ert.boui g.

vint à former une petite armée d'Albanais et d'Epirotes, qui se réunit à Souli et mit en déroute le pacha de Janina. Le fils du pacha fut tué, et on envoya son armure à Catherine. Telles avaient été les souffrances des Grecs sous le joug ottoman depuis la paix de 1774, qu'ils portaient de nouveau leurs regards vers la R.ussie et imploraient son assistance. De courageux citoyens se dévouaient hautement à toute la haine des Turcs , en se rendant comme députés

à Pétersbourg et en consacrant leurs fortunes h l'affranchissement de leur pays. Ce fut aux frais des Grecs que s'arma dans Trieste une flottille de douze bâtimens qui furent commandés par Lambro Canziani. « Nous ne demandons, dirent » les trois députés grecs à Catherine , que de la )) poudre et des balles; nous sommes venus pour y> vous offrir notre vie et nos biens, non pour » vous demander des trésors. » La députation fut présentée au jeune Constantin et le salua empereur. Instruit du rôle qu'il avait à jouer , le prince répondit aux députés en langue grecque : (( Allez, et que tout réussisse au gré de y> vos désirs. » Les députés retournèrent en Grèce accompagnés du major général Tamara , qui devait commander une expédition dont les^préparatifs étaient censés se faire en Italie ; mais cette entreprise fut conduite avec peu d'activité , et les Grecs se trouvèrent à peu près réduits à leurs propres forces. Vainement Lambro se battit avec la plus grande intrépidité; presque tous ses bâtimens furent coulés à fond, La paix se fit, et la Grèce fut encore une fois sacrifiée. Malgré le peu de moyens qui lui restaient, Lambro continua une courageuse résistance ; déclaré pirate par les Turcs , il échappa

(3^7) plusieurs fois à des forces considérables ; enfin ? accablé par le nombre, et près d'être fait prisonnier, il se jeta dans une chaloupe et se sauva en Albanie. Etrange destinée des; hommes qui se présentent les premiers pour délivrer leur pays de l'oppression ! Il fut arrêté comme débiteur d'une partie des sommes qu'avaient coûtées ses arméniens. Est-ce la Russie qui viendra délivrer un homme à qui elle a dû une si favorable diversion ? Les cabinets ne sont que trop prompts à oublier les services qu'on leur a rendus; mais les malheureux restent fidèles les uns aux autres. Les Grecs firent entre eux une collecte pour acquitter les dettes de Lambro, et pour rendre au moins la liberté de sa personne à celui qui avait si vaillamment, quoique sans succès, combattu pour la liberté nationale. Dans le cours de cette guerre à laquelle Joseph II eut l'imprudence de prendre part, des évènemens inattendus, tels que la révolte du Brabant, vinrent dissiper le charme de ses rêveries orientales. Il aperçut les conséquences des succès de la Russie, qui avaient été plus rapides et plus étendus qu'on ne devait le prévoir, d'après l'état où elle se trouvait au commencement de la guerre, La flotte turque avait été battue dans la mer

( 328 ) Noire. Romantsof s'était emparé de Chotcym et de presque toute^la Moldavie. Potemkin avait pris Oczakow, Bender et plusieurs autres places moins importantes : Suwarof et Cobourg avaient battu l'armée du grand visir. Ces évènemens avaient déjà changé les dispositions du cabinet autrichien , et Joseph II ? peu de temps avant sa mort, disait qu'il aimait mieux continuer de voir des turbans à Constantinople que d'y voir Paix signée des chapeaux russes. Les conférences de Fqc- * 1391! e ' zani n'ayant point eu de résultat , la Russie poursuit ses triomphes : Hassan pacha est battu par Nassau; Jusuph pacha , par Repnin ; Yarna est menacée , et cette place , qui est la clef de la Romélie, ouvrait aux Russes la route de Constantinople. Epuisée par ses succès mêmes , la Russie accepte la médiation des cours de Berlin et de Londres, et signe la paix à lassi, le 4 août 1791. La Russie ne conserva de ses conquêtes que la place d'Oczakow et le territoire situé entre le Bog et le Dniester ; mais elle eut soin de faire introduire dans ce traité de nouvelles clauses qui maintenaient et étendaient son droit d'intervention, en faveur des deux principautés de Moldavie et de Valachie, et de la religion grecque. Constantinople dut en cette

(329) circonstance son salut à la Prusse et à l'Angleterre. L'animosité de cettedernière puissance contre la Russie ne s'éteignit pas avec la guerre. En 1 792 , M. Pitt s'exprimait encore avec irritation contre l'ambition persévérante du cabinet de Pétersbourg envers la Turquie; mais l'intérêt du commerce britannique parla plus haut que la politique du ministère, et la marche de la révolution française vint surtout décomposer les anciens systèmes et créer des systèmes nouveaux. C'est contre la France que l'Angleterre va soulever l'Europe; désormais elle tolérera, elle favorisera toutes les autres ambitions, pourvu que l'on s'engage à la seconder contre la France. Pour entrer dans la coalition en 1795, Catherine exigera que l'Angleterre cesse de s'opposer à ses projets contre les Turcs. Elle fera, du consentement de l'Angleterre sur ce point, la condition sine quâ non de son alliance; ce n'est qu'à ce prix qu'on obtiendra d'elle quelque concours. Ses vœux sont remplis; quand il s^agit de combattre la France, qu'importe à l'Angleterre et la Turquie et son empire? Dans tous les traités antérieurs , une clause importante avait Accession de

, , , l'Angleterre

toujours ete réclamée par le cabinet bntan- a«x projet

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nique ; eue en faisait partie obligée, nécessaire , orient.

tsde en

indispensable; et cette clause était le maintien des possessions actuelles de l'empire ottoman. Cette clause a disparu. On la chercherait en vain dans le traité de 170p. Le ministère britannique n'en dissimule pas la cause. C'est sous l'influence de cette disposition que sir "Williams Eton a composé la partie politique de son ouvrage (i). Eton avait résidé comme consul en Russie et en Turquie. Il avait même été un moment secrétaire d'ambassade à Pétersbourg. Il est évident qu'il n'a fait qu'obéir à des inspirations ministérielles , lorsqu'il a produit et soutenu des idées conformes aux desseins du cabinet russe, en cherchant à établir que « les » intérêts de l'Angleterre et de la Russie sont » inséparables; que la prospérité de l'une ne y) peut nuire à celle de l'autre; que même l'ex- )) pulsion des Turcs hors de l'Europe et le ré- » tablissement de l'empire grec seraient plus » avantageux encore à l'Angleterre qu'à la )) Russie. » Ce langage et ce système se soutiendront aussi long-temps que la puissance

(1) Tableau historique , politique et moderne de Pem-* pire ottoman.

française sera un objet de jalousie pour le gou> vernement britannique. La haine de ce gouver* nement contre la France est la mesure de l'intérêt qu'il prend ou cesse de prendre à la Turquie. Le règne très court de Paul Ier n'a pas permis de juger si ce prince, placé dans d'autres circonstances que celles où il s'est trouvé , eût suivi du côté de l'Orient les projets de sa mère. Dans toute sa conduite on a vu l'homme, on n'a pas vu le prince. Deux passions l'ont successivement dominé, sa haine contre l'Angleterre et sa haine contre la France. Le succès n'en a pas été égal • il a épuisé toute sa haine contre la France; il a péri quand il a voulu se livrer à sa haine contre l'Angleterre. Dans les années de son irritation contre la France, tous les principes de politique régulière ont été sacrifiés par lui à ce sentiment. D'un autre côté, l'expédition des Français en Egypte avait exaspéré contre eux la Porte ottomane. Un traité d'alliance réunit contre la France Constantinople et Pétersbourg (i). La paix de Campo-Formio nous avait assuré une partie

(i) Décembre 1798,

des possessions de Venise, et notamment les îles Ioniennes. Ce sont les Russes et les Turcs qui vont ensemble reconquérir ces îles. L'Angleterre, qui cherche partout des ennemis à la France , rassemble dans les coalitions l'empereur d'Allemagne, les rois de Naples et de Portugal, la Russie, la Turquie et les états harbaresques. Cependant, même sous Paulin, on retrouve quelque indice de la tendance orientale de son cabinet. En j8oo, une convention conclue entre ce cabinet et le divan , convention qui plaçait la république des Sept-Iles sous la suzeraineté nominale de la Porte , en donnait la domination réelle à la Russie par le droit qui lui était accordé de mettre garnison dans les ports et forteresses de cette république. A la vérité, les troupes russes devaient en sortir après la guerre; mais, en pareil cas, il se présente toujours des prétextes pour prolonger l'occupation, et c'est ce qui eut lieu en effet „ , T sous le rèone du successeur de Paul Ier . Ce ne

Paul Ier »

^raiid-maître fut pas non pius un acte indifférent que l'élec-

Maite. tjon de Paul à la grande maîtrise de Malte, ce

qui d'ailleurs faisait passer un ordre catholique

par essence sous la direction d'un prince schis-

matique. Tout, dans ce monarque, a été ré-

pute bizarrerie; mais est-ce une bizarrerie indigne d'attention que celle qui se rattache si bien au système fondamental de son cabinet?

Le premier acte du prince que la mort (i) brusque de Paul Ier éleva jeune encore sur le trône, fut de déclarer la résolution de prendre en tout pour modèle l'impératrice Catherine II. ^p"]^11 Sous plus d'un rapport, les faits ont répondu à J^^^j" cet engagement. En voyant ce prince prolonger l'occupation des îles Ioniennes après la paix, malgré les alarmes de l'Autriche et les représentations de la France, on a pu lui supposer l'intention de se ménager des moyens pour reprendre sur la Grèce, suivant l'occasion, les desseins de son aïeule. Les Turcs ne furent pas les derniers à en concevoir de vives inquiétudes. Aussi s'étaient-ils déjà rapprochés de la France qui , devenue plus puissante , pouvait être pour eux un allié plus utile (2). Ce lien se resserrait d'autant plus que les intrigues des Russes dans la Grèce les menaçaient de quelque prétention nouvelle. Les princes Ipsylanti et Morusi,hos-

(1) !?4 mars 180 il

(2) Traité du 9 octobre 1801.

poJars de Moldavie et de Valachie , furent vi-^ vement soupçonnés de liaisons avec le gouvernement russe (i). Ils furent destitués. Le cabinet de Pétersbourg demanda leur rétablissement, appuyant sa demande sur les stipulations qui portent que ces hospodàrs ne peuvent être révoqués sans le concours de la Russie, à moins qu'ils n'aient préalablement rempli cette fonction pendant sept années. La Porte contesta l'application de cette clause et déclara les deux hospodàrs coupables de trahison. L'ambassadeur russe offrit au divan l'alternative ou de rétablir les deux vaivodes destitués, ou de lui remettre ses passeports en cas de refus. La position de cet ambassadeur, M. Italinski, était à peu près celle où s'est trouvé dernièrement M. de Stronogof; mais bien différente alors était la conduite de l'Angleterre. En 1806 et 1807, l'Angleterre a besoin des secours de la Ptussie

(1) Ipsylanti se sauva en Transylvanie. Son père, qui était à Constantinople,fut décapité. L'un de ses fils , après avoir perdu un bras au service russe, et fait, dans la Moldavie, d'honorabîes efforts pour l'affranchir au joug ottoman , est maintenant dans les prisons de l'Autriche. Un autre combat dans la Grèce pour la liberté de son pays.

contre la France. Ses efforts à Constantin ople ne sont pas alors inefficaces comme aujourd'hui. Il faut que les Turcs fléchissent devant les volontés du cabinet de Pétersbourg. L'ambassadeur britannique déclare qu'une flotte anglaise , déjà partie de Gibraltar, va passer les Dardanelles. Le divan s'effraie, il cède. Les princes Ipsy lanti et Morusi sont rétablis dans leur poste ; mais cette satisfaction tardive ne suffit pas au cabinet de Pétersbourg. Une armée russe entre en Moldavie, sous les ordres du général Miehelson (i). Khotcym est pris. Les villes d'Iassy et de Buckarest sont occupées par des troupes russes. Dans le même temps, une escadre anglaise arrive dans l'Archipel. L'ambassadeur de la même nation, M. Arbuthnot, demande que le cabinet ottoman rompe ses rapports avec la France et forme une alliance avec la Russie. La proposition était embarrassante; le divan hésite. M. Arbuthnot, à la faveur d'un passeport qu'il a obtenu pour un courrier, part de Constantinople dans le même moment où la flotte anglaise franchissait sans opposition le

(i) Ier novembre 1806.

passage des Dardanelles pour venir menacer cette capitale. L'aspect de cette flotte fait trembler les Turcs. Ils supplient l'ambassadeur français de se retirer (1). Celui-ci, qui ne se croyait pas à un tel poste, ni pour y abandonner les intérêts de notre commerce, ni pour se soumettre sans résistance à l'ascendant de la politique étrangère, sentit qu'il y avait pour lui un rôle plus noble et plus honorable. Il rassura le divan éperdu, lui communiqua une partie de son courage, lui créa des moyens de défense, et, accompagné d'une poignée de Français , il lui enseigna comment on peut braver l'Angleterre. Ardente à détruire les flottes de toutes les puissances, l'Angleterre n'épargnait^ pas même celle des Turcs. L'Angleterre, qui aujourd'hui voudrait leur en donner une, qui aujourd'hui voit dans les Ottomans le palladium de la société européenne, aveuglée alors par sa passion dominante , prête à tout sacrifier à la Russie, pourvu que la Russie s'alliât à elle contre la France, demandait aux Turcs, par l'organe de l'amiral Duckvorth, la remise de

(i) M. le général Sébastiani.

quinze vaisseaux de ligne. Indignés de ces propositions et soutenus par d'énergiques conseils , les Turcs se préparaient à faire repentir cet amiral de son audacieuse imprudence, lorsque, sentant le péril de sa position , il se hâta de s'y soustraire en quittant des mers où il pouvait être enfermé. Cependant , pour la seconde fois , une escadre russe parut dans l'Archipel. Cette escadre , commandée par l'amiral Siniavin , rencontra la flotte turque et engagea le combat. Ce]le-ci éprouva quelques pertes et se hâta de faire retraite. De son côté , l'escadre russe , assez maltraitée, alla se réparer dans les îles Ioniennes. Les autres détails de la guerre ne font point partie nécessaire du sujet qui m'occupe, mais ce qui s'y rapporte directement, ce sont les griefs qui l'avaient motivée du côté des Turcs. Le divan, après avoir rappelé les moyens Griefs des perfides par lesquels la Russie s'était einpa- ?a Russie.1 rée de la Crimée et de la Géorgie , reprochait au cabinet de Pétersbourg « d'avoir excité les » Serviens à la révolte et de leur avoir fourni )> des armes et des munitions; d'avoir fomenté » des insurrections parmi les Monténégrins et » dans d'autres parties de l'empire ottoman- » d'avoir enrôlé des Albanais qu'elle avait en-

)) voyés en Italie; de s'être arrogé le droit de )) donner seule une constitution à la république y> des Sept-Iles, quoique cette république fût )) sous la suzeraineté de la sublime Porte, et » que la Russie ne fût que puissance garante; » d'avoir envoyé des troupes dans ces îles et )) d'y avoir envahi les droits de souveraineté; y> d'avoir soustrait à la loi de l'empire turc une » foule de sujets ottomans dans la Moldavie et )) la Vaîachie, ainsi que dans le Péloponèse et )) dans les îles de l'Archipel, en leur délivrant y> des patentes de sujets russes et en donnant le )) pavillon russe à leurs vaisseaux; d'avoir enfin )) persécuté des vaivodes fidèles et protégé ceux » qui s'étaient rendus coupables de trahison en- )) vers la sublime Porte. » Ces reproches n'étaient que trop fondés. Les intelligences des Grecs avec la Russie fournirent aux Turcs de nouvelles occasions de rigueur contre ces infortunés, et le soupçon seul de ces intelligences attira la dévastation sur des contrées innocentes. Ainsi, en 1806, Ali-Pacha, sous prétexte que les Russes étaient attendus à Prévésa , s'empara de cette ville, de celles de Vonizza et de Butrinto, et distribua aux Turcs les propriétés des habitans. Ainsi , et par les mêmes motifs , Yous-

souf arabe ravageait, incendiait les villages de l'Agraïde et des autres cantons de l'Acarnanie. Les succès prodigieux des armes françaises avaient ramené la paix sur le continent européen. Elle avait été signée à Tiisitt. Napoléon eût commis une faute grave en n'accordant qu'une attention très secondaire aux intérêts du gouvernement turc, si d'autres vues alors n'étaient entrées dans la tête des deux empereurs que réunissait ce mémorable événement. On n'avait stipulé pour les Turcs et les Russes que la cessation des hostilités, un armistice, l'évacuation de la Moldavie et de la Valacliie, sans que les Turcs pussent y rentrer de suite, et on avait renvoyé la conciliation des autres différends à un traité définitif. On a cru générale- Bases d'un ment qu'alors les bases d'un partage de la Tur- partage delà

, n , -, Turquie eu-

quie européenne turent posées entre les deux ropéenne,

S' 17 -.il- . posées à,

i 1 on en croit des bruits qui ont TiMtt,

circulé alors et que l'Angleterre eut soin de faire parvenir à Constantin ople, la Russie devait avoir la Moldavie, la Valacliie, la Bulgarie et toute la Romélie jusqu'à quelques lieues d'Andrinople. Le lot de la France eût été la Bosnie, l'Albanie, la Grèce, le Péloponèse, la Macédoine et la Thessalie. On eût donné la Servie

( 34o ) à l'Autriche. 11 paraît que la difficulté qui s'était présentée à l'impératrice Catherine et à Joseph II se renouvela pour les deux parties co-partageantes de Tilsitt. Dans l'embarras de se décider à l'égard de Constantinople, on y laissait les Musulmans, et, pour ne pas les serrer de trop près, on respectait la portion de la Thrace qui s'étend depuis Andrinople jusqu'à cette capitale» Ce projet , dont plus tard les deux parties sentirent l'inconvénient ^ se trouva indéfiniment ajourné; mais à Erfurth, le chef du gouvernement français consentit, en compensation de quelques autres complaisances, que les troupes russes continuassent à occuper Iassi et Bucharest. En 1809, la guerre se renouvela entre les Russes et les Turcs. Silistrie, Routschouck et Giorgewo tombèrent successivement au pouvoir des Russes. Kamenski avait remporté une brillante victoire en Bulgarie. Kutusof battu à Routschouck avait pris une glorieuse revanche contre Tchapan-Oglou , en faisant mettre les armes bas à une armée turque de vingt-cinq mille hommes, campée dans une île du Danube. La France, en 1812, portant la guerre en Russie, devait s'attendre que les Turcs, qui jusqu'alors avaient opposé aux Rus-

ses une résistance vive, quoique malheureuse? redoubleraient d'efforts et opéreraient pour elle une utile diversion. La politique de l'Angleterre l'emporta. La Russie, de son côté, sut se désister à propos de quelques-unes de ses prétentions. La paix fut signée à Bucharest, et les divisions russes qui combattaient de ce côté, arrivèrent assez tôt en Lithuanie pour disputer à l'armée française, dans sa retraite, le passage de la Bérésina.

Dans cette dernière guerre de la Russie contre les Turcs, certaines parties de la Grèce expièrent encore leur docilité aux excitations du cabinet de Pétersbourg. Des agens de ce cabinet promettaient sans cesse l'envoi de prochains secours. L'Olympe, l'Ossa, l'Othrix et diverses Nouvel aban-

J * don des Grecs

autres populations s'étaient soulevées dans l'es- paries

Russes.

poir des renforts que la Russie devait leur envoyer. Les renforts annoncés n'arrivèrent point. Dans ces insurrections, se distinguait Blachavas. Après de glorieux combats, hors d'état de résister plus long-temps avec ses seules forces, il tâcha de pourvoir , par une capitulation , au salut de ses compagnons d'armes. Quoique cette capitulation lui garantît la vie sauve, il savait bien que le supplice l'attendait ; il s'y résigna

en chrétien et le subit en héros. Avec lui fut frappé un autre martyr non moins courageux, le moine Démétrius, qui ennoblit surtout sa mort par le refus de la grâce qu'il eut pu obtenir, en accusant des prélats soupçonnés d'être complices de l'insurrection.

Ces rapports de la Russie et de la Grèce, tels qu'ils existent depuis des siècles , ont paru se maintenir dans toute leur force jusqu'au congrès de Laybach. A dater de cette époque , commencent des rapports nouveaux qu'il n'appartient pas à l'histoire contemporaine de caractériser. La chaîne dont neuf siècles avaient serré les anneaux a été subitement rompue. L'humanité indécise doute encore si elle doit s'en réjouir ou s'en affliger. Résumons rapidement ce qui vient de passer sous nos yeux.

Nous avons vu , dès le neuvième siècle , les Russes , dans leurs incursions à Constantinople , y porter le désir d'un établissement fixe et solide ;

Les premiers de leurs princes menacent les Comnène, encore possesseurs de l'empire grec, de les expulser de V Europe , comme si dès lors l'Europe eût dû être , ainsi qu'on semble y aspirer aujourd'hui , le domaine privé de la Russie :

Les princes , qui alors n'avaient pas même le litre de tsars , qu'ils font dériver de César et qu'ils prétendent avoir reçu des empereurs grecs, épousent Jes filles de ces empereurs régnans, et ensuiie les petites-filles de ces princes dépossédés de Constantinopîe, afin de se créer des droits éventuels sur cet empire ;

Us quittent leurs armoiries nationales pour prendre celles de l'empire grec ;

Détournés quelque temps de cette idée par leurs propres divisions et par la puissance devenue colossale des Turcs , ils y reviennent plus tard avec ardeur , et préparent systématiquement des moyens d'exécution pour l'avenir;

Pierre Ier donne à ces desseins une plus grande consistance ; il forme des liaisons nouvelles en Grèce, ou étend celles qu'avaient formées ses prédécesseurs; il entretient de nombreux agens dans l'Archipel et dans la Morée, et partout il iîatte les Grecs de l'espoir d'une prochaine délivrance ;

Le masque est jeté : ce prince déploie le Lal)arum de Constantin , et se présente comme le vengeur de la Grèce asservie ;

Tant de précieuses semences sont cultivées

même par les mains peu habiles des impératrices Anne et Elisabeth ;

Mais c'est surtout sous Catherine II que ces plans reçoivent un développement complet , avoué ; et, ce qui n'est pas la moindre singularité de la fin du dernier siècle , le gouvernement anglais lui-même donne aux ambitieux projets du cabinet de Pétersbourg une adhésion qui serait inexplicable ; si tout de sa part ne s'expliquait par l'excès insensé de son acharnement contre la France ;

Ces traditions héréditaires de la Russie subsistent même sous le règne de Paul Ier;

Enfin, par l'exposé des faits que présente le règne de l'empereur Alexandre ; Je lecteur a pu juger si ce prince qui , en montant sur le trône, a déclaré vouloir suivre en tout les traces de son aïeule, a été en effet, sous ce rapport, jusqu'à 1821 , le continuateur fidèle de sa politique.

Et un ministre d'Etat russe a signé à Laybach une déclaration portant anathème contre <c les « machinations criminelles » qui ont soulevé les Grecs contre les Ottomans ! Et depuis deux ans , c'est aux libéraux européens , surtout aux libéraux français , que les journaux plus ou moins

officiels de Vienne , de Berlin , de Londres même , et même encore de Pétersbourg , ont le courage d'imputer l'insurrection actuelle de la Grèce !

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