CHAPITRE PREMIER
À la fin du xiv° siècle, l'unité morale de la France était encore plus loin d’être réalisée que son unité territoriale. La vie était alors tout à fait locale. Le paysan, retenu du reste par mille obligations féodales, ne quiltait presque jamais l'étroit horizon de son village, eultivant péniblement la terre, n’osant voyager par crainte des gens d’armes, ne le pouvant point par pauvreté; il vivait ainsi ignorant et isolé. S'il apprenait parfois les grands événements politiques qui décidaient de son sort, c'élait par des récits lointains et exagérés, plus souvent encore par lPapparition significative des sergents royaux ou les pillages des bandes anglaises ct françaises. Lorsqu'il ne pouvait satisfaire les uns ni résister aux autres, quel était son dernier refuge? Son isolement le condamnait à l'impuissance; sans liens et sans relations avec le reste du royaume, il était incapable d’agir sur les événements. A bout de ressources, il disparaissait. De 1410 à 1415, de nombreux villages sont abandonnés; les. habitants ont fui, on ne sait où. Beaucoup s’élablissent avec leurs bestiaux dans les bois; c’est ce qui arrive en 1410 aux environs de Paris ?.
1. On trouve par exemple dans les Extraits de mémoriaux de la chambre des comptes, de J. Ménant (Bibl. de Rouen, coll. Leber, F, P 554 ve) la note suivante : « Sit memoria quod hoc anno a festo B. Mariae mensis seplembris usque ad sequens festum B. Mariae hyemalis, ob gentium armorum in villa, vice-comitatu et praepositura Parisiensi ab utraque parte Secane continuo existantium et ibi congregatorum multitudinem, tanta fuit elades et pesti-
Quelquefois cependant, par désespoir, faisant arme de tout, quelques paysans plus audacieux se révoltaient. Des habitants des campagnes voisines viennent en 1414 assiéger le comte de Roussy dans son chäteau de Pontarey. Vers le même moment, une attaque de ce genre est tentée contre l’archidiacre de Brie, réfugié dans la tour d’Andely !. Il y a aussi des résistances locales au payement des aides et des tailles, au service du guet, etc., en Normandie, en Saintonge, en Languedoc. Mais ces révoltes étaient peu nombreuses et ne s’étendaient jamais loin; ce n’étaient que des faits particuliers sans conséquences générales.
Les actes judiciaires, les lettres de rémission, nous signalent d'autre part des propos hardis et sédilieux tenus au sujet du roi et de son gouvernement par de pauvres gens exaspérés. En 1385, à Orléans, un homme ivre, paraît-il, eriait : « Nous n’avons roy que Dieu... que le roy à à faire de moy oster ce que je gaingne à mon aiguille? Je ameroie mieux que le roy et tous les roys feussent mors que mon filz eust mal au pelit doy ?. » Ailleurs c’est le due d'Orléans qui est attaqué : « Monseigneur le duc d'Orléans est jeune et joue voulentiers aux dez et ayme les putains », est-il dit dans des lettres de rémission de 1398 5. Jean Mestreau, roi d’armes de Champagne, est enfermé au Châtelet pour avoir parlé trop librement; il a dit que le roi « estoit mal conseillié et qu’il n’avoit nulz proudommes entour lui, et que ceulx qui sont armez à l’encontre de lui feroient ainsi de lui que l'en avoit fait en Angleterre », allusion malheureuse à Richard Il *. Pierre Cochon, né dans le pays de Caux, qui à très peu voyagé, répétant dans sa chronique ce qu’il a entendu dire dans sa jeunesse, est plein de rancunes à l'égard du duc d'Orléans, de la reine, de la duchesse d'Orléans ; il leur reproche d’avoir voulu renverser le roi, d’avoir été les auteurs de sa maladie, car, « disoit le peupple qu'il esloit sain ou malade quant monsieur d'Orlyens voulloit » ; d’avoir désiré enfin « à avoir taillez et à destruire le royaume et en avoir par devers eux toute la finance ». Il est Bourguignon parce qu’autour de lui on espérait le salut de la politique protectrice du duc de Bourgogne. « Et voulloit Bourgoigne que le royalme fust gouverné par les trois estas comme autrefois a esté fait et que le duc d'Orléns rendist compte de la revenue du royalme..… et que le royamme fust gouverné au profist du roy
lentia, si sic dici fas est, eorumque adventu et inaudito veniendi modo, perterrili fuerunt ruricolae, ut omnes poene laribus suis expulsi, bonis omnibus ibi relictis, viae cum eorum uxoribus et liberis aufugerunt, parlim nemorum abdita querentes, et partim ad urbes et castra fugientes ». — 4. Monstrelet, II, p. 221. — 2. Douët d'Arcq, Pièces du règne de Charles VI, I, 59. —
8. Douët d’Areq, ibid., TI, 153. — 4, Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 19, note 2.
et du peuple et que les bons laboureeus, marchanz peussent vivre em pais par bon gouvernement. » De même que les soulèvements isolés de paysans, ces propos pouvaient êlre un symptôme inquiélant, mais non le commencement d’une action commune.
L'activité politique élait beaucoup plus grande dans les villes que dans les campagnes ; elle y était également impuissante, parce qu’on n’y songeait toujours qu’à l'intérêt particulier et local. Dans le Nord, où les centres de population élaient plus rapprochés, où ils étaient en rapports de voisinage avec les grandes communes flamandes, on sent bien que l’esprit est plus éveillé. Une opinion, des préférences, des prétentions politiques s’y manifestent quelquefois. On y entrevoit une plus vive sollicitude pour les affaires générales du royaume. C'est là en effet que les Cabochiens et leurs réformes trouveront le plus de partisans, à Amiens, Noyon, Soissons, Compiègne, Senlis, Abbeville, Arras, ete. Dans le sud du royaume, une cause parliculière et toute différente semble décider les villes à prendre parti : le duc de Berry est parmi les Armagnacs; or le gouvernement de ce prince a été pendant de longues années comme le fléau du pays. Il y a même fait naître un terrible soulèvement des paysans en 1383-84, connu sous le nom de révolte des Tuchins, qui ravagèrent l’Auvergne, le Velay et une parlie du Languedoc ?.
Si la plus grande partie des villes du royaume semblent, non pas précisément indifférentes, mais indécises et craintives, ce n’est pas faule d’être sollicitées par les deux partis qui se font une guerre acharnée. Les princes tiennent grand compte de l’opinion générale; ils attachent une importance considérable à l’adhésion des principales cités. Ils leur envoient des messages pressants qu'ils font publier bruyamment. Monstrelet cite ainsi plusieurs lettres envoyées à des villes du Nord, notamment à Amiens ?, et il est évident qu'il en était de même pour toutes les provinces ; on pourrait donner les exemples de Dijon, Lille, Rouen, ele. À Amiens, à Dijon, à Noyon, villes dévouées au duc de Bourgogne, on prit nettement parti. Mais, en général, les princes avaient beau parler dans leurs lettres des misères du royaume, des abus à réformer, des coupables à punir, on savait que ce n'étaient là que des prétextes pour colorer leurs ambitions individuelles, et plutôt que de se risquer dans une lutte déjà sanglante et sans issue, les villes préféraient rester dans l'isolement, s’efforçant de garder une prudente neutralité, insensibles
1. P. Cochon, Chron. normande, édit. de Beaurepaire, p. 191, 193, 204, 244, 290, 244. — 2. Hist. du Languedoc, nouv. édition, t. X, n°° 648, 656, 658, 664, 665, 666, 616, 687, 688, 703; Rel. de Saint-Denis, 1, 306, 308, etc.; Jouvenel des Ursins, p. 345. — 8. Monstrelet, Il, 82, 159:
désormais à lout ce qui ne touchait pas leurs intérêts particuliers et leur sécurité Jocale. Tel est le cas de Rouen. Les dues d'Orléans et de Bourgogne y font tour à tour une tentative inutile; l’un vient lui-même, l’autre envoie un de ses nobles vassaux, le sire de Saint-Georges (1405). La ville reste sourde à leurs requêtes, malgré l'existence d'un parti bourguignon. Le seul résuliat est de donner l'éveil aux échevins pour la sécurité de la ville : on met aux portes deux hommes armés sous leurs vêtements pour monter la garde jusqu'à ce que « les choses fussent apaisées entre Mgr d'Orléans et Mgr de Bourgogne ». Celle politique fut suivie pendant plusieurs années. La défense et la garde des murs furent organisées avec un soin particulier ; le bailli et le capitaine durent séjourner dans les murs; des messagers étaient sans cesse envoyés à Paris pour tenir la ville au courant. Ainsi Rouen attendit les événements avec défiance, s’isolant à dessein, sans souci pour le reste du royaume, jusqu’à la paix prochaine !.
Si grands que fussent les maux de la double guerre, si déplorable que fût le gouvernement royal, ni les paysans perdus au fond de leurs villages, parfois même au fond des bois, ni les habitants des villes enfermés dans leurs murailles bien gardées, les uns inconseients, les autres méfiants, n'osaient réclamer ni ne pouvaient obtenir la fin de leurs douleurs, c’est-à-dire la paix entre les princes et la réforme de tous les abus. Il fallait que ce grand mouvement vint de celte puissante cité qui était déjà le centre de toute activité, de Paris. Là étaient la force et la lumière.
Paris, en effet, c'est déjà la grande ville, la capitale où tout afflue, la résidence du souverain el de sa cour, le marché commercial le plus important du royaume, le siège de toutes les industries de l’époque. On y comptait 510 rues; les halles y tenaient l’espace « d’une ville de grandeur ? ». On à cherché à en évaluer la population; il est hors de doute qu'elle avait atteint alors près de 300 000 âmes. En 1299, on y trouvait 61 098 feux, c’est-à-dire familles; environ deux siècles plus tard, un Dit anonyme parle avec une certaine exagération de 371 000 mesnagiers,
4. Chéruel, Histoire de Rouen à l'époque communale, H, 514-521; De Beaurepaire, Inventaire des Archives municipales de Rouen, p. 25-21. — 2. Ibid., p- 160; H. Géraud, Paris sous Philippe le Bel, 465; Mém. de lAcad. des inscr. el belles- lettres, XIV, 2e part , 36.
sans compler les prêlres, écoliers et autres extravagants. Au début du xv® siècle, Guillebert de Metz distingue dans celte population 80 000 mendiants et 60 000 écrivains. Ce qui est à noter, ce sont les 4000 tavernes. qu'il signale, et qui durent jouer leur rôle dans toutes les agitations populaires du temps‘.
Dans cette ville unique, la vie était déjà agitée et intense. En l’an 1400, « quant la ville estoit en sa fleur, dit Guillebert de Metz, passoient (ant de gens sur le grant pont qu'on y rencontroit adez un blanc moine et un blanc cheval ? ». Toutes les classes de la société s’y trouvaient représentées. On y voyait souvent plusieurs rois à la fois. « Grande chose estoit de Paris, quant... les roys de France, de Navarre, de Secille, fréquentoient illec assiduelment *. » Là élaient, en partie dans le même quartier, les hôtels princiers, ornés de toules les richesses de l’art mobilier et de l’orfèvrerie des xrv° et xv° siècles : hôtel de Sicile, hôtel du duc d'Orléans, hôtel d'Artois au duc de Bourgogne, hôtel de Navarre, hôtel de Flandres au duc de Brabant, hôtel d'Alençon, hôtel de Hollande, hôtels de Montagu, de Tournay, de Clisson, ete., mais surtout celle ville royale de Saint-Pol fondée par Charles V, agrandie et ornée par Charles VI, avec l'hôtel de Pelit-Musc qui y atlenait et occupé par le Dauphin *. On l’appelait l'hôtel solennel « des grans esbatemens ». Les fêtes y élaient fréquentes et dispendieuses. Chez la reine, le Dauphin, le duc d'Orléans, c’élaient sans cesse des diners, des souperx, des jeux de personnages, des auditions de méncstrels, des joutes Ÿ. Plus populaires élaient les grandes solennités qui se passaient au dehors et donnaient lieu à d’interminables cortèges. En 1380, c’est le roi qui entre dans Paris, et la joie est immense, le vin coule à flots; en 1389, les fêtes pour la chevalerie du roi de Sicile et de son frère n’ont pas de fin; il y a quatre jours de joutes, banquets, mascarades et danses ©. La même année, a lieu encore, à Paris, le couronnement de la reine Isabeau. « Si y viendrent avec elle plus six vingt mil personnes à cheval *. » En 1409, nouvelle entrée du roi : « EL getoit on violettes et fleurs sur lui, et au soir soupèrent les gens emmy les rues par très joyeuse chère, et firent feux tout partout Paris, et bassynoient de bassins*. » En 1412, pour La paix d'Auxerre, même agitation, même allégresse ?. C’est déjà la ville des
1. Leroux de Lincy, Paris el ses Iisloriens, p. 232, 197-280, — 2. 7074:, p. 160. — 3. Ibid., p. 194-196. — 4. Ibid., p. 232-233. — 5. Laborde, les Ducs de Bourgogne. Preuves, IL, 5419, 5819. — 6. Rel. de Saint-Denis, 1, 35, 598. — 7. Ibid, I, 614; Leroux de Liney, Paris et ses Historiens, p. 235. — 8. Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 5; Nicolas de Baye, I, 261. — 9, Rel. de Saint-Denis, IV, 724.
richesses et des plaisirs où tout éblouit et entraîne, mais aussi où tout excite l’envie et la haine des pauvres et des dédaignés.
Paris, séjour du roi et des princes, est aussi le siège du gouvernement central. C’est là que se concentre la vie politique et administrative. Autour de Charles VI est toute une population d'officiers privés ou publics. Les uns tiennent les innombrables charges de la cour : confesseurs, aumôniers, chambellans, gens d'hôtel, valels, écuyers, elc., etc. Les autres prennent une part active aux affaires du royaume : conseillers, secrétaires, nolaires, maîtres des requêles de l'hôtel, auxquelles préside le chancelier. Puis viennent les grands conseils de justice, le Parlement avec ses chambres, ses conseillers, ses procureurs, ses avocats, qui forment une nombreuse et puissante corporation, la chambre des comptes, avec ses maîtres, ses cleres d'aval, ses correcteurs, le Châtelet de Paris, juridiction locale, civile, criminelle et gracieuse d’une élonnante activité. Il faut compter encore les grandes administrations financières, celle du domaine avec le Trésor, celle des aides avec la juridiction des généraux, celle des monnaies avec ses maitres, ses ouvriers et ses hôtels, etc. En dehors de toute hiérarchie, il y a encore les seigneurs bannerets, bacheliers et écuyers qui entourent le roi, viennent à sa cour, y vivent des années, y remplissent même diverses charges honorifiques. D'autres forment autant de peliles cours aulour des princes du sang également établis à Paris. C’est tout un monde actif, mêlé aux affaires du gouvernement, initié aux abus et aux difficullés présentes, examiné, surveillé lui-même par la véritable population parisienne, si variée depuis les riches bourgeois et marchands jusqu'aux vagabonds sans métier avouable qui viennent se réfugier dans la ville.
Quelles étaient les dispositions des Parisiens? Le roi, les princes et leur entourage direct élant mis à part, on peut déterminer deux catégories dont les aptitudes, les désirs politiques, différaient d’une manière assez sensible, la haute bourgeoisie, c'est-à-dire la majeure partie des officiers royaux, si nombreux autour du roi, et certains corps de marchands, d’une part, de l’autre la masse des corps de métiers, la classe ouvrière el flottante.
La première catégorie, celle des officiers royaux et des gros marchands, dut êlre nécessairement assez réfractaire aux aspirations démocratiques.
Le premier de ses soucis est de maintenir, de conserver l’état présent. Ces bourgeois ont pour cela de très bonnes raisons. Ce sont d’abord des juges, des administrateurs ou des comptables qui ont besoin de leurs offices. Ils appartiennent au Parlement, à la chambre des comptes, aux aides, au domaine, au Châtelet, à la monnaie, aux eaux et aux forêts, ete. Is reçoivent des gages auxquels ils tiennent. Grâce au désordre général, à la faiblesse du roi, ils obtiennent mille faveurs, de nouveaux offices, des robes, des dons d'argent, des pensions, sans compter ce que le manque de contrôle sérieux leur permet de détourner à leur profit. Aux bénéfices faits sur le roi s'ajoutent encore les dons et pensions distribués par les princes avec une libéralité intéressée. La grande remontrance de l’Université en 1413 fournit à ce sujet des exemples nombreux. Un des plus frappants est celui d’Arnaud de Corbie, qui parcourut toute la hiérarchie judiciaire : conseiller clerc au Parlement en 1363, premier président en 1373, chevalier en 1574, chancelier en 1389. Pendant sa longue carrière, 1l n'a cessé d’être comblé par la générosité royale. On a déjà vu ce que lui valait sa chancellerie ; de plus il reçoit : 1000 franes en 1375, 000 livres de rente en 1377, 400 livres de rente en 1380, la terre de Saint-Aubin en Bray en 1380, l'office de concierge du Palais en 1384, 3000 francs, plus 200 francs de rente en 1390, 200 francs pour robes et 2000 francs en 1410, 2000 franes en 1412 !, sans préjudice de ce qu’il fait donner aux divers membres de sa famille ?. Les comptes royaux, les documents venus de la chambre des comptes nous présentent un grand nombre de cas semblables, De tels hommes, si haute que füt leur situation, si populaire que fût leur origine, comme celle de ce Macé Héron, fils d’une poissonnière d'eau douce, qui devint trésorier des guerres et trésorier des ducs d'Orléans et de Berry *, de tels hommes n'avaient garde de souhaiter des réformes profondes, un régime plus démocratique, et leur intérêt leur interdisait toute audace polilique.
IL devait en être à peu près de même pour la plupart des grands marchands parisiens, ces « royelaux de grandeur », selon l'expression de Guillebert de Metz . Ils étaient à la lête des commerces d'argent et de luxe. Ce sont surtout des fournisseurs royaux et princiers, des orfèvres, des changeurs, des brodeurs, des libraires, des verriers, des drapiers, des merciers, des pelletiers, des huchiers, etc. Ils profitent des circons-
4. Bibl. Nat., Pièces originales, Corbie, 1, 42; fonds franç., 26037, 4402. Tuetey, Testuments du règne de Charles VI, 285; Aubert, le Parlement de Paris, 84. — 2. Blanchard, Hist. généalog. des maitres des requêtes, 86, 90. — 8. Tuetey, Testaments du règne de Charles VI, p. 484. — 4. Leroux de Liney, Paris et ses Historiens, p. 319.
{ances et ne désirent point qu’elles changent ; les uns escomptent la prodigalité ruineuse, le besoin d'inventer de nouvelles modes qui tourmentent le duc d'Orléans et la reine Isabeau, ou les caleuls ambitieux du duc de Bourgogne, qui fait partout des cadeaux pour se faire partout des amis; les autres profitent de la pénurie du trésor royal, prêtent de l'argent au roi et aux princes et se font donner en gages les joyaux du Trésor. En 1410, la reine paye 13 000 livres tournois pour draps d’or et de soie, orfèvrerie, pelleterie, broderie et façons de chapeaux, et 14152 livres en 4412 ‘; en 1401, elle a dépensé 80 000 francs en achats divers pour sa fille la duchesse de Bretagne et pour elle-même ?. Les achats de joyaux d’or faits par Philippe le Hardi et Jean sans Peur montaient à 39 343 livres tournois en 1400, à 2% 922 livres tournois en 1401, à 84 710 livres tournois en 1410. Pendant les mêmes années, les dues payèrent 13059 livres, 4969 livres et 4130 livres de tapisseries, broderies *, ete., sans compter les pelletcries, coffres, harnais, selles, ele. Ainsi se faisaient de grandes fortunes bourgeoises à côté des grandes fortunes des officiers royaux. Tous se meltaient à vivre avec un luxe très grand, qui devait dépasser celui des plus nobles seigneurs. Guillebert de Metz nous eile avec admiration des noms comme ceux de Jacques Duchié, Guillaume Sanguin et Dine Raponde, fournisseurs du duc de Bourgogne, Simon et Bureau de Dammarlin, fournisseurs des ducs d'Orléans et de la reine Isabeau *; il aurait pu ajouter ceux de Denisot le Breton, Thomassin Orlant, André d’Espernon, Michaut de Lallier, Jean Taranne, Nicolas Pigasse, orfèvres, Jean de Neauville, drapier, Étienne de Bompuis, pelletier, Claude de Leu, verrier, ete., dont les comptes des dues de Bourgogne et d'Orléans nous révèlent le riche commerce. Dans l'hôtel de Guillaume Sanguin, il y avait « de sereures autant comme il y a de jours en l'an ». Jacques Duchié avait des volières « d’oizeaulx de plaisance », une salle remplie d'instruments de musique, une autre de jeux d'échecs et de tables, une « chapelle où il avoit des pulpitres à mettre livres dessus de merveilleux art ». Bureau de Dammartin chez lui « tenoit un poète de grant autorité, appelé maistre Lorens de Premicrfait ® ». Ge luxe se retrouvait chez les généraux, trésoriers et autres ofliciers de finance; chez Miles Baillet, « ouquel hostel estoit une
4. Arch. nat., KK, 43, Compte de la trésorerie de la reine Isabeau. — 2. Bibl. Nat., fonds francç., 25 108, n° 607. — 8. Arch. de la Côte-d'Or, Comptes
de la recette générale de Bourgogne, B, 1543, 1560. — &. Leroux de Lincy, Paris el ses Historiens, p. 199. — 5. Laurent de Premierfait n'oublie pas de
faire l'éloge de Bureau de Dammartin au début de sa traduction du Décaméron de Boccace (Bibl. Nat., fonds franç., 679$; Leroux de Lincy, Paris et ses Historiens, p. 412-415).
chapelle ou l'on célébroit chaseun jour l'office divin! »; chez le célèbre Montaigu surtout, dont les dépouilles furent partagées entre les divers membres de la famille royale ?. En 1418, les orateurs des États et l'Université dans sa grande requête élôveront vivement la voix contre le luxe insolent et malhonnête de ces parvenus ©.
L'éloignement d’une partie des bourgeois, du tiers-état futur, pour les changements et les réformes démocratiques avait encore d’autres causes que l'intérêt de leur commerce et le souci de leur luxueuse sécurité‘. Un assez grand nombre, il est vrai, étaient d’origine étrangère, surtout italienne. Mais ils n'étaient pas seulement attachés à la France et à Paris par leurs affaires commerciales. En général, les fournisseurs de la cour et des princes avaient une ambition, un amour-propre commun qui les metlait sous la dépendance de leurs clients : tous recherchaient les dignités et les charges qui leur donnaient accès et titre près des seigneurs. Dans Ja famille des Bureau, on trouve vers cette époque deux trésoriers, un grand archidiacre de Reims, un évêque de Béziers, des conseillers et chambellans du roi, etc. Guillaume Sanguin est anobli en 4400; il a le titre d’échanson du duc de Bourgogne; Dine Raponde est maitre d'hôtel et conseiller de Jean sans Peur. La femme de Bureau de Dammartin est parfumeuse de la reine *.
De tous ces intérêts si puissants se forment une tradition et une habitude de dévouement du roi et à son gouvernement, de respect pour ce qui existe, de timidité pour les réformes, qu’on ne retrouve pas dans des classes moins riches et moins heureuses. Les officiers royaux, ceux de justice surtout, donnent l’exemple de l’obéissance et de la réserve; ils prolestent sans cesse de leur unique souci d’être fidèles au roi; aux princes qui cherchent à les metlre dans leurs intérêts ils répondent, comme les gens des comptes à Jean sans Peur en 1405, que toutes les fois que le roi leur mandera de délibérer sur un tel sujet, ils en « feront et diront ce qu'ils pourront et devront en leurs consciences » ; et ils se gardent bien de s’avancer davantage ©. Les bourgeois étaient unanimes
4. Leroux de Lincy, Paris el ses Hisloriens, p. 199-200. — 2. Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1852, p. 279-8. — 3. Monstrelet, Il, 314. — 4. Cest ce qui fait dire à l’auteur du Menagier de Paris, à propos des riches installations des bourgeois parisiens : « Certes tels services font amer et désirer à homme Île retour en son hostel, et veoir sa prude femme, et estre estrange à austires. » (I, 469.) — 5. Bibl. Nat., coll. de Bourgogne, t. XXII, fol. 104-105. Leroux de Lincy, Pariset ses Historiens, p. 337. — 6. Bibl. Nat., fonds franç., 10 237, fo 47. « Lesqueles lettres après ce furent leues et après la lecture dicelles fu par la bouche de Mgr de Baieux respondu ausdiz chevaliers el maistre Jehan de Nyelles que Messeigneurs de céans sont subjez du roy de nalivité et obligiez à garder ses droiz et lui servir loyalment à cause de leurs offices el par
à cet égard : ils en donnèrent plusieurs fois la preuve. Lors des soulèvements des premières années du règne, qui annonçaient les émeutes de 14458, il y eut, à deux reprises, des Parisiens, des bourgeois, qui tentèrent d’arrêler les excès, d’apaiser la sédition. C’étaient les « summe auctoritatis burgenses », unis au prévôt des marchands et aux échevins. Après la journée des Maillets, ce sont eux qui font dire au roi « comme les plus grands de la ville et principaux en estoient courroucés et desplaisans, et que ce qui avoit eslé fait estoit par méchantes gens de bas estat ! ». Ces dispositions se maintiennent au milieu de toutes les crises et de tous les entraînements. En 1406, Jean sans Peur réunit les « majores auctorilatis viros urbis Parisiensis », et leur demanda de s’armer avec lui contre son ennemi personnel. Les bourgeois protestèrent de leur dévouement et de leur reconnaissance pour tous les services à eux rendus par le duc de Bourgogne, mais résislèrent à ses propositions et se contentèrent de déclarer qu'ils enverraient une députation au roi ou à son fils aîné pour lui dire qu'ils étaient prêts à se dévouer pour lui et lui demeureraient obéissants jusqu’à la mort, comme loyaux sujets ?.
I y a dans l’histoire des émeutes de 1413 un personnage important, surtout au moment de la défaite des Cabochiens, qui représente et personnifie ces sentiments dans ce qu'ils avaient de plus légitime et de plus noble : c’est l'avocat du roi, Jean Jouvenel. C'est un officier de justice très attaché à son devoir et en même lemps fort soucieux de son intérêt et de celui de sa très nombreuse famille. En 1380, il débute comme conseiller au Châtelet; en 1384, il est avocat au Parlement, où son éloquence et une louable indépendance le mettent en vue; il épouse la fille d’un grand marchand de Paris, la nièce d’un bourgeois de Gisors, devenu officier de Charles V, Jean Le Mercier. En 1388, il fut chargé de la garde de la prévôté de Paris, qu'il administra douze ans avec honneur et pour le profit commun. Il est attaché aux princes par divers titres, conseiller el avocat du duc de Bourgogne, conseiller et avocat du duc d'Orléans, conseiller de la reine, ce qui ne l'empêcha pas du reste, malgré sa pension, d'être mal vu du premier. Enfin il fut élu par le Parlement comme avocat du roi (1400) *. Jouvenel est d'esprit modéré et honnêle, ami de
plusieurs autres raisons et garderont tousiours leurs loyaultez envers lui, la royne et leurs enfans et vouldroient tousiours leur faire plaisir et service »… etc. 1. Rel. de Saint-Denis, |, 44; Jouvenel des Ursins, p. 326, 334. — 2. Rel. de Saint-Denis, NT, 340-42; Jouvenel des Ursins, p. 429. — 3. Bibl. Nat., fonds franç., 26 036, ne 4073; Nouv. acq. francç., 3639, no 300; Arch. de la Côte-d'Or, B, 1519, © 63; B, 1538, f° 61; Godefroy, Hist. de Charles VI, notes; Grosley, Annuaire de l'Aube, 1860; Péchenard, J. Juvénal des Ursins, cha
la paix, adversaire de tout désordre; les luttes intérieures, les rivalités des princes lui sont en horreur, il préfère la tranquillité et la prudence à toutes les espérances compromeltantes ; il est le modèle de l’homme de justice dans les institutions du xv° siècle. Mais surtout un sentiment très vif dirige toute sa conduite, c’est son loyalisme, inspiré chez lui par l'honnêteté et la sagesse, comme chez d’autres par l'ambition et l’avidité. Il aime la royauté et il lui est dévoué corps et âme. Il ne voit et ne connait que le roi et son gouvernement régulier. En ce temps d'anarchie, il ne voulait pas « voler avecques le vent qui ventoit » ; il savait résister aux promesses et aux exigences, « à la voulenté des princes qui lors eeloient, qui vouloient faire beaucoup de choses avec la maladie du roy ». Son fils dit de lui qu’il « ne avoit comme point de attrempance ou patience quant 1l veoit une chose qui estoit contre le roy et le bien publique ou au préjudice d’iceulx : supposé qu’il n’y eust peu ou sien mettre remesde ». Plus expressif encore est ce passage : « Dieu par sa grâce ait l’âme de nostre feu très redoubté seigneur et père, il disoit souvent qu'il yroit avant quérir son pain en un bisac que estre et demourer avec les ennemis de son souverain seigneur ‘. » Ces sentiments ennoblis et empreints d’un certain désintéressement chez l’avocat Jouvenel étaient bien ceux de tout ce monde d'officiers et de bourgeois qui formait l'élite de la population parisienne. Aux jours de crises, quand il fallut se montrer, Jouvenel fit l'expérience de celte communauté de sentiments : en 1393, lorsqu'il fut dénoncé, poursuivi pour crimes imaginaires et qu’il comparut devant le roi, au moins deux cents bourgeois de Paris étaient là pour le soutenir ct l’encourager de leur présence.
Ce que la haute bourgeoisie ne pouvait oser, le reste de la population parisienne, les corps de métiers surtout, étaient préparés pour le faire.
C'était de beaucoup la catégorie la plus nombreuse. Il faut y compter tout ensemble les petits marchands, les chefs d'ateliers, les ouvriers et les apprentis de loute sorte et cette population flottante qu'augmentaient encore les misères de la guerre civile ou étrangère. Il est impossible de donner une statistique quelconque pour le commencement du xv° siècle. Nous avons bien un chiffre fourni par un rôle de la taille à Paris, mais
4. Bibl. Nat., fonds franç., 2101, Traité du Chancelier, fo 43 v°, 46.
COVILLE. 7
ce chiffre nous reporte à un siècle en arrière, en 1300, et encore estal extrêmement incomplet. Il ne comprend que très peu d'ouvriers. Ge sont surtout des patrons; on y comple 5844 contribuables occupés d'industrie !. D'après quelques renseignements donnés par M. Fagniez, on peut constater du moins avec certitude qu’il y avait eu au bout d'un siècle une augmentation assez considérable ?. Un exemple, peu précis et peu sûr, il est vrai, nous est encore offert par le Bourgeois de Paris : 267 cordonniers, 8 cordonnières et 2 valets sont inscrits en 1300, et, en 1418, à propos d’une terrible épidémie, le Bourgeois disait « que les cordonniers de Paris comptèrent le jour de leur confrarie Saint-Crespin et Saint-Crespinien les mors de leur mestier el comptèrent et trouvèrent qu'ils étaient trespassez bien XVIII tant maistres que varlelz en ces deux moys * ». En 1412, pendant que le roi est au camp royal devant Bourges, on fait à Paris d'immenses processions. Ge sont de grandes cérémonies populaires où les gens de métiers viennent en foule : le 30 mai, à la procession de « ceulx du Palais de Paris, les ordres mendians et autres », 1l y à « quelques XXX* personnes après avecques ». Le 3 juin, il y eut procession générale des paroisses de la ville « a telle compaignie du peuple commun, €ar on affirmoit que ilz estoient plus de LIT mil ». Certes ces chiffres ne sont pas absolument exacts, ils sont sans doute fort exagérés ; mais ils indiquent du moins d’une façon saisissante l’impression produite par les grands rassemblements du peuple commun. Il y avait là une foule assez nombreuse pour soutenir bruyamment ses désirs et ses plaintes, pour suffire à des Journées d’émeules.
Cette foule n’était pas un simple ramassis de gens venus de partout, étrangers et sans lien les uns avec les autres, par suile sans résistance et sans idées communes. Tous se connaissaient plus ou moins, avaient des intérêts semblables ou voisins, vivaient de la même vie, s'entretenaient «es mêmes pensées et des mêmes sentiments, car lous élaient unis par des associations très étroites. C'était là le secret de leur force et de leurs exigences. Le commerce et l’industrie étaient alors organisés par corporations. Le métier élait une association nécessaire et inévitable : si l’on n'appartenait point à la corporation, on ne pouvait exercer le métier sans s'exposer à des poursuites et des condamnations très dures. Prise en ellemême, la corporation était une sorte de petite république fort indépendante et bien réglée. Elle préparait et établissait elle-même ses statuts, c'est-à-dire ses lois, qui étaient seulement vérifiés et approuvés par le
4. Fagniez, Etude sur l'industrie parisienne aux x et wave siècles, p. T. — 2. Fagniez, op. cil., p. 7-19. — 8. Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 116. — 4. Ibid,, p. 20, 21; Jouvenel des Ursins, p. 471, 472.
gouvernement royal: elle nommait tous les ans, ou du moins désignait à la nomination du prévôt ses magistrals, gardes ou jurés; elle pouvait aliéner ou acquérir; elle avait ses revenus et ses dépenses. C'était encore la corporalion qui répartissait les impôls, tailles, ele., entre ses membres. La maison commune était comme la capitale de ce petit État. Dans les fêtes et cérémonies publiques, la corporation prouvait son existence par une place distincte et un costume particulier : « Et quant le roy (Jean le Bon) entra à Paris, au retour de son joyeux avènement... toutes manières de gens de metier esloient vêtus chaseun mestier d’une robe pareille !. »
Dans la corporalion même il y avait des associalions spéciales d'un caractère différent. La corporation était établie uniquement en vue du métier, de l'exploitation industrielle et commerciale. La confrérie avait une raison d'être plus intime ; sa fin était toule morale, c'était une insütulion religieuse et charilable. Sa composition était variable; d’ordinaire elle comprenait {out le métier; mais des confréries pouvaient a1mettre des personnes étrangères comme celles des marchands de toile à la Halle, des bouchers à la grande Boucherie, des pelletiers à Saint- Germain l’Auxerrois. Il ÿ en avait aussi qui étaient particulières aux ouvriers en dehors des patrons, comme celles des valets merciers et des valels cordonniers. Le siège de la confrérie élait une chapelle dans une des églises de Paris. Ce qu'il importe surtout de remarquer, ce sonl les fréquentes réunions auxquelles elle conviait maitres ou ouvriers. Il y avait tous les ans une grande fête patronale, et une sorte de banquet réunissait La plupart des membres. Toute la confrérie élait présente aux obsèques d’un confrère ; elle assistait également aux mariages et figurait encore pour. le pain bénit, les processions générales, les entrées des rois ou des reines. Pour régler toutes les cérémonies, des administrateurs étaient élus tous les ans. La confrérie avait ainsi sa vie personnelle et indépendante. Plus encore peut-être que la corporation, elle cut une grande influence sur la vie et les mœurs des ouvriers et des patrons : c'était une véritable famille ?.
De là résultaient diverses habitudes qui devaient être comme autant de conditions favorables pour un mouvement populaire. Tous, patrons et ouvriers, sont unis les uns aux autres, par la corporation ou la confrérie. Ils se connaissent. Les ouvriers travaillent généralement à l'atelier, le patron est au milieu d'eux, et, comme la grande induslrie n'existe
1. Grandes Chron. de Saint-Denis, t. VI, p. 2; Fagniez, Étude sur l'indus-
trie parisienne, ete., p. 26-54; Levasseur, Histoire des classes ouvrières, LIT, p. 191. — 2. Fagniez, op. cit, p. 31 seq.; Levasseur, 9p. cit., t. I, p. 470.
pour ainsi dire pas, il est beaucoup plus rapproché d'eux que de nos jours ‘. Bien plus, les ateliers ou les comptoirs sont souvent voisins; certains métiers sont cantonnés dans telle rue, dans tel quartier, et produisent une aggloméralion ouvrière où tous sont retenus par les liens les plus solides. Les noms de rues sont très expressifs à cet égard : il y a la rue de la Mortellerie, la rue de la Tannerie; les selliers sont réunis dans la Grand'Rue, les merciers dans les rues Trousse-Vache et Quincampoix, les tisserands dans le quartier du Temple, les bouchers de la grande Boucherie entre le Châtelet et Saint-Jacques ?.
D'autre part, ces maîtres et ouvriers, que rapproche déjà leur travail, ont encore, à leurs jours de fête, de fréquentes occasions de se rassembler. Il y avait des élections répélées pour les charges de la corporation et de la confrérie. La vie de la confrérie elle-même n'était qu'une série de réunions, soit à la chapelle du patron, soit à la maison commune du mélier. Ces cérémonies ne pouvaient se passer sans boire : quand un ouvrier nouveau arrivait dans certains ateliers, 1l devait « régaler » ses camarades; un maitre qui venait d'acheter le métier offrait à ses confrères un repas, ou simplement une collalion appelée du nom significatif d’ « abroivrement ». Mèmes usages pour les confréries. Après un mariage, on mangeait, puis on passait la journée au cabaret; après un enterrement, les confrères qui avaient porté le corps allaient aussi se consoler et se reposer au cabaret; les parents du mort défrayaient les assistants de leurs consommations. Les obsèques d’un crieur de vin étaient d'ordinaire marquées d’élapes et dégénéraient souvent en orgies ?. L’offrande du pain bénit, célébrée en grande pompe, se terminait par les mêmes excès *. De là, pour beaucoup d'ouvriers, des habitudes de réunion et de plaisir qui pouvaient contribuer à les exciter à certains moments.
Toules ces circonstances, ce sont autant de chômages : un enterrement, un mariage, c’est une Journée perdue où même plusieurs qui livrent l’ouvrier à lui-même. Le métier était facilement abandonné et l'atelier déserlé; les compagnons aimaient mieux se réunir, aller au cabaret, suivre les processions et cortèges, que de s’enfermer dans une étroite et sombre boutique. À ces chômages s’ajoutaient les fêles religieuses, comme les sept grandes fêtes, les cinq fêtes de la Vierge, la Toussaint, les fêles des Apôtres, la Saint-Jean-Bapliste. De plus, les sunedis et veilles de grandes fêtes, on quittait le travail au troisième
1. Fagniez, Etude sur l'industrie parisienne, elc., p. 80. — 2, Fagniez, 0p. cit, p. 213; Géraud, Paris sous Philippe le Bel, p. 253. — 3. Ordonn., X, 279. — 4. Fagniez, op. cil., p. 101; Levasseur, Histoire des classes ouvrières, L. I, p. 473-416.
coup des vêpres *. IL pouvait y avoir des chômages forcés, par suite de crise industrielle, ou même par habitude, comme les tréfiliers, qui ne faisaient rien au mois d'août? Or il n'y a rien de plus dangereux dans des temps troublés et difficiles que d'abandonner l’ouvrier sans travail et de Pexposer à toutes les mauvaises inspirations de l’oisiveté. Aux compagnons embauchés, mais souvent en fêtes et réunions diverses, il faut ajouter {ous ceux qui n’avaient point de travail. Paris, résidence ordinaire de a cour, atlirait une foule d'ouvriers en quête de gros salaires ; mais ils se trouvaient souvent trop nombreux pour un seul métier, si bien qu'une bonne partie restait sans ouvrage. Pour trouver un patron qui voulût bien les prendre, de même que les ouvriers qui se louaient à la journée, 1ls se réunissaient à certains endroits ; ils formaient ainsi des rassemblements considérables, incertains et inquiets, attendant l’ouvrage, causant, criant, buvant, s’excitant les uns les autres, ce qui n’était pas sans danger pour l’ordre public. Et le danger était bien réel, car en 1554 le roi Jean publia une ordonnance détaillée à ce sujet : les ouvriers devaient se rendre aux endroits fixés avant le lever du soleil; il leur élait défendu de refuser le prix ordinaire des ouvriers de leur métier, afin qu'ils « ne se rendent oïseux », de passer la journée à la taverne, au jeu; ceux qui resteront sans aller « ouvrer » dès le soleil levant payeront 10 sols d'amende au roi *.
La plus forte et la plus puissante de ces corporations, celle qui entraine et conduit tous les corps de métiers parisiens, au commencement du xv° siècle, est la corporation des bouchers, qui, comme le dit Monstrelet, « devant les autres de quelque mestier qu'ilz soient sont plus privilégiez et plus fors Ÿ ». Ils ont le privilège de l'ancienneté, car leur existence remonte aussi loin que possible; dès 1162, Louis VII « qualifie leurs coutumes d’antiques ». Déjà, à cette époque, ils annoncent des mœurs agitées et Lurbulentes, puisque leurs privilèges sont suspendus à deux reprises °. Depuis, leur importance n’avait fait que grandir. Ils formaient sous le nom de Boucheries un certain nombre de groupes disséminés dans Paris. Le plus considérable était celui du Châtelet ou grande Boucherie. Les bouchers élaient installés autour de Saint-Jacques et occupaient tout l’espace entre l’église, le Châtelet et la Seine; là étaient les rues aux noms expressifs de rues de la Tuerie, rue de la Tri-
4. Levasseur, Histoire des classes ouvrières, t. 1, p. 475. — 2. Le Livre des métiers, éd. Depping, p. 117. — 8. Fagniez, Étude sur l'industrie parisienne, 16, $85. — 4. Ordonn.. t. Il, p. 564. — 5. Monstrelet, t. Il, p: 162: — 6. Fagniez, op. cit., p. 5; Luchaire, Histoire des institutions monarchiques sous les premiers Capéliens, L IT, p. 145; Ordonn., L. II, p. 256.
perie, vieille place aux Veaux, rue de la Tannerie, cour aux Bœufs, etc. D'après le Ménagier de Paris, ils étaient seulement 19 bouchers pour 38 étaux!. Les bouchers tuaient eux-mêmes les besliaux, et toujours l'abattoir touchait la boucherie. Autour d'eux, le nombre des valets était considérable. Les boucheries.les plus importantes après celle du Chàtelet étaient : la boucherie Sainte-Geneviève, dans la rue du même nom, dont les maitres eurent plusieurs fois des difficultés avec les religieux de Sainte-Geneviève et l'Université; à la fin du xiv° siècle, ils furent obligés par arrêt d'aller abattre leurs bestiaux hors Paris, et élablirent leur tuerie à Saint-Marcel ?; ensuite venaient les boucheries du prieuré Saint-Pol, celles du Temple, du Parvis Notre-Dame, rue Neuve-Notre- Dame, sur la terre de l'évêque de Paris, de Saint-Benoît et de Saint- Médard; enfin deux bourgs contigus à Paris avaient également d'importantes boucheries : c'élaient Saint-Germain des Prés, sur les terres de l’abbaye, et Saint-Marcel, à la porte des Cordeliers, sous la dépendance des religieux de Saint-Victor . L'organisation corporative était {très puissante ; elle groupait et unissait tous ces bouchers et leurs nombreux aides par des liens étroits *. C'élait une corporation exclusive dans laquelle on n’entrait guère que par hérédité. À la grande Boucherie du Châtelet, les fils de maîtres bouchers avaient seuls le droit d'être propriétaires d’élaux et d'exercer le métier; dès l'âge de sept ans et un jour, les hériliers pouvaient user de leur droit. A Saint-Germain des Prés, quand une boucherie tombait en déshérence, elle ne pouvait être reprise que par une personne née dans le bourg. À Sainte-Geneviève, les fils de maitres avaient encore cet avantage d'être dispensés de l’apprentissage. Il n°y avait qu'un cas où l'entrée dans la corporation n’était pas soumise à ces règles exelusives : le roi avait le droit, comme joyeux avènement, de nommer un boucher à la grande Boucherie. Mais, en général, le corps de la boucherie était indépendant et fermé, ce qui devait faire une partie de sa force *.
Comme les autres corps de méliers, les bouchers avaient de plus entre eux le lien puissant de la confrérie. Le 30 septembre 1406 en effet,
4. Jaillot, les Quartiers de Paris (quart. Saint-Jacques), plan; Sauval, Antiquités de Paris, 1, 623; abbé Villain, Histoire de Saint-Jacques la Boucherie, passim; Fagniez, Etude sur l’industrie parisienne, p. 23. — 2. Félibien, His. de Paris, TI, 481-483; IV, 531. — 8. Le Mesnagier de Paris, t. I, p. xurv; t. I, p. 80-85; Félibien, Histoire de Paris, L. IV, 531-532; Leroux de Liney, Paris el ses Historiens, p. 222-223; Fagniez, op. cit., 22-25. — 4. Pour l'administration autonome de la grande Boucherie, voir Fagniez, op. cit., 131, et les textes auxquels il renvoie. — 5. Le Mesnagier de Paris, t. IL, p. 80, note 2; De la Mare, Traité de la police, 11, 1264; Ordonn., t. VI, p. 390; Fagniez, op. cit., p. 103.
Charles VI autorisait les maîtres de la grande Boucherie « à fonder dans la chapelle de leur maison commune une confrérie en l'honneur de la nativilé de Notre-Seigneur ». Gelte chapelle était déjà ancienne; chaque matin on y chantait la messe, et on y récitait des prières pour les morts de la communauté. Le roi permeltail aux bouchers de célébrer une fête particulière le huitième jour après Noël avec « messe belle et haulle et nolable », d'accepter dans la confrérie tous ceux qui voudraient s'y associer, de s’assembler le jour de la fête, de « disner ensemble et ordonner les faiz et besongnes appartenans à icelle confrairie », enfin d’élire « cerlains prodommes », comme gardiens des droits et appartenances !.
Ces bouchers devaient être nécessairement d'importants personnages dans la commune de Paris. Leurs familles, établies depuis des siècles, étaient connues de tous, respectées pour leur ancienneté, estimées pour leur richesse. C'élaient surtout les Saint-Yon, les Thibert, les Guérin, les Deux-Épées à la grande Boucherie, les Legois à la boucherie de Sainte-(Geneviève ?. Thomas Legois au commencement du xv° siècle est très aimé et très écouté par les gens de métier; il est « bel homme et en son estat bon marchand » *. Le Livre des Trahisons, qui le mel en scène avec beaucoup d'imagination, dit que lui et ses enfants « esloient moult fors et moult puissans d’avoir et de linaige * ». Ses fils Guillaume et Jean sont fournisseurs de boucherie et de poulaillerie de « Mme de Brabant, de Mme la duchesse de Bourgogne, Mme de Guyenne, Mme d’Austeriche et Miles de Bourgogne ÿ ». Guillaume possédait une grande maison à trois pignons dans la rue de la Boucherie, à la montagne Sainte-Geneviève. A la grande Boucherie, le centre est l’église Saint Jacques, qui est unc des principales paroisses de Paris; là les bouchers les plus fameux étaient les Saint-Yon. Un Eude de Saint-Yon était déjà marguillier en 1276. À Saint-Jacques, grâce à eux, le culle était particulièrement riche et brillant : à Noël, on donnait une somptueuse représentation de la « Gésine Notre-Dame »; à Pâques, on faisait une grande exposition des saintes huiles; les processions étaient l'occasion de grands frais, c'était une profusion de fleurs et de couronnes, de roses vermeilles, de marjolaines, de violettes blanches 6, A la fin du xiv° siècle, un Guiil, de Saint-Yon était propriétaire de trois élaux; il y faisait par
1. Fagniez, Étude sur l'industrie parisienne, 281. — 2. Jouvenel des Ursins, p. 461; Fagniez, op. cit., 399. — 8. Jouvenel des Ursins, p. 461; Monstrelet, II, 162..— 4. Le Livre des Trahisons, éd. Kerwyn de Lettenhove, ch. xGr, p. 106. — 5. Bibl. de Bourgogne (Bibl. royale de Bruxelles), n° 14687, F 1; Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 31, note 1. — 6. Abbé Villain,
Hist. de Saint-Jacques la Boucherie, p. 138-139, 143, 238.
semaine une vente de 200 livres parisis avec 20 ou 30 livres de bénéfices. IL possédait 600 livres de rente, quatre maisons de campagne près de Paris, bien fournies de meubles; sa femme avait pour plus de 1000 francs de joyaux, ceintures, bourses, robes, linge : les biens meubles étaient estimés à 12 000 francs; chacune de ses nièces avait reçu 2000 francs de dot; sa maison à Paris lui avait coûté 3000 francs de réparations {.
Cependant, malgré cette puissance, cette richesse, les bouchers n'appartiennent pas à cette haute bourgeoisie dont on a vu les sentiments et les préférences. Ce sont des gens de métier; ils n’ont pu se mettre à part, s'élever au-dessus de leur premier milieu. Pour le faire, il aurait fallu d’abord abandonner leur industrie, il aurait fallu s’affranchir des habitudes violentes, de la grossièreté que ne peuvent éviter ceux qui exercent certains métiers. Au contraire, ils sont groupés les uns à côté des autres, très unis par des liens de famille sans cesse resserrés; il y a chez eux une sorte d’hérédité psychologique. Leurs abattoirs, leurs boutiques sont confondus avec leur résidence ordinaire; ils ont loujours sous les yeux le spectacle des animaux tués, dépecés, détaillés et vendus. De là des natures vulgaires, incapables de cette modération, de ce commencement de politesse que l'on remarque déjà chez les gens du roi et dans quelques corps de marchands ?. En 1398, il y à guerre el débat entre maistre Alain de Molin, breton et plusieurs autres d’une part, et Thomas Legois, boucher, et plusieurs autres bouchers de Sainte-Geneviève d'autre part . En décembre 1408 Jean de Saint-Yon est enfermé à la Conciergerie; son frère ainé avait eu le même sort, pour avoir joué un rôle trop actif dans une véritable bagarre près du Châtelet. On l’accusait, par exemple, d’avoir crié à son adversaire : € Villaim puant, je vous creverai l'œil *. » De plus ils sont sans cesse entourés de gens grossiers et brutaux : les maîtres bouchers faisaient faire la grosse besogne à des valets que ne retenait aucune contrainte; et tous ces valets enlouraient leurs patrons, buvaient et travaillaient à côté d'eux. À ces valets il faut ajouter les nombreux métiers qui dépendaient de la boucherie, écorcheurs*, pelletiers, couturiers, tripiers, tan-
1. Le Mesnagier de Paris, L. I, p. 80, note 1; voir, pour les deux familles Saint-Yon et Thibert, un mémoire de Clairambault neveu sur les Saint-Yon, Bibl. Nat., Pièces originales, Saint-Yon, 634, — 2. Jouvenel des Ursins, p. 465. — 8. Douët d’Arcq, Pièces du règne de Charles VI, 1, p. 126. — 4. Journal d’un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 37, 40, 319, notes. — 5. Les écorcheurs élaient groupés à l’entrée de la Boucherie. Voici comment une enquête, faite par H. Aubriot, prévôt de Paris, décrit leur installation en 1400: « Tenans en venans du palais devers Saint-Jacques de la Boucherie et qui se
neurs, etc. C’élaient de très petits états, gens « pauvres et meschans », dit Jouvenel des Ursins, qui élaient capables de faire de « très inhumaines, détestables et déshonnêtes besongnes ! ». Tous étaient dévoués aux bouchers, prêts à les aider, à les suivre et même à les deyancer. C'était eomme une petite armée que la corporalion pouvait lever à son gré dans Paris, et une armée qu'aucune violence, aucun excès ne devait effrayer.
En effet, voyons-les à l’œuvre. Toutes les conditions favorables que nous venons de passer en revue produisent l'effet prévu. Dans les dernières années du xrve siècle et les premières années du xv°, la population parisienne se montre inquiète, agitée, toujours prêle pour les émeutes et les soulèvements démocratiques; elle intervient fréquemment dans les affaires du royaume; elle manifesle avec bruit et violence ses opinions et ses sentiments; elle annonce ses aptitudes pour une crise comme eclle que nous allons trouver en 1415.
Jamais Paris n’a élé aussi mouvementé que sous le règne de Charles VE jamais ses habitants n’ont paru plus impressionnables, plus disposés À s’ameuter. Tout devient prétexte à réunions, à manifestations joyeuses ou menaçantes. La foule s’amasse pour les motifs les plus futiles comme pour les plus sérieux. 11 semble que lous ces gens des corporations el des confréries soient prêts pour la moindre alerte à sortir de leurs ateliers, à se rassembler, à se porter par milliers à l’hôtel de ville où au palais du roi; il suffit pour cela d’un faux bruit, d’une rixe quelconque, de quelque violence d’un officier royal, et même de vagues rumeurs. Les deux premières années (1380-1382) du règne ont bien annoncé ce qu'il devait être. Paris est en état de sédition permanente à propos de la suppression
prent depuis le bout de la rue Piedebœuf, et depuis Phuis de la ruelle par laquelle on entre en ladite boucherie, qui est assize à l’opposite de ladicte rue Piedebœuf, il y avoit grant quantité d’estau à escorcheurs où se vendoient les droicts et agneaux, saucisses, el au milieu de ces estau il y avoit, à l'endroit où est à présent le ruisseau de la rue Neuve, une petite ruelle de cinq pieds de large de chascun costé, et tenoient depuis ladicte ruelle le coin de la rue Piedebœuf jusqu’au coin de ladiete boucherie et jusqu'à un hostel
où est pour enseigne l’Ange, lequel hostel de PAnge fut abbattu pour percer ladicte rue Neuve, par où on va droit devers le grand Pont. » (Bibl. de Rouen, col. Leber, Extraits de mémoriaux de la chambre des comptes, de J. Ménant, t. I, {° 136.) — 1. Jouvenel des Ursins, p. 461, 477.
des aides par Charles V mourant, suppression que les oncles du nouveau roi promettent à plusieurs reprises et n’exécutent jamais. En octobre ou novembre 4380, février ou mars 1881, les mêmes désordres se produisen! à de courts intervalles. Ce sont des réunions bruyantes, des ententes secrètes, des harangues violentes, des rassemblements devant l'hôtel Saint-Paul, des négociations entre la foule et le chancelier, enfin des scènes de pillage et de meurtre. Il en est de même pendant la plus grande partie de l’année 1382, lors du soulèvement des Maillolins, et cette fois les excès sont encore plus grands !.
Ces débuts sont d'un mauvais augure pour l'avenir. En effet, si violente qu’ait été la répression en 4383, elle n’a pas définitivement calmé les Parisiens. En 1385, il y a de nouveau de « grands murmures ? »; en 1405, «on disoit beaucoup de choses publiquement qui esloient bien ordes et déshonnêtes » ?., En 1408, le peuple est fort troublé, « les choses es'oient bien douteuses », et ce fut bien pis en 1411 et 1412. « Et pour vray il faisoit en ce temps très périlleux en icelle ville “. »
Au moins, en 1380-1382, le peuple avait le molif grave de la suppression des aides promise et non accordée. Mais il prend l'habitude de se soulever pour les raisons les plus futiles, parfois sans raisons. Le 10 octobre 1405, on répèle un propos en l'air, que le duc d'Orléans était à la porte Saint-Antoine, « dont il n’esloit rien », et voilà aussitôt « telle esmeule... comme on pouroit guères veoir sans savoir pourquoy », el les Parisiens s'agitaient « comme ce tout le monde feust contre eulx et les vouloit destruire » *. En 1409, la cause est vraiment singulière. C’est au temps du schisme. Alexandre V vient d'être élu : à cette nouvelle, comme si ce fût un immense bonheur pour la ville, toute la population parisienne sort, se réunit et manifeste une joie bruyante et prolongée; on ne cessait de crier nuitet jour par les places et par les rues à baulte voix : « Vive Alexandre nostre pape! » buvans et mangeans ensemble. Et après firent les feux qui estoient moult grant $. » Quand Montagu fut arrêté, on eût dit que « Lout Paris fust plain de Sarrazins, et si ne savoit nul pourquoy ils s’esmouvoient? ». Aux approches de l’année 1413, lexcitation est plus vive que jamais : lorsque le roi rentra à Paris après la conclusion de la paix à Auxerre, il y eut échange d'injures entre un chevalier et un écorcheur ; le chevalier s'écrie : « Paix! paix! On te trou-
1. Rel. de Saint-Denis, t. I, 1. I; Jouvenel des Ursins, p. 325-333; Ordonn., VI, 685. — 2. Jouvenel des Ursins, p. 349. — 8. Ibid., p. 423. — 4. Journal dun Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 6; Monsirelet, Il, 163. — 5. Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 3. — 6. Monstrelet, II, 10, — 7. Journal dun Bourgeois de Paris, 64. Tuetey, p. 6.
vera une autre foiz! » Et sur ce l’écorcheur ameute les gens de sa corporation, puis tous les gens de métiers, et « fist tant que, avec grant peuple de Paris, ils se mirent en armes ct tendirent leurs chaynes » !. Et voilà une émeute sur le point d’éclater. ,
A plusieurs reprises, le pouvoir royal s’efforça de supprimer toute occasion. En 1383 (27 janvier), à la suite de Ja sédition des Maillotins, une ordonnance sévère fut rendue pour défendre que dorénavant les gens de métier « ne fassent assemblée aucune, pas même de confrairie de mestier »; en général, toute espèce de réunions, de quelque condition que fussent les membres, était également interdite ?. En 1407, le 6 avril, on publia dans les carrefours à son de trompe et à haute voix une semblable ordonnance, ce qui prouve bien que les habitudes parisiennes n'avaient point changé; deux mois avent, il y avait eu une première ordonnance sur le même sujet. Mais de telles prescriptions, si fréquentes qu’elles fussent, étaient impuissantes et ne pouvaient être réellement suivies d'exécution ?.
Lorsqu'ils se sont ainsi mis en mouvement, les Parisiens n'admettent aucune résistance. IS entrainent les bourgeois effrayés et timides; ils mettent à leur tête, quoi qu’ils disent, le prévôt des marchands el les échevins. Îls ramassent dans les rues tout ce qu'il y a de gens oisifs ou curicux ; femmes et enfants les suivent, et ainsi se forment les foules compactes et vagabondes de 1413. Nalurellement ces foules ne sont pas silencieuses ; on parle beaucoup, on crie, on chante. Ce sont des murmures, des plaintes violentes contre le petit état du gouvernement; ce sont des clameurs de gens qui s’excitent, des vociféralions quand un dialogue s’échange entre le chancelier et le peuple, des cris de meurtre et de pillage comme : « Voilà un Armagnac! » des chansons populaires répélées à plein gosier, si bien qu’en 1395, pour les seules affaires de l'Église, il était défendu aux ménétriers de chanter « ni en place, ni ailleurs, aucuns ditz, rymes ne chansons qui facent mention du pape, du roy ct des seigneurs de France * ». La joie est aussi bruyante que la colère, ce sont des « Noël! » des « Vive le roy! » lapageurs qui accueillent les princes à leurs entrées dans la ville, et le soir, toute la nuit même, de grands feux sont allumés dans les rues, sur les places, autour desquels on se réunit, on danse, on se divertit de mille manières Ÿ.
Pour mieux se retrouver et se reconnaitre, les Parisiens prennent des insignes, qu’ils empruntent au due de Bourgogne, c’est comme Puni-
1. Monstrelet, IL, 305. — 2. Ordonn., VI, 685. — 8. 1bid., IX, 311; XI, 224.
— 4, Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1841-42, 404. — 5. Journal d’un Bourgeois de Paris, p. 5.
forme des séditieux : chaperon vert (pers) et croix de Saint-André en sautoir par devant et par derrière avec une fleur de lys et la légende : Vive le roy! Et toute la clientèle ordinaire des soulèvements populaires en est pourvue; dès le début 100 000 hommes, femmes et enfants les porlent!. Tous ceux qui s'y refusaient élaient menacés. C’est qu’en effet le pillage même et le meurtre élaient le complément nécessaire de l’émeute. À trente années de distance, ce sont les mêmes attentals : en 1380, la foule se jette sur les maisons des fermiers de l'impôt, puis sur celles des Juifs : « El pillèrent, robèrent vaisselle d'argent, joyaux, robbes et les obligations. » En 1382, on s'en prend aux personnes : « Et tous ceux qu'ils trouvoient fermiers des aydes... tuoient et mettoicnt à mort bien cruellement ?. » Allons jusqu'en 1411, ce sont encore des scènes de pillage; une bande de gens de méliers part en expédition pour Bicèlre, où était une « moult belle maison, richement et notablement édifiée et peinte », appartenant au duc de Berry; on y met le feu, on y prend tout ce qui a quelque valeur, « si bien qu'il n’y demeura que les parois » *, On ne respecle pas plus les individus. « Ils tuèrent plusieurs personnes, les jelèrent à la rivière », dit Jouvenel des Ursins, et, pour expliquer leur disparition, on raconta qu’elles s'étaient enfuies. Et tout cela se faisait sans hésitation et sans scrupule : « Pour certain on avoit autant de pitié de tuer ces gens comme de chiens *. »
Les chefs ordinaires, les meneurs de cette agilalion perpétuelle sont précisément les bouchers, suivis de leur redoutable clientèle. Le 27 janvier 1383, quand les séditions du commencement du règne furent brutalement chàtiées, parmi les méliers dont les privilèges furent en grande partie supprimés, figurent en lète el au premier rang le maitre et la « communauté des bouchiers », Ce sont eux qui, de 1408 à 1413, coulèvent la population parisienne; ils sont craints et suivis. Les uns, les Legois, amènent les gens de la rive gauche, des faubourgs de Saint- Victor, de Saint-Marcel ; les autres, les Saint-Yon, les Thibert, ont autour d'eux les ouvriers ct les pelits marchands du quartier très commercant et toujours agité des Halles 5. Le Zévre des Trahisons nous montre dans quelques pages pittoresques ces maitres bouchers appelant la foule autour d'eux, lui donnant les impressions et les sentiments qu'ils désirent, la calmant où l'excitant à leur gré; il semble que Thomas Legois et ses fils
1. Jouvenel des Ursins, p. 461, 469; Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tueley, p. 12. — 2. Jouvenel des Ursins, p. 327, 333. — 8. Rel. de Saint-Denis, IV, 448; Jouvenel des Ursins, p. 465. — 4, Jouvenel des Ursins, p. 461; Journal d'un Bourgeois de Pars, p. 10. — 5. Ordonn., VI. 685. — 6. Monstrelet, IA T6S:.
n'aient qu'un mot à dire el tout le peuple se trouve réuni sur la place de Grève pour les écouler et leur obéir. « Nous ferons armer lout à couvert, dit Guill. Legois, tous ceux de nostre aliance, et bien vray que ceulx des neufves halles serons des nostre », et il ajoute que si la commune n’est pas de leur avis, « nous résisterons à l'encontre à force d'armes et les oechirons et ferons tant que nous serons au-dessus... ! ». Le même Legois devient chef d’une troupe de 500 hommes soldés par la ville de Paris, et la conduit hors des murs figurer dans les combats. Il mourut les armes à la main en Beauce ?.
I est clair que de tels chefs, loin d'empêcher les violences populaires, ne font que les encourager. Les chroniqueurs, en effet, les rendent responsables de tous les excès, les désordres, les attentats contre les biens et les personnes qui se produisent alors à Paris. Ils refusent au duc de Berry l'entrée de Paris; el pour l'empêcher d'y revenir, ils « rompirent lous les huis et fenesires de son dit hoslel de Néelle et y firent plusieurs desroys ? ». Ils forcent le prévôt des marchands et un grand nombre de bourgeois de quitter la ville, avec menaces de mort; en 1411, ils dirigent le piliage de Bicêtre. Chose curieuse et digne de remarque, ces bouchers sont alors fort ennemis des Anglais et exercent leur violence contre le contingent du comte d’Arundel, qui est venu se joindre au due de Bourgogne; ainsi, en novembre 1411, un valet boucher tue sans provocation un Anglais à Saint-Germain des Prés, croyant que les Anglais « avoient pris complot de tuer tous les bouchers de Paris * ». Ce sont encore les bouchers qui désignent certains bourgeois ou officiers royaux à lPirritalion populaire, qui organisent le pillage des maisons, et surtout qui en profitent. Ainsi, nous dit Cousinot, « furent pillez plusieurs gentilz hommes et leurs femmes et enffans boutez hors de leurs maisons par les bouchers ». Personne n’osait protéger les victimes contre de tels ennemis, car « il n’y avoit aucun homme de justice ny autre qui en eusl ozé dire mol; ni la reyne n’en eust ozé parlé ? ».
Enfin ce qui fait la grande force de cette population parisienne si bien disposée à s’agiter et à se soulever, c'est qu’elle est organisée presque
4. Le Livre des Trahisons, p. 106-108. — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 582; Jouvenel des Ursins, p. 468. — 8. Monstrelct, IT, 168. — 4. Journal d'un Bourjeois de Paris, éd. Tuetey, p. 15, note 1. — 8. Cousinot, la Geste des nobles, ‘h. ex; Monstrelet, Il, 464; Jouvenel des Ursins, p. 466.
militairement, qu’elle à des armes, ct surtout qu’elle se gouverne en partie elle-même.
Les Parisiens, en effet, ont tous les moyens nécessaires pour se défendre et pour attaquer. Un de leurs grands soucis, et à leur sentiment, leur plus grande force, ce sont les chaînes préparées pour fermer les rucs. Jadis Paris en était pourvu; on les avait enlevées et mises au Louvre lors de la réaction de 1383. En 1405, la ville était inquiète et défiante au milieu des difficultés chaque jour plus grandes entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne. Sur la demande des habitants, sur les instances du duc de Berry, capitaine de Paris, et du due de Bourgogne, on permit de rélablir les chaînes. Il fut en outre crié que l’on mit des lanternes dans les rues, de l’eau aux portes, que l’on bouchàt les ouvertures des caves. 600 chaines furent commandées aux forgerons parisiens, elles furent failes et posées en huit jours. Désormais les chaînes jouèrent un rôle considérable dans la vie des Parisiens; lorsqu'on les tendait, c'était le signe d’un grand danger, d’un mécontentement général et d'un soulèvement probable ‘. En 1408, le roi est emmené à Tours par la reine, aussilôt les chaines sont tendues. Peu auparavant, pour exciter la foule, on avait répandu le bruit que la reine et le chancelier méditaient l'enlèvement de ces chaines, et il avait manqué d'y avoir une émeute ?. C’élait comme la garantie de la liberté et de l’impunité.
Ce n'élaient pas seulement des chaînes, mais aussi des armes que les Parisiens avaient à leur disposition. En 1405, le 26 septembre, peu après le placement des chaines, on avait fait crier « que qui auroit puissance d’avoir armeure, si en achetast pour garder la bonne ville de Paris # », Il est à croire que lon usa largement de celte permission dangereuse ; car le greffier Nicolas de Baye écrit : « chascun #mpune portoit espée, dagues, et couteaux, et armeures * », En 1408, il y a grande émotion parce qu'il est queslion d’enlever au peuple les armes avec les chaines, et pour tout calmer, la reine est obligée de répondre que les Parisiens peuvent s’armer plus fortement s'ils le veulent5. Ces armes, ils les ont conservées les années suivantes, car le 23 octobre 1411 au-devant du duc de Bourgogne accourt une € grande mullitude de gens armez, entre lesquels estoient en belle ordonnance et bien armez les bouchers de Paris $ ». La même année, ils vont en armes jusqu'à Corbeil, prennent la ville, y mettent gar-
1. Rel. de Saint-Denis, HI, 308; Monstrelet, I, 112-115; Jouvenel des Ursins p. 441; Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 3 — 2. Monstrelet, [, 391-402; Rel. de Saint-Denis, IV, 180, — 8. Journal d'un Bowrgeois de Pan éd. Tuetey, p. 3. — &. Nicolas de Baye, t. I, p. 110. — 8. Rel. de Saint-Denis, IV, 180. — 6. Monstrelet, Il, 199. ;
nison et rompent tous les ponts de la Seine‘; en novembre 1411, ils contribuent à la défense de Saint-Denis et à la défaite des Orléanais au pont de Saint-Cloud ?. Ils sont bien « seize cens à deux mille bons compagnons armés de haubergeons, jacques, salades ou bacinets el gantelets et les aucuns garnis de harnois de jambes et de bonnes haches ou autres bastons, sans les archers et arbalestriers de Ja ville # ». Il y a également un corps de Parisiens l’année suivante au siège de Dreux, où ils font belle figure *. Du reste ils sont organisés de manière à former comme une armée. Ils sont groupés par centaines et par dizaines. De ces cadres on à tiré en 1411 des compagnies aclives, pour garder les ponts et veiller aux approvisionnements .
Cetle organisation militaire leur donne des chefs. Ce sont les cinquanteniers et dizainiers qui commandent à 50 et à 10 hommes. On compte 2 cinquanteniers et 8 dizainiers par quartier, élus par les bourgeois et confirmés par le prévôt. Au-dessus d’eux sont les quartiniers : chacun des 16 quartiers en a un à sa tête. Ce sont les capitaines des diverses sections de la ville : ils dirigent le guet, veillent à la garde de la cité, nuit et jour, font la police, doivent connaître les habitants et étrangers de leur quartier ; ils tiennent même des assemblées, figurent aux grandes réunions de l'Hôtel de Ville, prennent part aux élections de la prévôlé des marchands du 16 août. On comprend l'importance qu'ils ont parmi celte population mouvante et inquiète : 1ls peuvent Pentrainer ou bien l’apaiser et la maintenir °.
Mais ce n'étaient là encore que des chefs subalternes et locaux. Paris avait ses représentants atlitrés et indépendants. C'était la prévôté des marchands, avec l'échevinage, le conseil des 24 prud'hommes ou bonnes gens, le procureur, le clerc de la prévôté, les sergents, ete., dont le siège régulier était l'Hôtel de Ville. Il est vrai que la plupart de ces ofliciers avaient disparu pendant la première partie du règne de Charles VE. La municipalité parisienne, compromise par les émeutes des Maillotins, avait été emportée par le mouvement de réaction de 1383. La rude ordonnance du 27 janvier mettait en la main du roi, c'est-à-dire supprimait « la prévôté des marchands, eschevinage et clergie de nostre... ville de Paris avecques toute la juridiction, cohercion el congnoissance ». Toutes les attributions étaient confiées désormais au prévôt royal; les
1. Monstrelet, 11, 4168-69. — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 556, 588: — 3. Jouvenel des Ursins,: p. 466, 468. — 4. Rel. de Saint-Denis, IV, 6174; Jouvenel des Ursins, p. 470. — 5. Rel, de Saint-Denis, IV, 462, 442-46, 478. — 6. G. Picot, Recherches sur les quartiniers, ete., Mém. de la Sociélé de l'histoire de Paris, t. 1: p- 1932:
receltes étaient données aux receveurs ordinaires du roi; la maison de ville où Parloir aux bourgeois, dernier souvenir de la prévôté des marchands, était livrée à l'officier royal ©.
Cette suppression ne devait pas durer. Dès 1389, le prévôt de Paris abandonnait les attributions du prévôt des marchands qui lui avaient été données par sureroit. Sans rétablir complètement l’ancienne magistrature, le roi désigna, sur l'avis du Parlement, un « garde de la prévôté de l'eau de Paris », dont l'office ne différait pas au fond de la prévôté des marchands. En 1405, celte création transitoire fut réglée d’une façon précise, el le roi reslitua à la ville les revenus dont il avait confisqué la perception ?. Peu après, l’ancien état de choses fut rétabli. Dès 1409, la prévôté des marchands semble restaurée au moins de fait°. L'ordonnance du 20 janvier 1412 ne fit que consacrer cette restauration : Pierre Gentien, élu par les bourgeois, était le jour même confirmé dans l'office de prévôt des marchands par letlres royales. L'échevinage reparut au mois de février *. Ainsi, peu avant les événements de 1413, les Parisiens avaient recouvré la plus imporlante de leurs institutions municipales avec tous ses privilèges et dépendances; ils en Jouissaient alors comme par le passé.
Pour tous, les prévôts des marchands et les échevins sont les représenlants autorisés de la ville entière. La prévôté est élablie pour « garder les beaux et notables droiz, franchises, libertez et prérogatives, lant en fait de juridiction, comme pour maintenir, garder et conserver icelle nostre bonne ville... en bon régime et vraie police * ». C’est bien en effet le prévôt des marchands qui parle et agit au nom de tous les habitants, qui défend les privilèges et droits de la grande cité; c’est lui qui convoque et réunit les bourgeois dans de grandes assemblées, qui correspond avec les princes, avec les autres bonnes villes ; c’est lui qui vient au Parlement ou devant le roi avec ses échevins, qui est appelé dans les
4. Ordonn., V, 685-687. Les sceaux furent également rendus au roi. Nous trouvons dans les Extrails de mémoriaux de la chambre des comptes, de J. Ménant (Bibl. de Rouen, coll. Leber, . I) : « Aujourd’huy 43e jour de décembre 1388, M. l’évêque de Paris à apporté à la chambre deux bourses, c’est à sçavoir une bourse de broderie semée de fleur de lys à 4 escussons des armes de la marchandise de la ville de Paris ou estoit une cédule de parchemin contenant la forme qui s'ensuit : ce sont les sceaux qui furent au prévost des marchands de la ville de Paris rendus au roy par son ordonnance el commandement le 276 jour de janvier l’an 1382. » — 2. Ordonn., IX, 703. — 8. Jouvenel des Ursins, p. 445. — 4. Ora Ç :
11, 232; Journal d'un Bourgeois de . p. 29 Re mi
nal « ( , 4), 53 x gines de la municipalilé parisienne (Mém. de la Société de lhist. de Paris, NIL 183-200). — 5. Ordonn., X, 259.
grandes circonstances, présente des requêtes et répond pour tous ses concitoyens. Le garde de la prévôté figure à la tête de « foison » de gens de Paris, lors de la conclusion de la paix de Chartrest. En 1411, au mois de juillet, lorsqu'il s’agit de réconcilier les princes ennemis, le prévôt et deux bourgeois prennent part au nom de la ville aux conférences pacifiques tentées par la reine et le duc de Berry ?. En 1419, la municipalité parisienne, conduite par son chef, vient sous forme de requête dénoncer les agissements coupables des princes du parti d'Orléans*. Au mois d'août, pour conclure une paix définitive, on fait appeler à Auxerre le prévôt, ses échevins et des bourgeois, afin de rendre plus solennel cet accord auquel la ville de Paris aura participé “.
À la veille des émeutes cabochiennes, cette charge, qui semblait personnifier la ville entière, avait passé entre les mains de personnages faibles ou impopulaires. Charles Cul d’Oé, garde de la prévôlé nommé par le roi, avait été menacé à plusieurs reprises en 1408 et obligé de se faire accompagner d’une escorte armée. Au mois d'août 1411, Phostilité déclarée des Bouchers se manifesta si violemment contre lui, qu’il s’enfuit de Paris avec 300 bourgeois; il fut destitué. Une liste de six bourgeois notables fut présentée : sur cette liste le duc de Guyenne, après avis du conseil, choisit Pierre Gentien pour prévôt des marchands. C'était le fils d’un receveur général des aides; depuis 1399, il était général maître des monnaies. Officier royal, plutôt favorable aux Orléanais, il ne resta pas longtemps en faveur. Elu le 20 janvier 1412, lors du rétablissement des élections à la prévôté des marchands, en février 1413, il était dénoncé par l'Université et la ville de Paris comme ayant alléré les espèces dont il était chargé de diriger la fabrication. Se sentant menacé, il disparut et fut révoqué. André d'Espernon lui succéda : celui-là devait être dévoué. C’était un des grands changeurs de Paris, un des fournisseurs ordinaires du duc de Bourgogne pour les joyaux et objets précieux, homme « de très bonne renommée », d’après le témoignage parlial du Bourgeois de Paris, mais caractère faible et docile qui ne savait résister ni aux cadeaux de son redoutable client ni aux entrainements de la foule. La prévôté des marchands était donc alors la chose du peuple de Paris : il en expulsait tous ceux qui n'avaient point sa confiance et y plaçait en dernier lieu un bourgeois sans initiative et sans indépendance *.
4. Jouvenel des Ursins, p. #43.— 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 460. — 3. Monstrelet, IL, 243. — 4. Rel. de Saint-Denis, IV, 7108-18; Jouvenel des Ursins, p. 474; Monstrelet, II, 294. — 5. Rel. de Saint-Denis, IV, 136, 138, 278, 448, 762, V, 9, notes; Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 4, 28, 42.
CovILLE. 8
En somme, Paris présentait des conditions extrêmement favorables pour un soulèvement populaire comme celui de 1413. Il y avait là comme des forces latentes accumulées depuis longtemps. Mais pour les meltre en mouvement, pour entrainer cette foule déjà prête, il fallait une inspiration, des idées. Ce sera le rôle de l'Université, le second grand faeleur de la réforme cabochienne de 1413.