‹ Les Cabochiens et L'Ordonnance de 1413Chapitre 21 sur 93 · Et. Pasquier, Recherches de la France, liv. IX, ch. x · texte numérisé non relu

Et. Pasquier, Recherches de la France, liv. IX, ch. x

Sainte- Geneviève, autour du centre premier de la rue du Fouarre, de la rue Clos-Bruneau et de la maison de Sorbonne ‘. Là vivait une population universilaire considérable, des « escoliers et gens de mélier sans nombre », dit Guillebert de Metz, près du tiers de la ville entière, à ce que l'on croyait ?. A ne compter que les « studentes » véritables et leurs régents, on ne dépasse point, aux Lemps les plus prospéres, 1600 pour les premiers, et 200 pour les seconds ?, mais ce n'était là qu'une partie de ce peuple de suppôts et de clients que l'Université amassait autour d'elle, serviteurs, gens de métiers, moines mendiants, anciens suppôts et gradés, sortis des écoles et de l’enscignement pour occuper des offices ou des bénéfices ecclésiastiques, mais restés fidèles à leur vénérable mère. Ainsi, parmi les serviteurs, on comptait les bedeaux, trésoriers, greffiers, grands et petits messagers; parmi les gens de métiers, les copistes, écrivains, libraires, parcheminiers, enlumineurs. Cet ensemble était assez imposant pour provoquer l'étonnement et l'exagération des contemporains ‘. Guillebert de Metz va jusqu'à affirmer l’existence de 60 000 écrivains 5. En 1394, lors d'un scrulin au sujet du schisme, le Religieux de Saint-Denis raconte que le nombre des cédules trouvées excédait 10 000. À propos des grandes processions de 1412, Jouvenel dit sérieusement : « El en fit une l'Université de Paris jusque à Saint-Denys ; et quant les premiers estoient à Sainct-Denys, le recteur estoit encore à Sainct-Mathurin ?. » Cette grande association, qui absorbe toutes les pensées, toutes les intelligences travailleuses, qui a le monopole de la spéculation et de l’enseignement, doit nécessairement tenir une grande place dans le monde et jouir d’un immense crédit. C'est la « chère et aisnée fille des rois »; c'est le concile permanent des Gaules. Elle négocie avec les princes et correspond avec les rois. Elle échange des lettres avec le pape, les cardinaux, les rois de France, d'Angleterre, d'Aragon, etc. ; à plus forte raison avec les universités étrangères $, Ces universités sont pour

4. Moyen Age el Renaissance, L. 1, Universités: Hist. littéraire de la France. &. XXIV, p. 242-252; Thurot, De l’organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au moyen äge, p. 19, 126. — 2. Leroux de Lincy, Paris et ses Histoniens, p.282 = "8..Thurot;10p-. ct, AU. Sp. 4 "7, ‘Moyen Age el Renaissance, Universités; Thurot, op. cit., p. 23. -— 5. Leroux de Lincv op. cît., p. 232. — 6. Rel. de Saint-Denis, t. Il, p. 101. — 7. Jouvenel des Ürsins, p, 4172. On peut encore citer le passage suivant du discours prononcé par Jean Petit au synode de 1406 : « La Faculté des arts est telle, qu'il y a bien mille maistres. Gest-icy derrière me dist deux milles; au moins, en ÿ a il bien millé, de quoy il y en a bien deulx ou trois cens gradués en théologie, en médecine, en drois civils et canons... » (Moland, Origines littéraires de la France, p. #16.) — 8. Jourdain, Index chartarumSUniversitatis Parisiensis, passim.

L'UNIVERSITÉ DE PARIS AU DÉBUT DU XV° SIÈCLE tir

la plupart sorties ou imitées de celle de Paris; en 1400, il en existe déjà 15 organisées de la même manière, avec des règlements semblables Etienne Pasquier n’a garde de passer sous silence celte grande autorité de l'Université de Paris : « L'’authorité de l'Université, dit-il, estoit montée à un tel degré, qu'à quelque condition que ce fust, il la falloit contenter *. » Déjà le héraut Berry avait constaté le fait dans deux passages de sa chronique : « Vouloient, dit-il, ceux de l'Universilé ce temps-là se mesler de tout, » Et plus loin : « La dite Université avoit grande puissance pour ce temps-là à Paris, tellement que quant ils metloient la main en une besongne, il falloit qu'ils en vinssent à bout, et se vouloient mesler du gouvernement du pape et du roy et de toutes autres choses ?. »

En effet, cette vaste corporation, qui représente la science divine et humaine, ne peut se confiner dans ses leçons et ses examens, demeurer étrangère aux grands événements extérieurs. Elle sait, si elle prend la parole, de quel poids sera son opinion et combien elle trouvera de fidèles pour la soutenir et la défendre. On la voit s'intéresser à tout et s'occuper de tout, d’abord et surtout des affaires de l'Église. C'est l’époque du grand schisme d'Occident et jamais pareille occasion n’a manifesté le pouvoir el l’activité de l’Université de Paris : elle discute le pouvoir des papes schismatiques; elle les fait attaquer, maltraiter, condamner par ses orateurs ; elle rédige des actes interminables, audacieux dans le fond et dans la forme; pour sortir des scandales et des intrigues, elle a ses solutions à elle, soutenues avec une incroyable énergie, la neutralité, puis la cession mutuelle des adversaires et jusqu’à la réunion d’un concile sénéral; elle fait appel au pape fulur; elle prépare et consomme, avec le concours du roi, un acte de la plus grande gravité, la soustraction de l'Église de France à Benoît XIII, au pape d'Avignon, qu’elle a reconnu jusque-là, mais qui résiste à ses requêles el à ses exigences; elle suspend ses leçons et se mel en grève, quand le roi n’est plus d'accord avec elle; elle se réunit sans cesse, en nations, en facultés, en assemblées générales où l’on discute avec la plus vive animation et la plus audacieuse violence ; elle suggère au roi la réunion de conciles nationaux en 1395, 139%, 1398, 1406, et elle y conduit tous les débats; elle préside à la lacération des bulles pontificales; enfin elle est l'âme du concile général qui doit ramener la paix et l'union dans l'Église troublée depuis plus de trente ans, le concile de Pise de 14409; là, elle est représentée par une ambassade solennelle; plus de 80 votants comptent parmi ses membres,

4. Thurot, De l'organisation de l'enseign., ete., p. 206. — 2. Et. Pasquier,

Rech. de la France, II, ch. xxx. — 8. Berry, dans Godefroy, Hist. de Charles VI, p. 414, 419.

et le nouveau et unique pape, Alexandre V, Pierre de Candie, a élé un de ses élèves et un de ses maitres ‘.

Cette Université si puissante, si vivante, qui est comme une autre ville dans Paris, déjà habituée à discuter et même à diriger les affaires de l'Église, ne peut manquer, dans un moment de troubles, de luttes intestines, d'abus, d'intervenir également dans le gouvernement, de donner son avis, de faire ses doléances et ses réclamalions, et, s'inspirant de son caractère à la fois laïque et ecclésiastique, de prêcher la concorde et la réforme.

En effet, l'Université joue un rôle politique. Il n’est pas à cette époque d'affaire importante qui se règle sans elle. Les rois sont les premiers à l’appeler, à la consulter ; ils croient à l'utilité et à l'efficacité de ses avis.

Il en est ainsi déjà pendant tout le xrve siècle. Le 3 février 1316, l'Université fait acte politique en reconnaissant comme roi légilime Philippe V par des lettres solennelles et pompeuses *. Au temps d'Étienne Marcel, elle devient très agissante : elle veut concilier, rétablir la paix; elle négocie; elle fait armer ses clients; elle envoie une députation au Dauphin, régent du royaume; deux orateurs, le prieur des Jacobins et un moine de Saint-Denis, prennent la parole et déclarent que « si Mgr le duc ou le roi de Navarre estoient refusans de tenir et accomplir leur délibéralion, ils seroient tous contre celui qui en seroit refusant et prescheroient contre lui ». Ainsi l'Université avait déjà sa politique indépendante el précise *.

Les rois les plus forts n’ont garde de négliger son concours dans les circonstances solennelles. Charles V l'appelle d'ordinaire à ces grands conseils qu'il réunit souvent pour l’éclairer et l’appuyer. En août 1374, à la fin de l'acte qui fixe à quatorze ans la majorité des rois, on voit figurer à côté d’un certain nombre de prélats « le recteur et plusieurs maîtres en théologie, docteurs en droit et autres sages clercs de l'Université de Paris * ». Quatre ans après, au milieu des cérémonies du passage de

4. Pour le rôle de l'Université dans le schisme, voir Du Boulay, Historia Universitatis, L IV et V; Jourdain, Index chartarum Univ. Paris; Schwab, Gerson, Professor und Rector, Wurzbourg, 1858; Tschakert, Peter von Ailly, Gotha, 1877; L. Moland, Les Origines littéraires de la France, Ne partie, Ch. 1, etc. — 2. Jourdain, Index chartarum, n° 432. — 3. Grandes chroniques de Saint-Denis, {. VI, p. 85; Jourdain, l’Université de Paris au temps d'Elienne Marcel (Rev. des Quest. hist., XXIV, 556). — 4. Ordonn., VI, 6.

l'Empereur, le roi présente lui-même l'Université à Charles IV ; Christine de Pisan nous raconte comment « assembla le roy le conseil de sa chambre, et... par le commandement du roy vint l’Université de Paris devers l'Empereur ! ».

Aïnsi c'est un fail acquis désormais que l'Université intervient dans les affaires du royaume, qu’elle est appelée à exprimer son opinion. Jamais la chose ne fut plus évidente qu'au début du xv° siècle. A toutes les tentatives de réformes, elle est régulièrement appelée; à toutes les tentatives de conciliation entre les princes, elle apporte l'appui de son autorité et de son prestige. En 1405, l’Université est consultée sur l’état du royaume par le duc de Bourgogne, maitre alors de la situation ?; son avis est demandé pour les affaires les plus secrètes. Un officier du due écrivait le 27 septembre 1405 : « Au conseil de mondit seigneur auquel ceulx de l'Université sont chascun jour assemblez, a plusieurs et diverses oppinions, par ce que les aucuns vuellent voyes de requestes, prières et sommacions, et les autres en diverses manières vuellent autres diverses voyes qui ne sont pas à suivre pour ce que l’on ne scet où lettres chéent ?. » En 1409, elle prend une part active à un grand travail de réformalion des finances *. Elle envoie des ambassades au duc d'Orléans et au duc de Berry; elle est reçue solennellement par le roi dans la chambre verte et admise à exposer ses doléances et ses plans 5. C’est le roi lui-même qui, en 1411, vient réclamer le concours de l'Université, lui écrit de longues lettres sur l’état du royaume ©, et la requiert « que ces choses ils fassent prescher et publier, et qu'ils luy vouleussent donner aide et confort ». I1 y 8 suppôts dans une commission pour la défense de la ville, 4 docteurs dans des conférences pour la paix au mois de juillet 1412, 12 députés à la fin d’août de la même année pour la eonclusion de la paix d'Auxerre 7.

C’est donc, pour ainsi dire, un droit de l’Université. On vient de le constater. Mais comment usera-t-elle de ce droit? Quelles mœurs, quel esprit, quelles habitudes apportera-t-elle dans les affaires politiques? De là doit nécessairement dépendre la nature de son influence.

En premier lieu, il faut remarquer que l'Université est un corps privilégié. Elle a dans le royaume une situation toute particulière. Depuis

1. Christine de Pisan, le Livre des faits el bonnes meurs du roy Charles V, p. 304 (éd. Buchon). — 2. Rel. de Saint-Denis, HI, 310; Monstrelet, I, 112. à 8. Arch. de la Côte-d'Or, B, 11 942, n° 11. — 4. Monstrelet, IT, #2. — 5. Monstrelet, IT, 90-92. — 6. Jouvenel, p. 465; Du Boulay, Hist. Universilalis parisiensis, t. V, p. 218. — 7. Rel. de Saint-Denis, IV, 416, 440, 448,708; Monstrelet, I1, 294; Jourdain, Index charlarum, n° 1060.

le xm° siècle, les rois n'ont cessé de s’occuper d'elle; ils ont rendu en sa faveur un nombre considérable de lettres, d'ordonnances, d’édits. Dans l’Index chartarum de M. Jourdain, on peut compter plus de 45 actes royaux confirmant ou augmentant les privilèges universitaires avant 1413 ; pour que nul n’en ignore, par lettres de mars 1301 et de janvier 1305, le roi ordonne que, tous les deux ans, les privilèges soient lus en présence du prévôt de Paris, de tous ses sergents et d’une députation de maitres de l’Université ?.

A considérer le fond de ces privilèges, on peut voir combien l’Université en tirera de force et d’audace dans les circonstances où nous la trouverons mêlée. Comme le remarque Etienne Pasquier, elle avait reçu de grands avantages pour les trois principales « occurrences d'affaires, les unes qui concernent nos corps, pour les crimes; les autres notre bourse, pour la conservation de nos biens domestiques, et finalement le payement des aydes et subsides que la nécessité publique a introduites pour la subvention des guerres ? ». Maîtres et élèves, suppôts et clients de l'Université savent en effet qu'ils ont leurs juridictions spéciales, qu'ils peuvent compter, sinon sur l'impunité, au moins sur l’indulgence de leurs juges. Ils sont assurés de ne jamais être appelés en justice « extra muros parisienses »; pour une affaire criminelle, ils n'iront point devant le juge royal dont la sévérité, peut-être même la secrète hoslilité, est à redouter, mais devant l’official de Paris. Dans les nombreuses causes relatives aux bénéfices qui font vivre la plupart d’entre eux, ils auront leur juge particulier et ils s’adresseront à l’évêque de Beauvais, à celui de Meaux ou encore celui de Senlis, qui ont le titre de conservateurs des privilèges apostoliques. Ontls des difficultés entre eux? leurs compagnies, faculté, nation, ou même l'Université entière en décideront. Le corps universilaire dans son ensemble prétend n'être justiciable que du roi en personne ?.

Leurs biens sont l’objet d'autant de privilèges que leurs personnes. Ils sont exempts de toute charge d'impôt, aide ou subside ‘. Sur un certificat du recteur, ils ne payent même pas les décimes accordés au roi par le pape; et Les actes royaux se multiplient au xiv° siècle pour bien affirmer ces exemptions : en novembre 1303, août 1307, janvier 1340, mai 1345, février 1360, septembre 1369, mai 1371, avril 1383, janvier 1384, juil-

4. Du Boulay, Hist. Univ., L. IV, p. 3, 25; Ordonn., IX, 394; Jourdain, Index chartarun, n° 347, 352. — 2. Etienne Pasquier, Recherches de la France, liv. IX, Ch. xxvI. — 8. Ordonn., Il, 55; Thurot, De l’organisation de l'enseignement, etc., p. 28; Et. Pasquier, Recherches, etc., Liv. IX, ch. xxvurs Hist. litt. de la France, 1. XXIV, 265. — 4. Ordonn., VII, 760.

let 1386, juin 1396 ‘, ete. De plus, ils ne payent point de péages; ils ont l'avantage de pouvoir rester absents de leurs bénéfices sept années et d’en loucher les revenus ?; leurs biens, les provisions qui servent à leur subsistance, sont affranchis de toute saisie ou arrêt; leurs blés sont mis à l'abri de toute prise royale ?. Ils n’ont donc rien à craindre.

Les privilèges sont entourés de grandes garanties, afin qu’ils ne deviennent pas lettre morte. Le prévôt de Paris, comme représentant du roi, en est institué l’exécuteur et le gardien : « executor et gardiator » ; il est obligé de jurer qu'il les observera religieusement, fûtil même un ennemi désigné de l’Université, comme Hugues Aubriot *. Il est vrai que le prévôt oubiie souvent son serment, mais le recteur n’a qu’à s'adresser au roi, et il est sûr d'obtenir aussitôt une réparation éclatante pour les injustices, une confirmation immédiate pour les droits méconnus 5.

Mais le droit le plus exorbitant, celui qui dans un jour de crise politique pouvait devenir un danger, c’élait la cessation. Grégoire IX, par une bulle de 1251, a donné à l'Université la faculté de suspendre ses leçons, d'interrompre ce qui fait sa vie, de faire grève en un mot, toutes les fois que ces privilèges auront été violés. Tout enseignement, tout examen, toute parole et toute activité cessaient dès que cette grave mesure avait été prise et annoncée en chaire. On pouvait craindre alors les troubles que présente toute grève : c’élait une nombreuse population, où les jeunes gens dominaient, inoccupée et mécontente 6,

À côté de la confiance et des avantages qu'inspire aux suppôts de l’Université leur siluation privilégiée dans le royaume, il faut tenir compte aussi des habitudes que leur donne leur existence quotidienne. Ces habitudes, ces mœurs, les préparent également à une action politique. Voyez d’abord comment se règlent les affaires proprement universitaires : tout est débattu, discuté, décidé dans des assemblées délibérantes, plus ou moins nombreuses selon les objets ; car l'esprit général est anarchique. Il y a des assemblées de nalions, de facultés; on y règle les éludes, la discipline, les dépenses et les revenus. Sans cesse Saint-Julien le Pauvre et surtout le cloître des Mathurins se rémplissent le matin après la messe de maitres, de bacheliers, d'étudiants même qui viennent aux réunions des nations, de la faculté des arts ou de la faculté de théologie. Plus rarement, pour les plus graves questions, l'Université entière s'assemblait

4. Jourdain, Index chartarum, n° 74-200. — 2. Thurot, De l'organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au moyen âge, p. 29. — 8. Jourdain, op. cit., n° 140. — 4. Jourdain, op. cit., n° 696, 791. — 5. Jourdain,

op. cit., n° 106, 725. — 6. Du Boulay, Historia Universilatis, &. I, p. 140; Jourdain, op. cit., ne 34; Thurot, op. ct., p. 29.

aux cloitres des Mathurins et de Saint-Bernard; c’était comme l’assemblée populaire d’une république démocratique *. Le principe de toute celle organisation, c'est légalité : aucune distinction réelle entre riches et pauvres, nobles et roturiers. Tous portent des vêtements semblables, sans éclat et sans ornement, l’habit académique; tous écoutent les lectures et les leçons assis par terre, sur les dalles; on y met seulement un peu de paille en hiver; tous veillent avec un soin intéressé à ce que celte égalité soit respectée dans les examens, les collations des grades, les promotions. Une conséquence nécessaire, c'est que toutes les charges, toutes les dignités se donnent à l’élection; tous ceux qui ont les Litres suffisants peuvent y prétendre et y parvenir; et de plus la durée de ces charges est très restreinte, trois mois pour les recteurs, un mois pour les procureurs des nations. Il y a donc des élections à chaque instant et parfois prolongées à deux et trois degrés, pour le recteur, les procureurs des nations, les doyens des facultés, le procureur du Parlement, les députations si fréquentes aux papes, aux cardinaux, aux conciles, aux universités, aux rois, aux princes du sang de France, etc.

D'autre part la vie de tous ces suppôts, bacheliers, maitres, docteurs et régents se passe en argumentalions, en disputes, selon le mot consacré. Pour la déterminance au baccalauréat ès arts, on disputait avant Noël et pendant tout le carême, et quelquefois si vivement, qu'on était disposé à en venir aux coups; on disputait une fois par mois dans la faculté des arts, sans compter une séance solennelle l'hiver à Saint-Julien le Pauvre ; on disputait et argumentait dans les pensionnats et pédagogies, dans les collèges et en particulier aux collèges de Navarre et de Sorbonne, où les exercices se prolongeaient même durant les vacances. De là une disposition inévitable à parler de tout, à discuter sur tout, à intervenir en tout. Chacun ayant les mêmes droits, il n’est personne qui ne soit disposé à dire son mot; il n'est rien qui ne soit l’objet de pesantes et longues propositions, d’interminables et savants discours; telle sera la conduite de l'étude de Paris en 1413 ?.

De plus tout ce monde universitaire est très vivant, très agité. Il y a là des étudiants et des maîtres de tous les âges ; à la faculté des arts, on commençait à étudier avant quinze ans; on pouvait être bachelier à quatorze ans et maitre à vingt et un; au contraire, la théologie prenait quatorze années à apprendre, à discuter et à enseigner, on pouvait être encore écolier à trente-cinq ans *. Le plus souvent maîtres et élèves se

4. Du Boulay, Hist. Univ., &. HE, p. 445; Thurot, De l’organisation de l’enseignement, elc., p. 22-25. — 2. Hist. liltéraire, t. XXIV, p. 261-271; Thurot, op. cit., p. 48, 81, 131, etc. — 8. Thurot, op. cit., p. 43, 52, 135.

confondaient, vivaient ensemble, s’altachaient les uns aux autres par les liens d’une solide amitié, et prenaient les mêmes plaisirs. Ces plaisirs, pour les plus jeunes, les artiens, n'étaient pas toujours tranquilles et inoffensifs : ils étaient souvent au cabaret, visitaient les mauvais lieux, faisaient du bruit et du scandale dans les rues, inquiélaient et vexaient les bourgeois tranquilles, quand ils n’allaient pas jusqu’à les rosser et les dévaliser. Sans cesse ils avaient maille à partir avec le prévôt de Paris . Malgré l'existence de collège, la vie scolaire était peu surveillée et la discipline peu efficace, d'autant plus que l'Université protégeait toujours ses suppôts contre la police royale. Puis ces dispositions étaient entreienues par les fréquentes vacances, les fêtes, les cessations : il y avait grandes vacances depuis la fin de juin et les cours ne reprenaient vraiment qu’au 10 octobre, sans compter de longs congés à Noël, pendant le carême et à Pâques. Les fêtes étaient fréquentes et toujours célébrées par de bruyantes réjouissances : on en comptait 60 pour l'Université, 8 particulières aux arts, 6 à la théologie, 34 au décret?; puis c’étaient des réunions, des banquets, des journées de plaisir pour fêter les déterminances, les baccalauréats, les licences, les maîtrises, ete. Quand il y avait cessation, l’Université entière chômait, maîtres et étudiants ne savaient que devenir, s’amusaient et s’agitaient bruyamment?. On le vit bien en 1403, pour l'affaire de Savoisy, dont les gens avaient attaqué et frappé les étudiants dans une cérémonie religieuse, et, en 1407, pour Vaffaire du prévôt de Paris Guillaume de Tignonville, qui avait fait pendre deux écoliers turbulents et criminels. L'Université suspendit à deux reprises ses cours, et il fallut céder au plus tôt pour écarter les dangers de la cessation *.

Ainsi dans les difficultés politiques du xv° sièele à son début, on doit nécessairement rencontrer l’Université, une association nombreuse, puissante déjà dans les affaires de l'Église, pourvue par les papes et les rois de nombreux privilèges, qui lui donnent une réelle indépendance. Du reste sa vie intérieure et quotidienne l’a préparée à celte action politique : elle est habituée à délibérer, à argumenter, à trailer toutes les questions d’une manière contradictoire; elle forme des orateurs et des discuteurs; elle a l’expérience des réunions et des assemblées, car tout chez elle se règle par la délibération; elle n’a pas la discipline et la contrainte de la

4. Thurot, De l’organisat. de l'enseign., elc., p. 39,40. — 2. Thurot, 0p. cil., p. 64, 137, 173. — 8. Du Boulay, Hist. Universit., t. HI, p. 141; Thurot, op. cit, 99. — 4. Rel. de Saint-Denis, III, 184-196, 720; Monstrelet, 1, 73-16; Jouvenel des Ursins, p. 419, 437; Jourdain, Index chartarum, n° 965, 968, 1005-1006 ; Cousinot, Geste des nobles, ch. xexvr; Félibien, Hist, de Paris, IV, 541.

hiérarchie et de l’obéissance, car tous y sont égaux, les écoliers seront bientôt maitres, et tous y vivent de la même vie. L'Université n’hésitera done pas à se mettre en avant, à donner son opinion et ses conseils; elle saura soulenir une discussion et faire grande figure dans les assemblées du royaume. Mais, comme elle n'existe que pour l'étude et la science, son rôle sera sérieux et relativement modéré; elle aura ses préférences, elle réclamera avec énergie les réformes dans l'État; mais elle comprendra que rien n’est plus salutaire à ses travaux el à sa prospérité que la concorde des princes, la disparition des guerres civiles, le bon gouvernement et la sécurité du roi. Elle peut agir avec énergie et passion; si elle a des étudiants de plus de trente ans, elle compte beaucoup de très jeunes écoliers et de très jeunes maîtres, qui se laisseront entrainer par leur ardeur juvénile et leur témérité individuelle, qui feront cause commune avec la population parisienne et la conduiront au besoin. Mais le corps universitaire tout entier ne les suivra pas; ses membres les plus écoutés et les plus autorisés sont précisément les plus âgés et les plus sages; ils n’iront point au delà de leur devoir et de leur intérêt.

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Cette Université en matière de gouvernement a des idées, une doctrine, un idéal; c’est elle qui fourmi les théories et les spéculations, le peuple de Paris ne fait à cet égard que l'écouter, la croire et la suivre, Gerson le déclare avec fierté dans la proposition « Vivat Rex! >», prononcée par lui en 1405 devant le roi et son conseil ; il y insiste au début : « La fille du roy, dit-il, la mère des sciences congnoit et sçait par la doctrine des théologiens, juristes, philosophes et poëtes, en espécial par la détermination d'Aristote en ses Politiques que royaume ou règne est police et gouvernement meilleur et plus durable... » Pourvue de cette science précieuse, «si un prescheur, maistre ou bachelier, peult et doibt publier la doctrine qu'il à apprinse pour instruire les autres, la fille du roy pleine de tant de maistres clora-elle sa bouche, cachera-elle sa lumière dessoubs le banc et sa science en terre? Ceci n'est point à dire ?. » L'Université a donc ses principes de gouvernement et sa science politique : c'est un devoir pour elle de les faire connaître à tous, de les publier pour en demander l’applilion. Or, comme elle a conduit en partie le mouvement réformateur en

1. Gerson, Harangue faicle au nom de l'Université de Paris devant le roy Charles sixiesme (Vivat Rex!), Paris, 4824, p. 3, 9.

1413, qu'elle a ainsi inspiré la grande ordonnance cabochienne, il importe de voir quelles étaient ses théories, ce qu’elle voulait et rêvait.

C'est à la fin du xm° siècle qu'apparaissent et se précisent les idées politiques favorites de l’Université, avec le triomphe définitif d'Aristote. Dès ce moment les spéculations politiques se multiplient ; presque toutes se rattachent aux écoles de Paris. Arislote à été traduit du grec en latin en 1271, il a été aussitôt commenté par saint Thomas et Albert le Grand, que tant de liens unissaient à l'Université. Gilles de Rome, dans les dernières années du siècle, est à la fois un des plus fameux maîtres de théologie et le plus fidèle disciple d’Arislote. Au xiv° siècle, le philosophe grec est le maitre de toute science politique : en 1307, Siger de Brabant lit et commente à Paris le livre des Politiques el expose, à ce propos, des idées très hardies. C’est toujours d’après le modèle commun que se donnent en 1320 les enseignements sur « la meilleure administration d’un État », dont nous parle avec louanges Jean de Jandun dans son Z/oge de Paris!. Au milieu du xiv° siècle, les Quaestiones de Buridan de Béthune ne sont qu’un nouveau commentaire, ingénieux et fécond, des œuvres du Stagirite. En 1348, on lit cette affiche apposée dans le quartier des écoles par un novateur sceptique que ses hardiesses devaient faire condamner : « Quiconque voudra entendre lire le livre des Politiques d’Aristote, et discuter certaines questions où l'on traite du juste et de l'injuste, utiles pour établir de nouvelles lois ou amender les anciennes, que celui-là vienne à tel endroit : il trouvera maitre Nicolas d’Autricourt qui apprendra loutes ces choses dans sa lecture ?. » Par l’Université, l'œuvre d’Aristote arrive jusqu'aux princes : à la demande de Charles V, Nic. Oresme traduit en français avec une grande précision les Économiques et les Politiques d’après le texte latin, et les exemplaires de ce travail sont nombreux dans les librairies royales et princières du temps *. En 1366, une bulle pontificale donne enfin une consécration définitive à Aristote dans l’enseignement de l'Église; les orateurs de l’Université sous Charles VI, les Gerson, les Courte-Cuisse, les Jean Petit, les Benoît Gentien, les Eustache de Pavilly, ete., peuvent désormais le citer et l'invoquer comme l'autorité suprême, la source premiére de leurs interminables spéculations.

Ce n’est point cependant la source unique : la doctrine universitaire s'est complétée à l’aide des disciples du maître. Le docteur Angélique,

4. Bongars, t. Il, p. 358; Hist. littéraire de la France, t. XXI, p. 106. — 2. D'Argentré, Collectio judiciorum de novis erroribus, t. 1, p. 857. — 8. Meunier, Essai sur Nic. Oresme; Delisle, le Cabinet des Manuscrits de la Bibl.

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saint Thowas, a fait plus que de commenter la Politique : il a écrit deux longs traités de politique pratique, le de Regimine principum et le de Eruditione principum, sans compter la courte mais importante lettre à la duchesse de Brabant, de Regimine Judaeorum, et certains passages de la Somme. Son fervent disciple Gilles de Rome a repris les mêmes sujets dans un nouveau de Regimine principum, écrit à l'intention de Philippe le Bel dans sa jeunesse. Ces deux auteurs sont restés parmi les autorités les plus considérables de l'Université, admis dans toutes les librairies, plusieurs fois traduits et abrégés en français, constamment cités par leurs successeurs. C’est encore aux écoles de Paris que l’on peut faire honneur du plus audacieux des publicistes du xiv° siècle, un laïc, Marsile de Padoue, qui par les théories de son Defensor pacis semble en avance de deux siècles; il a été recteur en 1312; son disciple, Jean de Jandun, a occupé une des dignités du collège de Navarre. Leur doctrine n’est condamnée qu'avec peine en 1327, et encore en 1376 une instruction commencée sur la demande du pape contre une traduction aggravée du Defensor pacis, que l’on attribue à un théologien de Paris, ne peut aboutir. Il faudrait ajouter à cette liste bien des noms, ceux de Guill, Ockam, qui fut un maitre parisien, de Ph. de Leyde, docteur de la faculté de décret; rappeler surtout le Songe du Vergier, si répandu à la fin du moyen âge, et qui doit tant aux auteurs précédents.

Ainsi, empruntée à ces sources diverses, s’est formée la doctrine universitaire telle qu'elle nous apparaît à la fin du xiv° siècle et au commencement du xv°, en particulier chez ceux qui ont pris la parole au nom de la corporation entière et exposé ses doctrines communes. Voyons les principaux traits de celte doctrine. Inspirés de saint Thomas, de Gilles de Rome et avant tout d’Aristote, que voulaient, que demandaient ces maitres fameux devenus, au temps de Charles VI, des orateurs politiques? Quel évangile politique prêchaient-ils à leur auditoire quotidien, à ce peuple de Paris si inquiet, si vivant, toujours prêt à appliquer sur-lechamp les théories qui le séduisent?

Gerson, Courte-Cuisse ou Jacques Legrand, comme Gilles de Rome, n’ont, au fond, qu’une très mince originalité : ils prennent leurs idées un peu partout, ils imitent et invoquent tous les auteurs qu'ils ont sous la

4. Voir Barth. Saint-Hilaire, {a Polilique d'Aristote, t. I, préface; A. Jourdain, Essai sur les traductions latines d’Aristole au moyen âge (1843); Ch. Jourdain, {a Royauté et le Droit populaire au moyen âge (Mém. de l'Acad. des inscripl. el belles-lettres, 1. XXVIID); Von Bezold, die Lehre von der Volksouveraenelael wachrend des Mittelalters (Sybels, Histor. Zeitschrift, t. XXXNI, p. 313); Franck, Réformateurs et Publicistes du Moyen âge et de la Renaissance; Labanca, Marsilio da Padova, Padoue, 1882, etc., etc.

L'UNIVERSITÉ DE PARIS AU DÉBUT DU XV° SIÈCLE do

main, Ils empruntent avec une égale confiance aux Pères de l'Église et à l'antiquité grecque et romaine, du moins telle qu'ils la connaissent. On ne saurait croire combien ont été exploités par les écrivains du xrv° et du xv° siècle les quelques auteurs anciens alors connus : Caton, Horace, Juvénal, Lucain, Stace, surlout Tite Live, Sénèque, Ovide et Valère Maxime. Principes de morale, d’art militaire, de rhétorique, d'économie domestique et politique, ete., on y trouve tout, et ce qui vient d’eux est au-dessus de toute discussion. Les traductions qu'on en fait se mulliplient à l'infini. Tous les hommes instruits de cette époque ont la même passion. Voici par exemple la fameuse harangue de Gerson « Vivat Rex! » où il expose tout au long ses idées de gouvernement; nous y voyons défiler : Josèphe, Aristote, Caton, Cicéron, Virgile, Plutarque, Valère Maxime, Sénèque, Homère, Térence, une foule de personnages romains et grecs, voire même des héros, des dieux et des déesses, Pallas, Mars, Neptune, Salmacis, Hélène, Polyphème, Hercule, Lycaon, Jupiter, Vulcain et jusqu’à Vénus. Les livres chrétiens ne sont pas moins souvent cités : la Bible, l'Évangile, les Pères, surtout saint Augustin, sont mis à contribution ; leurs préceptes religieux et moraux se mêlent aux anecdotes de l’histoire ancienne. La foule qui écoute ne connaît ni ne comprend, mais elle n’en est que plus étonnée, plus convaincue et plus docile.

De là une conséquence nécessaire : imitant toujours, s'inspirant avant tout des autorités de l’École, des modèles les plus lointains et les plus vénérés, ils ne sont point vraiment pratiques. Leur point de départ est Aristote et non point tout simplement l’étude minulieuse et approfondie des circonstances présentes; non pas qu'ils en soient incapables, ils le prouveront bien une fois en 1413, mais parce qu’ils subissent des habitudes pédantes du milieu universitaire. Et parce qu'ils mêlent sans cesse la spéculation théorique à l'observation pratique, ils ne sont que plus dangereux, ils ne font que rendre plus profond et plus saisissant le contraste entre leurs belles chimères et la réalité sombre et brutale.

En effet, tous, inspirés par les auteurs anciens qui sont avant lout moralistes et par les Livres saints du christianisme, tous, comme leurs prédécesseurs dans la science politique depuis saint Thomas, ont devant les yeux un idéal moral auquel rien ne répond dans le présent. Voici par exemple un moine augustin, Jacques Legrand, élevé dans l'Université, bien qu’il ait semblé un jour la renier. En 1412 il est envoyé en Angleterre par les ducs de Berry, d'Orléans et de Bourbon pour négocier une coupable alliance dont la perte consentie de l’Aquitaine sera le prix”.

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