‹ Les Cabochiens et L'Ordonnance de 1413Chapitre 24 sur 93 · Bibl. Nat., fonds latin, n · texte numérisé non relu

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serviteurs de Charles de Savoisy; la même année, dans ce moment troublé, où commencent les grandes rivalités princières, il harangue Charles VI et son conseil et leur fait entendre de longues remontrances touchant le gouvernement du roi et du royaume; en 1408, au milieu des dissensions qui désolent l’Église et la France, nouvelle proposition en l'honneur de la paix religieuse et civile; enfin un sermon est encore adressé au roi peu de temps après au sujet de la justice. Telles sont les sources; voyons ce que l’on peut y trouver !.

L'idéal du gouvernement pour Gerson, c’est bien la monarchie el la monarchie héréditaire, et on ne pourrait concevoir qu'il en fût autrement. Le roi doit être un véritable modèle, car il est une sorte de ministre de Dieu sur la terre; il doit imiter la bonté et la charité du Cbrist; il doit se former à l'exemple de « Monsieur saint Loïs », « S’humilier dessoubs Dieu en recognoissant sa seigneurie souveraine, et que c’est celuy auquel il rendra comte de son gouvernement, comme devant le grant maistre de la chambre des comptes ». Le roi par suile doit avoir toutes les vertus qu’exige la plus pure morale chrétienne. Dans la harangue « Vivat Rex! », Gerson développe longuement ce thème : quatre vertus sont nécessaires, « prudence, attrempance, force et juslice ». Au contraire, qualre vices sont à éviler : « faulseté, luxure, paresse et injuslice »; car il faut loujours combattre « péché le vilain, tirant, faulx traistre et desloyal à Dieu son souverain seigneur ». Aussi le roi doit-il se défier et se défendre des flatteurs, s'entourer des conseillers qui doutent Dieu et conscience; il doit surtout s'abstenir du « délict voluptueux, car n’est si fort, si constant, si léger, si vertueux champion que délict n’aflole et gasle, si il s’abandonne » ; 1l doit vivre simplement et sans faste : « que prouflile au roy avoir deux cens chamberlans, et autant de varlets de chambre, des secreltaires sans nombre, et ainsi des autres? » L’humilité, l'horreur du mensonge, la plus abominable chose dans la bouche d’un prince, sont vertus royales. Tout se résume dans la vie spirituelle, « laquelle se garde à l’union de âme avec Dieu »; là est pour le roi le principal et constant souci, la source de toutes les vertus et de toutes les renonciations qu'il lui faut faire pour bien gouverner.

Aussi Gerson prévoit-il le cas où le prince manque trop complètement à cet idéal, où il est coupable envers Dieu et par suile envers son peuple. Il devient alors un lyran, c'est-à-dire une sorte de monstre, la

4. Gersonii Opera, éd. EL. Dupin, t. IV, col. 565-655; Bourrel, Essai sur les sermons français de Gerson; Schwab, J. Gerson, Rector und Professor.

plaie de son royaume, l'instrument du malin esprit : « tirannie est le venin, la poison, la maladie qui met à mort toute vie politique et royale ». Comme saint Thomas, la logique l’entraîne, et il cherche le moyen de guérir cette maladie, de punir ce péché; il rappelle cette pensée de l'Ecclésiaste : « Royaulme se transporte de gent à aullre par injustices, quand elles y sont faites ». « Trop mieulx vauldroit estre sans prince », dit-il ailleurs. Comment ne pas conclure que à de tels maux chacun « en son endroit de toute sa puissance y devrait obvier »? Il est vrai qu'il faut d'abord « médiciner en toute doulceur tant par bonnes paroles comme autrement ». Mais il semble bien qu'on peut « juger un seigneur tiran », s’il est « pescheur en plusieurs cas ». Gerson va encore plus loin : contre un tyran perdu d'iniquité, finalement c'est le cas d'appliquer cette règle de droit : « vim vi repellere licet ». Car Sénèque a dit dans ses tragédies : « Nulla Deo gratior vicma quam tyrannus. » Et il ajoute que le fait a souvent vérifié le préceple, bien plus, qu'il n'est chose plus facile que de faire ainsi justice : « Et n'est presque si petit... qu'il ne puisse trouver manière et voie de le tuer et délivrer le pays. » Voilà ce que le plus fameux des maîtres de théologie proposait à la foule au nom de la fille des Roys.

Un mot revient sans cesse à la pensée de l’orateur : « Puissance, dit-il, comme dit l'Apostre, n'est pas donnée à quelconque seigneur en subversion, mais en éducation. » Tel est en effet le principe du gouvernement royal. Pour maintenir l'unité et l'ordre, le roi est secondé par son conseil, qui est comme son regard, « auquel comme en l'œil ne doibt estre empeschement de pouldre d’avarice, ou d'enfleure d’orgueil el présomption, ni fumée de haine, ni grosses humeurs de charnalilé, ni tache quelconque de mensonge ou duplicité ». Ge conseil doit être écouté, car à quoi bon le consulter s'il ne sert de rien? Mais il faut savoir l'entourer de secret, ne pas laisser aller ce qu'il dit et propose « à la moustarde » et chanter « à la vielle ». Que le roi le compose de gens pieux, honnêtes et sages, et non point « folz », sans « foy à Dieu, ausquelz ne chault d'où viennent les biens, mais qu'ils en ayent ». Que l’on y fasse venir des nobles et clercs de toutes les parties du royaume, pour donner des renseignements exacts, pour instruire ceux qui sont « tant aises en leurs hostels à Paris, où est toute la graisse du royaume ». D'autre part il est également indispensable pour la sécurité des sujets et leur bien-être-que les gens d'armes soient très exactement payés, sinon « ils tailleront d'aultruy une large courroye ». Cest l'intérêt du roi, car son domaine ne peut être que réduit et appauvri par des bandes sans argent, et en général « la dignité du roy est en la quantité de son peuple ». Le gouver-

nement royal ne saurait non plus imiter ceux qu’il doit châtier et procéder à l'exploitation du peuple : la justice n’est pas chose vendable, ni les offices de justice chose achetable. On ne peut admettre que des coupables s’assurent l'impunité. Les offices royaux ne se doivent multiplier ni lrop souvent changer, car chaque officier emporte « sa part en pensions, en dons, en exactions ». En matière de finances, tout le monde doit donner l'exemple de la modération, le roi, les seigneurs, les prélats ; il ne faut pas qu'un royaume soit écrasé de subsides, tailles, emprunts ou subventions pour salisfaire des fantaisies princières. D'autant plus que lout cet argent ne prolite pas le plus souvent au roi ou aux seigneurs, qui ne peuvent « finer d’un écu ne par prière ne par emprunt », mais a de mauvais serviteurs qui « engloutent » tout. Pour remédier en partie à ces excès, il devrait y avoir dans un royaume bien ordonné d’étroites ordonnances sompluaires, souvent renouvelées. En ce qui touche les impôts, le roi doit se contenter du produit des domaines qui lui sont affectés; si les nécessilés du gouvernement exigent des subsides, qu'ils soient levés en toule équité, afin que les riches ne « trouvent plus d’issues et faveur que les pauvres ». Le meilleur moyen de rendre ces impôts légers à tous, de les faire disparaitre même, c'est pour un prince de s’abstenir de folles libéralités, de « dons outrageux », qui « font les flatteurs el faints amis qui suivent la proye et non le seigneur ».

Deux choses par-dessus tout sont nécessaires à la vie du royaume justice et pacification. Quoi de plus augusle, de plus mviolable que la justice? N'est-ce pas l'expression de la volonté divine? Trois qualités lui sont nécessaires, la force, la sagesse et la clémence; ses ennemis constants sont le monde, le diable et la chair. Ainsi entourée d’un prestige sacré, comme un devoir avant tout religieux, la Juslice participe à toutes les exigences de la sainteté : le juge doit êlre rempli de Pamour du bien et de l’ordre, incapable de haine, de colère, d’arrogance, d’ambition, de cruauté; il doit surtout être très pieux et craindre Dieu, vénérer l'Église et ses ministres, posséder l'espérance qui donne la constance, la foi qui donne la sagesse, la charité qui donne la modération et la bonté. C’est alors que le juge sera impartial, capable de résister au tyran, défenseur des droits et du domaine de son souverain.

Enfin pour la justice, comme pour le bon gouvernement en général, la paix est la première et dernière condition, paix dans l'Église, paix dans L'État. La paix est utile pour l'honneur de Dieu et de ses saints, pour la confusion de l'ennemi de l’homme, pour le bien des âmes du purgaloire, et même des damnés, pour la sécurité du pouvoir et du domaine royal, pour les intérêts de la chevalerie, de l'Église et des bourgeois, pour la

destruction des infidèles, pour le salut de la chrétienté tout entière. Et l'éloge de la paix se développe avec une élonnante äbondance dans la harangue de 1408, commencée et terminée par le eri de « Veniat pax! » éloge politique, moral et religieux où tout se confond, intérêts du royaume, prières pour les damnés, préparation du salut, dans un rêve unique et suprême : le règne de Dieu sur la terre.

Voilà ce que Gerson prêche et propose au peuple de Paris comme au roi et à ses conseillers. Certes tout cela a déjà élé dit, écrit et prêché. Ce n’est que de la littérature ecclésiastique. Mais l'effet produil n’en est pas moins grand. Gerson est un docteur fameux; on vante partout son éloquence, et par endroils, en effet, elle est encore sensible pour nous; 1l parle à la foule, il l’entretient de ce qu'elle sait, de ce qui la préoccupe ‘sans cesse el la fait souffrir ; il Lui fait le tableau d’un royaume parfait, nouvelle Cité de Dieu; il éveille dans tous les esprits le songe décevant d’un idéal de bon ordre, de moralité et de piété : son roi doit avoir toutes les qualités, être un nouveau saint Louis; son gouvernement doit être un modèle d'union et d'amour; la justice y est l’image de la justice divine, la paix, le bien suprème, la voie unique vers la félicité éternelle. Et Dieu sait à quel moment, au milieu de quels troubles et de quelles angoisses ces spéculalions sont renouvelées des théoriciens de l'antiquité, des Livres saints et des Pères de l'Église !

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Tels étaient, dans les premières années du xv° siècle, les deux éléments principaux et nécessaires de toute agilation démocratique : au-dessous des nobles qui profitent du désordre général, à côté des officiers royaux complices de tous les abus, des bourgeois et riches marchands, avides de tranquillité, ennemis de tout changement, jusqu'à redouter même les rélormes inévitables, il y a dans quelques villes et surtout à Paris tout un peuple de pelits bourgeois, de commerçants, de patrons, d'ouvriers, d'apprentis, de réfugiés de toute sorte, moins craintif, moins intéressé à

1. Pour loutes ces cilalions, voir Gersonii Opera, éd. Ellies Dupin, t&. IV : Plainte de l'Université au Parlement contre Charles de Savoisy, col. 571 ; Decem considerat. principibus el dominis ulilissimae, col. 622; Proposilio coram rege, 1408, « Venial par! » col. 625; Sermo ad regem Franciae pro Justilia (1408), col. 6 12; voir surtout: Harangue faicte au nom de l'Université de Paris devant de roy Charles sixiesme et tout le conseil en 14 05, 2° éd., Paris, 1824.

l'anarchie présente, déjà conscient de sa force brutale, tout préparé enfin par ses habitudes quotidiennes à s’anir, à murmurer, à s’agiter, s’il le faut, dans la rue, pour faire cesser tous les scandales, toutes les infortunes. [l y a aussi, vivant côte à côte avec ce peuple, se mélant souvent à lui, lui communiquant chaque jour à l’église ou ailleurs ses pensées et ses rêves, l’Université avec sa foule d'étudiants et de maitres, habitués aux assemblées et aux discussions, tout occupés de spéculations et de théories, ayant leur idéal moral et politique qu'ils s’en vont prêchant partout, d'autant plus séduisant que la réalité en est plus éloignée. Peu à peu ces forces se combinent pour un jour, l’une pensant et discourant, l'autre agissant; elles sont animées des mêmes sentiments, encouragées par les mêmes espérances. C’est le même esprit de réforme qui les inspire. Mais elles différeront totalement sur les moyens à employer pour arriver à leurs fins : l’une agira par la parole, l’autre par la violence.

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