Douët d'Arcq, Pièces du règne de Charles VI, T
Parlement, à la chambre des comptes, au Châtelet, au prévôt des marchands, aux bonnes villes. Le duc affirmait que son consentement était un mensonge et une calomnie; il déclarait, en s’apitoyant sur les misères du peuple, qu'il était impossible d'imposer à nouveau les sujets du royaume ; si le trésor élait vide, c'était la faute des officiers royaux, et on pouvait recouvrer sur eux de quoi le remplir. Il racontait encore que, loin de toucher 200 000 livres sur l'imposition, il avait refusé les 100 000 livres qu'on lui proposait pour son silence *. On peut aisément s’imaginer, au milieu des angoisses populaires, des malédictions générales contre le due d'Orléans, l'effet immédiat, à Paris surtout, d’une semblable déclaration. Le duc de Bourgogne devenait l’espérance commune *.
Cette habile tactique fut plusieurs fois employée. En 1404, les mêmes causes produisent les mêmes effets. La diseussion au conseil royal d’une taille plus lourde encore que les précédentes amena une vigoureuse sortie du nouveau duc de Bourgogne Jean sans Peur : il montra le pauvre peuple écrasé d'impôts; l’accabler encore, c'était agir en tyran; la taille peut être décidée, elle n'aura point cours dans les domaines bourguionons ; toutes les fois que le bien et l'honneur du royaume l’exigeront, 1l aura des soldats à offrir au roi; si le reste de la dernière taille ne suffit pas pour exécuter ce qu'a décidé le conseil, il donnera ce qu'il faudra de son propre argent; mais que le peuple soit épargné. Le duc d'Orléans, soutenu par le conseil, passa outre; la taille fut ordonnée et la perception commença aussitôt. Jean sans Peur, mécontent, appelé en Flandre par d'importantes affaires, aima mieux quilter Paris, et bien affirmer ainsi qu'il n’entendait pas être responsable de tout ce qui se faisait malgré lui. Monstrelet nous dit qu’ « il en fut grandement aymé et recommandé de tout le peuple généralement * ». Son père était mort la même année. Parmi les circonstances louchantes de cette mort, on répandil de tous côtés que le feu due avait exhorté son fils à bien aimer le roi et son royaume : « Jehan, je vous enjoins et commande que vous prenés garde au gouvernement que Jay tenu à mon pouvoir au royaume de France, et je gracie Dieu mon créateur que les habitans d'icelluy le ont tenu pour agréable. » Il lui avait encore fait jurer et promettre « premièrement de labourer pour réformation de l’estat du roy et du royaulme # ».
1. Rel. de Saint-Denis, NI, 26; Nic. de Baye, I, 34, 36; Jouvenel des Ursins, p.411.— 2. (est également vers Philippe le Hardi que Nic. de Clamanges semble tourner ses espérances dans son de Lapsu el Reparatione justitiae, €. x, xvu, voir Nic. Clamangii Opera. — 8. Monstrelet, 1, 97; Rel. de Saint-Denis, II, 228; Jouvenel des Ursins, p. #18. — &. Le Livre des trahisons, ch. xn, 13;
Plus ambitieux, plus intrigant que son père, Jean sans Peur travailla énergiquement à former autour de lui un parti bourguignon, populaire el parisien qui devait devenir le principal instrument de sa puissance personnelle. Dès 1405 on peut le voir à l’œuvre. Au mois d'août, habile à choisir le moment favorable, il arriva à Paris ‘. Il fut assez heureux pour ramener avec lui, après l'avoir rejoint à Corbeil, le Dauphin, que la reine et le duc d'Orléans, déjà réfugiés à Melun, avaient fait sortir de Paris. Maitre du Dauphin et du roi, soutenu par les Parisiens et l’Universilé, Jean sans Peur avait le pouvoir entre les mains ?. Il fut aussitôt question de réformer l'État. Le lendemain même du retour du Dauphin, le recteur et la plus grande partie de l’Université vinrent rappeler au duc les espérances communes : ils le remercièrent en grande humilité « de la bonne amour et affection qu'il avoit au roy »; ils ne doutaient pas, disaient-ils, « qu'il tendoit à bonne fin et à la réformacion et réparacion du royaume » ; ils le requéraient enfin « que en ce voulsist persévérer et non cesser, pour quelque cause que advenist * ». Quelques jours après, le vendredi 21 août *, dans une grande réunion tenue devant le roi et le Dauphin, le duc de Bourgogne fit donner la parole à Jean de Nielles, son conseiller, pour lire une supplicalion adressée au roi en son nom à lui Jean sans Peur, et aux noms de ses frères le comte de Rethel et le comte de Nevers. Celte requêle est presque un plan de réforme, divisé pour la première partie en quatre points. Il y a lieu de réformer œ V’hôtel du roi et son service particulier, car la personne même du sou- verain, si débile et si pitoyable, est négligée, abandonnée; on abuse de sa faiblesse, on oblient de lui tout ce qu’il n’a pas la force de refuser; il n’a ni les vêtements, ni les joyaux, ni la vaisselle qui conviennent à son état royal; le peu qu’il a est engagé; ses serviteurs ne sont point payés, et encore n’ose-t-on point tout dire. Il faut réformer la justice : car, au lieu d’être entre les mains d'officiers instruits et capables, régulièrement élus comme autrefois, elle est livrée par faveur et corruption à l'ignorance et à la malhonnèteté. Il faut réformer le domaine : les revenus sont diminués, presque réduits à rien : 1l ne reste plus d'argent pour Arch. de la Côte-d'Or. B, 11 614: Mémoire abrégé en français de l’auteur de la réponse faite à la proposition de la duchesse d'Orléans. — 4. Avant de venir à Paris, Jean sans Peur avait défendu de laisser percevoir la dernière taille dans ses domaines : « Et adonc défendi à tous ses subgetz d’icelles deux contez que nul ne paient la taille derrenièrement imposée à Paris... » (Monstrelet, I, 98.) — 2. Sur cet épisode, voir les curieuses lettres de Jean sans Peur contenant le récit bourguignon (Bibl. Nat., fonds franç., 10 237, f 21, el Arch. nat., X1a 8602, fes 186 ve); et la déclaration du duc d'Orléans, à ce sujet
(Douët d’Areq, Pièces du règne de Charles VI, 1, 273). — 8. Monstrelet, I, 112. — 4. Arch. de la Côte-d'Or, B, 11 942, 10.
CoviLLE. 10
entretenir les hôtels, châteaux, édifices de toute sorte, moulins, bois, viviers, ete. Enfin il faut aviser à la situation de l'Église, des nobles et du peuple, qui est vraiment misérable : les gens d'Église sont persécutés par les juges royaux, rançonnés el pillés par les hommes d'armes, ïls n’ont plus le moyen de vaquer au service divin; les nobles, sans cesse appelés pour le service militaire, ne reçoivent rien et sont obligés de vendre leurs biens pour se pourvoir de chevaux et d’armures; le peuple est la proie des baillis, des prévôts, des fermiers, de tous les officiers, et surtout des gens de guerre. Ce qui complique la situation, c'est que les Anglais, contre lesquels on n’agit plus énergiquement comme autrefois, sont plus redoutables que jamais; ce serait pourtant un devoir d'honneur de leur faire rude guerre depuis qu'ils ont renversé et mis à mort Richard IT, marié à une fille de France. Les moyens manquent, dit-on, pour pousser activement la lutte, porter secours aux Écossais, aux Gallois, etc. Déjà deux grosses lailles ont été levées récemment sous ce prétexte, mais presque rien n’a élé employé pour la guerre. Il faut done réformer tout : hôlel du roi, justice, domaine, aides, etc., rendre la sécurité aux sujets des divers ordres, après quoi il deviendra facile de défendre le royaume contre ses ennemis de l'extérieur. Qui peut prévoir l'avenir si l’on ne remédie pas à l'instant aux maux présents? « Par quoy est à doubler qu'il n’en viengne moult grans maulx, considéré la murmuracion du celergié, des nobles et du peuple. Car se tous ensemble se esmouvoient, que ja m’aviengne, chose plus périlleuse ce seroit qu'onques mais ne fut jusques à heure présente !. »
Celte requête reçut une grande publicité. Le duc de Bourgogne la fit rédiger et envoyer aux villes du royaume ?. Il l’adressa en particulier au Parlement le 26 août, et le 27 à la chambre des comptes, espérant les associer ainsi à son entreprise *. La chambre des comptes eut peur de se compromettre par une réponse posilive; elle se borna à faire lire le document; il en fut de même au Parlement. Déjà s’'annonçait la défiance que les deux grandes cours royales devaient généralement marquer pour toule espèce de démonstration politique qui n’émanait pas directement du roi. Du reste de toutes ces démonstrations, il ne résulta rien; car Jouvenel des Ursins nous dit « que il fut tenu un conseil comment on avoit à se gouverner »; puis il ajoute : « plusieurs belles ordonnances y furent faites, lesquelles, comme on dit, ne durèrent guère ». |
1. Rel. de Saint-Denis, HI, 296; Jouvenel des Ursins, 424; Monstrelet, I, 114. Il convient de rapprocher de ce document la réfutation du duc d'Orléans, du 5 sept. 1405 (Douët d'Arcq, Pièces du règne de Charles VI, 1, 213). — 2. Rel. de Saint-Denis, I, 310. — 3. Bibl. Nat., fonds franç., 10 233, f° 47.
Peu après, au mois de novembre de la même année, l'Université, avec l'autorité qui s’attachait à toutes ses démarches, vint de nouveau seconder les efforts du duc de Bourgogne. Elle oblint audience le 7 novembre 1405, en présence du Dauphin, des rois de Navarre et de Sicile, des ducs de Berry, d'Orléans, de Bourgogne. Ce fut le chancelier de Notre-Dame de Paris, Jean Gerson, qui prit la parole. Il fit cette longue proposilion connue sous le nom de « Vival Rex! » qui a été analysée plus haut. Elle était inspirée par les mêmes idées que la requête de Jean sans Peur et tendait au même but !. Le succès, comme au mois d’août, fut médiocre, et Jouvenel des Ursins dit encore avec tristesse : « Et si on eust voulu garder le contenu en icelle, en bonne police el gouvernement du royaume, les choses eussent bien esté. Mais on avoit beau prescher. Car les seigneurs n’en tenoient compte et ne pensoient qu'à leurs profits particuliers ?. »
Le peuple n’en sait pas moins bon gré à ceux qui se mettent ainsi en avant. Pendant les années suivantes, les chroniqueurs constatent l'affection grandissante entre les Parisiens et le duc de Bourgogne. En 1407, après la mort du duc d'Orléans, lorsque le duc Jean eut avoué son crime, la nouvelle se répandit partout à Paris. On fut indulgent pour le meurtrier. On allait de tous côtés causant à voix basse de ces tragiques événements; « commencèrent à dire l’un à l’autre en secret : « Le baston noueux est plané! » Lorsque Jean sans Peur, après une courte absence, revint à Paris, c’est en sauveur du royaume qu'il fut reçu. « À l’entrée duquel fut démenée très grant Joye par les Parisiens et mesmement les petis enfans en plusieurs quarrefours à haulle voix crioient : Noël! 5 » L’Orléanais Cousinot le reconnait ‘, et Monstrelet explique justement celte joie : « Les Parisiens, dit-il, aymoient très fort icellui duc de Bourgongne el ne désiroient que autre eust le gouvernement du royaume ne du roy, sinon luy, parce qu’ilz entendoient et leur avoit-on donné à entendre que ou cas qu’il auroit ledit gouvernement, il mecleroit jus par tout le royaume toutes gabelles, imposicions, quatriesmes et autres subsides qui couroient au préjudice du menu peuple”. »
1. Harangue faite au nom de l'Université devant le roi Charles VI, Vival Rex,
2e édil., 1824, passim. — 2. Jouvenel des Ursins, 430. — 8. Monstrelet, 1, 165, 175, 176; Chron. anonyme, ap. Monstrelet, VI, 195. — 4. Cousinot, Gesle des nobles, ch. xour : « Toute faveur lui portèrent toutes les communitez du royaume », dit-il à propos des événements de 1407-1408. — 5. Monstrelet, I,
391. Le héraut Berry exprime la mème idée : « Le due de Bourgogne avoit Paris et le peuple de la ville à son commandement, lesquels laymoient fort, pensant qu'il les deust tenir en paix et les garder de payer aucunes maltostes, impôts et exactions et à ce sujet l’aimoient beaucoup. » (Godefroy, #15; voir encore le Livre des trahisons, XIV, 15.)
Aussi comme Jean sans Peur cherche à satisfaire ses nouveaux amis ! Comme il se fait doux et conciliant! En 1410, peu de temps après la paix de Bicêtre, il y eut réunion du conseil dans la chambre Verte, avec les. princes du sang, l'Université et des bourgeois de Paris. Le roi de Navarre y prit la parole et fit d’habiles requêtes : au nom du duc de Bourgogne et au sien, il proposa de renoncer en faveur du roi aux aides de leurs domaines, voire même à leurs pensions et de se retirer dans leurs terres, à condition que les princes orléanais en feraient autant; le gouvernement serait confié à des hommes sages n'appartenant ni à l'un ni à l'autre parti; il demanda de plus le remboursement aux bourgeois de Paris des prêts qu'ils avaient faits et la diminution des subsides royaux. Le duc Jean adhéra à ces requêtes et, avec une touchante modestie, se déclara incapable de gouverner le royaume ?.
La situation se précise à partir de 1411, au moment où commence la guerre civile. Les bonnes relations entretenues soigneusement entre l'Universilé, le due de Bourgogne et le peuple de Paris depuis dix ans deviennent une union effective. En effet la requête des hériliers du duc d'Orléans au roi, par laquelle ils demandent justice définitive contre le meurtrier de leur père, est du 4% juillet 1411 ; leur défi au duc de Bourgogne du 18 juillet, la réponse de Jean sans Peur du 14 août ?. Or, à celte date, une alliance secrèle élail déjà comme conclue et l’action énergique des nouveaux alliés sur le gouvernement royal devient évidente.
Ge furent les bouchers que le duc de Bourgogne rattacha d’abord par des liens étroits à sa politique, sachant bien que les autres métiers de Paris les suivraient avec confiance. Les pourparlers furent sérieux et cachés. Denisot de Chaumont, qui, bien. que simple écorcheur, semble tenir une place importante dans la boucherie parisienne, sert d’intermédiaire entre le duc et ses nouveaux alliés. C’est lui qui vient à Bruges s'entendre aves Jean sans Peur à la fin de juillet 1411; c’est lui qui reçoit 300 francs d'or, monnaie royale, et se charge de les distribuer « en certains lieux et bailler à certaines personnes secrètes que ledit seigneur ne veult autrement estre déclairés ». En effet le duc est plein de pré-
1. Rel. de Saint-Denis, IV, 310; Monstrelet, I, 92, 93. — 2. Monstrelet, Il,
venances el de générosité pour les bouchers. Au début de septembre 1411, il envoie une queue de vin à Thomas Legois et à chacun de ses fils mariés, deux au gros Guillot, autre boucher, une encore au maître de la corporation et une à un des Saint-Yon. Les écorcheurs ne sont pas oubliés : Denisot de Chaumont recoit deux queues et Simon Caboche tout autant ?. C'est la première fois que ce nom célèbre apparaît d’une façon certaine ?. Voilà la corporation et tout le parti des bouchers gagnés par des promesses, des cadeaux d’argent et des envois de vins.
D'autres personnages influents dans Paris, en bonnes relations avec la Boucherie, grands partisans des réformes, sont l'objet de générosités semblables ; les crus de Bourgogne en font encore tous les frais. De mars à septembre, on trouve plusieurs fois mention d’envois de queues de vin de Beaune à Eustache de Laistre, président de la chambre des comptes, à Guillaume Barraut, secrétaire du roi, à Jean de Troyes, chirurgien, à Philippot du Mont, au maitre des Mathurins, qui seront bientôt les chefs populaires *. Le duc de Bourgogne n’a garde d'oublier l'Université : dès 1405, il l’associait à tous ses conseils importants. Il encourage et soutient de ses deniers de jeunes maitres pauvres. C’est au mois de juin 1411 que se mulliplient les libéralités ducales à l'égard des membres de l’Université : huit maitres reçoivent en même temps du vin de Beaune, et, parmi les huit, le plus connu est Pierre Cauchon, un des meneurs de 1413, avant de devenir un des juges de Jeanne d’Arc ‘. Enfin, pour compléter les intrigues et organiser puissamment son parti parmi le peuple des villes, Jean sans Peur envoie de divers côtés des agents sûrs et secrets : diverses sommes sont payées à Pierre des Essarts pendant les mois de mai, de juin, de juillet et d'août 1411, pour être distribuées à plusieurs personnes qui sont « alez de par mondit seigneur en certains voyages secrels et autres messageries par devers ses féaulx amis et aliez estans ès villes de Paris, Rouen, Rains, Soissons, Laon, Compiengne et Montdidier ? ».
1. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1570, achats de vins. — 2. Il était sans doute
fils d’écorcheur; en 4401, les Extrails de Mémoriaux de J. Ménant (Bibl. de Rouen, coll. Leber, I, fo 436) citent « Pierre le Coustellier dit Caboche, escorcheur de la grande Boucherie ». — 3. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1562, 1572-
13, achats de vins. La femme de G. Barraut reçoit également deux queues de vin « pour certaines causes et considéracions a le mouvans mondit seigneur, ‘et lesquelles ils ne veult aucunement estre déclairés ». — 4. Il y eut peutêtre même des négociations secrètes avec les principaux représentants de PUniversilé : le 40 décembre 1412, le duc de Bourgogne faisait donner deux queues de vin de Beaume à Dominique François, maitre ès arts, bachelier en théologie et recteur de PUniversité, « pour certaines causes secrètes ». (Arch. de la Côte-d'Or, B, 1570, achats de vins.) — 5. lbid.
Toutes ces démarches produisent le résultat prévu : les rêves universitaires, les mécontentements populaires et l'ambition bourguignonne s'unissent et se coalisent pour former une sorte de parti commun. Le duc de Bourgogne, grâce à sa politique antérieure, est le chef et l'espérance de tous ceux qui veulent énergiquement relever le royaume et réformer les abus ; l'esprit de réforme, l'agitation démocratique, sont les moyens par lesquels il compte désormais assurer sa toute-puissance. Jusqu'en 1413, l'alliance ne fait que se resserrer. Soutenus et encouragés par les agents bourguignons, les bouchers prennent les armes pour la défense de la ville, entraînent les gens de métier et prétendent conduire à leur volonté et vers un but certain les affaires du royaume : ils veulent à la fois la défaite des Armagnacs, le triomphe de Jean sans Peur, la réforme du gouvernement et de la cour. Rien n’arrêlera leurs progrès jusqu’au jour où ils seront complètement maitres de Paris. Déjà on n'ose plus leur résister : ils vont trouver le duc de Guyenne; ils déclarent que le duc doit avoir le gouvernement du royaume, et on cède à leurs exisences !. Ils réclament et obtiennent le droit de fournir une {roupe de cinq cents hommes d'armes, dite milice du roi, choisie par les bouchers. Ils font des patrouilles dans les rues; ils prennent note des partisans du duc d'Orléans; ils vont jusqu'aux menaces, et plusieurs grands personnages, inquiets, s'empressent de quitter Paris ?. L’évêque de Saintes faillit être pris el mis à mort.
On sent qu'ils emportent tout d'un mouvement fatal. Le prévôt des marchands, qui n’a pas leur faveur, est obligé de fuir. L'Université est de leur côté, parce qu'elle est pour la réforme. Ge sont eux qui inspirent les décisions du gouvernement royal ; le conseil cherche avant tout à les satisfaire. C’est à leurs requêtes que les bulles d'Urbain V contre les grandes compagnies sont renouvelées contre les Armagnacs, que le duc de Guyenne et le roi quittent Saint-Paul pour s'installer au Louvre; que l'on invite la reine et la duchesse de Guyenne à rentrer dans Paris. Ils obtiennent la démolition de certains murs de l'hôtel de Nesle, qui appartenait au due de Berry *. Ils font destituer le prévôt de Paris, arrêter les Orléanais suspects d'intelligence avec l'ennemi, chasser de Paris les ofliciers des dues de Berry et d'Orléans, du comte d'Alençon, qui y demeu-
raient, et défendre les ponts, ports et passages à tous autres qu'aux Bourguignons #.
4. Monstrelet, II, 162-164. — 2. Id., II, 163. — 3. Id., II 168-169. — 4. Au commencement d'octobre 1411, le roi dut envoyer des mandements à ses officiers pour donner ordre de laisser partout passage au duc de Bourgogne et à ses hommes. (Jouvenel des Ursins, p. 465.)
LE PARTI DES RÉFORMES Lot
Pour les calmer, le sire de Hangest, grand maître des arbalétriers, Charles d’Albret, connétable, sont privés de leurs charges. Le temporel des deux Montaigu, l'archevêque de Sens et l’évêque de Paris, est saisi. Le roi, incapable de leur résister, signe une série de lettres qui rappellent le due de Bourgogne, lui confèrent le pouvoir d’assembler les vassaux de la couronne en armes, d’occuper les places royales. Les partisans des ducs élaient déclarés coupables du crime de rébellion et de lèse-majesté, leurs biens confisqués; les Parisiens avaient le droit de leur courir sus et de piller leurs biens et meubles. Et, pour bien montrer que le duc de Bourgogne et le peuple de Paris sont étroilement unis, les bouchers et la foule qui les imite prennent les insignes de Bourgogne : le chaperon pers et la croix de Saint-André !.
Les démonstralions et les services sont réciproques. Le 9 novembre 1411, lorsque le duc de Bourgogne attaque dans une action décisive, à Saint- Cloud, les Orléanais qui investissaient Paris, les bourgeois et gens de Paris avaient mis à sa disposition « de seize cens à deux mille bons compagnons armés de haubergeons, jacques, salades? », elc. Le due eut bientôt une occasion toule particulière de montrer son attachement à l'alliance conclue et son affection pour le peuple de Paris, pour ces bouchers qui étaient alors les souliens de son parti et l'espérance de son ambition. L'avant-garde royale et bourguignonne, commandée par le comte de la Marche, guerroyail en Beauce contre des chefs d’Orléanais, Gaucourt et Barbazan ; un corps de Parisiens conduit par le boucher Thomas Legois etses fils prenait part à cette expédition. Dans une rencontre malheureuse près du Puiset, Legois fut tué. C’élait un personnage fort important parmi les gens de métier; sa mort fut une sorte de deuil parisien. Son corps fut rapporté à Paris, des obsèques solennelles furent faites à Sainte- Geneviève avec une pompe extraordinaire « autant que si c’eust été un grand comte ou seigneur ». La foule élait énorme : Jean sans Peur vint apporter le lémoignage de ses sincères regrets pour le simple maitre boucher qui avait été un des défenseurs de sa cause et qui était mort pour elle. L'effet espéré fut produit : le peuple de Paris fut louché de celle reconnaissance, et on disait que « c’estoit bien fait et que le due de Bourgogne monstroit bien que on le devoit servir, puisqu'il monstroit amour à ecux qui lenoient son parti ? ».
L'année 1412 fut toute à la guerre. Les dangers de celle guerre, la conduite des princes rebelles qui appelaient les Anglais, ne firent que
1. Rel. de Saint-Denis, IV, 410, 448-450, 456, 458, 462, 464; Jouvenel des
Ursins, p. 461-462, 466, 467, 410; Monstrelet, Il, 162-164. — 2. Jouvenel des Ursins, p. 466. — 3. Id., p. 468; Rel. de Saint-Denis, IV, 582.
renforcer le parti bourguignon et réformateur. L'organisation militaire des Parisiens se compléta. Leur échevinage fut reconstitué au début de l’année, et les nouveaux échevins furent élus parmi les chefs du parti populaire !. Des réformateurs avaient été désignés pour juger l'application des mesures édictées contre les Armagnacs, emprisonnements, confiscations, cte. ?.
Après la campagne d'été, au mois d'août 1412, le traité d'Auxerre fut conclu. Tout autre souci étant écarté, en apparence, il fallait en venir enfin à la chose essentielle, la réforme du royaume. Le grand parti qui s'était formé pour la réclamer reslait tout-puissant; il pouvait l’imposer sans crainte au gouvernement royal. Les conditions étaient excellentes, et même de nouveaux incidents, au lendemain de la paix, offrirent par surcroit le prétexte le plus favorable.
4. Rel. de Saint-Denis, IV, 607; Jouvenel des Ursins, p. 410. Monstrelet (II, 232) dit, à propos du rétablissement de l’échevinage : « Dont très grandement furent resjouys et par ce moyen eurent le duc de Bourgogne en tous ses affaires en grande recommandacion. » — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 604; Jouvenel des Ürsins, p. 410; Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, 12, n° 2. La commission des réformateurs « establiz juges contre iceulx Armighas de par le roy » était composée de J. du Drac, président au Parlement; Eustache de Laistre, Nicolas d’Orgemont, chanoine de Paris, Nicolas de Biencourt, Pierre Buffière, conseillers au Parlement; Jacques du Bois, avocat au Chätelet; Jean de Troyes, chirurgien; Pierre Cauchon, maître ès arts de l’Université; Martin de Néauville, drapier à Paris; Thomas Legois, boucher ; Guillaume Barraut, secrétaire du roi; Pierre de Fresnes, greffier. C’est déjà Pélal-major des Cabochiens (Nic. de Baye, IH, 86).