CHAPITRE II
Le traité signé à Auxerre le 22 août 1412 fut accueilli par tout le royaume comme une délivrance. Il avait élé conclu d’une manière partieulièrement solennelle. On avait vu à Auxerre comme un congrès de princes. Le roi et le duc de Guyenne y étaient venus de Bourges; à côté d'eux étaient le roi Louis de Sicile, le duc de Bourgogne, le duc de Bar, le comte de la Marche, le comte de Vendôme, le comte de Penthièvre, le duc de Bourbon, la duchesse de Clèves, tous princes du sang de France. Des dépulalions avaient élé mandées du Parlement, de la chambre des comptes, de la ville de Paris avec les deux prévôts, le prévôt royal et le prévôt des marchands, escorté de ses échevins. L'Université avait envoyé douze représentants ‘. Enfin, comme pour témoigner de la sincérité de la nouvelle paix, les villes avaient été invitées à assister aux dernières négociations ; il y eut des bourgeois de Rouen, de Caen, d'Amiens, de Tournay, de Laon, de Reims, de Langres, de Tours et autres bonnes villes ; e’étaient presque des Élats-Généraux ?.
Quand tous ces témoins rentrèrent dans leurs cités, ce fut une explosion universelle de joie et de reconnaissance. {ls racontèrent ce qu’ils avaient vu, la grande réunion dans l'église Saint-Étienne, la foule des
4. Jourdàin, Index chartarum Univ. Paris., n° 1060. — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 708-718; Jouvenel des Ursins, p. 474; Monstrelet, I, 294; Douët Arcq, Pièces du règne de Charles VI, 1, no 454; Mém. des Antiq. de Picardie, V, 218 : il y est fait mention de l’assemblée tenue le 9 août 1412 ès grandes halles à Amiens pour nommer deux députés aux Etats d'Auxerre.
costumes, la pompe vraiment royale de la cérémonie, les discours et la lecture du traité, puis les serments échangés, et ces détails précis augmentaient la confiance de chacun. « Et cuidoit-on véritablement, dit une compilation de l’époque, avoir pais à tousiours dont le monde estoit joieux ‘. » Tous les chroniqueurs constatent la satisfaction générale. Des processions furent faites à Paris dès les derniers jours d'août : « Fut publiée la paix à Paris, dit Jouvenel, dont par toute la ville on demenoit grant joye ?. » Monstrelet exprime encore plus vivement ces impressions populaires : « Et quant au peuple... il ne fault point demander s'ilz avoient grant joye, car ilz crioient souvent à haulx cris : Gloria in Caecisis eD60- Si leur sembloit estre proprement miracle de Dieu, actendu la division qui avoit eslé si grande entre si grands seigneurs, laquelle estoit si Lost appaisée *. »
L'apaisement semblait, en effet, près de se faire entre les princes. Jouvenel des Ursins et le héraut Berry nous rapportent un incident qui pourrait laisser croire le contraire : les ducs d'Orléans et de Berry, d'après eux, n'osèrent venir à Auxerre *, parce qu'ils furent avertis que Jean sans Peur avait le secret projet de les faire assassiner, comme il avait fait tuer le feu due d'Orléans 5. Mais ces soupçons furent vile calmés : les serments prôtés de part et d'autre rassurèrent les plus défiants. Le due de Bourgogne faisait le meilleur accueil à ses adversaires de Ja veille, il les conviait souvent à diner, à souper, ou à chasser dans ses forêls; il se montrait plein de prévenances pour les princes de la maison de Bourbon, le due, le comte de la Marche, le comte de Vendôme, qui ne le quittaient plus $. Un mariage fut négocié entre une fille de Jean sans Peur et le fils ainé du duc de Bourbon, et même un traité de confédération unit les deux prinecs, le 30 août 7. Les dues d'Orléans et de Berry acceptèrent de venir à Melun, où ils retrouvèrent tous les seigneurs de fleurs de lys qui s'élaient réunis à Auxerre et de plus la reine. Le 6 septembre le duc de Berry, puis le 11 le duc d'Orléans et le comte de Vertus dinèrent chez
4. Bibl. Nat, fonds franç., n° 5739, fo 6. — 2. Jouvenel des Ursins, p. 4174. — 8. Monstrelet, {. 11, p. 295. Ces sentiments sont exprimés par tous les auteurs contemporains. Voir Nic. de Clamanges, ep. LXXXIX, à Nic. de Baye; Chr. de Pisan, au début du Livre de Pair. (Bibl. Nat., fonds franc., 1182, PS 1,2.) — 4. I semble bien cependant que le duc d'Orléans et le comte de Vertus vinrent quelques jours sinon dans la ville même, du moins devant Auxerre avec une pelile armée; cela résulte du récit très détaillé de Monstrelet (IT, 292) et d’une note de Nic. de Baye (II, 83). Leur séjour dut être fort court, car, dès le 24 août, le duc d'Orléans était à Coucy. (Bibl. Nat., Nouv. acq. franç., 3639, n° 215.) — 5. Jouvenel des Ursins, p. 474; Godefroy, Histoire de Charles VI, p. 425. — 6. Arch. de la Côte-d'Or, B, 332, f° 24; B. 1578, an. 1412. — 7. D. Plancher, Hist. de Bourgogne, {. WI, p. 356-357.
le duc de Bourgogne; le comte de Vertus, qui allait épouser une autre fille de Jean sans Peur, devenait un de ses hôtes ordinaires. Un mois se passa à Melun en « grant lesse... tant en joustes, danses, boires et mengers, Comme autres esbalemens ». Puis l'entrée du roi à Paris avec les ducs de Guyenne, de Bourbon et de Bourgogne et quelques Jours après celle de la reine furent célébrées avec une joie exubérante. « Et fut faicte à leur venue la plus grant feste et joye de commun qu'on avoit veu passé avoil x11 ans ! ».
Célaient là des manifestations spontanées. Des engagements plus sérieux et plus précis élaient pris d'autre part. Un traité d'alliance avait été signé à Melun le 8 septembre 1412 entre les princes de Bourgogne et ceux d'Orléans ?. Le roi avait envoyé à ses baillis des mandements, pour leur ordonner de publier immédiatement la paix et veiller à son exéculion?. D'autres mesures devaient faire oublier le passé : par leltres du 22 et du 27 août, le roi ordonnait la restitution au due d'Orléans, à ses frères et sœurs, leurs officiers et serviteurs, de leurs biens temporels et bénéfices {. Le 9 septembre, les officiers destitués pendant les troubles furent rétablis dans leurs offices, et comme la chose souffrait sans doute quelques difficultés, de nouvelles lettres du 20 septembre 1412 prescrivirent que la réintégration des officiers « désapointés par la guerre des princes sorlisse son eflet nonobstant Les dons faits desdits offices et l'opposition des pourvus * ». Il semblait que ce fussent autant de garanties pour la durée et l'efficacité de la paix du 22 août.
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Cependant tout danger n'était pas écarté; il restait encore de graves sujets d'inquiétude. Le plus pressant était l'invasion anglaise. Les princes du parti d'Armagnac avaient fait alliance avec le roi d'Angleterre. Getle alliance datait des premiers mois de 1412. Monstrelet donne le texte d'un traité du 8 mai 4412; il y est dit: « Leur envoiera présentement ledit roy d'Angleterre huit mille combatans pour leur faire secours contre ledit duc de Bourgongne, qui s'efforce de mener le roy de France à loute sa puis-
41. Rel. de Suint-Denis, L&. IV, p. 724; Jouvenel des Ürsins, p. 414; Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 27. — 2. Arch. de la Côte-d'Or, B. 14 893, 23; B, 332, f° 25; D. Plancher, His{. de Bourgogne, L. It, p. 280. — 3. Monstrelet, II, 296. — 4. Bibl. Nat., fonds franç., 4401, n° 18250100 n° 683. — 5. Bibl. Nat., fonds franç., 4401, f° 379; Ordonn., X, 18, 24.
156 LES CABOCIHENS
sance contre iceulx. » Ces promesses furent exécutées. Tandis que le roi allait faire le siège de Bourges, une expédition anglaise élait préparée; Thomas de Clarence devait la commander *.
Au moment où elle paraissait sur le continent, la paix était décidée devant Bourges entre le roi et les princes (14 juillet 1412). Un mois après, la conclusion définitive du traité se faisait à Auxerre. Là on apprit que les Anglais venaient de débarquer en Normandie. 8000 hommes avaient pris terre à Saint-Waast de la Hogue sous les ordres du comte de Clarence; ils avaient été rejoints par 600 Gascons et par les comtes d'Alençon et de Richemont à Fougères ?. Par un singulier contraste, le 23 août, les princes du parti d'Orléans juraient de renoncer à leur confédération avec le roi d'Angleterre, de donner leltres patentes de leur renoncialion et même de prêler secours au roi de France contre leur allié de la veille *. Ces engagements meltaient les ducs de Berry et d'Orléans dans une fausse situation : c’élaient eux qui avaient appelé les Anglais; ils dénonçaient maintenant l'alliance au moment où les alliés arrivaient. Sur les instances du duc d'Orléans, Clarence consentait bien à se relirer; mais il voulait une forte compensation. A la suite de négociations, il promit de partir pour 200 000 écus; mais les dues n'avaient point cette somme *.
Après la conclusion du traité d'Auxerre, le roi et les princes revenaient vers Paris; ils s’arrêtèrent à Melun et y séjournèrent du 27 août au 28 septembre. Cependant les Anglais continuaient à avancer *. Le comte d'Alençon les avait menés par le pays du Maine devant Sillé-le-Guillaume : ils avaient pris le château d'assaut. Là ils « boutèrent des feux, prindrent des prisonniers et firent moult d’autres maux ». Puis Alençon s'élant retiré, Clarence avait poursuivi son chemin « droit au Mans et ardit les faulx bourgs qui estoient moult beaux et notables; et d’illecques droit à Vendôme et auprès de Blois. Et faisoit sçavoir et congnoistre le chemin par où il esloit passé en boutant les feux en moult de lieux ©. » Les ennemis étaient arrivés au cœur de la France. À Melun, ces nouvelles produisirent une vive inquiétude. Un grand conseil fut réuni, présidé par le duc de Guyenne. On y prit des mesures pour organiser la résistance ;
4. Monstrelet, IT, 339-412; Rel. de Saint-Denis, IV, 656; Jouvenel des UÜrsins, p. #10; Lefèvre de Saint-Remy, 1, 58-56; CAron. de Wawvrin, éd. D. Hardy, 147. — 2. Monstrelet, Il, 291; Jouvenel des Ursins, p. 414; Perceval de Cagny (Bibl. nal., coll. Duchesne, 48, f° 77, vo) donne « de X à XI mille Englois ». — 3. Arch. nat., K, 57, 20, 2; Bibl. Nat., col. Moreau, 703, fo 227; Rel. de Saint- Denis, 1V,7176; Monstrelet, II, 293; Douët d’Arcq, Pièces du règne de Charles VI, 1, n° 155. — 4. Lefèvre de Saint-Remy, I, 69. — 5. Monstrelet, II, 299; Godefroy, ne de Charles VI, 660. — 6. Perceval de Cagny (Bibl. Nat., col. Duchesne, 8, f° 77).
LES ÉTATS GÉNÉRAUX 4 Lo
rendez-vous fut donné aux nobles en armes à Chartres le 8 octobre suivant". À en croire le Religieux de Saint-Denis, les bourgeois de Paris s’élevèrent avec vivacité dans le conseil contre la conduite des ducs qui avaient appelé l'ennemi : « Les bourgeois déclarèrent hardiment que c'élait à ceux qui avaient appelé à leur aide les étrangers de les payer, et - cet avis fut adopté par lous ceux qui se trouvèrent présents ce jour-là. » Le duc d'Orléans dut céder et accepter cet avis fort sage, mais désastreux pour lui : il promit de payer aux Anglais ce qu'ils réclameraient et deremeltre son frère en otage jusqu’au parfait payement ? (sept. 1412).
Il était à souhaiter que ces promesses pussent s’exécuter, Les Anglais. devenaient plus audacieux que jamais : les comtes de Warwick et de Kent débarquaient à Calais avec 2000 combattants, puis se mettaient à ravager le pays de Boulogne. Le duc d'Orléans partit sans entrer à Paris pour avoir une entrevue avec le duc de Clarence et régler le plus vite ‘ possible le départ des Anglais. Déjà, le 15 octobre, lui et les ducs de: Berry et de Bourbon avaient donné procuration à G. de Tignonville, aux sires de Braquemont et de Gaucourt et à Jean de Thomery pour préparer un accord *. Les deux princes se rencontrèrent à Buzançais vers le 1% novembre. Un traité fut conclu : les Anglais acceptèrent comme acomple lout l'argent que le duc d'Orléans put leur donner. Ils reçurent sept olages, dont le comte d'Angoulême, pour garantie du reste de la somme convenue ; de leur côté, les ducs de Berry et de Bourbon s'engagèrent pour 210 000 francs. Amitié fut jurée entre les dues : Clarence se dirigea sur la Guyenne; Orléans retourna à Blois *.
On put croire un instant que le danger élait écarté; il n’en fut rien. Les Anglais s'étaient retirés dans le Bordelais; malgré le départ du due de Clarence, la guerre continua vivement sur les frontières de Guyenne. Le sire de Heilly s’y trouvait avec peu de troupes. Le duc de Bourbon, le comte de la Marche, le comte d'Armagnac y farent encore envoyés ?; ils prirent Soubise. Ce petit succès n'empêchait pas la situation d’être inquiétante. Les Anglais étaient renforcés; comme ils se montraient peu exigeants, « plusieurs habitants avaient déjà prêté serment de fidélité au roi d'Angleterre ». De grands projets étaient faits pour la campagne suivante. Le sire de Heilly revint à Paris découragé, déclarant ne pouvoir
4. De son côté le duc de Bourgogne convoque ses vassaux pour le 8 octo-
à 96 » Saint-Denis 2() :
bre à Montereau. (D. Plancher, IL, 360.) — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 720; Monstrelet, II, 299; Cousinot, Geste des nobles, ch. ExXXv. — 8. Arch. nat., K,
89. — 4. Arch. nat. K, 51, 28; 59, 3, 4; Monstrelet, Il, 302-304; Douët d'Areq, Pièces du règne de Charles VI, 1, 359; Cousinot, la Geste des nobles, €h. CXxVr: Chron. de Wavrin, 155. — 5. Monstrelet, Il, 305; Jouvenel des Ursins, p. #15.
rien tenter avee un si petit nombre d'hommes d’armes : « Il dit franchement que si on n'envoyait une puissante armée de ce côté, les Anglais seraient certainement bientôt maîtres sans peine de plusieurs places, qu'on ne pourrait leur reprendre qu'après de longs efforts avec des pertes et des dépenses infinies !. »
A quel moment arrivaient ces tristes nouvelles? Au moment où, par . épuisement, par détresse financière, par lassitude et désolation, on venail de mettre fin aux guerres civiles des princes ? ; au moment où l'espérance de réparer lentement et pacifiquement tant de désastres faisait allumer partout des feux de joie et erier dans toutes les rues : Noël! Noël! Ces guerres avaient épuisé toutes les ressources du roi et ruiné ses sujets. Le due de Bourgogne avait absorbé les dernières sommes disponibles pour l'expédition de Bourges; il élait lui-même très appauvri *; de récents mariages l'avaient encore endetté; on était obligé de faire de grandes économies dans son hôtel: des pensions furent supprimées et diminuées ; les gages des capilaines et d’autres officiers furent réduits; les services furent ramenés à l’état de 1402. Les princes de l’autre parti élaient également sans moyens; le duc d'Orléans avait une dette énorme à acquitter; il se faisait prêter des’"objels précieux par ses officiers afin de pouvoir emprunter sur gages *. Comment donc défendre la Guyenne e! préparer une résistance nécessaire? Comment suflire à tant de frais nouveaux? Le gouvernement royal était comme acculé : il ne pouvait ordonner purement et simplement une imposition nouvelle; la pacilication générale venait à peine de se faire, il n'aurait pas été obéi. Il n’y avait plus qu’un moyen : s'adresser aux étals du royaume, leur
4. Rel. de Saint-Denis, IV, 1732-34. — 2. Cette idée est exprimée avec une certaine éloquence par Nic. de Clamanges dans une lettre adressée à Nic. de Baye (ép. XC) : « Ecce enim pace composita inter regni proceres bello atrocior pestis ilico incubuit, quae. non una in urbe aut regione armorum more saevit, sed in universis prope regni limilibus, infestissima pernicie grassaur... » ete. — 8. Le 12 janvier 1413, il se faisait donner 42 000 francs sur les aides pour payer ses gens de guerre et relirer les joyaux engagés aux marchands de Paris par ses officiers. (Arch. du Nord, B, 4412-1413, n°0 15 230.) — 4. D. Plancher, Hist. de Bourgogne, M, 365. — 5. Bibl. Nat., fonds franc., Nouv. acq. frane., 3640, n° 656, lettres du duc d'Orléans datées du 13 octobre 1412 : « Comme à notre grant besoing et nécessité nostre amé et féal conseiller et chambellan, messire Guillaume le Bouteiller nous ail piéça presté et par nostre ordonnance baillié et délivré à nostre amé et féal trésorier général Pierre Renier une ceinture et une chayne d’or pesans ensemble sans le tissu Vicelle ceinture Him TI VI esterlins, si comme il dit, et dont nous avons esté et sommes d’acort et content, lesquelles ceinture et chayne furent bailliez en gaige de par nous à Messire Pons Castillon pour lors capitaine de Montargis pour la somme de deux cens frans seulement... » etc. Voir encore Laborde, Preuves, ete., IT, n° 6221; Bibl. Nat., fonds franc., 6538, n° 36.
demander de contribuer à la défense, leur faire toutes les promesses possibles pour des subsides. C'est ce qui fut décidé dans le conseil royal : les États généraux furent convoqués. Or, avec les États généraux, l'octroi d'un subside était douteux, mais la réforme des abus devenait certaine : c'était l'occasion attendue.
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Les Élats devaient se réunir à la fin de janvier 1413, des messagers avaient été envoyés dans les villes pour faire procéder aux élections. A Paris, la convocation fut un événement considérable : les jours qui la précédérent furent consacrés à la rédaction d'instructions et de remontrances comme celle de Guillaume de Tignonville, ou encore à des processions pour invoquer les secours et les lumières du Seigneur ‘. A Noyon, les députés étaient élus dès le 8 janvier; à Dijon, l'élection eut lieu le dimanche 15; une somme de 400 francs fut votée pour les deux représentants de la ville. La date fixée était le 25 janvier 1413 ?. Les députés ne vinrent qu'en petit nombre des diverses parties du royaume : Paris dut fournir le contingent le plus considérable. Le clergé était à peine représenté pour les provinces de Reims, de Rouen, de Lyon, de Bourges, de Sens *. On avait fait des efforts désespérés pour discréditer cette réunion. Les princes du parti d'Orléans, presque tous hors de Paris, avaient été convoqués par lettres; on répandit le bruit que les États n'étaient qu'un piège pour les faire venir et les mettre à mort. Ils n’osèrent obéir à l'ordre du roi et envoyèrent des conseillers et des procureurs *.
Le roi n'ouvrit les États que le 30 janvier 1413. La séance eut lieu à l'hôtel Saint-Paul; Charles VI était dans la grande salle assis sur le trône royal, ayant à ses côtés son fils le Dauphin, duc de Guyenne, Jean sans Peur, duc de Bourgogne, puis un grand nombre de comtes, de barons, de prélats. On remarquait l’absence du due d'Orléans et celle du duc de Berry, que son grand âge et une grave maladie avaient empêché de venir. La parole fut donnée à Jean de Nielles, chancelier du
1. Rel. de Saint-Denis, IV, 134; Bibl. de l'École des chartes, 1. VII (1845-46), p. 60; Cat. Joursanvault, n° 80. La requête de G. de Tignonville, document capital sans doute pour l’histoire des Etats généraux de 1413, figurait dans la coll. Joursanvault; il nous a été impossible de la retrouver, — 2. Arch. mun. de Noyon, 1°r registre, f° 58; Arch. mun. de Dijon, B, 148, 1 11. — 8. Bibl. de l'Ecole des chartes, t. NI, 1844, p. 281-288. — 4. Cousinot, Geste des nobles, Ch. CxvIr.
duc de Guyenne, pour exposer les requêtes du roi. L'orateur commença par retracer les malheurs de la guerre civile, la discorde funeste des princes, les ravages auxquels avait élé exposé le royaume et qu’une paix récente semblait devoir faire oublier. L’éloge de la paix succéda nécessairement à ce premier et sombre tableau; tous les avantages du traité d'Auxerre furent passés en revue; les assistants furent adjurés de consolider encore cette pacification bienfaisante. Ce zèle était d'autant plus nécessaire que les Anglais étaient menaçants, que le roi tout seul ne pouvait suflire à punir leur audace, à réparer les désastres qu'ils infligeaient chaque jour à la Guyenne; il fallait une nombreuse armée, et pour organiser celle armée des ressources nouvelles. Le roi résumait cel appel au dévouement de ses sujets en trois mots : il requérait confort, aide et secours (adjutorium) ‘. L’orateur royal annonça, de plus, que la forme des délibérations serait réglée d’une manière nouvelle. Les trois États devaient se réunir non par ordres, comme on le faisait d'ordinaire, mais par provinces; l'Université de Paris et les bourgeois de Paris étaient à part ?. Il semble que ce fût là une mesure de défiance : on voulait éviter sans doute ces grandes réunions dont le danger avait été déjà reconnu au xiv° siècle, réunions à la tête desquelles se mettaient si aisément les représentants de l'Université et de la ville de Paris pour lout diriger et tout oser. N'’était-ce pas ce qui était arrivé soixante ans auparavant avec le prévôt des marchands, Étienne Marcel? Et depuis quelques années ces deux grands corps n’avaient-ils pas donné assez d'exemples de leur énergie, de leur obslination dans la poursuite de réformes audacieuses qui devaient atteindre à la fois les hommes et les institutions? On crut sage de les isoler.
Ainsi le gouvernement royal ne semblait pas rassuré sur la conduite probable des États. Qu’advintil après cette première séance? Le chancelier de Guyenne avait dit en terminant son discours : « Le roi vous accorde six jours pour en délibérer ; vous reviendrez lui dire quels sont vos sentiments, quelle assistance et quel appui il peut espérer de vous en celle circonstance pour mener l'affaire à bonne fin ». Telle est du moins la version du Religieux de Saint-Denis *. D’après Jean le Roy, « procureur du roy nostre sire ès causes de son hostel », réponse fut donnée à Saint-Paul dès le 3 février, c'est-à-dire quatre jours après l'ouverture des Etats.
Comment se passèrent les délibérations particulières dans l'intervalle ?
1. Rel. de Saint-Denis, IV, 136. — 2. Bibl. de l’École des chartes, t. VII.
84546, p. 60. — 3. Rel. de Saint-Denis, IV, 138. — 4. Bibl. de l'École des Chartes, NI, 1844, 281.
Nous n'avons que peu de détails. Il ne fut pas toujours facile d’arriver à un résultat satisfaisant; le nouveau système avait des inconvénients. Comme les États étaient peu nombreux, certaines assemblées provinciales ne furent pas en nombre pour prendre des décisions ; dans chacune de ces assemblées on devait conserver la division en ordres qui n’avait pas été maintenue pour l'ensemble; or il arriva que tel ordre de telle province était à peine représenté. Toutes ces difficultés finirent en somme par favoriser l'Université et la ville de Paris. Après trois jours de travail, le 3 février, l'Université déclara qu’elle n’avait pas achevé sa réponse aux requêtes royales parce que la matière était « grande et pesante ». La province de Reims délibéra sérieusement; nous avons le résumé de la réponse du clergé faite par l’évêque de Tournay. Un seul prélat, l’évêque de Meaux, était venu pour la province de Sens; il y avait bien peu d’autres représentants des deux autres ordres. C'était à cette province qu’appartenait régulièrement la ville de Paris; comme il n’y avait pas eu de conférences possibles avec les bourgeois réunis à part, on ne fit rien, on décida d'attendre, et l’official de Paris porta des excuses au roi. De Normandie, de la province de Rouen, les députés étaient également trop peu nombreux pour délibérer par ordres; lous ceux qui élaient présents, prélats, nobles et bourgeois, ne formèrent qu’une seule réunion ; l’évêque d'Évreux fut chargé de prendre la parole au nom de tous. Il en fut de même pour la province de Lyon : même disette de députés, même fusion; un seul orateur exposa le résultat des délibérations communes ; ce fut l'abbé de Moutier-Saint-Jean. Enfin, pour la province de Bourges, il n’y eut même pas de réunion : presque personne n'élait apparu ;le 3 février, l'archevêque espère que des députés arriveront le lendemain '. Un fait très considérable ressort de tous ces détails : c’est que les diverses parlies du royaume convoquées aux États y ont fait triste figure, qu'elles y ont élé à peine représentées, tandis que l’Université et la bourgeoisie de Paris allaient s’y montrer avec toutes leurs forces.
Cependant il ne faut point négliger les réponses des trois provinces qui furent en état d'exposer leurs requêtes dès le 3 février; nous verrons qu’en somme leurs vœux ne différaient guère de ceux que vont bientôt exposer longuement et bruyamment l’Université et la ville de Paris. L'évèque de Tournay, parlant pour la province de Reims, montra quels étaient les plus grands abus dont souffrait le royaume : la justice est mal rendue ; les offices ne sont pas donnés à ceux qui, bien que pauvres, les peuvent bien remplir, mais à des intrigants, « gens de néant », qui « se