Rel. de Saint-Denis, IV
que le but des États est d'obtenir de l'argent pour la guerre, il y a un moyen bien simple d'en trouver, et « il fault nettement le dire au roi » : il est entouré d'officiers partis de rien qui se sont enrichis en gouvernant ses finances : receveurs, trésoriers, généraulx, clercs, il y en a bien 300. Qu'on les impose, s'ils ne veulent prêter, à 100 franes par tête; cela fera déjà un joli denier. Il y a du reste une bonne réformation à faire au sujet de tous les officiers royaux : beaucoup tiennent plusieurs offices, reçoivent plusieurs gages et se font encore distribuer des dons considérables; c’est une ruine pour le royaume : « et par ainsy le peuple est mangié et les finances du roi perdues ». Que l'on ne permette plus de tenir plusieurs offices; qu’on force les officiers à faire leur service euxmêmes, sans commis ; qu'il leur soit défendu de recevoir des dons d'iei à quatre ans; que leurs gages soient réduits de moitié pendant quatorze ans. Il ne faut pas s’effrayer de ces mesures qui semblent violentes, elles ne sont que justes : « il est bien faisable, car telz officiers n’ont pas esté contentz des gaiges ordinaires et anciens, maiz ont eu, comme dit est, dons, et s’ilz ont eu filz ou filles à marier, il a fallu que le roy les ayt mariés et leur ait aidie ou acheté terres et possessions ». Ce qui est surtout déplorable, e’est la grande quantité de ces officiers, dont la plupart sont inuliles : ils « n'y entrent fors pour prendre sur luy (le roy) et non pas pour le servir à son proffit ». C’est une plaie pour les finances; « quand ilz y entrent, ils sont povres, et en yssent riches ». Ainsi il y a sept trésoriers el une foule de receveurs, de sergents, d'élus; que l'on revienne au nombre ancien; que les juges ordinaires fassent l'office d'élus; que les receveurs du domaine soient chargés des aides, ele. ; que l'on supprime de même les chambres à sel qui ne servent de rien. Quant aux aides mêmes, une bonne parlie a été abandonnée aux princes ; mais le roi peut les reprendre comme il les a données; les princes ne peuvent s'y opposer, s’en irriter : « car 1lz sont yssus de son sang, ilz sont ses subgeclz, ilz teignent de luy tant de si belles possessions et leur a fait tant de biens, qu'il n’est pas double que ce sont eeulx qui premièrement au roy voudroient aydier »; on peut leur enlever la moitié des aides concédées, reprendre celles des domaines royaux enclavés qu'ils ont usurpées. De même il faut surveiller l'emploi de ces aides mieux qu’on ne l’a fait jusqu'alors, les confier à « bons preudomes sans avarice, qui tendent au bien publique »; que rien n’en soit donné sans délibération du grand conseil, pour éviter les précédents abus : « car l'argent alloit, l'on sçait bien à qui ». — Il faut encore praliquer de grandes réformes dans la justice, relever le prestige des officiers, n’en avoir que de bons « expers, non affamez », non de ceux « qui ne craignent deshonneur et
qui n’ament justice ». On ne doit point user de ménagements : « et qu'il ne souflit pas reformer les pelitz, mais faut commenchier aux grans et à secouer la court du Parlement tout premièrement, où ilz en a plusieurs qu'ilz ne vallent rien », audacieuses et fortes paroles qui annoncent les harangues de l’émeute et que semble déjà pénétrer je ne sais quel souffle démocratique. D’autres abus ce sont aussi la mise en ferme des prévôtés dont les acquéreurs « pillent le peuple et le gastent et vendent justice », la présence des sergents et gens d'armes qui « raençonnent ceulx qu'ilz doivent garder, elc. » En terminant, l'abbé de Saint-Jean demande enfin des lois sompluaires contre les officiers dont le luxe devient insolent et funeste à l'État. Ici nous croyons l'entendre parler ; le procureur ne fait que mettre en style indirect les paroles de l’orateur vivantes, imagées, triviales même : « que tantôt que un truandeau aura esté guères clerc à un recepveur, à un secrélaire, à un trésorier ou à un général, il sera vestu et fourré de martres et d’aultres riches habis, tellement que l’on ne les congnoist, et ne sont pas contens et vuellent avoir sur le cul la sainture de Brehaingne et ne daigneraient donner à disner à aulcuns, s’ilz n’avoient ypocras et que loutes ces dépenses viengnent du roy. Car chacun vuelt estre de si grant eslat que l’on ne congnoist maistres de varlez !. » Ce discours est très instructif : il annonce et contient presque toute la réforme prochaine; il semble que la requête présentée quelques jours par l'Université et la ville de Paris ne fasse que le développer, le préciser, entrer dans le détail des mesures qu'il proposait déjà.
D’autres réponses restaient encore à entendre : celles de l'Université, de la ville de Paris, des provinces de Sens et de Bourges. Le rapport du procureur Jean Leroy nous apprend que l'Université avait demandé que le mardi 7 février lui fût fixé par Le roi pour présenter ses doléances tant attendues. D’après le Religieux de Saint-Denis, l'assemblée n'eut lieu que le 9 février ?. Ce fut encore à Saint-Pol, mais non plus dans Ja grande salle, tant la foule était grande; le roi dut se tenir dans la galerie qui entourait la grande cour du palais. Docteurs, maîtres et suppôts de l’Université, bourgeois et autres habitants de la ville étaient venus en
1. Bibl. de l’École des chartes, VI, 184%, 281-288; Rel. de Saint-Denis, IV, 738;
Jouvenel des Ursins, p. 476. — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 738. C'est à Lort que plusieurs historiens ont placé à cette date les démarches lLentées par lUniversité auprès du Parlement pour lassocier à ses requêtes. C’est huit jours
plus tard, après la lecture du grand rôle dont il sera bientôt parlé, que ces démarches furent faites. Voy. de Barante, Hist. des ducs de Bourgogne, HI, 299; Picot, Hist. des États généraux, |, 286; Douët dArcq, Pièces du règne de Charles VI, I, n°160.
grand nombre pour entendre l'orateur chargé de présenter leurs requêtes communes. Ce fut maitre Benoît Genlien, religieux de Saint-Denis, professeur de théologie, qui porta la parole. Nous avons un sec résumé, sans doule assez exact dans le Religieux de Saint-Denis. Gentien fit plus de déelamation que de vraie éloquence; son style dut être exagéré, boursouflé, sans précision; c’élaient des banalilés sans applieation. Du reste, lui-même l'annonça à ses auditeurs, en déclarant qu'il tenait à n’offenser personne. Comme l’orateur de la province de Lyon, il commença par parler de la paix et de l’union. Son texte était : « Imperavit venlis et mari, et facta est tranquillitas magna. » Il reecommanda la sévère exécution du traité par tous, à commencer par le roi, l’amitié et la bonne harmonie des sires des fleurs de lys. Puis le discours dégénéra en sermon, et l’allégorie apparut aussitôt. Partant de son texte « Imperavit ventis », le théologien montra que deux vents funesles avaient soufflé sur le royaume, le vent de la sédition et le vent de l'ambition; il retraça avec emphase les terribles effets du premier de ces deux vents; ce qui était maladroit, car la guerre civile semblait un passé triste dont il ne fallait pas réveiller le souvenir. Beaucoup de personnes furent offensées de ces comparaisons; on crut même y voir une allusion amère au duc de Bourgogne. La parole avait surtout élé confiée à B. Gentien pour « produire de la part de la vénérable Universilé un certain rôle indiquant les pensions excessives de tous les serviteurs du roi, depuis le chancelier jusqu’au dernier officier de la cour, el représenter comment les finances ordinaires et extraordinaires de l'État étaient dilapidées et dissipées au grand détriment de tous par le trop grand nombre des trésoriers et des receveurs ». Ce devait être là le vrai sujet de la proposition, c'était là ce qu’attendaient les assistants, ce qui préoccupait la cour, les bourgeois et les docteurs, Et pourtant l'orateur en parla vaguement, sans y insister et sans apporter des faits; « il n'avait rien particularisé, ni nommé aucuns particuliers, lesquels avaient grands profits et excessifs ! », Enfin, d’après le Religieux de Saint-Denis, il termina par ces mots : « Si, à l’occasion des guerres présentes, vous vouliez seulement révoquer pour lrois ans les concessions que votre royale munifcence a faites à vos parents des taxes publiques qui ont pesé sur le peuple, vous trouveriez par ce moyen autant d'argent qu’il vous en faut sans surcharger vos sujels, vous apaiseriez ce vent de cupidité qui règne dans tout le royaume, et l’on pourrait dire que, grâce à vous, « facta est tranquillitas magna ». Le désappointement fut général, ce n’était pas là ce qu’on espé-