Jouvenel des Ursins, p
rait; lorateur était resté au-dessous de sa tâche; il s'était montré à la fois maladroit et timide‘. On entendit également les députés des provinces de Sens et de Bourges qui n'avaient pu encore parler; ils répélèrent ce que tous avaient déjà dit, et supplièrent le roi de ne pas imposer de charges nouvelles à son peuple ?. Devant celte unanimité, le roi céda, il n'établit aueun impôt nouveau pour le moment, Quant aux réformes qui avaient été demandées, il fit répondre par son chancelier qu'il s’en occupait et que des ordonnances élaient préparées à ce sujet, formule bien connue, qui était aussi bien un refus qu'une promesse.
Ce fut la fin des États proprement dits. Les réunions n’avaient donné aucun résultat. L'Université et la ville de Paris, qui auraient dû tout conduire, n’avaient rien fait, rien obtenu; c'était sur elles que retombaient en grande parlie la faute et la honte de cet échec; c'était aussi à elle de le réparer.
Après le discours de B. Gentien, grande fut l'irritation dans l'Université et dans la ville: s’en tenir là eût été se déclarer impuissant, c'eût été abdiquer, renoncer aux réformes. Ces deux puissances élaient assez énergiques et audacieuses, elles avaient en elles-mêmes assez de ressources et de confiance pour faire une nouvelle tentative. Mais à quelque chose . malheur est bon : honteuses d’un premier échec, elles osèrent davantage une seconde fois, et les autres réponses ayant été données déjà depuis quelques jours, elles semblèrent agir avec plus d'indépendance, soutenues par leurs seuls moyens : elles eurent le dernier mot. Ainsi la réforme devint plus particulièrement encore universitaire et parisienne. Le préambule de l'Ordonnance cabochienne en donne la meilleure preuve. |
Dans l’Université surtout on blämait fort le discours de Gentien; on voulait atteindre plus directement les auteurs des abus, les princes, les gens de cour et de plaisir qui entouraient le Dauphin; on voulait des faits précis et indiscutables, des noms qui permissent d'accuser en face et à coup sûr. Tel fut le but d’une nouvelle démarche faite près du roi : l'Uni-
4. Rel. de Saint-Denis, IV, 1740-44. — 2. Les élats durent être convoqués également pour le Languedoc; en tout cas, on trouve mention d’une aide de 4150 000 I. t. accordée par les gens des trois élats en mars 1413. (Bibl. Nat., fonds franç., 26 039, n° 4811.)
versité et la ville de Paris demandèrent une seconde audience pour exposer plus complètement leurs doléances. Cette audience fut fixée au lundi 43 février. Durant cinq jours on se mit au travail avec acharnement pour fondre en un seul rapport toutes les plaintes, toutes les demandes, toutes les dénonciations, tous les faits, pelits ou grands, que l'on désirait exposer au roi. Après de longues conférences communes, ce vaste dossier fut prêt pour le lundi. Ce jour-là, l'assemblée était plus nombreuse que de coutume : on y voyait les ducs de Guyenne et de Bourgogne, les comtes de Nevers, de Vertus, de Charolais, le duc de Bavière, le duc de Lorraine, beaucoup d’autres seigneurs. L’orateur fut un des prédicateurs célèbres du temps, le carme Euslache de Pavilly, qui fit un discours sur le sujet toujours nouveau de la nécessité des réformes : il aceusa son prédécesseur de pusillanimité, déclarant qu’il avait manqué à son devoir en ne faisant pas connaître neltement les intentions de l’Université et des bourgeois de Paris. Il termina en priant le roi d'écouter la lecture d’un mémoire fort complet qui énumérait les humbles requêtes de l'Université et de la ville. La permission fut accordée : le recteur ordonna à un jeune maitre ès arts, réputé déjà pour son éloquence, de se lever et de commencer la lecture. Les doléances remplissaient un rôle de parchemins d'une respectable grosseur, « gros comme le bras d’un homme ». La voix du maitre ès arts était franche, claire, bien timbrée; la lecture dura une heure et demie #,
Un tel document ne peut manquer d’avoir une importance capitale pour l’histoire du mouvement démocratique de 1413; il est nécessaire de l’étudier en détail. Nous avons deux versions qui présentent un certain nombre de différences : l’une dans Monstrelet (ch. xexix); l’autre dans la chronique du Religieux de Saint-Denis (1. XXXVIHIT, ch. xxxr) ?. La première est visiblement plus complète; aucune mention ne nous indique que des coupures aient été faites ; c’est au contraire ce qui semble résulter pour la seconde des deux passages où l’auteur dit : « Addidit et qui legebat », « finem oblati rotuli lector tangens » ; du reste, la chose est facile à constater pour la fin qui a une longueur double dans Monstrelet. Non seulement le Religieux de Saint-Denis supprime certains articles, mais il résume encore considérablement le texte qu'il a sous les yeux; il n’y a plus l'abondance de forme que nous trouvons dans le texte français. Estce à dire pour cela que Monstrelet, plus complet, plus ample dans ses développements, nous ait donné la requête dans sa forme authentique? La
1. Rel. de Saint-Denis, IV, T44; Jouvenel des Ursins, p. 416; P. Cochon, Chron. normande, 264. — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 144-166; Monstrelet, II, 307-332,
chose n’est guère probable ; il a dû, lui aussi, résumer et transformer, mais avec beaucoup moins de fantaisie que le Religieux, car il est en général plus respectueux des pièces officielles qu’il prétend citer. Ce qui semble prouver que son texte n’est pas entier, c’est qu’il ne nous donne pas certains détails que contient la Chronique latine : ainsi, à propos de la gestion de P. des Essarts comme surintendant des finances, il ne parle pas des dilapidations commises à l’aide des déclarations de « Recuperetur » et de « Nimis habuit » ; il laisse de côté, à propos encore du prévôt de Paris, l’anecdote de Jacques le Hongre; au sujet de la chancellerie, il ne cite pas autant de chiffres que le Religieux, il néglige encore ce qui est dit de l'Auvergne. En résumé, nous n’avons pas à proprement parler le rôle lu devant le roi, mais une version légèrement tronquée dans Monstrelet, et une paraphrase plus lointaine dans le Religieux.
Nous sommes sûrs cependant d'en posséder le fond, sinon la forme. La requête est remise au nom de l'Universilé, du prévôt des marchands, des échevins et des bourgeois de la bonne ville de Paris. C’est bien une réponse à la demande royale formulée par le chancelier de Guyenne le 30 janvier. Les auleurs n’ont guère dépassé le but. Ceci leur a été dit : le roi n’a plus d'argent, il fait appel à votre conseil, confort ou aide pour en trouver. C'est à donner leur avis sur celle proposition que l’Universilé et les bourgeois prêtent surtout leur attention; c’est à la détresse financière et aux moyens d'y remédier qu’ils rattachent tous leurs désirs et leurs griefs. De là deux parties bien distinctes : la première montre comment il se fait que le gouvernement soit sans ressource, c’est un réquisitoire contre l’administration des finances et de la justice, destiné à édifier le roi et à le faire réfléchir ; la seconde partie est consacrée aux mesures les plus urgentes et les plus efficaces pour parer au danger; elle est moins longue et peut-être d’un moindre intérêt.
Il est curieux de voir combien les auteurs du rôle sont informés sur les pratiques des officiers royaux : les abus étaient tels, qu’ils étaient devenus sans doute une des préoccupalions dominantes de ceux qui prenaient intérêt aux affaires du royaume, et en particulier pour l'Université et les bourgeois, comme l’objet d’une enquêle permanente et minulieuse. Gette recherche des abus est ce qu’il y a de vraiment caractéristique, de vivant, d’actuel; dans le rôle, elle commence dès le début. À peine quelques paragraphes sur la nouvelle paix et la nécessité de la maintenir forment-ils introduction. Toute l'organisation financière défile bientôt devant nous avec ses nombreuses plaies. Il y a une certaine régularité dans ce défilé : c’est d'abord l’état de la maison du roi et de son domaine, puis viennent les aides, enfin la justice. Le roi ni les siens n’ont même plus
de quoi donner des aumônes, et cependant les dépenses de leurs hôtels se sont accrues dans une proportion effrayante; les serviteurs royaux ne sont pas payés et crient misère; les hôtels, fermes, moulins et châteaux ne sont point réparés. La faute en est aux officiers chargés de ces dépenses : leur administration est déplorable. Il y à trop de trésoriers; il y a trop de gouverneurs, de conseillers et clercs; il y a trop de généraux des aides, trop de trésoriers des aides; ils sont tous concussionnaires. Et l’énuméralion se poursuit : c’est le trésorier à l’épargne, le garde des coffres, le prévôt de Paris, qui esten même temps surintendant des finances, souverain maître des eaux et forêls, la veille encore; ce sont les receveurs, greneliers, quatriesmiers et leurs cleres, puis les trésoriers des guerres. Tous pillent et ruinent le roi et son royaume; ils ont acquis d'énormes richesses, ont recu des dons sans fin; ils possèdent châteaux, terres, mobiliers luxueux, ils mènent un état princier. On a beau demander sans cesse aux sujets : tailles, dixièmes, demi-dixièmes, impositions, maltôtes, réformations, elc., tout disparait; il n'y a plus lieu de s'étonner si le roi, la reine, le duc d’Aquitaine, sont « mengez et désolez », s’il faut engager la vaisselle et les joyaux, se mettre entre les mains des usuriers pour avoir de l'argent. Cette dilapidation des finances entraine une décomposilion générale : des abus du même genre ont pénétré dans les conseils du roi, dans la justice. Le grand conseil est envahi par des inutiles et des incapables qui y meltent le désordre: les affaires les plus graves sont oubliées. Le Parlement est mal composé, on n’y voit que des jeunes gens, des ignorants, des amis, des parents; justice n'y est jamais faite aux pauvres; il en est de même pour la chambre des comptes; les généraux pour la Justice des aides sont trop nombreux et ne servent à rien; les maitres des requêtes de l’hôtel sont trop jeunes, insuffisants, ils ne font rien sans le chancelier. Le chancelier lui-même a son article : il se fait la part trop belle dans les émoluments de son service, et les officiers de la chancellerie l'imitent avec empressement. Le réquisitoire finit par la monnaie, autre source d'abus. Tout cela, dans le texte, est précis, détaillé, irréfutable et plein de faits; tout cela part de la même idée, concourt au même but, il faut pouvoir dire au roi : « Votre gouvernement n'est qu'un ensemble d'abus permanents, qu'une exploitation faite en votre nom et contre vous, voilà pourquoi vous êles pauvre ». Mais, pour arriver à un résultat, pour que ces doléances n’aillent pas rejoindre dans l'oubli toutes celles qui ont précédé, il faut prendre l’ennemi corps à corps, car il faut un vainqueur. Les requérants ont eu ce courage et cette audace : ils n'ont pas fait seulement allusion aux auteurs des abus; ils ne les ont pas seulement désignés par leurs fonctions, ils les ont appelés
par leurs noms, là, devant le roi, devant Ja foule des assistants : le comte d’Armagnac, Pierre de Fontenay, Hémon Ragnier et Jean Pied, maîtres de la chambre aux deniers, Charles Poupart, argentier, Guill. Budé, maître des garnisons, André Giffart, Bureau de Dammartin, Renier de Bouligny, Jean Guérin, conseillers des finances, Nicole Bonnet, Gui Brocher, gouverneur et clerc des mêmes finances, Ant. des Essarts, trésorier de l'épargne, Maurice de Ruilly, garde des coffres, Jean Chastenier, Guill. Luce et Nicaise Buges, généraux des aides, Alexandre le Boursier, de la chambre des comptes, Jean Vaulier, receveur général des aides, Pierre des Essarts, prévôt de Paris, Michel de Lallier, Michel de Sablon, Henry Malachienne, Jean Budé pour la chancellerie; le chancelier luimême est signalé par son litre; ils sont vingt-cinq livrés à la publicité, à la haine populaire, obligés de se disculper pour se sauver. Il fallait cela pour réussir. C'est un procédé brutal et dangereux; mais ceux qui n’hésitent pas à l’employer, sont dévoués au roi, corps et âme.
C’est ce que prouve amplement la seconde partie, l'exposition des mesures proposées. Bien sincère est l'accent des paroles qui en forment l'introduction : maitres et bourgeois « sont pretz d’exposer leur corps et leur avoir de bon et leyal cuer, comme ilz y sont tenuz... Car ilz se réputent estre grandement obligez à vostre royale majesté, tant de naturelle et loyale obligacion, comme pour les innumérables biens que vous leur avez fais. » Le point essentiel de cette seconde partie, la partie positive de la requête, c’est précisément la réponse au roi demandant aide, confort et conseil. Le premier et le meilleur moyen, c’est de réformer les abus qui viennent d'être énumérés, de « clore la main » aux gouverneurs des finances, les relever de leurs fonclions, saisir leurs biens jusqu'à ce que leurs comptes aient élé remis et examinés, et les revenus rendront ce qu'ils doivent rendre; de supprimer dons et pensions, d’ordonner aux receveurs et vicomtes d'apporter tout l’argent qu'ils ont et aussi leurs comptes, et ce sera aulant de recouvré el d’assuré; de reprendre en la main royale toutes les aides du royaume, afin de les employer à la défense et au gouvernement comme Charles V; et si ces ressources ne suffisent pas encore, d'en venir au moyen déjà recommandé par la province de Lyon, d'imposer une contribution de 100 francs à 1500 ou 1600 personnes désignées parmi celles qui ont le plus profité des deniers royaux. Ge n’est pas tout : il faut que les recettes ainsi recouvrées soient bien administrées : des receveurs généraux seront ordonnés à nouveau, « preudommes, sans avarices, avee gages liciles », n'ayant pas appartenu à l’administration précédente ; les receveurs ordinaires et vicomles leur présenteront leurs états; les cédules de dépenses du roi, de la reine et du Dauphin
seront visitées avec soin. D'autre part, il serait bon de se préoccuper des provinces de Picardie et de Guyenne désolées par l'ennemi, d'y envoyer des troupes, de consacrer à leur défense de grosses sommes prises sur les subsides des provinces ou ailleurs. D’autres abus ont encore élé signalés, conséquence naturelle des précédents; ce sont autant de réformes à faire : amender la composition du Parlement à l'aide de nombreuses dépositions, diminuer le nombre des généraux de justice, trésoriers, greffiers et leurs cleres, améliorer la chambre des comptes, donner aux juges les charges d'élus et receveurs des aides, ce qui ferait une grosse économie, élire « par bonne et vraye élection » des hommes sages pour lenir le conseil du roi, donner les prévôtés à gages et non plus à ferme. Du reste, il n°y a pas lieu d'insister sur ce sujet : il y a grand besoin d’une réformation générale, d’une vaste enquête sur l'administration royale, réformation et enquête qui ne peuvent se faire en un jour, en une heure. Le rot est prié de nommer une commission de princes de son sang et d’autres bonnes personnes pour poursuivre et réformer tous les délinquants; les représentants des provinces pourront déposer pour la région à laquelle ils apparliennent. Enfin la requête a une péroraison qui ne manque ni de dignité ni même d’éloquence. L'Université et la ville de Paris désirent avant tout « le bien et honneur, conservacion de la couronne et dominacion du roi ». La fille aînée des rois a ainsi parlé pour en faire son devoir; car elle n’a l'habitude « de soy entrmectre, sinon de son estude ». Les deux alliées pour celte rude tâche font appel à l’aide du duc de Guyenne, aux seigneurs de Nevers, Vertus, Charolais, Bar, Lorraine, au connétable, aux maréchaux, ele., elc., en général à toute la seigneurie de ce royaume; elles comptent sur le due de Bourgogne « qui piéca a encommencé la diele prosécueion sans épargner corps ni chevance ». Enfin l'Université, en particulier, proteste de son unanimité, de son dévouement : « Et pour ce que aucuns des dessus diz ont dit publiquement que ce que vosire dicte fille vous expose, que c’est par hayne et par relacion de peu de gens, c’est assavoir de cinq ou six, plaise vous savoir qu’elle n’a point coutume de soy informer par cesle manière... Mais par telles paroles n’ont-ils point gaigné leur cause. Car pour leur voulenté, elle ne se taira point sauf vosire volontaire audience, Car autrement vostre dicte fille ne se acquiteroil point envers vostre dicte majesté royale !. »
Telle est la préface pleine de promesses de l'Ordonnance cabochienne. Certes on n'y trouve point tout ce que nous rencontrerons dans l’ordonnance : il n’y a ni le même détail ni le même ordre, le réquisitoire et