Monstrelet, II
l'accusation y tiennent plus de place que la réforme et l’organisation. L'une est une œuvre de long travail, de réflexion, faite pour un but général, l’autre est une œuvre de circonstance rédigée à la hâte. Mais dans l’une et l’autre on retrouve les mêmes traits généraux. La requête de l’Université est précise et minutieuse : tout y est sérieux el sincère; des noms, des chiffres, sont cités avec assurance ; l'impression n’est pas celle d'une déclamation creuse, inspirée par la seule violence. Tout ; prouve aussi le plus pur loyalisme : Université et la ville de Paris pro: testent de leur dévouement, de leur affection filiale pour la royauté, pour la personne du roi, et il y a dans ces protestations je ne sais quel accent de sincérilé; à côlé du roi, pour celte reine dont la conduite a fait seandale, pour ces princes dont les luttes criminelles sont la cause première de tous les maux, on ne lrouve pas un mot sévère, pas une allusion blessante, à peine un Jéger soupçon de défiance au début. Ils ont signé la paix à Auxerre, que tout soit oublié. L'Université fait appel à la bonne volonté, à l’aide de tous sans distinction. Il y a même un réel effort de modération, car on pourrait trouver encore bien d’autres « défaulx et coulpes »; mais il est plus sage d'attendre « en espérance de le déclarer autrefois plus à plain pour le bien du royaume ». ”
Et cependant il n’y a ni timidité ni faiblesse. La requête a toute la sévérité qui convient aux circonstances. Elle parle à plusieurs reprises de coupables, de « larrecins », de juges au Parlement ignorants et indignes, ete. Le ton est énergique. Les accusations se succèdent et se multiplient : il n’est guère d'officier de finances auquel ne soient attribués des malversalions, des concussions, de véritables vols; les noms des délinquants sont énumérés avec une incroyable audace. Les mesures proposées sont très hardies : déposition de tous les officiers de finances, saisie de leurs biens, plus tard justice sera faite aux non-coupables, révocation des dons déjà octroyés, contributions forcées, renvoi des conseillers du Parlement, suppression des élus, poursuites générales, etc. Il faut frapper surtout ces officiers enrichis grâce à leurs fraudes. Là est toujours la grande haine des requérants : ils ne tarissent pas sur ces parvenus qui ont tant détourné des deniers royaux, qu’ils ont « édifices aux champs et à la ville », chevaux, châteaux, grandes maisons, larges substances ; ils énumèrent « leurs rubis et dyamans, leurs salirs et autres pierres précieuses, vestemens et chevaulx, leur estat rempli de vaisselle, west assavoir de plats, d’escueles et de pots d'argent, de tasses et de hanaps ». C’est un triste el amer spectacle : « chaseun votre loyal subjeet se doit bien merveiller… et bien leur doit douloir le cuer quand. toutes les finances chéent en une bourse tirée devant vos yeulx ». À côlé
apparait, par contraste, la sympathie pour les pauvres, pour les bonnes gens, viclimes de tous ces maux : les pauvres ne reçoivent plus d’aumônes du roi, qui n’a pas d'argent; les pauvres, ce sont aussi Les serviteurs royaux qui ne sont plus payés; les pauvres ne connaissent plus la justice ; au Parlement, leurs causes sont comme mortes; ils sont exploités par les prévôts, ete. ; il est juste que les riches payent pour eux. Singulier mélange de sagesse et de violence, qui est comme à mi-chemin entre la réforme sérieuse et l’émeule impuissante.
L'Université et la ville de Paris avaient beaucoup osé, mais la fortune sourit aux audacieux. Les réclamalions précises que nous venons de passer en revue produisirent grande impression et donnèrent des résultals immédiats.
La lecture du rôle n'avait pas été sans incidents. De divers côtés de l'assemblée, il dut y avoir des murmures de protestalion, des interruptions. Un seul de ces incidents nous est connu; encore ne pouvons-nous l'attribuer avec certitude à cette grave circonstance. D’après Jouvenel des Ursins, Jean de Nielles, chancelier de Guyenne, voulut parler, faire quelque remarque pendant la lecture du rôle; le chancelier de France Arnaud de Gorbie, sans doute de fort méchante humeur, s'emporta à ce futile propos et dit à l'interrupteur qu'il les laissät dire ce qu’ils voudraient, Jean de Nielles riposta « très arrogamment et hautement » qu’il parlerait, « voulust où non », ce qu'il accompagna d’autres paroles déplaisantes!. Quoi qu'il en soit, les protestations ne pouvaient avoir d'effet; l'assemblée tout entière était avec l'Université, elle ne ménagea pas les approbations et les applaudissements ; les députés des provinces furent les premiers à donner leur plein assentiment au langage qui venait d'être tenu devant eux *. Ce fut une victoire pour les amis des réformes. Le roi, la reine, le grand conseil, les princes, seigneurs et prélats, avouèrent la requête, « disant qu’ilz estoient preslz de les assister du tout, en mestant et faisant mestre toutes les besongnes dessus dictes à pleine exécucion ». Il fut même décidé que copie de la requête serait
1. Jouvenel des Ursins, p. 476; Monstrelet, II, 334. Le Religieux de Saint- Denis (IV, 768) attribue cette scène à une date un peu postérieure. — 2. Rel. de Saint-Denis, IV, 768.
envoyée aux bonnes villes, ce qui donnait une publicité générale aux doléances, et pouvait compler comme un engagement formel!
Mais approbation n'élait pas encore exécution. L'Université savait par bien des expériences antérieures qu’elle ne devait pas en rester là. Le prévôt des marchands, les échevins, bourgeois, « manans et habilans de la ville de Paris », dans une lettre à la ville de Noyon, rappellent les efforts qu'il leur fallut encore faire : « Et ja soit que depuis, très instamment presque lous les jours, la dite Université et nous aions constamment poursuivi l'expédition des dites besoingnes.. » Le Religieux de Saint-Denis reud témoignage également de cette constance courageuse ?. Nous en avons une preuve évidente pour le 17 février. Les États, le conseil du roi, avaient approuvé la requête du 13 février ; il restait encore une illustre assemblée, le grand corps judiciaire du royaume, le Parlement, dont on ignorait l'opinion. L'Université, le prévôt des marchands, les échevins, voulurent prendre son avis et réclamer son concours : ils vinrent en la cour du Parlement où toutes les chambres étaient réunies. Un maitre en théologie prit la parole pour exposer les doléances déjà connues, el requit le Parlement de s’adjoindre à eux pour poursuivre la réforme des abus ; il proposa de désigner un cerlain nombre de conseillers à cet effet; enlin il défendit, « sub pena periuris », à ceux de la cour qui élaient « jurez » de l’Université d’entraver l’accomplissement de leur œuvre. La réponse ne fut pas telle que l'Université et la ville de Paris la désiraient. Le Parlement avait élé sans doute fort mécontent et fort ému des passages de la requête qui le concernaient ; il se sentait menacé, si la réformation avait lieu; il lui était difficile de s’y associer. Dans sa réponse, la cour commença « en les louant et recommandant de leur bonne affection, volenté et nropos, et qu'elle avoit moult grant plaisir que bon remède fust mis », mais étant cour souveraine et représentant le roi, elle ne pouvait « se adjoindre ne faire partie ». Du reste, son aide et confort élaient certains dans la mesure du possible; une députalion serait très volontiers élue pour prendre part aux réformes, si le roi le voulait et décidait. En tout cas, la cour était sûre que « les jurez de l'Université se garderoient bien de faire aucune chose qui à faire ne fust ». C’élait au fond une fin de non-recevoir. Mais l'Université et la ville, repoussées de ce côté, ne se tinrent pas pour battues ?.
La semaine suivante, leurs instances réilérées déterminèrent enfin le
4. Monstrelet, II, 332; Bibl. de l'École des chartes, VIT, 1845-1846, 60. — 2. Bibl. de l'École des chartes, VII, 1845-1846, 60; Rel. de Saint-Denis, V, 2. __ 8, Douët d’Arcq, Pièces du règne de Charles VI, I, n° 160.
roi à leur donner satisfaction par un ace officiel, qui devait être le point de départ de la réformation. La principale mesure demandée élait Ja destitution des officiers de finances et la révocation des dons royaux : si le premier point n’était pas acquis, plus de recettes suffisantes, plus d'organisation d’une nouvelle administration, plus de commission d’enquête pour examiner et corriger l’ancienne. Le 24 février parurent des lettres du roi à ce sujet : tous les officiers du domaine et des aides à Paris furent suspendus, et en particulier le prévôt de Paris, le prévôt des marchands, Michel de Lallier, général des monnaies, Alexandre le Boursier, les généraux conseillers des aides sauf un, les notaires du même service, les maitres et gouverneurs de l'hôtel, le premier écuyer de l'écurie, le receveur général des aides, le contrôleur, les trésoriers du domaine, les trésoriers des guerres, les changeurs et cleres du trésor, le garde de l'épargne, le garde des coffres, l’audiencier et le contrôleur de la chancellerie, le maitre de la chambre aux deniers, l’argentier, le maître des garnisons de vins de l'hôtel. De plus, tous les dons et assignations sur les finances qui n'avaient pas encore eu leur effet furent annulés'. C'était un nouveau triomphe pour le parti bourgeois, universitaire et bourguignon. Grand fut l'effroi parmi les officiers royaux ainsi abandonnés et frappés. Beaucoup jugèrent prudent de s'éloigner et de fuir : ce fut le cas du prévôt de Paris, Pierre des Essarts. D'autres demeurèrent; mais mal leur en prit, car un certain nombre d’entre eux furent arrêtés el mis au Châtelet ?.
Un seul des grands délinquants désignés par la requête de l’Université sut se mettre à l'abri de toute poursuite, c’élait à la fois le plus puissant et le plus àgé, le chancelier Arnaud de Corbie, qui avait plus de quatre-vingt-cinq ans. D’après le Religieux de Saint-Denis, le roi réussit à le garder en rappelant son dévouement, sa vieillesse, en déclarant que ses conseils étaient toujours nécessaires au royaume, en faisant grand éloge de sa générosité. Monstrelet nous donne une raison encore plus sérieuse : il nous raconte que le chancelier « se tira devers le roy, et fist tant par ses belles paroles qu'il fut bien content de luy, moiennant qu'il lui promit paier une grosse somme d’argent dedans brief terme ». La chose est loin d’être invraisemblable ; ce qui l’excuse, c’est toujours la pauvreté du trésor royal.
Ges premières mesures en appelaient nécessairement une autre, puisque le bien fondé des griefs était reconnu : c'était la nomination d’une com-
4. Ordonn., X, 59. — 2. Monstrelet, IT, 334; Rel. de Saint-Denis, N, 4; Jouvenel des Ursins, p. 4176; Journal d’un Bourgeois de Paris, 98.
mission générale d'enquête et de réforme. L'Université et la ville obtin= rent celle fois encore pleine satisfaction. Le duc de Guyenne, gouvernant à la place du roi, qui venait d'être repris de son mal, désigna un certain nombre de personnages, dont la plupart s'étaient fait remarquer par leur zèle et leur esprit réformateur. Ce furent : l'évêque de Tournay, l’orateur de la province de Reims aux États, l'abbé de Moutier-Saint-Jean, l’orateur de la province de Lyon, les sires d'Offemont, de Moy, de Blaru, le vidame d'Amiens, l'aumônier et confesseur du roi, le célèbre docteur J. Courte-Cuisse, maîtres Gaillard Petit-Sayne, et Jean de Longueil du Parlement, maître Pierre Cauchon de l’Université, Jean de l’Olive, échevin de Paris. Ces choix étaient très larges : le clergé, la noblesse, le Parlement, les États, l'Université, la ville de Paris, étaient représentés dans la commission. Presque tous les membres, sauf une exception, étaient gens graves et considérés, ennemis du désordre et de la violence. La réforme semblait en de bonnes mains *.
Le succès est donc complet. Aussi le duc de Bourgogne reste-t-il toutpuissant : il est chargé de la défense du royaume ?; au mépris des doléances que ne cessent de faire ses partisans, il reçoit le 19 avril 12000 francs qui lui ont été accordés en 1409 et qui n’avaient pu être payés *. La veille, 1l s'était fait nommer par le roi son lieutenant et gouverneur de Gênes ‘. L'union et la confiance sont plus grandes que jamais avec l'Université et les Parisiens. Les privilèges de juridiction
1. Une autre satisfaction fut donnée sans résistance aux réclamations des États : la paix d'Auxerre fut publiée de nouveau, et tous les possesseurs de fiefs durent s'engager par serment à la respecter. Ainsi le 3 mars 143, le lieutenant du bailli de Rouen ordonnail au vicomie de Pont-de-PArche de mander tous les prélats, prieurs conventuaux, barons et nobles qui ont « accoustumé de eux armer » de venir le lundi suivant jurer la paix. (Bibl. Nat., fonds franç., 26 029, n° 4720.) — 2. Ce fut le signal d’une reprise des préparatifs militaires pour la guerre anglaise, conformément encore aux vœux des États. Le duc avait été chargé de la défense du royaume le 4e mars; quelques jours après, il désigna un certain nombre de lieutenants pour aller combattre sur les points menacés de la frontière; le 17 avril les vassaux de Bourgogne recevaient l’ordre de s’armer; les officiers du duc devaient s'occuper «des places fortes et faire le relevé des chariots auxquels étaient obligés les gens d’Église. (D. Plancher, III, 284, 285, 371, 372, 374.) D'autre part, le Parlement était consulté par le Dauphin sur ces préparatifs et donnail son avis sur une alliance nouvelle avec l'Écosse. Le comte de Douglas élait à Paris, proposant ses services. Le 44 avril, il traitait avec le duc de Bourgogne el promettait 4000 hommes d'armes et archers écossais. Des négociations étaient nouées également avec des ambassadeurs du Portugal et de l'Espagne. (Arch. nat., X12, 1479, 237 vo; Arch. de la Côte-d'Or, B, 1578, janv.-avril 1412; D. Plancher, III, 3715, 72%, 13.) — 8. Bibl. Nat. Nouv. acq. france 3640, n° 352. &. Bibl. Nat., fonds franç., 2884, f0 28; Arch. nat., K,-60,-2; X1a, ‘8602, fo 279.
CovILLE. 12
des universitaires sont renouvelés le 23 mars ‘. A la prévôté des marchands, André d’Espernon, grand ami des réformes, succède à Pierre Gentien (16 mars *). Les chefs populaires, G. de Saint-Yon, échevin, Robert de Belloy, Guillaume Barraut, Martin de Néauville, Jean et Henry de Troyes, etc., sont l’objet de nouvelles générosités du due *. Rien jusqu’à ce jour n’est venu troubler cette harmonie. Bourguignons, bouchers, universitaires et réformateurs semblent n’avoir qu’un même but, une même espérance. Mais cela ne devait pas durer : la triple alliance allait devenir impossible au lendemain de la première victoire.
1. Ordon.. X, 66. — 2. Journal d'un Bourgeois de Paris, 28, n. 4. — 8. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1512-1573, fo 8; 4576, fos 125, 191.