Monstrelet, Il
nettement cetle opinion. Selon lui, le duc de Guyenne voulut la paix, séduit « par faulx traistres privez qui estoient en tour le roy ». Il dit tristement que « nul proudomme ne fut escouté en ce temps. Et pour ce fust faicte paix du tout à leur gré, qui que le voulsist voir, car le roy esloit touzjours malade et son aisné filz ouvroit à sa voulenté plus que de raison, et créoit les jeunes et les folz; si en faisoient les diz bandez tout à leur guise ‘. » De ces hommes, pour qui les souffrances du royaume n'étaient qu’un prétexte ou un moyen, devaient venir toutes les violences.
La population parisienne qui les entourait était toute disposée à les suivre si l’on n'y prenait garde. On sait quel était son état moral, combien elle était par habitude prête à l'agitation et au désordre; on sait aussi avec quel intérêt elle suivait la réforme des abus, avec quelle vigueur elle avait appuyé les réclamalions déjà faites. Il est aisé de se figurer sa curiosité et son impatience à l'annonce des premiers travaux de la commission. Pour la maintenir et la faire attendre, il eût fallu la plus grande prudence, et le plus sage eût été de chercher à lui inspirer confiance en s’unissant au duc de Bourgogne, qui seul avait autorité sur elle. On fit tout le contraire : une série de mesures maladroites vinrent irriter celte foule anxieuse, et celte irritation eut les conséquences les plus désasireuses.
Ce furent d'abord de petits faits comme le don du comté de Ponthicu à Jean, duc de Touraine, sur la demande de son beau-père Guillaume, comte de Hainaut, donation à laquelle les gens d’Abbeville résistèrent, « voulans demourer soubz la seigneurie du roy ? ». Puis le comté de Mortain, qui avait appartenu à Pierre de Navarre et qui aurait dû revenir à la couronne, fut promis à un prince étranger, peu aimé des Parisiens, à Louis de Bavière, pour « ses grans services. et pour l'accomplissement du pourparlé de son mariage * ». Le moment était vraiment mal choisi pour toule aliénation du domaine. À Soissons, autre incident : les bourgeois de la ville, donnant le mauvais exemple à ceux de Paris, firent un coup d'audace au détriment de leur seigneur, le duc d'Orléans; ils séparèrent les murs de la ville de ceux du château, dont ils n’eurent plus rien à craindre désormais f.
À Paris, prévôl el échevins se plaignaient qu'après une première satisfaction partielle, on ne tenait plus compte du rôle que tout le monde avait avoué sous le coup de la nécessité; les gens des hôtels de la reine et du duc de Guyenne l'avaient déjà oublié. D’autre part, des intrigues
4. Journal d'un Bourgeois de Paris, 26. — 2. Monstrelet, II, 333. — 3. Godefroy, Hist. de Charles VI, 670. — 4. Monstrelet, Il, 336; Douët d’Areq, Pièces du règne de Charles VI, I, n° 161.
cachées se nouaient, disait-on : on cherchait à séparer la bourgeoisie parisienne de l'Université, dont l'alliance avait élé si efficace. On avait semé « grand foison de mauvaises paroles pour venir à ces dampnables fins * ». Mais ce qui provoquait le plus l'indignation générale, c'était la conduite du Dauphin. Le jeune duc semblait ne pas se rendre compte des difficullés présentes. Des scènes fâcheuses se passaient autour de lui sans qu'il sût en réparer l'effet. Il y avait eu une altereation violente en plein conseil entre son chancelier Jean de Nielles, protégé du duc de Bourgogne, et le chancelier de France, Arnaud de Corbie, déjà pris à partie dans la requête du 13 février, et maintenu malgré tout. Le Dauphin, « tout esmeu de ire, print son chancelier par les épaules et le mist hors de la chambre en disant : « Vous estes ung mauvais ribaud et orgueilleux, n'avons plus cure de votre service.» La charge de chancelier de Guyenne fut donnée, sur le conseil d’Isabeau la reine et de son frère Louis de Bavière, à Jean de Vailly, avocat au Parlement, personnage fort décrié. Le sacrifice de Jean de Nielles à Arnaud de Corbie, puis le nouveau choix, étaient de lourdes fautes. Les relations du duc de Guyenne avec Jean sans Peur en furent très refroidies *.
Du reste, leur confiance réciproque avait déjà bien diminué. Le Dauphin rêvait de s'affranchir de celte tutelle qu'il renforçait chaque jour malgré lui. Il y était poussé par des conseillers intéressés, légers et impopulaires, qui ne cherchaient qu’à éloigner Jean sans Peur : c’élaient le duc Louis de Bavière, le comte de Vertus, de la maison d'Orléans; avec eux, 1l devenait Armagnac. Ces princes l’entrainaient peu à peu, en lui persuadant perfidement que « doresenavant, il avoit sens assez et aige compétent pour prendre et avoir le gouvernement du royaume, et que faire le devoit, actendu la néccessité du roy son père * ». Or abandonner Bourgogne pour agir à sa guise et surtout pour se rapprocher des Armagnacs, c'était s’aliéner Paris, se faire les plus dangereux ennemis. En effet, de très vives accusations furent bientôt répandues contre le jeune duc et surtout contre son entourage. On lui reprochait non sans raison, du reste, une conduite et une moralité déplorables; on parlait de ses débauches, de ses orgies nocturnes, « nocturnas et indecentes vigilias, ejus commessaciones et modum inordinatum vivendi “ »; on lui prédisait le sort de son père; on attaquait surtout avec une extrême violence ses familiers, ses compagnons de plaisirs, sur lesquels on faisait retomber toute la faute et qui devinrent dès lors l'objet de la haine populaire; on
4. Bibl. de l'École des Chartes, NII, 1845-1846, 60-61. — 2, Monstrelel, Il, 334: Rel. de Saint-Denis, IV, 768. — 3. Monstrelet, IT, 335. — 4. Rel. de Saint- Denis NS UL0:
résolut de les poursuivre avec plus d’énergie encore qu’on n'avait dénoncé les officiers de finances, et ce fut une idée fixe désormais dans le peuple parisien de s'emparer d’eux pour les châtier. Les prévôt des marchands, échevins, bourgeois, manants et habitants de la ville de Paris, écrivant à la commune de Noyon, racontent qu’il a « esté grand pitié et désolation en ce royaume, que mon dit seigneur de Guyenne, qui par cause de nature doit estre notre souverain seigneur, par l’induction des dictes gens, a esté enduit, ainsy comme jeunes enfants sont de ligier induit, à mener vie si petite qu'il n'entend à aucune réparacion de ce royaume et que son corps estoit en très grand péril et dangier de choir en débilité et feblesse de maladie ! ». Ce n’est pas tout : à en croire les récits qui circulent, ses favoris lui ont persuadé que les Anglais ne lui veulent aucun mal, malgré les plaintes venues de Guyenne; de ces plaintes « il ne tenoit aucun compte et ne s’en fait que moquer ». Ce sont là autant de motifs qui font grandir la colère des Parisiens.
La protection donnée par le Dauphin à Pierre des Essarts vint mettre encore le comble à cetle irritation populaire et déterminer l'émeute. L'ancien prévôt de Paris, qui naguère « ce povoit vanter que prévost de Paris puis cent ans devant n'avoit eu aussi grant grâce et du roy et du commun ? », était maintenant l'objet particulier de l’effroi et de la haine de l’Université et de la ville, l'ennemi mortel du duc de Bourgogne. C'était à Jean sans Peur qu'il avait dû de rentrer dans sa charge de prévôt en seplembre 1411. Mais depuis, probablement à l'époque du traité d'Auxerre, peut-être même plus tôt, sa fidélité s’était ébranlée ; il s’était rapproché des Armagnacs. Plusieurs chroniqueurs nous donnent de ce changement une explication curieuse, mais qu’on ne saurait accepter sans défiance : dans un conseil secret tenu à Auxerre, où se trouvaient le sire de Jacqueville et P. des Essarts, le due de Bourgogne aurait proposé de mettre à mort les princes armagnacs, surtout le duc d'Orléans, qui devaient venir pour la conclusion de la paix *. Le prévôt de Paris avait proteslé, « pensant à part soy que ce seroit grant outrage el cruauté si, après avoir fait mourir le duc d'Orléans le père, on faisoit aussi mourir en suite le fils », et il aurait secrètement averti les princes *. Toujours est-il qu'au moment où nous sommes, chez Pierre des Essarts l’inimitié avait succédé au dévouement. L'Université avait aussi des motifs tout récents d'en vouloir à ce personnage; un incident de la rue en était la
1. Bibl. de l'École des Chartes, VIL, 1845-1846, 61. — 2. Journal d'un Bourgeois de Paris, 21. — 8. Chron. de Berry, dans Godefroy, Hist. de Charles VI, 425; Jouvenel des Ursins, p. 474. — 4. Pierre de Fenin, éd. Dupont, p. 36; Cousinot, Geste des nobles, CXXVII.
cause. Très peu de lemps avant les derniers événements, des gens d’armes du due de Bourgogne s’avisèrent d'aller déposer un cheval mort devant les portes du collège d'Harcourt. Le lendemain, les écoliers furieux le transportèrent devant l'hôtel de ceux qui leur avaient fait cetle mauvaise plaisanterie. Ce fut au tour de l’hôtelier de se mettre en colère, et comme il était sergent de Châtelet, Pierre des Essarts le soutint et fit reporter le même cheval mort à la porte du collège. Ces petits incidents, dans les journées où les esprits étaient déjà si agités, troublèrent l’Université; un grand rassemblement se fit auprès du corps du délit, et une vive querelle eut lieu entre suppôts de l’Université, prévôt et sergents de Paris ‘. Aussi Pierre des Essarls ne fut-il pas épargné dans la remontrance du 13 février. Menacé plus que tout autre officier royal par les mesures prises à la suite de cetle remontrance, il voulut prendre ses sûretés : il se mit à la Bastille et envoya des hommes d'armes s'emparer du pont de Charenton, qui assurait les communications du côté de l’est, et par lequel on pouvait soit s'échapper, soit recevoir des secours. Mais les Parisiens étaient sur leurs gardes : ils averüirent les habitants de Charenton, qui firent prisonnier le détachement que commandait Thomelin de Brie et le conduisirent à Paris. Le prévôt, de plus en plus effrayé, n’ayant aucun moyen de défense, s’enfuit par la porte de la basse cour de la Bastille, qu’il fit démurer, et gagna la campagne. Quelques jours après, il était destilué de son office et remplacé ?,
Loin de Paris, à Cherbourg, où il s’était retiré parce qu'il était capilaine de la ville, Pierre des Essarts ne se tint pas tranquille : ayant perdu la confiance du duc de Bourgogne, il s’efforça de profiter des circonslances pour se faire une nouvelle fortune près des ducs de Guyenne et d'Orléans. Il savait que le Dauphin, au fond, était rien moins que bien disposé à l'égard de Jean sans Peur, qu’il rêvait de s'affranchir de tout conseil, et qu'il y était excilé par son entourage. De secrètes négociations furent entamées : l’ancien favori du duc de Bourgogne, outre qu'il était homme décidé et sans scrupules, pouvait faire de précieuses révélations sur l'adversaire commun. C’est ainsi qu'il prétendait avoir remis au nom du roi deux millions d’or à Jean sans savoir l'emploi qui avait été fait de cet argent; il se faisait fort de montrer les reçus qui lui avaient été donnés. Ces intrigues, que l’on soupçonnait, effrayaient l’Université et la population parisienne. On prêtait à l’ancien prévôt toute sorte de projets et de complots *. Le duc d'Orléans de son côté ne demeurait point
4. Cousinot, Geste des nobles, CXXVIIL. — 2. Monstrelet, I, 333; Bibl, de LÉcole des Chartes, VII, 1845-1846, 64. — 3. Rel. de Saint-Denis, V, 6.
tranquille, réclamait auprès du roi, et commençait des préparatifs belli- -queux. Il négociait avec plusieurs princes allemands; un traité d'alliance était conclu entre lui et le roi Louis de Sicile, à Angers. Au même moment, on apprenait que Louis de Tonnerre avait cherché des complices pour tuer le duc de Bourgogne. On craignait un coup de main : on était défiant, inquiet, anxieux *.
Ce fut cet instant même qu'avec une incroyable légèreté le jeune duc de Guyenne choisit pour rappeler Pierre des Essarts, qui du reste s’apprêtait à rentrer dans Paris, sans souci des dangers que sa présence devait certainement faire naître. Des lettres furent envoyées à Cherbourg, pour donner ordre à l’ancien prévôt de venir à sa compagnie. Il y eut entrée publique à Paris. « Pierre des Essarts, sur ordre du Dauphin, alla se placer à la » bastille Saint-Antoine, « forteresse presque inexpugnable, bien munie d'armes, de vivres, de machines de siège ». Cet incident fut le point de départ de tous les troubles, et le Religieux de Saint-Denis dit tristement : « Dicam tamen inde horribile inconveniens sequtum magis deflendum tragedorum boalibus quam hystorice contexendum ? ».
Les passions populaires, prêles à éclater, surexcitées par des racontars de toute sorte, se déchainèrent aussitôt. On était au jeudi 27 avril. Ce jour-là le conseil du roi resta en permanence chez le due de Bourgogne, dans l’attente des événements que l’on redoutait *. Avec la nouvelle de l'arrivée de Pierre des Essarts à la Bastille, on prédisait déjà les plus grands malheurs : on annonçait que le but des conseillers du Dauphin était d'enlever le roi à propos du mariage du duc de Bavière avec la comtesse de Mortain, mariage qui devait se faire hors Paris. L'Université colportait celle nouvelle, en faisait part au duc de Bourgogne et au prévôt de Paris *. D’autres précisaient davantage : il y avait un complot
4. Bibl. Nat., fonds franc., 26 039, n° 4103; Arch. nat., K, 57, 33; Monstrelet, Il, 346; de Barante, IT, 324. Déjà, au dire du héraut Berry, au moment de la conclusion de la paix d'Auxerre, le duc Jean avait fait arrêter et conduire en Flandre, sur la dénonciation de Jacqueville, Lourdin de Saligny. accusé d’avoir machiné le meurtre du duc à l’instigation de la veuve de Montaigu. (Berry, ap. Godefroy, p. 424.) — 2. Rel. de Saint-Denis, NV, 8; Monstrelet, Il, 343; Chron. anonyme. Monstrelet, VI, 216; Bibl. de l'École des Chartes, t. VII, 1845-46, p. 61. — 8. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1578, 21 avril. — 4. Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 28.
dans loutes les règles : le 1° mai, des joutes auraient lieu à Vincennes, le roi et le Dauphin seraient enlevés et emmenés au loin. Pour assurer ce coup de main, des précautions avaient été prises, des troupes étaient déjà réunies aux environs de Paris, en Brie, à Lagny, à Corbeil; il \ avait bien là 500 ou 600 lances prêtes à marcher, que des Essarts avait amenées; le Dauphin s’élait engagé à les payer pendant un mois. Tous ces détails faisaient travailler les imaginations; on crut que la ville était menacée, qu'il fallait la défendre *.
Dans l'après-midi du 27, ces nouvelles, vraies ou fausses, étaient sues de toute la ville : les bouchers escortés des écorcheurs, les deux Legois, Denis de Chaumont, Simon Caboche, les premiers informés et les premiers prêts, se chargèrent d’exciter la population en parcourant les rues. Comme toujours en pareil cas, le mal était exagéré par toutes les bouches; la terreur grandissait démesurément; on en arrivait à affirmer que le projet de Pierre des Essarts et des conseillers du Dauphin était de détruire Paris. On ne savait que faire, que décider. Les bouchers cependant avaient leur idée; ils voulaient profiter de l'inquiétude générale pour faire prendre les armes au peuple tout entier; car, sans armes, que pouvait-on oser? Ils allèrent trouver le prévôt des marchands, André d'Espernon. C'élait à lui, en effet, qu'il fallait s'adresser pour obtenir l'armement général. Le prévôt nouvellement nommé, favorable au parti réformateur et bourguignon, ne sut résister aux réclamations de la foule ; il laissa faire sans se soucier des conséquences : l'étendard de la ville fut remis à ceux qui le demandaient, et les cinquanteniers et dizainiers furent invités à se rendre en armes en place de Grève avec leurs hommes. Au moment de l’exéculion, une entrave imprévue vint de l'obslination courageuse d’un homme, le clerc de Ja ville, Robert Louvet ?, qui refusa sans faiblir de signer les ordres du prévôt : il répondit même aux menaces en rappelant l'acte par lequel le prévôt, les échevins et les gens de Paris s'étaient engagés à ne pas faire prendre les armes aux bourgeois, sans en avoir prévenu le due de Guyenne deux jours d'avance. Mais cette opposilion isolée ne pouvait suffire pour calmer les esprits et ramener la tranquillité dans les rues *.
Comme la situalion était toujours fort inquiétante, le lendemain 28 avril ‘, de très bonne heure sans doute, les principaux cinquante-
1. Rel. de Saint-Denis, V,24; Monstrelet, I, 346; Jouvenel des Ursins, p. 411; Bibl. de l'École des Chartes, NII, 1845-46, 62. — 2. Arch. de la Côte-d'Or, B, 4576, f 169. — 83. Rel. de Saint-Denis, V, 8: Bibl. de l'École des Chartes, VII, 1845-1846, 61. — 4. M. de Barante (Ill, 329) donne la date du 28 avril pour le premier jour de l’émeute : le siège de la Bastille, la prise du duc de Bar, se-
niers, qui étaient généralement des hommes sérieux et notables, se réunirent à l'Hôtel de Ville avec le prévôl des marchands; ils décidèrent de faire déposer les armes à ceux qui les avaient déjà prises malgré les objections et les résistances de la veille. Puis un d’eux harangua la foule amassée sur la place : il engagca tout le monde à demeurer tranquille, à reprendre le travail quotidien, et surtout, conseil dont les Parisiens ont souvent eu besoin, à être moins sensibles aux mauvais bruits qui circulaient. « Je sais que l'incrédulité obstinée a quelquefois ses dangers, fait dire le Religieux de Saint-Denis à l'orateur. Mais il est bien plus dangereux encore de croire à la légère. Il n’est point convenable que vous soyez agilés comme les feuilles par le moindre vent... » La fin de cette harangue, quelle que soit la paraphrase du chroniqueur, montre quelle élait désormais l’idée fixe de la foule. « Il ne faut pas oublier d’ailleurs que si quelque trahison a été commise contre la ville ou contre le duc de Guyenne, il ne nous appartient point de saisir ni de détenir les coupables sans le consentement du roi. » La harangue n’eut aucun effet; la nuit n'avait pas porté conseil, elle n’avait fait qu’exciter davantage les craintes et les colères. Tous les effarés, tous les audacieux qui la veille avaient déjà couru les rues, à leur têle les bouchers et les écorcheurs, étaient là; ils répondirent qu’ils avaient assez usé de sagesse et de modération, qu'ils avaient assez fait entendre de respectueuses plaintes au roi et aux princes : « Puisqu’ils n’ont lenu aucun compte de notre avis, nous avons le droit de tirer nous-mêmes vengeance! » Ces paroles séditieuses trouvèrent un écho unanime; la menace fut immédiatement suivie d’effet. Il y avait là à la disposition des meneurs 3000 hommes qui étaient suffisamment armés. Cette bande redoutable courut à la Bastille. A sa tête on voyait des chevaliers, Elyon de Jacqueville, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, le sire de Heilly et Robert de Mailly : le premier s’adjoignait au peuple pour devenir capitaine de Paris, les deux autres élaient ennemis mortels de Pierre des Essarts !.
La Bastille fut cernée : on garda les deux côtés, intérieur et extérieur. La forteresse avait beau être bien pourvue, d’un assaut presque impossible, la situation n’en était pas moins critique pour les assiégés : il y avait à redouter à la fois un long siège, une trahison dans la place et une lrahison des princes. Pierre des Essarts, fort peu rassuré, était tout disposé
raient, par suite, du samedi 29 avril. Il y a erreur d’un jour. C’est le jeudi 27 avril que se produisirent les premières agitations, et le vendredi 28 que le peuple vint assaillir la forteresse royale et l'hôtel du duc de Guyenne. Voir Reg. du Parlement, ap. Félibien, Hist. de Paris, IV, 554; Arch. de la Côte-d'Or, B, 1578, 28 avril. — 1. Rel. de Saint-Denis, V, 10, 12; Monstrelet, I], 344.
à une évacuation. Du haut d’une fenêtre, il parlementa avec les chevaliers et les meneurs de la foule ; il chercha à se disculper, déclarant qu'il n'était venu que sur ordre du due de Guyenne, montrant des lettres patentes scellées, jurant qu’il n'avait aucune intention mauvaise à l'égard de la ville, promettant de se relirer si on le laissait sortir, et de ne plus revenir que lorsqu'on l'en prierait ; il ne discutait pas, il priait, il suppliail. Mais on ne pouvait faire entendre raison à la foule; elle était venue pour chercher une vengeance à ses colères, à ses faiblesses, il la lui fallait. On répondit done aux propositions par des cris sauvages, on jura de ne pas quitter la place avant que des Essarts se fût rendu sans conditions; beaucoup voulaient commencer l'assaut à l'instant; on eut grand’peine à les retenir. Sur ces entrefailes, le duc de Bourgogne, appelé par la nouvelle de ces incidents, arriva; il venait pour empêcher sans doute des excès qui pouvaient nuire à sa cause, c’esl-à-dire à son ambition. Il reprit les pourparlers rompus par la foule; le seul moyen d’en finir était que le prisonnier se soumit : il était certain que l’émeute ne céderait qu’à cette condition. Mais, pour rendre cette soumission possible, un instant d’apaisement était nécessaire. Le duc représenta aux Parisiens qu’ils s'exposaient à une accusalion de lèse-majesté en attaquant une forteresse du roi, offrit d’être caulion de Pierre des Essarts et promit de l’amener à se rendre. Mais cette négocialion ne dut pas produire un effet immédiat, car il semble bien que d’autres événements se passèrent avant la reddition *.
Le duc de Bourgogne s'était retiré après ces premiers pourparlers; avant de rien exécuter, il allait sans doule en référer au roi ou plutôt au duc de Guyenne. La foule qui enlourait la Bastille avait sans cesse grossi : elle était maintenant énorme; il y avait là 20 à 25000 personnes. Des assurances verbales ne pouvaient lui suffire; de plus, ce n’était pas à des Essarts seul qu’elle en voulait, mais aux conseillers du Dauphin, à tous ceux qui vivaient près de lui en général, et à quelques-uns en particulier. C’est alors que tout naturellement vint l’idée, au lieu de rester devant les murailles de la forteresse, d'aller chercher d’autres victimes près du roi. Les plus ardents parmi les émeutiers conduisirent une bande à l'hôlel de Guyenne, silué rue Saint-Antoine et contigu à l'église Saint- Paul. Nous avons les noms des principaux : d’abord des chevaliers, Elyon de Jacqueville, Robert de Mailly, Charles de Reaucourt, dit de Lens, un secrétaire du roi, Guill. Barraut, un échevin, le médecin
4. Rel. de Saint-Denis, V, 14; Monstrelet, I, 344; Bibl. de PÉcole des chartes, VII, 1845-46, 62.
Jean de Troyes et ses fils, Thomas Legois, boucher, et ses fils, Garnier de Saint-Yon, boucher, Simonnet Lecoutellier dit Caboche, écorcheur, Denisot de Chaumont, pelletier, M° Eustache de Laistre, président de la chambre des comptes, M° Pierre Cauchon, Jean de Rouen, fils de la tripière du parvis Notre-Dame, Jean Malart, fripier, Simonnet Baivart, pâtissier, Jean Boiève, poissonnier, ele., etc. ‘. Ils étaient très nombreux, car ils se tenaient rangés depuis le château Saint-Antoine (la Bastille) jusqu’au delà de Sainte-Catherine ?. Grand fut l’effroi à l'hôtel d’Aquilaine. Le duc était incertain : on lui disait de s’armer, de faire prendre les armes à ses chevaliers et à ses serviteurs, de déployer devant la porte la bannière des fleurs de lis. Avant que rien ait été fait, la foule arrivait, entourait le palais et, au lieu de cette bannière fleurdelysée, plantait l’étendard de la ville à l'entrée de l’hôtel. Des cris unanimes réclamaient le Dauphin. Ce jeune homme frêle, d’une nature plutôt timide, qui commençait à peine à se mêler des affaires du gouvernement, était plus mort que vif; il croyait son dernier instant venu. Le due de Bourgogne, qui était près de lui, lui conseilla de se montrer. Il parut à la fenêtre et demanda la raison de ce grand émoi. Alors un des plus âgés, des plus respectés et le plus éloquent parmi les chefs du peuple, le médecin Jean de Troyes, échevin, prit la parole pour adresser la requête de tous, dont voici la substance : « Nostre très redoubté seigneur, véez-ey les Parisiens, non point ous, en armes, qui de par ceste ville de Paris, pour le bien de vostre père et de vous, requièrent que on leur livre aucuns traistres qui sont en vostre hostel de présent. » Tout autour retentirent des cris unanimes d'approbation *. Le due de Guyenne, malgré sa frayeur, fut profondément irrité et blessé de celte insolente démarche; sur le conseil même du duc de Bourgogne, il répondit qu'il était content de tous ses serviteurs, qu'il n°y avait pas de trailres parmi eux et qu’il n’en renverrait aucun *. Son chancelier Jean de Vailly, détesté de la-foule, trouva bon d’ajouter : « Dites si vous en connaissez qui aient failli à leur devoir de fidélité ; 1ls seront punis comme ils le méritent. » Cette parole fut malheureuse; car Jean de Troyes présenta aussitôt une liste de cinquante noms où figuraient ceux dont la foule entendait faire bonne justice, et le chancelier dut la lire plusieurs fois à haute voix ; son nom venait en tête: Le Dauphin, de plus en plus indigné, se retira dans la chambre du roi. Ce n’était pas là ce que l’émeute attendait. Tandis que le Dauphin faisait de tristes réflexions, que les dues de Lorraine et de Bourgogne
1. Monstrelet, Il, 344; VI, 117. — 2. Reg. du Parlement, Félibien, Hist. de Paris, IN, 554. 8. Monstrelet, 11, 345; Berry, ap. Godefroy, Hist. de Charles VI, 425; Jouvenel des Ursins, p. 411. — 4. Rel. de Saint-Denis, V, 20.
parlementaient encore, les portes furent brisées et la foule se précipita dans le palais à la recherche de ses victimes. Les émeutiers coururent partout, fouillant tout jusqu'à ce qu'ils aient fait les captures désirées; ils entrèrent même dans la chambre du Dauphin. Furent pris : le duc de Bar, cousin germain du roi, Jean de Vailly, chancelier de Guyenne, Jacques de la Rivière, chambellan, les fils du sire de Boissay, Michel de Vitry et son frère, le fils de Regnault d'Angennes, sire de Rambouillet, les deux frères du Mesnil, l’un valet de chambre et l’autre écuyer tranchant, les deux frères de Giresmes, Pierre de Nesson, Enguerrand de Marcoignet et quelques autres, en tout quinze personnes !. L'un d’entre eux, Michel de Vitry, fut arraché des bras de la duchesse de Guyenne, qui voulait le sauver. Pendant que cetle exécution était faite, la colère du Dauphin retombait violente sur le duc de Bourgogne, qui n’avait pas soutenu l’émeute, mais qui, ne pouvant l'arrêter, avait laissé ses serviteurs y prendre part. Les deux princes s’interpellèrent vivement dans la chambre du roi : « Beau père, dit le duc de Guyenne, ceste esmeute m'est faicte par vostre conseil et ne vous en povez excuser, car les gens de vostre hostel sont les principaulx. Si sachez seurement que une fois vous en repentirez, et ne yra pas la besogne toujours ainsi à vostre plaisir. » Le duc de Bourgogne tentait d'expliquer sa conduite : « Monseigneur, vous vous informerez quand vous serez refroidi de vostre 1re ?. » Le Dauphin dut tout au moins exiger de lui qu'il répondit de la vie sauve des prisonniers *. En effet Jean sans Peur accompagna la foule qui les emmenait ; ils furent déposés à l'hôtel d'Artois et non pas au Louvre, comme il eût été naturel de le faire ; le soir même ils soupèrent avec le duc de Bourgogne et quelques bourgeois chargés sans doute de les garder. — Ces scènes violentes avaient pris la plus grande partie de la journée, il était environ dix heures quand la foule se dirigea vers l'hôtel de Guyenne, et ce n’est que vers cinq ou six heures qu’elle conduisit ses victimes à l'hôtel d'Artois *.
Il est aisé de se représenter quelle devait être l’excitation de cette foule agitée dès l'aube, menée par ses chefs de l'Hôtel de Ville à la Bastille, de la Bastille à l’hôtel de Guyenne, de l'hôtel de Guyenne à l'hôtel d'Artois. Elle avait respecté les officiers du Dauphin qu'elle avait pris;
4. Monstrelet, II, 345; VI, 118; Rel. de Saint-Denis, V, 20; Jouvenel des Ursins, p. 411; Félibien, Hist. de Paris, IV, 554. — 2. Monstrelet, LH, 345-346. — 8. Berry, ap. Godefroy, Hist. de Charles VI, p. 425. — 4. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1578, 28 avril; Rel. de Saint-Denis, V, 22; Monstrelet, II, 344; Labbe, Eloges hist. des rois de France, 103; Jouvenel des Ursins, p. 4117; Berry, ap. Godefroy, Hist. de Charles VI, 425; Bibl. de l'Ecole des Chartes, VII, 1845-1846, 63.
mais malheur maintenant aux Armagnacs qui se trouveraient sur son chemin, il fallait que sa fureur trouvât un aliment, il lui fallait du sang. Plusieurs meurtres, nous dit Jouvenel des Ursins, se firent secrètement. Quelques-uns eurent lieu en pleine lumière, en pleine émeute, pendant la soirée qui suivit la capture des officiers royaux. Raoul Brisoul, secrétaire du roi, accusé d’avoir envoyé des renseignements aux Armagnacs pendant la guerre civile, fut pris, frappé d’un coup de hache sur la tête et jeté dans la Seine. Courtebotte, ménétrier de la maison d'Orléans, Martin Dane, riche tapissier, également accusé d’être Armagnac, furent mis à mort avec la même cruauté. Dans la rue Saint-Antoine, Watelet, habile canonnier de la maison du duc de Berry, fut appréhendé; on prétendit qu’il avait menacé d’incendier la ville, on le tua, et on laissa pendant deux jours son cadavre tout nu devant Sainte-Catherine *,
Le soir du même jour, plutôt le lendemain 29 avril ?, nouveaux succès pour les Parisiens. Une partie de la foule était restée toute la nuit à garder la Bastille, afin que la garnison ne pût s'échapper. Le matin du 28 avril, le duc de Bourgogne avait déjà négocié avec P. des Essarts, et promis à la foule de l’amener à reddition. Il fallait exécuter cette promesse; les séditieux l’exigeaient. Jean sans Peur vint de nouveau à la Bastille et envoya chercher l’ancien prévôt en lui promettant toute sûreté. Des Essarts sortit de la forteresse : « Monseigneur, dit-il, je suis venu à votre seurelé; s’il vous semble que ne puissiez garder de la fureur de ces vens, laissez moy en aller. » Le due répondit : « Mon amiz, ne le soucie, car je Le jure et asseure par ma foy, que lu n'auras d’autre garde que mon propre Corps »; puis, lui prenant la main, il lui traça une croix avec le revers. Avec de telles assurances, des Essarts se soumit; mais toutes les promesses faites ne devaient pas suflire à le sauver. Le duc entra avec lui dans la place, et le laissa sous la garde de ses chevaliers. La foule accepta cette solution, se retira et déposa les armes.
Cependant ce n’élait pas encore assez pour calmer ses frayeurs. On ne cessait d'attribuer à Pierre des Essarts et à l'entourage du Dauphin mille projets sinistres, enlèvement du Dauphin et du roi, appel de troupes aux environs, destruelion de la ville de Paris. Les Parisiens étaient toujours inquiets : ils eurent de nouvelles exigences. Aux premiers Jours de mai, ils foreèrent le duc de Bourgogne à abandonner ses prisonniers de l'hôtel d'Artois et à les laisser interner au Louvre, d'où ils ne pouvaient s'évader. Puis ce fut le tour de P. des Essarts, que l'on
1. Rel. de Saint-Denis, V, 22; Monstrelet, Il, 346; Jouvenel des Ursins, p. 471. — 2. Berry, ap. Godefroy, Hist. de Charles VI, p. 495 : le soir; Rel. de Saint- Denis, V, 22 : le lendemain.
redoutait toujours, tant qu’il demeurait à la Bastille ; il fallut l’extraire, le conduire d’abord au Petit, puis au Grand Châtelet !,
Les meneurs voulurent faire connaître à tout le royaume leurs exploits, marquer pour ainsi dire leur avènement. Peut-être tenaient-ils aussi à expliquer leur conduite et à montrer qu'ils n'avaient rien fait que par amour, dévouement et fidélité au roi, à son fils et au royaume ; ils désiraient surtout trouver, dans d’aulres cités, approbation, aide et secours. Nous possédons encore l’épilre adressée à la commune de Noyon. Sa fin est vraiment curieuse. La ville de Paris promet qu’à la suite de ces incidents « sera mis sus très bon et nolable gouvernement en ce royaume, à la confusion et desplaisance de tous ses ennemis ». La volonté des Parisiens esi ferme : « Et quant est de nous, nous sommes déterminez et conclus de nous y emploïer de ceur, de corps et de chevances. » Ils tiennent pourtant à se disculper de toute entreprise sur l'autorité royale, ce dont on ne manquera pas de les accuser; ils recommandent de ne pas croire « ad ce que aucuns faulx et desloyaulx traistres vouldroient dire que c’est entreprendre dominacion et gouvernement sur le roy et sa couronne. » Ce qui ne les empêche point de donner de véritables ordres : « Et en oultre, veillez faire prendre et emprisonner ceulx que vous savez estre faulx et desloyaulx en vostre ville, adfin que par bonne justice ils soient pugnis.. ainsi l'avons commencé de faire et poursuiverons… jusques à conclusion seure. » Ils terminaient en invoquant l’aide du Tout-Puissant : « Le Tout-Puissant par sa sainte grâce vueille garder et maintenir le royaume en si bonne prospérité comme nous et les aultres bons et loyaulx subgez d’iceulx le désirent ?. »
Ainsi, deux mois seulement après les états, nous sommes en pleine émeute, le sang a déjà coulé. Tandis que les commissaires nommés en février travaillent sagement à leur œuvre, tandis que l’Université semble s’effacer et se taire, sentant bien qu’elle n’est pas faite pour les violences et les tumultes de la rue, tandis que la municipalité parisienne ne sait que devenir et, loin de conduire la foule, se laisse entraîner par elle, des meneurs, des bouchers, des écorcheurs, quelques chevaliers, ont pris la tête du mouvement : la première journée où ils se sont montrés à élé un succès.
4. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1518, fin avril; Rel. de Saint-Denis, V, 24: Monstrelet, IL, 344, et Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 29, disent au Louvre et au Palais. — 2. Bibl. de l'Ecole des Chartes, NI, 1845-1846, 62-03.
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Les vainqueurs parurent d’abord un peu étonnés de leur victoire. A eux seuls, ils ne se sentaient pas assez d’autorité, de force matérielle et morale pour soutenir avec sécurité le rôle qu'ils venaient de prendre par la violence. Déjà quelques protestations s'étaient élevées dans une réunion tenue peu après la journée du 28 août à l'Hôtel de Ville. A ceux qui prétendaient avec fierté avoir travaillé pour le bien du royaume, quelques bourgeois répondirent que c'était un acte téméraire et digne de châliment de s'être armés sans autorisation, d’avoir violé l'hôtel du Dauphin et fait toutes ces arrestations ‘. Mais ces reproches étaient encore bien timides. Ge n’était pas la seule crainte des séditieux : on redoutait surtout l'impression que devait faire le récit des derniers événements sur le duc d'Orléans et les autres princes déjà hostiles à la ville de Paris. Gérard Pion, chirurgien du due, s'était sauvé presque tout nu de Paris pour venir lui annoncer ce qui se passait ?. On envoya aux princes un ambassadeur, P. de Craon, dans l'intention de prévenir leur colère, de déclarer « qu'on n'avait eu aucun dessein de leur déplaire et qu'on avait agi dans l'intérêt et l'honneur du roi et du duc de Guyenne * ». D'autre part, des efforts considérables furent faits pour resserrer l'alliance avec l'Université, alliance que les événements de la rue rendaient plus difficile à la fille des rois; on demanda même à l'Université d'expliquer le véritable sens des journées des 28 et 29 avril et d'en légitimer les résullats devant le roi. C'eût élé un précieux concours; mais il était bien dangereux de le fournir. L'Université ne refusa pas, mais ne voulut point s'engager; elle promit seulement de s’entremettre pour le rétablissement de la paix. Le duc de Bourgogne était moins prudent ou plus faible : il semblait encourager les chefs de la dernière émeute : le 8 mai, il faisait cadeau de queues de vin de Beaune à Jean de Troyes et à Jean l'Olive, échevins de Paris ; le 19 mai, il donnait 200 francs à Pierre Cauchon : curieuses libéralités qui pouvaient donner des doutes sur sa sincérité *.
Quelles que fussent les dispositions de leurs alliés ou de leurs ennemis, les chefs de la population parisienne ne pouvaient s’arrêler à ce premier succès. Ils affirmèrent leur puissance d’un jour par un détail de bien
1. Rel. de Saint-Denis, V, 26; Bibl. de l'Ecole des Chartes, B, NII, 1843-1846, p. 65. — 2. Cat. Joursanvault, n° 414. — 3. Rel. de Saint-Denis, N, 26. — Æ. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1576, 109 v°, 189.
mince importance, l'affaire des chaperons. Le chaperon blanc fut pris comme signe de ralliement et de reconnaissance. On n’en donnait d’abord qu'aux partisans les plus sûrs; le Bourgeois de Paris parle de trois ou quatre mille, puis le nombre alla sans cesse en augmentant. On avait commencé à en porter au début de mai; à la fin du mois, tout le monde en avait à Paris. Bien plus, dans une de ces assemblées devenues presque quotidiennes que la foule tenait devant l'hôtel Saint-Pol, les bouchers présentèrent trois chaperons blancs aux dues de Guyenne, de Berry et de Bourgogne, et les forcèrent à les prendre, à les garder et à les porter : leur popularité, leur sécurité même étaient à ce prix !.
Ces chaperons servirent même à une démonstration d'une plus grande portée : des députés de Gand étaient venus à Paris demander au duc de Bourgogne que son fils aîné, le comte de Charolais, vint résider au milieu d'eux avec la comtesse fille du roi. Jouvenel des Ursins croit à une habileté de Jean sans Peur, qui, voyant « que les choses estoient trop merveilleuses », ne voulait pas que le père et le fils fussent exposés au même danger. Quoi qu'il en soil, représentant la grande cité flamande, si jalouse de*ses privilèges et de son indépendance, les Gantois fraternisèrent (out naturellement avec les Parisiens. N’y avait-il pas entre eux plus encore que des aspirations communes, le souvenir de communs malheurs, d'épreuves partagées au même moment et on peut dire pour la même cause, en 1382? Un banquet magnifique fut offert aux Gantois dans l'Hôtel de Ville, et là, au milieu de remerciements émus, on fit l'échange des chaperons : les Flamands prirent la coiffure des Parisiens, leur promettant secours de leurs biens et de leurs personnes en toute occurrence. Cette alliance ne devait avoir aucune efficacité, mais elle indique néanmoins un même esprit, une curieuse communauté d'efforts et de désirs ?, — On chercha aussi à provoquer de semblables déclarations des autres villes du royaume; des députations, des messages furent envoyés, invitant les bourgeois à prendre le chaperon blanc, et, fait à noter, presque partout on donna une réponse favorable. À Sens cependant, on réserva l'approbation royale. À Rouen, on répondit de même « que si le roy leur mandoit, ils y obéiroient et non aultrement * ». Ainsi les Paririsiens semblaient au moins encouragés par les promesses des autres villes; ce fut peut-être là une des causes de leur audace.
Un fait nous montre quelles étaient les exigences populaires et com-
1. Journal d’un Bourgeois de Paris, 31; Monstrelet, IT, 349. = 2. Rel. de Saint-Denis, V, 96,38; Monstrelet, II, 349. Jouvenel des Ursins, p. 418, 419 ; Journal d'un Bourgeois de Paris, 31; Chron. anonyme, Monstrelet, VI, 217. — 3. P. Cochon, Chron. normande, p. 265.
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ment on y cédait sans résistance. Il était grand bruit des préparatifs que faisaient le due d'Orléans et ses partisans pour venir altaquer Paris et s'emparer du roi et du Dauphin; déjà on croyait à l'existence d’un pareil projet avant l'arrestalion de Pierre des Essarts. Ces nouvelles exauérées avaient un fond de vérité : le due depuis quelques mois montrait la plus grande activilé; il correspondait avec les capitaines de son parti, le comle d'Armagnac, Louis de Bosredon, Clignet de Breban; il avait chargé des hommes sûrs de missions secrèles à Rouen, à Bordeaux et ailleurs *. Il fallail à toute force empêcher ces préparatifs, qui pouvaient devenir redoutables. On demanda et on obtint du roi des ordres envoyés à tous les baillis et sénéchaux de France pour empêcher les rassemblements d'hommes d'armes. La lettre est du 9 mai, les ducs de Guyenne et de Berry assistant au conseil. Il était défendu de s’armer sauf sur mandement du roi, du Dauphin, du connélable, ou autres commis de par le roi ?.
Mais tout cela était insuffisant. Les bouchers ne devaient soutenir leur pouvoir nouveau qu’en donnant de nouvelles satisfactions aux colères el aux rancunes populaires; leur autorité, qui avait pour prétexte les abus, pour but le châtiment des coupables et pour moyen l’émeute, ne pouvait vivre que par les menaces, la dénonciation et le tumulle. Les journées des 28 et 29 avril allaient être nécessairement suivies de journées semblables. Peu après, en effet, les mêmes incidents se reproduisirent : le châtiment des officiers royaux selon leurs crimes, et la mauvaise conduite du Dauphin en furent encore la cause. Les princes avaient fait de nombreux efforls pour amender ce jeune prince : ils lui avaient prodigué de sages conseils, lui avaient fait faire de longues et savantes remontrances par des maitres en théologie, tantôt en particulier, tantôt devant la reine et les seigneurs de la cour : {ant de soins semblaient inutiles, tant de belles paroles complètement perdues ; alors on laissa faire la foule et ses meneurs.
Elle aussi vint, aux premiers jours de mai comme à la fin d'avril, nombreuse et agitée, devant l'hôtel Saint-Pol, où était maintenant le Dauphin. Un éloquent orateur présenta la requête des Parisiens : il parla d’abord des officiers royaux. Le principal grief qu’il leur impula fut d’avoir dirigé l'héritier du trône dans la voie du mal, aux dépens de son honneur et aussi de sa santé; il rappela les belles espérances qu’il avait jadis données, espérances qui chaque jour s'évanouissaient davantage ; il l’accusa d’être
1. Bibl. Nat., fonds franç., 26 039, nos 4670, 698, 100, 138, 746, ete. — 2. Monstrelet, Il, 347.
< un prince irréligieux, plein de lenteur et d’indifférence dans l'expédilion des affaires » ; enfin il montra vivement l’indignation du royaume en voyant qu'on lui avait « appris à faire de la nuit le jour, à passer son temps dans des danses dissolues, dans des orgies et dans toutes sortes de débauches indignes du nom royal ». Cela se passait sans doute le mardi 9 mai!.
Ces démonstrations populaires, ce gouvernement par la parole, étaient alors la vie de tous les jours. Les sévères requêtes faites la veille étaient répélées avec plus de force le lendemain. Le 10 mai, nouvelle proposilion par un nouvel orateur que la foule entoure toujours, soulignant la violence de son langage. C’est un homme d'Église, à l’éloquence vive et populaire, le carme Eustache de Pavilly, qu'on accusait d’être très attaché aux profits de sa bourse, dévoué en lout cas aux grandes familles de bouchers ?. Son discours, adressé au duc de Guyenne, fut fort long et fort érudit, avec de fréquentes citations des Écrilures, de cette éloquence pédante et enchevêtrée qui caractérise l'époque, mais que le peuple même savait écouter avec religion. E. de Pavilly montra quelles devaient être les vertus du prince, énuméra les vices qui, au contraire, font sa perte; il eut le courage de ciler au duc l'exemple du roi son père; sa folie résultait des excès de sa jeunesse; là était aussi la cause de la mort du duc d'Orléans; si le Dauphin ne réformait pas sa conduite, il deviendrait nécessaire de transférer à son frère puiné le pouvoir qu'il serait incapable d'exercer pour le bien du royaume. Le carme termina en demandant que l’on hâtät les travaux de la commission des réformes, qu’une seconde commission fût nommée avec des altributions judiciaires, pour faire sérieusement le procès des prisonniers *. C'était un discours vigoureux et téméraire; malgré sa longueur et son érudilion, il plut à celte foule compacte, où 12000 chaperons blancs s'agitaient confusément‘. En guise de conclusion fut remis un nouveau rôle de personnages considérés comme ennemis publics et fauteurs d'abus. Le Dauphin ne le voulait point prendre, mais on le força à l’accepter. Que faire en présence de tant d’exigences? Le duc de Guyenne trempait son caractère à celle rude besogne; malgré la violente irritalion pour tant d'affronts, il comprit que la modéralion élait la meilleure tactique. Une
1. Le Religieux de Saint-Denis (V, 28, 30, 34) donne mercredi 10 mai pour la proposition d’Eustache de Pawvilly, jeudi 14 mai pour les nouvelles arrestations. Monstrelet (II, 350) ne parle que de la journée du 17 mal. Il en est de même pour les registres du Parlement (Félibien, Hist. de Paris, I, 554). — 2. Jouvenel des Ursins, p. 419. — 8. Rel. de Suint-Denis, V, 30. —4. Monstrelet, IT, 350.
des principales demandes de l'orateur fut accordée. On établit une commission criminelle pour les officiers du roi, ce qui avait l'avantage de soustraire les accusés aux égarements possibles de la foule. Après avis des seigneurs et ducs, celte commission fut ainsi composée : sire d'Offemont, Élie de Chenac, Le Borgne de la Heuse, Jean de Morteuil, maitres Robert Piedefer, Jean de Longueil, Élie du Boys, Denys de Vasière, conseillers du Parlement, André Roussel, Garnier de Saint-Yon, bourgeois de Paris, le greffier de la cour du Chätelet; les hommes de justice y dominaient, et on pouvait en espérer une imparlalité relative. Puis le Dauphin renvoya la foule avec d'aimables adieux (dulciter, amicabiliter), la priant de ne pas maltraiter les prisonniers, de se disperser, de retourner sans souci à son travail. Il espérait que par celle concession il éviterait de nouvelles exécutions : il n’en fut rien *.
Le lendemain jeudi 11 mai, des arrestations furent faites : il s'agissait de prendre et de mener en prison les soixante traitres dont la liste avait été donnée la veille au Dauphin. Parmi eux étaient des marchands et bourgeois qui n'avaient pas voulu au début prendre les armes sans les ordres du roi. Une nombreuse troupe conduite par Ph. du Mont parcourut la ville pour s'en emparer. La foule se porta de nouveau vers le duc de Guyenne et recommença l'éternel dialogue; les meneurs exigeaient de plus en plus. Ils expliquèrent au Dauphin les arrestations qui devaient être faites, lui montrèrent qu'il en ürerait s’il voulait de gros profits. L'air calme et résigné du duc les encouragea sans doule; car, passant bientôt des explications aux actes, ils imposèrent l'abandon des offices les plus importants à quelques-uns de leurs chefs. Le Dauphin dut reprendre Jean de Nielles pour chancelier; Elyon de Jacqueville devint capitaine de Paris; Denis de Chaumont reçut la garde du pont de Saint- Cloud et Simon Caboche du pont de Charenton; les nouveaux officiers prêtèrent serment de ne livrer passage à aucun ennemi de la ville. Quant aux suspects, les uns furent trouvés et pris, ils étaient vingt. Parmi eux étaient Jean d'Arconval, confesseur du Dauphin, le seigneur de Boissay, Michel de Lallier, l’argentier du roi, le maitre de la chambre aux deniers, le trésorier de la reine, plusieurs notaires, secrétaires et autres gentilshommes, officiers et bourgeois de Paris. Les absents furent appelés par les carrefours au son de la trompette, et sommés de revenir par ordre du roi dans un délai très court, sous peine de confiscation de corps et de biens ?.
4. Rel. de Saint-Denis, NV, 28, 32. — 2. Rel. de Saint-Denis, NV, 34; Monstrelet. IT, 350; Félibien, Hist. de Paris, IV, 554. Le récit des événements est très abrégé et très imparfait dans de Barante, II, 341. La note du greffier du
Il n’y avait point de raison pour que les scènes précédentes n’eussent pas de lendemain : c'était devenu une sorte d'habitude. Du reste, au même moment, de nouvelles fräyeurs viennent encore exciter le peuple de Paris. Parmi les gens incertains ou plutôt favorables aux Orléanais, parmi même les partisans de Bourgogne, beaucoup quittent Paris; c’est un commencement d'émigration. On sent que les violences rendront bientôt la vie impossible, qu'elles sont sans issues, qu’une réaction est inévitable et prochaine. Monstrelet cite plusieurs de ceux qui partirent : Jacques de Châtillon, fils du sire de Dampierre, les seigneurs de Croy et de Roubaix, Copin de la Viefville, Raoul Lemaire, prévôt de Saint-Donat de Bruges, Pierre Gentien ‘. La plupart étaient attachés au duc de Bourgogne, qui, effrayé de ces départs, craignant de rester seul, isolé dans Paris, leur ordonna de revenir, ce qu'ils firent « en grand doubte ». Un départ qui fit grande impression fut celui du comte de Vertus, frère du duc d'Orléans ; il était très aimé du duc de Guyenne et vivait près de lui; le duc de Bourgogne espérait lui donner une de ses filles. Mais, plus que tout autre, il était exposé dans Paris, et il ne voulait pas courir le risque peu glorieux d'être enfermé au Louvre ou au Châtelet. Un jour il s’enfuit avec deux ou cinq compagnons et gagna Orléans, sans prendre congé de Jean de Bourgogne. On disait avec grande vraisemblance que le duc de Guyenne lui avait conseillé cette fuite, et que lui-même aurait bien désiré le suivre ?. Le Dauphin en effet devait chercher déjà à échapper à cette tyrannie populaire. Des négociations mystérieuses élaient commencées avec les ducs d'Orléans et de Bretagne, le roi de Sicile et le comte d'Alençon; des projets d'évasion furent faits. Il y eut même une correspondance secrète. Mais, si grand que fût ce secret, tout était pressenti, deviné, peut-être même découvert par les chefs de Pémeute. Aussi des précautions très grandes élaient-elles prises à Paris pour éviter toute surprise et loute évasion; tous ceux qui sortaient élaient fouillés; des postes armés furent placés dans les trois tours de l'hôtel Saint-Pol pour faire le guet; des dizainiers commandant 10 hommes d'armes furent
Parlement dans le registre du conseil (Arch. nat., X!a, 1479, fo 241 vo) est incomplète; le nombre des prisonniers à faire à été laissé en blanc : « …… plusieurs autres gentilzhommes, officiers et bourgeois de Paris Jusques au nombre de … » — 1. Monstrelet, Il, 361; Lefèvre de Saint-Remy, I, 84. P. Gentien était sans doute rentré dans Paris. — 2. Rel. de Saint-Denis, NV, 32; Jouvenel des Ursins, p. 419; Monstrelet, Il, 361; VI, 217.
placés dans chaque rue. On écrivait (20 mai) aux villes amies qu'il semblait bon, « veu les nouvelles qui surviennent tous les jours, de garder les portes de jour et de nuit ». À Noyon, on décidait d'y mettre des postes renforcés !. Ainsi il y avait crainte générale : si le Dauphin et le roi fuyaient ou donnaient la main aux Orléanais, c’en était fait de la ville, et la répression devail venir terrible et brutale.
Rien ne pousse la foule aux excès comme le danger. Il y eut cependant une dizaine de jours de calme. Ce qui suspendit les troubles, ce fut le retour du roi à la santé. Le misérable Charles VI était malade depuis deux mois : repris par sa noire mélancolie, il avait vécu inconscient et oublié. Vers le 15 mai la crise se termina. Le triste et doux respect que lui portait la foule, l'espérance de cetle nouvelle guérison firent l'office d’une trêve. Le 18 mai, le roi alla en pèlerinage à Notre-Dame pour remercier la mère des miséricordes de son rétablissement. Parlout éclatait la joie, l'espoir, l'amour; le peuple remplissait les églises, chantait des actions de grâces, faisait des processions. Sur le chemin du roi se trouvèrent les chefs de la population parisienne *. En pareil jour, ils eurent grand soin d'affirmer leur existence et de témoigner publiquement de leur force et de l'influence irrésistible qu'ils avaient récemment acquise dans la cité el dans l'État. C’étaient Jean de Troyes, l'orateur, le prévôt des marchands, les échevins et derrière eux les bourgeois : ils présentèrent au roi le chaperon blane, signe des libertés de la ville de Paris, et le prièrent avec grand respect de vouloir bien le porler par affeclion pour eux. Charles VI y consentit; puis même prière fut faite aux seigneurs de la cour, au Parlement, au recteur de l’'Université, qui durent accepler.
Le roi voulait pacifier et marquer en même temps son autorité : il envoya des chevaliers et écuyers porter des lettres aux princes du parti orléanais qui étaient hors Paris; dans ces lettres, il les invitait à venir lui rendre hommage et s’entretenir avec lui des affaires présentes; il terminait en réclamant leurs conseils. De leur côté, les princes avaient adressé au roi des messages où ils protestaient de leur dévouement à son service, où ils mellaient leurs biens à sa disposition; mais les porteurs de ces messages n'avaient osé entrer dans Paris. Les pourparlers, qui du resle n'auraient pu aboulir, en restèrent là pour le moment.
Quatre jours après le pèlerinage du roi à Notre-Dame, l’émeute recommençait subitement *.
4. Arch. mun. de Noyon, L°r registre, f° 59; Rel. de Saint-Denis, N, 34; Monstrelet, TL, 351. — 2. Rel. de Saint-Denis, V, 38; Monstrelet, II, 350. — 8. Rel. de Saint-Denis, V, 40.
Le 22 mai, lundi, les chefs de la population parisienne firent une démarche près du roi. Il faut bien se représenter les dispositions et les circonstances : on était rien moins que rassuré à Paris; les princes orléanais se réunissaient et se concertaient ; le comte de Vertus venait de les joindre. On accusait le duc de Guyenne d'être d'accord avec eux, on était irrité et inquiet de toutes les menées que l’on soupçonnait autour de lui. À ce moment, le roi entre en guérison, s'occupe de nouveau des affaires et s’informe; il se met en correspondance avec les Armagnacs et les appelle près de lui. Alors les Parisiens redoutent les récits effrayants et accusateurs que les gens de cour et les princes vont faire à Charles VI: ils savent que l'on va leur prêter tous les crimes, chercher à gagner le roi au parti de leurs ennemis. N’est-il pas nécessaire que la foule ou ses chefs se fassent entendre, expliquent leur conduite, persuadent le roi? Peut-être ne serait-il pas inutile de prendre de nouvelles sûretés pour l'avenir, d'épurer encore l’entourage du souverain, d’alteindre même ses plus proches? Toules ces pensées s’agitent et travaillent dans ces cerveaux de bourgeois ambitieux ou d'hommes du peuple. Ajoutez l’excitation des premiers succès : ainsi se prépare la plus rude journée du soulèvement populaire de 1413.
C’est donc le 22 mai au matin ‘. On se doute que la journée sera mouvementée. Les Parisiens ont pris de grandes précautions; des gardes plus fortes ont élé mises aux portes pour empêcher les évasions ; les portes ont élé fermées. Dans les rues, les dizainiers, avec leurs dizaines, sont sur pied, on ne rencontre partout que des hommes d'armes. On se réunit sur les places, on se dirige en masses pressées vers l’hôtel Saint-Pol. Le prévôt des marchands, les échevins, ceux qu’on appelait les gouverneurs de la bonne ville, sont en tête de la foule qui pénètre dans l’hôtel royal. Les trois cours sont aussilôt remplies; beaucoup d'hommes du peuple sont armés. Il y a sans doule des projets bien arrêtés d'avance, car tout est disposé pour assurer la possession du palais; des gardes sont placés à divers endroits; une consigne est donnée. Cependant l’effroi était grand parmi les princes et gens de l'hôtel. Le roi, la reine, le Dauphin, furent frappés de stupeur lorsqu'ils virent celte mulliltude bruyante se répandre partout, puis les chefs pénétrer jusqu'à eux el arriver en
4. C'est à tort que M. de Barante (IL, 242), se tenant trop près du texte de Monstrelet, attribue les événements qui vont suivre au 20 mai. I y à également une erreur dans le Religieux de Saint-Denis, qui donne le 12 mai (V, 40). La date du 22 mai est prouvée par un extrait des registres du Parlement (Félibien, Hist. de Paris, V, 555). Voir aussi Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 30, note 1.
leur présence. Les seigneurs étaient nombreux alors près du roi et comme réunis pour la circonstance : duc de Berry, malgré son grand âge, duc de Bourgogne, duc de Lorraine, duc Louis de Bavière, frère de la reine, qui devait épouser le lendemain la comtesse de Mortain, veuve de Pierre de Navarre et sœur du comte d'Alençon ; puis les comtes de Nevers, de Charolais, le comte de Saint-Pol, connétable de France, et bien d’autres. Devant le roi et devant eux, le carme Eustache de Pavilly s’avança et prit la parole au nom de la bonne ville de Paris. Sa proposition avait pour thème : « Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui eustodit eam. Si le Seigneur ne garde sa cité, cellui qui la veille, labeure en vain. » Le but de toute la harangue était de justifier ce qu'avaient fait jusqu'alors les Parisiens et de l’expliquer au roi; c'était comme la réponse publique et retentissante à tous les récits mensongers que l’on avait dû faire à Charles VI pour le prévenir contre sa bonne ville. Eustache de Pavillv s’efforça surtout de montrer que l’arrestation et l'internement d'officiers et de serviteurs du Dauphin n’étaient nullement une atleinte à la majesté royale; c’était par pur dévouement, sollicitude et amour que l’on avait écarté des conseillers dangereux, des amis libertins et corrupleurs. Il appuya son dire d’une longue comparaison. Il prit comme allégorie un jardin : « il y croissoit des orties et plusieurs herbes inutiles, qui empeschoient les bonnes herbes de fructifier, et pour ce les falloit sarcler, oster et neltoyer ». Les mauvais officiers ou serviteurs étaient les mauvaises herbes du jardin du roi ou des princes; il avait été et il était encore nécessaire de les arracher et sarcler, « afin que le demeurant en valût mieux ». Quand l’orateur eut terminé, le chancelier de France, grand ennemi des Parisiens, voulut l’embarrasser en lui répondant que toutes ces paroles étaient fort belles, mais qu'il fallait les faire avouer et accepter pour qu’elles eussent quelque portée. C’était dans la chambre du roi; le prévôt des marchands et les échevins étaient seuls entrés avec Eustache de Pavilly et se trouvaient rangés derrière lui : ils donnèrent immédiatement satisfaction au chancelier en avouant la proposition. Arnaud de Corbie exigea davantage : il déclara que c'était là une approbation insuffisante, qu'il n’y avait présent « qu'un trop petit de gens, et qu'ilz ne parloient point assez hault ». Aussitôt ceux qui étaient présents descendirent dans les cours et ramenèrent un certain nombre « des plus grans et notables bourgeois de la plus grande nacion de Paris », qui se trouvaient en bas avec la foule. Ces bourgeois s’avancèrent en groupe devant Charles VI, fléchirent le genou, acceptèrent le discours d’Eustache de Pavilly comme exprimant leur propre opinion, el protestèrent de leur « bonne et dévote amour et voulonté qu’ilz
auront au roy, à sa généracion et famille » affirmant que tout ce qui avait été fait « c'étoit pour le bien et utilité de lui, de sa généracion, et pour le bien publique de son royaume ». C'était comme le premier acte de celte journée dramatique.
Le roi avait reçu les « gouverneurs de la ville »; il avait écouté la harangue d'Eustache de Pavilly, que prévôt, échevins et bourgeois avaient avouée ; 1l semblait que la foule n'avait plus qu'à se retirer. Mais elle était dans la place et entendait n’en pas sortir sans avoir agi. Les paroles de l’orateur, sa comparaison des mauvais officiers avec les mauvaises herbes d’un jardin, avaient fait fortune; on se les répétait en les exagérant, on rappelait les précédentes exéculions, on énumérait les plantes funestes qui restaient encore à arracher; on s’excitait mutuellement. Le Dauphin montra la tête à une fenêtre; la cornette de son chaperon blanc était défaite et tombait en forme de bande du côté gauche. D’en bas il fut vivement interpellé. « Regardez, s’écria-t-on, ce bon enfant Dauphin, qui met sa cornette en forme que les Armagnacs le font, il nous courroucera une fois. » Et en effet bouchers, meneurs et autres ne tardèrent pas à se courroucer tout à fait !.
Comme la foule persistait à ne point se retirer, on fut pris d’effarement dans l’hôtel; on savait les anciennes relations du duc de Bourgogne avec les bouchers : bien que depuis quelques jours son autorité sur eux eût fort diminué, lui seul pourtant était capable d’oblenir un départ pacifique. Il descendit vers la foule, la priant de quitter l'hôtel, s’informant de ce qu’elle voulait ; il demandait pourquoi tous ces hommes étaient armés, il les blämait de cette conduite, disait « qu’il n’esloit point bon ne expédient que le roy, lequel n’avoit guère qu'il estoit relevé de sa maladie, les veit ainsi ». Un des chefs, sans doute Jean de Troyes, déclara pour la centième fois que les Parisiens ne s'étaient ainsi assemblés que pour le bien du roi et du royaume, et termina sa protestation en remettant un nouveau rôle de prisonniers que le peuple entendait faire; il ajouta encore la menace à l’offense et dit qu’ « ils ne se partiroient de là pour quelconque chose, jusques à ce que on leur ait rendu et baillé ceulx qui estoient en escript au dit rôle * ». Le duc de Bourgogne dut être effrayé en lisant cette liste : elle ne respectait rien. On y trouvait le propre frère de la reine, an hôle el un parent du roi, puis un prélat, l'archevêque de Bourges, et, pour terminer, des femmes, dames
1. Rel. de Saint-Denis, V, 40; Jouvenel des Ursins, p. 479; Monstrelet, IT, 352. D’après le Religieux de Saint-Denis, la proposition dE. de Pavilly aurait eu lieu le matin, et l’envahissement de l'hôtel royal seulement quelques heures plus tard, dans l'après-midi. — 2. Monstrelet, I, 353.
et demoiselles de Ja reine. Voici les noms que nous connaissons : Louis de Bavière ‘, Guillaume Boisratier, Charles de Villiers, chevalier, maitre d'hôtel de la reine, Jean Picquet, secrétaire, Jean de Nantouillet, Regnault d’Angennes, Jean de Nielles, chancelier du Dauphin, Jean Vincent, Colinet de Pieul, Conrad Bayer et Raoul Cassinel, maitres d'hôtel de la reine, Jean de Cousteville, Mainfroy, trésorier du duc de Guyenne, un chevaucheur du due d'Orléans ?, venu apporter des lettres le même jour, puis 13, 14 ou 15 dames : Catherine de Villiers, Bonne Visconti, Isabeau Maréchal, Marguerite Aubin, Isabeau des Barres, Bonne d’Armagnac, dame de Montauban, cousine et amie de la reine, la dame du - Quesnoy, la dame d’Aveluy, la dame de Noviant, la dame du Chastel”, etc. Le duc de Bourgogne, ayant parcouru la liste, adjura encore une fois la foule de se retirer; mais, voyant qu’il n’obliendrait rien, que les Parisiens n’obéissaient plus à sa parole, il se retira et alla immédiatement trouver la reine.
Il annonça à Isabeau de Bavière les nouvelles exigences et lui montra le rôle. La reine pàlit : c’était elle vraiment qui élait frappée. On s’attaquait à ceux qui l’entouraient, qui lui élaient unis par les liens de la parenté, à son frère, à ses femmes; on les réclamait, on menaçait de les prendre par la violence, on allait les conduire au Louvre ou au Châtelet, et Dieu sait ce qu'elles deviendraient. Elle fit venir à l’inslant le Dauphin et lui commanda d'aller avec le duc Jean trouver les sédilieux et de tenter de les apaiser; elle comprenait bien que ce n’était pas le moment de protester et de menacer; elle chargeait seulement les deux ducs d'obtenir à force de prières quelque concession ou quelque délai. Il ne s'agissait que de huit jours, car le duc Louis devait sc marier le lendemain; au bout des huit jours, elle promettait de le remettre à leur volonté. Si ce délai était refusé, elle priait tout au moins que la foule n’emmenàt pas son frère prisonnier par les rues comme un malfaiteur; elle le ferait conduire « après eulx » el enfermer là où ils voudraient, au Louvre, au Palais ou ailleurs. Quelle angoisse, que d’amertume dans les paroles coupées de larmes de cette reine qui supplie en vain! C'était aussi trop
1. Il est à remarquer que le duc de Bourgogne et le duc de Bavière s'étaient récemment promis aide et protection par un traité d'alliance, 12 mars 1413. (Bibl. Nat., col. de Bourgogne, 95, fo 309.) Mais depuis longtemps le frère de la reine élait mal vu des Parisiens, qui par défiance l'avaient déjà forcé à quitter la ville en 1412. (Monstrelet, II, 244.) — 2, Le chevaucheur avait sans doute accompagné Jehan Davy, chevalier, seigneur de Saint-Père, chancelier du duc d'Orléans, envoyé à Paris par lettres du 49 mai 1413. (Bibl. Nat., fonds franç., 26 039, 4766.) — 8. Rel. de Saint-Denis, NV, 44, 46; Monstrelet, IL, 3933
Journal d’un Bourgeois de Paris, p. 30, note 1; Labbe, Eloges historiques des rois de France, p. 703.
d'épreuves pour le Dauphin, cet enfant de seize ans, quicommence à peine à se mêler des affaires publiques, et qui ne trouve autour de lui que révoltes el exécutions populaires ; on le voit se tournant « un pelit arrière en une chambre de secret », et là laissant couler les larmes qui l’étouffent. Mais, en pareille circonstance, il ne faut ni faiblesse ni retard ; le duc de Bourgogne, qui voudrait sauver la situation, vient trouver cet enfant ! ; il lui parle, il lui dit que les larmes ne changent rien, il lui rend quelque courage, lui montre qu'il s'agit de sauver les siens, peut-être sa mère, peut-être lui-même; et alors l'enfant contient comme il peut ses sanglots, il « torche ses larmes », et, se donnant un courage qui n’est pas de son âge, il suit le duc Jean et va avec lui trouver la foule. Il y eut un nouveau colloque : Jean de Troyes renouvela au duc de Guyenne les volontés des séditieux. Le Dauphin répondit qu'il ne connaissait pas de traîtres parmi ses serviteurs. Le chirurgien oraleur riposta en rappelant la comparaison d'Euslache de Pavilly. Comme il n’y avait rien à espérer, Jean sans Peur exposa brièvement les humbles requêtes de la reine. Tout fut refusé; les chefs menaçaient de « monter à la chambre de la reyne et en la présence du roy les emmèéneroient prisonniers ». Elyon de Jacqueville, avec 16 hommes d'armes, était prêt à accomplir celte menace ?. Résisler davantage eût été s’exposer à de plus graves désordres : le duc Louis s’avança vers ceux qui venaient pour le saisir et se remit en leurs mains, les priant de se contenter de lui, demandant « que s'il estoit trouvé coupable, il feust puny sans miséricorde, et sinon qu'il feust délivré sans longue demeure et qu'il s’en peust retourner en Bavière », et il ajoulait « sans plus revenir en France ». Les autres personnages inscrits sur le rôle furent également arrêtés; il fallut aller chercher les dames désignées jusque dans les appartements les plus privés de la reine, et on les cmmena, tremblantes, pleurant « à grant effusion de lermes ». Le Dauphin, Isabeau de Bavière, assistaient à ces violences : « la reyne et le surplus de ses femmes plouroient, que c’estoit pitié à voir, et pareillement le duc de Guyenne ». Enfin la foule abandonna Phôtel Saint-Pol; elle emmena ses prisonniers « sur chevaulx deux à deux », et derrière chaque groupe de deux se tenaient quatre hommes d'armes à cheval : on n’eût pas traité autrement des ennemis ou des brigands. Les uns furent déposés au palais, les autres au Louvre. Seul le chancelier Jean de Nielles et le chevaugheur du duc d'Orléans furent remis en liberté. À l'hôtel Saint-Pol, tous restaient dans la consternation. Le roi alla à son diner. La reine, toujours en larmes, s’enferma avec son fils le Dauphin.