‹ Les Cabochiens et L'Ordonnance de 1413Chapitre 35 sur 93 · Monstrelet, II, 354. — 2. Rel. de Saint-Denis, V · texte numérisé non relu

Monstrelet, II, 354. — 2. Rel. de Saint-Denis, V

Presque aussitôt elle tomba gravement malade : «elle print en elle telle erreur, paour et abhominacion qu’elle en fut en péril de mort ? ». Quant au due de Bourgogne, il prit une mesure qu’on peut attribuer à divers senliments : c'était lui qui gardait ou faisait garder par ses gens au Louvre ou au Châtelet le due de Bar, Pierre des Essarts et plusieurs autres dont il s'était porté garant devant le Dauphin. Il déclara renoncer à celte garantie et remit la garde et la disposition des prisonniers aux Parisiens. Il voulait sans doute détacher sa cause de celle des séditieux, n'avoir plus rien de commun avec eux; peut-être lui aussi cédait-il à la peur, et préférait-il faire de bonne grâce une concession que d'un moment à l’autre on pouvait exiger bruyamment de lui *.

Au lendemain de pareilles journées, le sentiment des Parisiens était toujours le même : ils restaient élonnés de leur audace et de leurs succès, et sentaient le besoin de prendre leurs sûretés. Peu après le 22 mai, ils recurent une protestation du duc de Berry, de Bonne Bar, comlesse de Saint-Pol, et de plusieurs autres contre l’emprisonnement du duc de Bar; ils s’empressèrent de l'envoyer à l’Université afin d’avoir son avis et obtenir d'elle une approbation %. Mais l’Université déclara ne vouloir point se mêler de ces choses, qui lui déplaisaient. Quand ils se virent ainsi repoussés par leurs amis de la veille, leur inquiétude redoubla; au premier échec, leur châtiment devait être d’autant plus terrible que leur isolement était grand. Le 2% mai, les chefs, les « gouverneurs » de la ville, se présentèrent de nouveau devant le roi, qui tenait conseil avec les ducs de Guyenne, de Berry, de Bourgogne; ils étaient, comme d'ordinaire, accompagnés d’un grand nombre d'hommes armés. Jean de Troyes était chargé de présenter leur requête; 1l demanda que tous ceux qui avaient élé pris fussent chassés de la cour et remplacés par des amis de la bonne ville de Paris. Le chancelier lui répondit de présenter une liste au roi, qui jugerait s'il pouvait l’accepter. Jean de Troyes sollicita encore le roi de manifester qu'il n'avait « aucun ressentiment, qu'il ratifiait et avait pour agréable ce qui avait été fait, et de daigner le témoigner par des lettres patentes scellées de son sceau ». Celte requête fut examinée par le conseil : le duc de Berry, le prince le plus âgé de la famille royale, voulut éviter la responsabilité d'ouvrir le premier avis; finalement il se décida à parler, et, partageant l’effroi de tous, il engagea le roi à accorder les lettres demandées ; tous les conseillers approuvèrent, Les

4. Monstrelet, Il, 355. — 2. Pour le récit de cette journée, voir Rel. de Saint- Denis, V, 40-46; Monstrelet, 11, 351-355; VI, 118-119. Jouvenel des Ursins, p. #19; Lefèvre de Saint-Remy, I, 79-82; Cousinot, Geste des nobles, CXXIX; Rymer, Foedera, IX, 51. — 3. Monstrelet, IT, 355.

séditieux, triomphants, imposèrent au chancelier, de préférence à tout autre, un secrétaire du roi qui avait leur confiance, Guill. Barraut. Nous avons encore ces lettres; elles sont très nettes et très précises; elles disculpent et approuvent complètement les Parisiens, avec ordre à toutes les cours de justice de ne pas les inquiéter à propos des événements du dernier mois #.

Quels durent être les sentiments de la haute bourgeoisie, de la plupart des universilaires, de ces hommes modérés et prudents qui avaient un instant espéré des réformes sans désordres, en voyant ces émeutes et cette domination des bouchers? Ils furent évidemment très effrayés et très irrités. De pareils tumultes, un tel renversement des choses n'étaient pas pour leur plaire ?. Leur sympathie encore défiante se retira bien vite d'une cause si mauvaise; ils ne voulurent point se joindre aux violents ni endosser la responsabilité de leurs excès. Il se forma ainsi une sorte de liers parti qui ne fut ni armagnac ni cabochien, pas même bourguignon.

Ces sentiments, comme on l’a vu plus haut, furent manifestés à plusieurs reprises par les principaux bourgeois et surtout par l’Université, qui, après la journée du 22 mai, repoussa vivement toute compromission avec les bouchers. Mais un homme semble surtout les avoir exprimés : c'est l'avocat du roi, Jean Jouvenel, si justement renommé à la cour et dans Paris pour la gravité et l’intégrité de son caractère. Son fils, l’historien de Charles VI, a sans doule entendu ses récits ; il nous rapporte deux traits qui montrent sa conduite pendant les premiers mois de l’émeute cabochienne. Dès les premiers jours, Jouvenel comprit bien ce qui allait arriver. Quelques-uns de ses parents venus de Bourgogne s'étaient entre-

4. Ordonn., IX, 68; Félibien, Hist. de Paris, V, 322. — 2. Christine de Pisan, dans son Livre de Pair (Bibl. Nat., fonds franç., 1882, fo 82), écrit au lendemain des grandes émeutes, exprime assez vivement ces sentiments : « Quel orreur est-ce à voir au partir de la telle diabolique assemblée de innombrables menue gent suivant l’un l’autre comme brebis, prests et appareillez de touz mauix faire, mais que l’on commence, car oncques fureur ne cruaullé de sanglier ne se accompara, sans savoir qu'ilz se demandent, et quant ilz s’encharnent sur quel qu’il soit ou sur aucunes gens, là n’a resne lenue ne honneur gardée à prince ne princesse, à seigneur ne à maistre, ne à voisin n'a voisine; noblesse y est en très grant villté, bien y est menacée; tout sera mis à mort, plus n’en souffreront; adont sont si aises quand ils Luent ou massacrent gens, rompent coffres, robent tout, efforcent vins à ces riches gens, ha! comment c’est bien besogné. »

tenus avec lui de tous ces incidents, auxquels était tant mêlé le duc Jean sans Peur. Le due avait beaucoup favorisé et soutenu ceux qui maintenant devenaient dangereux ; c'était grâce à son appui que les bouchers s’élaient faits si puissants. Le seul moyen d'éviter des excès faciles à prévoir, e’était, à en croire ces parents de province, d'une part de rompre celte alliance, de l’autre de rapprocher Bourguignons et Armagnaes, de réconcilier sans arrière-pensée les princes unis seulement pour la forme par le traité d'Auxerre. Pour toucher ce but si désirable, il suffisait que le duc de Bourgogne prit les deux mesures suivantes : avouer ses torts dans l'assassinat du duc d'Orléans, abandonner les bouchers, Cabochiens el autres. Jouvenel et ses parents voulurent tout simplement persuader Jean sans Peur de l'excellence de leur solution. Il y avait quelque naïvelé dans une semblable démarche, et les chances de réussite étaient très faibles ; l'événement le prouva suffisamment. L'avocat du roi se rendit à plusieurs reprises à l'hôtel d'Artois, attendit même très avant dans la nuit sans pouvoir être reçu. Un jour enfin le duc se décida à l’écouter avec patience. Ce modeste homme de loi engagea courageusement le plus puissant prince du sang à reconnaître qu'il avait failli en faisant assassiner Louis d'Orléans, lui donnant assurance qu’une pacification générale s’ensuivrait aussitôt. En ce qui touchait les bouchers, il lui remontra que « ce n’éloit pas son honneur » ;il lui promit, au lieu de l'alliance des basses classes, celle de la véritable et bonne bourgeoisie de Paris, qui lui fournirait un cortège de cent bourgeois dans Paris, suivrait ses conseils, exéculerait ses ordres, lui prêterait de l'argent. Cette proposition est à noter : elle marque un instant décisif dans la politique du duc de Bourgogne; il avait à choisir entre l'Université et la bourgeoisie d’un côté, les bouchers et le peuple de l’autre; il commit la faute de ne pas accepter l'alliance des premiers, sans se décider ouvertement pour les seconds. En effet il répondit à Jouvenel : sur le premier point, qu’il ne confesserait jamais avoir failli; sur le second, « qu'il falloit qu’il se fit, et qu’il n’en seroit autre chose ! ».

Après la grande émeute du 28 avril, de nouveaux efforts furent faits pour réunir les amis de l’ordre, les décider à quelque action. Jouvenel y prit une part importante. L'initiative ne vint point de lui, mais de plusieurs personnages importants de l’Université, de ceux qui par leur éloquence avaient le plus d'influence sur le peuple de Paris et se mélaient le plus aux affaires du dehors. C'étaient surtout le ministre des Mathurins, et cet Eustache de Pavilly, qui par la suite prit la parole au nom

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