‹ Les Cabochiens et L'Ordonnance de 1413Chapitre 36 sur 93 · Jouvenel des Ursins, p · texte numérisé non relu

Jouvenel des Ursins, p

des séditieux, particulièrement le 22 mai. Ses rapports étroits avec les grandes familles de bouchers expliquent ce changement ; peut-être même quelques dons d'argent le plaçaient-ils dans une inévitable dépendance à leur égard. Toujours est-il qu'après le 28 avril il se fil organisateur d'une réunion des principaux universitaires pour aviser aux moyens d'empêcher de nouveaux désordres; la réunion se tint aux Carmes, dans sa chambre même; mais, sans doute à cause de ses relations personnelles, elle fut tout à fait secrèle. On jugea bon de prendre les conseils d'un homme plus mêlé que les divers assistants aux affaires de la ville de Paris, et en même temps très dévoué au roi et au royaume, très ami de la paix. Cet homme fut Jouvenel. Dans les premières réunions on parla avec tristesse des derniers événements, on énuméra lous les dangers dont on était menacé, on reconnut « que les choses tendoient à la destruction finale de la seigneurie ». Puis on prit une décision qui nous reporte bien au commencement du xve siècle; il fut convenu que l’on irait consulter les personnes, hommes ou femmes, les plus répulées à Paris pour leur dévolion et le succès de leurs prières; il semblait que dans leur vie d’oraison elles fussent plus près des bienfaisants rayons de la sagesse divme, en communication avec Dieu même. Nous avons trois réponses; deux sont sans importance. La troisième nous raconte une vision : le roi d'Angleterre en « estat royal » élait au plus haut des tours de Notre-Dame ; il excommuniait le roi de France, assis sur une pauvre pierre du parvis et entouré de gens vêtus de noir. Deux réunions furent consacrées à commenter ces visions. La mention du roi d'Angleterre avait beaucoup frappé les esprits : on vit là la menace de nouveaux et grands dangers; on se figura déjà ce prince victorieux, faisant triompher ses droits au trône de France. On se plut à rattacher ces sinistres prédictions aux difficultés avec les papes, à la malédiction que Boniface VIIT avait jetée au temps de Philippe le Bel sur les cinq générations suivantes de la maison de France, malédiction que Pierre de Luna, Benoît XIII, le pape d’Avignon, avait renouvelée. Les infortunes de Philippe VE battu à Crécy, de Jean le Bon, captif en Angleterre, de Charles VI, fou, n’étaient-elles pas une preuve décisive? On en concluait « que toutes les choses qu'on faisoit et le gouvernement tel qu'il estoit, pouvoit signifier mutation de seigneurie au royaume ». Cependant il y avait une espérance : la cinquième généralion finissait avec Charles VI, et on fit valoir cette grande raison pour reprendre courage et confiance. Au milieu de lous ces souvenirs historiques et de toules ces tentatives de divination, Jouvenel fit entendre de sages paroles : il montra que, puisqu’un grand péril semblait annoncé du côté de l'Angleterre, il était urgent de faire la paix la meil-

leure, la plus complète possible entre les princes; il engagea tout le monde à y travailler de toutes ses forces; il déclara qu'il fallait rompre et meltre à néant toutes les alliances et conventions conclues entre les princes et les Anglais, faisant ainsi allusion à l'alliance des Armagnacs avec l'Angleterre et au secours que le duc de Bourgogne avait été chercher en 4411 à Calais. C’était un conseil plein de prudence et de prévoyance, mais ce n'était qu'un conseil. Les réunions en restèrent là, rien ne fut tenté *.

Au bout d’un mois d’émeutes, tout est donc changé. Jusqu'au mois d'avril, tous, duc de Bourgogne, universitaires, bourgeois, bouchers, gens de métier, étaient unis pour l’œuvre commune, la réforme du royaume. Mais il y avait entre ces alliés de trop grandes incompatibilités d'humeur : les uns étaient sages, patients, modérés dans leurs requêtes; les autres, pressés, violents, insatiables dans leurs exigences. Les premiers se mirent au travail avec conscience; les seconds ne surent pas attendre et, s’effrayant de tout, se soulevèrent. Quant au duc de Bourgogne, ne sachant plus trop de quel côté était son intérêt égoïste, repoussant les bourgeois, s’efforçant de calmer les bouchers, il hésila et laissa faire; c'était le rôle de Pilate. A la fin de mai, ce sont les violents qui sont maitres de Paris; tandis que les modérés s’effacent et désespèrent de leur œuvre même, les bouchers reprennent la réforme à leur compte, s'en font les patrons improvisés et imposent sa promulgation.

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