‹ Les Cabochiens et L'Ordonnance de 1413Chapitre 71 sur 93 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L’Ordonnance promulguée, qu’allaient devenir les violents, bouchers et Bourguignons? Maitres de Paris, tenant le gouvernement royal dans une étroite dépendance, quel usage devaient-ils faire de ce pouvoir usurpé par l’émeute? Quel but poursuivraient-ils désormais? Serait-ce simplement l’exéculion stricte et consciencieuse des réformes? Tout autre prétexte, en effet, semblait avoir disparu pour leur domination. Mais ils avaient pris trop peu de part à la préparation de l’Ordonnance pour s’intéresser vivement à son application. Ils étaient de plus incapables d’entreprendre avec suite une œuvre aussi sérieuse et longue. Des habitudes de violence et d’agitation étaient acquises : y résister leur était devenu impossible. Loin d'organiser un gouvernement réformateur, les Cabochiens ne pouvaient que continuer comme ils avaient commencé. Après comme avant le 26 mai, ils passèrent leur temps à envahir de nouveau l'hôtel royal, à faire de nouvelles exécutions, à multiplier les excès de toute sorte. Ainsi ils achevèrent de compromettre et de ruiner ce que les modérés avaient sagement élaboré.

Quelques scènes sanglantes en donnèrent bientôt la preuve. Jacques de la Rivière, frère du comte de Dammartin, était un des seigneurs les plus connus de l’hôtel du roi : il jouissait d’un renom mérité d'élégance et de chevalerie; aussi redoutable sous son armure qu’aimable et gracieux à la cour, il avait de plus l’avantage, sans doute fort rare de son temps, de

savoir plusieurs langues, et de pouvoir rendre ainsi de grands services dans les réceplions de princes étrangers. A en croire le Religieux de Saint-Denis, chose inévitable pour un seigneur aussi accompli dans une cour peu austère, sa conduite était légère et ses mœurs dissolues. Il avait été enfermé au Palais par les Cabochiens le 28 avril. D'après les uns, d’après les commissaires nommés pour instruire les procès des prisonniers, peu avant le 10 juin, il se serait tué. Des charges très graves, des preuves de trahison auraient été trouvées contre lui; il avait fait des aveux, puis, seul, dans sa prison, pour ne pas donner aux vilains le spectacle d’une mort honteuse, il s’était frappé la tête à plusieurs reprises avec un pot d’étain; le crâne avait été brisé, la cervelle avait jailli; il avait vécu encore neuf jours. Ge suicide semble une histoire inventée. Une autre version est plus probable. Un jour Elyon de Jacqueville, le farouche capitaine de Paris, était entré dans la prison du sire de la Rivière, l'avait violemment interpellé, l'appelant « faulx traistre ». Le prisonnier, qui, pour éviter une scène fâcheuse, avait d’abord répondu le plus gracieusement qu’il pouvait, se sentant injurié, riposta à Jacqueville « qu'il avoit faussement et mauvaisement menty et que, s’il plaisoit au roy, il combattroit ». Le capitaine de Paris, furieux, leva une hachette qu'il avait à la main, en frappa la Rivière sur la tête et le tua du coup. Dans le doute, Berry ajoute : « Pour ce sçait-on nullement chose au vray, sinon Dieu. » Du moins la seconde version, même racontée à voix basse, très vraisemblable en tout cas, était bien faite pour accroitre l'honneur des modérés et des indécis *.

On ne s'en tint pas là : on procéda contre le cadavre du sire de la Rivière avec une odieuse barbarie, qu'auraient à peine excusée les crimes qu’on lui imputait, si on les avait prouvés judiciairement. « En sa prison, il fut pris estant vestu d’une robbe noire fourrée de martres avec un tissu dont il estoit ceint et serré, qui estoit ferré d’or, et estoit chaussé et attaché; il fut apporté en cet équipage tout mort de sa prison jusques aux degrés du Palais. » De là le cadavre fut traîné jusqu’à Saint-Barthélemy, mis dans une charrette et conduit aux Halles. Un échafaud y était dressé, il y fut déposé; puis la tête fut coupée et placée sur une lance; on pendit le tronc par les épaules au gibet de Montfaucon. Dans cette sinistre prome-

1. Rel. de Saint-Denis, V, 56; Monstrelet, II, 370; VI, 119 d’un Bourgeois de Paris, 32; Berry, ap. Godefroy, Histoire de Charles VI, p. 426; Pierre de Fenin, éd. Dupont, p. 35. Une chronique inédite (Bibl. Nat. 5719, fo 9), du reste sans intérêt, dit à ce sujet : « Et luy mist-on sur qu’il

s’estoit tué d’un pot pour ce qu’on le tenoit prisonnier et de ce on parla en mainte manière. »

, 217; Journal «

nade, le sire de la Rivière avait eu un compagnon vivant : c'était Jean du Petit-Mesnil, écuyer tranchant du due de Guyenne. La douleur de ce jeune homme, presque de cet enfant, était navrante. Lui aussi fut mené des degrés du Palais à Saint-Barthélemy, mis en charrette, sur un ais, une croix dans la main, à côté du cadavre, si bien que « ainsi voyoit le vif le mort auprès de lui ». Il monta également à l’échafaud des Halles, eut la tête tranchée, placée au bout d'une lance, tandis que le corps était pendu par les épaules à Montfaucon. Ces cruautés tout à fait inutiles, vrais plaisirs de bouchers et d’écorcheurs, ne pouvaient qu'être funestes à la cause populaire !.

Cette triste histoire devait bientôt être renouvelée. La Rivière avait été exéculé le 10 juin, veille de la Pentecôte; le jeudi suivant, 15 juin, nouvelle décollation. Cette fois il s’agissait de Thomelin de Brie, ancien page du roi. C'était, d’après le Bourgeois de Paris, un homme « très plain de {yrannie, très laide et cruelle personne ». Son crime était d'être complice de Pierre des Essarts, d’avoir tenté pour lui de tromper la garde du pont de Charenton afin d'y faire passer de l’argent; c’est là qu’il avait été pris. Avec deux autres personnages inconnus, il fut extrait du Châtelet, conduit aux Halles et décapité. Leurs têtes furent mises sur lances et les corps pendus par les aisselles à Montfaucon *.

Une troisième fois, il y eut de semblables scènes. Ce fut le châtiment de Pierre des Essarts, ancien prévôt de Paris, odieux à la foule, après avoir eu son aveugle confiance. Ennemi dangereux, sans scrupule, très soutenu par de nombreux partisans, il importait de s’en débarrasser. Les chefs populaires y mirent une persévérante âpreté; ils savaient que le duc de Guyenne, qui, en le faisant venir à Paris, avait été cause de sa prise, désirait et espérait le sauver. On chercha à activer le plus possible la procédure des commissaires de justice. On accumula contre l’accusé les griefs les plus décisifs. Un écrit fut rédigé où étaient énumérés ses trahisons et ses crimes. On lui reprochait d’avoir accaparé les offices royaux au temps de sa grande puissance et de son amitié avec le duc de Bourgogne, « car il avoit assez d’offices pour six ou huit filx de comtes ou de bannerez ». Il était prévôt et capitaine de Paris, souverain maitre des eaux et forêts, grand bouteiller de France, capitaine de Cherbourg, de Montargis, d'Evreux; il dirigeait souverainement les finances du roi, donnant des ordres à tous les trésoriers, disposant à son gré des recelles; on Vaceusait même de s'être approprié une bonne partie des revenus de

1. Rel. de Saint-Denis, V, 58; Jouvenel des Ursins, p. 480; Monstrelet, A, 3170-71; Journal d'un Bourgeois de Paris, 32; Berry, ap. Godefroy, Hist. de Charles VI, 426. — 2. Monstrelet, If, 371; Journal d’un Bourgeois de Paris, 32.

l'État, ce que semblait indiquer sa très grosse fortune; on lui attribuait aussi une part dans l’affaiblissement des monnaies *, Enfin les derniers événements prêtaient à de nouveaux griefs : il avait voulu trahir la ville de Paris; il y était revenu après son premier départ pour en machiner la ruine, il ne rêvait que « faire lui-mesmes très grans et cruelles occisions et pillier et rober les bons habitans.….. qui tant l’aymoient loyaulment ». Pour ces raisons, il fut condamné par les commissaires de justice à avoir la lête tranchée. L’exéeution eut lieu le 1e juillet. Extrait du palais, où il était prisonnier, Pierre des Essarts fut placé sur une claie et trainé jusqu’à l’hôlel de la Coquille dans la grand’rue Saint-Denis; puis on le mit dans une charrette sur un ais, pour le conduire jusqu'aux Halles. Il tenait une croix de bois dans sa main ; il était vêlu d’une houppelande noire « déchiquetée », fourrée de martres avec des chausses blanches el un « escafinon » noir à ses pieds. Son attitude était dégagée et fière : 1l souriait à la foule amassée pour assister à son supplice, à tel point que plusieurs le crurent fou; il avait sans doute encore l'espérance de la dernière minute ; il pensait au duc de Bourgogne qui avait engagé sa parole pour lui assurer la vie, peut-être même à ce peuple de Paris qui l’avait tant soutenu et tant aimé quelques mois auparavant. Et de fait de vieilles sympathies se réveillaient au fond des cœurs; il n'aurait fallu qu’un incident suscité à propos pour décider des milliers de spectateurs à délivrer la victime. Il n’y avait qu’à jeter les yeux tout autour pour voir que la douleur était générale : « tous ceulx qui le véoient pleuroient si piteusement que vous ne ouyssiez oncques parler de plus grans pleurs pour homme mort ». Sur l’échafaud, des Essarts fut admirable : il se mit à genoux, baisa une petite image d'argent que le bourreau portait sur sa poitrine, lui pardonna sa mort très doucement, puis demanda et obtint que la lecture de sa condamnation avec le récit de ses crimes lui fût épargné. Aussitôt la “hache tomba et lui coupa la tête d’un seul coup. Gomme pour les précédents, la tête fut placée sur une lance, et le tronc pendu par les aisselles à Montfaucon, là où des Essarts avait fait pendre le cadavre de Montaigu. On aimait à ce propos à rappeler ce que lui disait deux ans plus tôt le duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne : « Prévost de Paris, Jehan de Montaigu à mis XXII ans à soy faire couper la teste; mais vrayment vous n'y en mettrez pas lrois. » Son frère Antoine des Essarts devait être également exécuté. Mais l'exécution fut une première fois remise à cause du mauvais temps, de la pluie et du vent; puis il y eut de nouveaux

4. Rel. de Saint-Denis, V, T6; Jouvenel des Ursins, p. 481; Journal d’un Bourgeois de Paris, 33; Berry, ap. Godefroy, 425-96.

délais, si bien que les Cabochiens eurent le temps de tomber et le condamné d’être délivré ?.

Le sang avait coulé à plusieurs reprises. A côté de ces exéculions, c’étaient toujours les mêmes émeutes, les mêmes envahissements et turbulences de la foule dans l’hôlel royal. Une nuit, Jacqueville faisait le guet autour de l’hôtel du duc de Guyenne; il entendit du bruit, quelques chants de ménestrels, quelques éclats de rire imprudents. Il était fort tard, entre onze heures et minuit. Le capitaine de Paris, cabochien enragé, monta aussitôt dans les appartements du prince. En entrant dans la chambre du Dauphin, il surprit un bal qui finissait. Ce fut un vrai coup de théâtre : le chevalier bourguignon interpella vivement le fils aîné du roi, lui reprocha avec rudesse sa conduite, l'accusa de se laisser entrainer à d’indignes débauches, disant « qu’on ne luy souffriroit pas faire ses volontés, et s’il ne se advisoit, qu'on y meltroit remède ». Le sire de la Trémoille, gouverneur du Dauphiné, tout ému de cette insulte, riposta : « Ce n’est pas bien fait de parler ainsi de mondit seigneur, ne à luy faire, el l'heure est bien impertinente, et les paroles trop fières et hautaines veu le petit lieu dont vous estes. » La dispule continua ainsi longtemps. Le duc de Guyenne ne dit rien d'abord par surprise, puis il éclata : on forçait les portes de son hôtel en pleine nuit, on venait rompre ses fêtes, on le prenait en flagrant délit de légèreté et de folle jeunesse ; il était déjà malade sans doute, surexcité par tous ces incidents; depuis plusieurs mois, 1l ne voyait que violences et exécutions autour de lui. Tout cela tourbillonnait dans cette pauvre et faible tête, et, sans songer à la majesté royale, à ous ces seigneurs qui l’entouraient, il se jeta sur Jacqueville et lui donna trois coups de couteau dans la poitrine. Jacqueville fut préservé par une double cuirasse qu'il portait sous sa robe. Mais cette scène avait fait grand bruit; le guet était arrivé. La nouvelle du meurtre de Jacqueville, de son colloque avec la Trémoille s’était répandue dès les premières heures du jour; on arrivait en foule devant l’hôtel. Les Parisiens étaient menaçants, réclamaient une victime, la Trémoille; ils pénétraient déjà dans la cour, forçaient les portes. Le due de Bourgogne comprit que le danger n'avait peutêtre jamais été aussi grand : il se jeta au-devant des séditieux, décidé à leur tenir tête ; il leur parla longuement, leur prodigua les douces paroles, les supplia les mains jointes de ne pas aller plus loin, et réussit enfin à obtenir leur départ. Brisé par ces émotions nocturnes, le duc de Guyenne

4. Arch. nat., X1a 4479, f° 247; Rel. de Saint-Denis, V, T6; Jouvenel des Ursins, p. 481; Monstrelet, II, 373, VI, 216; Journal dun Bourgeois de Paris, 33; Berry, ap. Godefroy, 426; Labbe, Eloges historiques des rois de France, 703.

tomba gravement malade. Déjà, après la journée du 18 avril, sa santé avait subi une rude atteinte. C’élaient les premiers symptômes de la maladie qui devait bientôt l'emporter; il eut de longues hémorragies; pendant trois jours, il « jeta le sang par la bouche ! ».

Des actes moins rte marquèrent encore après le 26 mai la toutepuissance des bouchers. Ce fut par exemple le remplacement du chancelier Arnaud de Corbie, dont la retraite fut exigée. Arnaud de Corbie n’était pas aimé à Paris ; le rôle présenté par l'Université en février l'avait, sans ménagement, accusé de concussion. À ce moment, il avail été sauvé par l'intervention personnelle du roi. Depuis, il avait été un des adversaires constants et décidés des Cabochiens. Dans l'Ordonnance, plusieurs articles le visaient directement. Du reste, outre la cupidité dont on l’accusait, on pouvait faire valoir contre lui son grand äge : il avait environ qualre-vingthuit ans; on le disait affaibli par les années, presque en enfante; on racontait qu’il apposait le sceau indistinctement sur toutes les concessions, mérilées ou non, failes par le roi. On le comparait « à un vieil arbre inutile, qu’il importait de faire tomber sans délai sous la cognée ». Il fallut insister avec obslination près des princes. A. de Corbie ne voulait pas se retirer; il répondait qu'il n’était tenu d’obéir qu'au roi; il rappelait ses services. Alors on le menaça : « Vous obéirez bon gré mal gré », lui disait-on. La erainte et la lassitude le firent céder. Les chefs cabochiens imposèrent pour lui succéder un des leurs, un magistrat, maître Eustache de Laistre, président de la chambre des comples, cousin par alliance d’Arnaud de Corbie, homme audacieux et intrigant ?.

Cetle violence que les Cabochiens mêlaient à toutes leurs démarches apparait encore dans les mesures financières qu’ils osèrent prendre. Le but était tout à fait légitime. Depuis la fin de l’année précédente, les Anglais avaient fait de grands progrès en Guyenne : ils avaient pris de nombreux châteaux et s’élaient assurés de la connivence de Charles d’Albret et du comte d'Armagnae, qui avait même placé sur ses armes la croix rouge d'Angleterre. Ils n'avaient en face d'eux que le maréchal de Guyenne, le sire de Heilly, du parti de Bourgogne, lequel avait des moyens très insuffisants pour résister. Dans sa requête, l’Université avait déjà parlé des efforts à faire pour continuer la guerre et défendre les frontières de Guyenne. Des préparatifs avaient été commencés. Puis tant d'événements étaient survenus qu'on avait comme oublié ces intérêts si

. Monstrelet, VI, 118; Rel. de Saint-Denis, NV, 78; Jouvenel des Ürsins, in pre — 2. Monstrelet, I, 371, VI, 120; Rel. de Saint- Denis, V, 58; Jouvenel des Ursins, p. 480; Rymer, Fœdera, V, 51

pressants. Au mois de juin, les Cabochiens pensèrent enfin à organiser la défense contre l'ennemi traditionnel du royaume. Le sire de Heilly, qui s’élait consacré avec ardeur à cette guerre lointaine et peu glorieuse, proposa de la reprendre si on lui donnait des troupes et surtout de l’argent. Gelte offre reçut le meilleur accueil. Aussitôt une commission spéciale fut établie; elle était composée de messire de la Viefville, Raoul le Sage, Robert de Belloy et Jean Guérin. Ils étaient chargés d’asseoir et de répartir d’après les fortunes un emprunt forcé sur les principaux bourgeois de Paris. C'élait déjà une mesure arbitraire. Mais ce qui fut bien pis, ce fut l'établissement d'une seconde commission instituée pour la levée de l'emprunt : bouchers et Cabochiens y dominaient; on y voyait Guillaume Legois, Simon Caboche, Denis de Chaumont, Henri de Troyes. Ils étaient impropres pour celle tâche épineuse. L’emprunt entre leurs mains devint le prétexte de vexations quotidiennes à l’égard de la partie la plus riche et la plus considérée de la bourgeoisie parisienne. Les commissaires ne songèrent peut-être pas à s'enrichir, comme le prétend le Religieux de Saint-Denis; mais, dans leur acharnement, ils donnèrent pleine satisfaction à leurs haines personnelles. Les officiers du roi, parlementaires, avocats et autres, ne faisaient point cause commune avec eux et leur refusaient un concours précieux ; ils furent rudement poursuivis. On les faisait venir, et s'ils montraient quelque résistance, ils étaient jetés en prison. On logeait des sergents chez eux jusqu’à ce qu’ils se fussent acquittés. C’est ce qui arriva à l’avocat du roi Jouvenel, que sa gravilé, ses falents, sa modération, rendaient particulièrement redoutable aux Cabochiens : il refusa de payer deux mille écus. On donna ordre de le mener au Petit-Châtelet, ce qui fut fait, bien qu’il en eût appelé au Parlement; il dut céder, il versa une partie de la somme et s’engagea à donner le reste à certain terme. Même procédure violente à l'égard du clergé, qui ne fut pas excepté; prélats et clercs fournirent leur part. L'Université fut fortement imposée; elle aussi avait refusé d'approuver les émeutes. Un des plus illustres docteurs, le fameux Jean Gerson, chancelier de Notre-Dame, fut une des principales victimes : on le croyait hostile aux Parisiens, grand partisan des Armagnacs. Il ne voulait rien payer, trouvant sa contribution forcée trop élevée; alors on usa de violence. Sa maison fut envahie, pillée, dévalisée. Le chancelier, pour échapper au danger, se réfugia dans les hautes voûtes de la cathédrale et y vécut quelques jours. L'abbaye de Saint-Denis ne fut pas plus heureuse : sa recelte du Lendit passa aux mains des Cabochiens. Grâce à ces mesures énergiques, 8000 écus d’or furent remis au maréchal de Guyenne. Mais la campagne tentée avec ces ressources fut malheu-

reuse ; les hommes d'armes orléanais refusèrent tout service; le sire de Heilly échoua tristement devant Soubise *.

Entrainés à de perpétuels excès, les Parisiens sentaient plus que jamais le besoin d’avoir des alliés et de recevoir des encouragements des autres villes du royaume. Les efforts qu'ils avaient faits jusque-là n’avaient donné encore que de médiocres résultats. Lorsqu'ils avaient pris comme signe de ralliement le chapeau blanc, des députalions avaient été envoyées aux principales cités pour leur demander d'accepter le même insigne; la requête avait été bien reçue. Mais cetle démonstration unique ne pouvait avoir de conséquences sérieuses. Deux ou trois villes avaient même montré quelque défiance, sinon quelque opposition et avaient déclaré attendre l'autorisation du roi. Ges premières résistances effrayèrent sans doule les Parisiens. Ils comprirent que l’apparente adhésion des villes était insuffisante. Ils tentèrent de nouvelles démarches. Après le 22 mai, ils firent expédier au nom du roi un mandement où leurs actes étaient entièrement approuvés et mis à l'abri de toute action judiciaire ?. Après la publication de l’Ordonnance, le 6 juin, nouveau mandement pour empêcher et interdire tout rassemblement d'hommes d’armes; les baillis et autres officiers royaux avaient pouvoir de « mander, évoquer ou assembler et cueillir de nos vassaulx et subgels et amis, aliés et bien vueillans tels et en tel

1. Rel. de Saint-Denis, V, 60-68; Jouvenel des Ursins, 480. — Voici la lettre curieuse que le sire de Heilly adressait, au mois de juillet, aux gens des comptes : « Mes très chiers et honorés seigneurs, je me recommande à vous tant comme je puis, el vous plaise asavoir que quant je suis arivé en Guienne, j'ay ouy nouvelles que les Angloys estoient passés la rivière de la Charente et les conduisoit Jehan des Hayes, cappitaine du Chasteauneuf pour monseigneur d'Orléans, lequel leur à donné passage audit lieu et incontinent que je oy les nouvelles, j’escrips à Barbazan et à Thorssay qu’ilz se voulsissent metre sus ou tout plus des gens d'armes et de trait qu’ils pourroient finer, en leur offrant de les paier et contenter comme il est raison, et que mon entencion estoit ou l’aide d’eulx et des bons vrays et loyaulx subges du roy de ruer jus lesdiz Angloys et les cassier hors du païs, à quoy ils me firent une response très obscure et pour ce je renvoyay par devers eulx pour savoir oultréement leur voulenté, et s'ils me donroyent retrait ès forteresses de monseigneur de Berry, se mestier en avoye, surquoy ledit Barbazan me fit responce à deux visaiges, disant qu’il servoit loudiz le roy, sans moy déclairer autrement sa voulenté, comme appert plus à plain par ses lettres qu’il m’envoya, lesquelles j’envoye au roy et la coppie à monseigneur de Guyenne. Et ont passé lesdiz Angloys à ung des bouts de Poictou sans avoir trouvé qui leur ait fait aucun empeschement, aincoys ont eu des vivres et autres choses à. eulx neccessaires pour leur argent, et se j’eusse peu avoir retrait ès plasses de mondit seigneur de Berry, je leur eusse porté domage à mon povoir, et ne feussent pas ainsi passé. Et pour ce me suis tenus jusques à ores en ceste ville de Parthenay, car ils ne font guerre que à ceulx qui l’année passée ont tenu le parti du roi... Escrit à Parthenay le XXII jour de juillet. » (Bibl. Nat., fonds franç., 20 437, f° 57.) — 2. Ordonn., IX, 68.

nombre que bon vous semblera et qu'il sera expédient pour le bien des besognes ? ». Puis le 13 juin les chefs cabochiens exigèrent encore du Dauphin l'envoi de lettres en son propre nom. Ces lettres durent être expédiées de lous côtés; nous savons du moins qu'elles furent répandues en Picardie, en Bourgogne et en Normandie. Le duc de Guyenne y démentait formellement ceux qui prétendaient que les bouchers « le tenoient en oppression en icelle ville, et lui faisoient plusieurs autres oultrages, violences et desplaisirs que avoient en ce que dit est ». Il terminait en disant « que les dessusdiz de la ville de Paris avons en nostre très bonne grâce et spéciale recommandation tant pour ce que dit est, comme pour les autres bons, grans et spéciaux services par eulx fais et qu'ils font à mondit seigneur et à nous ? ».

Toute cette correspondance ne pouvait donner de grands résultats. La plupart des villes ne voulaient pas s'engager définitivement. A Noyon même, qui semblait bien disposée au premier moment, on n'osait aller au-devant du comte de Nevers, frère du duc de Bourgogne, « pour la consequence qui s’en porroit ensuir * ». Aussi, au commencement de juillet, le conseil dut-il prendre à la requête des bouchers des décisions plus importantes. Il fut convenu le 6 juillet que des chevaliers seraient envoyés dans les différentes parties du royaume, avec lettres et instructions, pour expliquer aux sujets du roi tout ce qui avait été fait, et leur demander leur approbation. La plus intéressante et la plus heureuse de ces députations fut sans doute celle de Jean de Moreuil, chevalier du duc de Bourgogne, qui parcourut deux bailliages, ceux d'Amiens et de Vermandois, plutôt favorables au parti bourguignon. Il était porteur de mandements royaux. Il se rendait dans chaque prévôlé, faisait assembler les « prélas, conseillers, gouverneurs » des bonnes villes de la prévôlé, et donnait connaissance de ses documents. Des lettres scellées du grand sceau demandaient aux sujets de demeurer obéissants, d’être prêts toujours et partout à combattre les ennemis du royaume et de la chose publique, enfin d’ajouter foi à tout ce que dirait Jean de Moreuil selon linstruction qu'il portait. Le commissaire royal vint entre autres prévôlés à Doullens, le lundi 16 juillet : il donna lecture des lettres et de l'instruction; puis avec « sa belle faconde de parler », il fit un éloquent discours. Il dit que le roi voulait avant tout la paix de son royaume; il raconta les événements d'avril et de mai, le procès et la mort de « ceulx qu’on avoit décolez à Paris », en particulier l’histoire de Jacques de la Rivière, qui « s’estoit

‘4. Ordonn., X, 147. — 2. Bibl. Nat., fonds franc., 26 039, n° 41767; Correspondance de la mairie de Dijon, 1,n°10. — 8. Arch. mun. de Noyon,1® reg., fe 59.

désespéré etoccis d’un pot d’estain en quoy on lui avoit porté du vin »; il expliqua que toutes les exécutions n'avaient été faites que sur sentences « de plusieurs notables personnes, tant de seigneurs et advocats de Parlement, comme de bons chevaliers et bons preudommes et sages, à ce commis de par le roy » ; il insista même sur ce sujet délicat qui prêtait le plus aux accusalions, disant que tout avait été régulier, « que chascune informacion de ceulx qui avoient esté décapitez contenoit bien soixante feuilles de papier », que la condamnation avait été faite « par bonne et vraye justice, sans faveur et sans hayne ». Il répélait : « Sachez-vous qui cy estes présens que toules les choses cy-dessus déclairées sont vraies et notoires. » Enfin il demanda aux assistants leur avis, et les pria de déclarer quelle conduite ils entendaient suivre. Tous, prélats, nobles et bourgeois protestèrent aussitôt de leur dévouement et obéissance au roi et se proclamèrent « tous prestz et appareillés à le servir », affirmant qu'ils croyaient tout ce qui leur avait élé dit comme vérilé. Sans se contenter de paroles, Jean de Moreuil requit le prévôt de lui rédiger et donner lettres à ce sujet. Les lettres obtenues, il partit, puis, après avoir parcouru la Picardie, rentra à Paris. Il devait y trouver de grands changements ‘.

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Bien des gens, à Paris, comprenaient que ce gouvernement par la violence devait finalement perdre les Cabochiens. Sauf parmi eux, personne n'avait plus foi en leur succès, et on allendait une délivrance.

Nulle part cette espérance n'était plus vive qu'à l’hôtel Saint-Pol, autour du roi et du duc de Guyenne. Là on n’avait tant de fois courbé la tête sous l'orage que pour mieux et plus secrèlement préparer le retour des Armagnacs, qui devaient sauver la royauté de tant d’ignominies. C'était en effet aux princes du parti d'Orléans, aux adversaires mortels des Bourguignons que s’adressaient les mystérieux appels de la cour; eux seuls étaient capables de réaliser, par la force même, s’il le fallait, cette délivrance tant souhaitée. Depuis les premiers jours de trouble, ils n’avaient cessé d'organiser la résistance et de rassembler leurs troupes. Le duc d'Orléans, après avoir négocié le départ des Anglais en novembre 1419, n'était pas rentré à Paris; il était demeuré dans ses domaines, à Blois,

4. Bibl. Nat., coll. de Picardie, 1, 319; Monstrelet, IL, 374-175; Rel. de Saint- Denis, .V, 92. ‘

attendant les événements, toujours défiant à l’ égard du duc de Bourgogne, intriguant déjà pour coaliser ses ennemis contre lui. Il était là à portée à la fois de Paris et de ses alliés du parti armagnac, surtout forts dans l'ouest et le sud du royaume; il possédait de grands fiefs en Normandie; le comte d'Alençon, les princes bretons, le comte de Richemont, tenaient pour lui. Il n'avait pas de partisan plus acharné et plus audacieux que le comle d'Armagnac en Guyenne et dans le Languedoc occidental ; enfin, non loin d'Orléans et de Blois, dans le centre, il était sûr du duc de Bourbon. Il pouvait done préparer une ligue redoutable.

Déjà, dans sa requête de février, l'Université avait signalé la conduite belliqueuse du comte d’Armagnac, qui semblait ne prendre aueun souci de la paix récemment conclue ‘. Deux mois après, les préparatifs et les intrigues du parti d'Orléans élaient connus. Le bruit s’en était répandu à Paris : on avait accusé tour à tour Pierre des Essarts d'être l'agent des princes et le duc de Guyenne de se mêler de ces intrigues. A en juger par la correspondance du duc d'Orléans, les craintes des Parisiens n'étaient pas chimériques. De Blois partaient chaque jour des lettres et des messagers dans toutes les directions, vers le comte d’Armagnac, Louis de Bosredon, Ponce de Castilion, Clignet de Breban, le comte d'Harcourt, pour Bordeaux, Rouen, le Maine, l'Anjou; il s'agissait le plus souvent de « besognes secrètes » dont l’objet n’est pas difficile à imaginer ?

En effet le due d'Orléans se hâtait. Il était informé des séditions et des emprisonnements faits à Paris. Des fugitifs qui lui tenaient de fort près venaient le rejoindre. C'était entre autres son frère, le comte de Vertus : effrayé de l'audace des bouchers, il quitta brusquement Paris presque seul et gagna Orléans. Le Dauphin, qui aurait bien voulu limiter, et lui avait peut-être conseillé ce départ, faisait de son côté une démarche compromeltante : il écrivait « ses humbles lettres avec créance par ses privez », signées de sa main, aux ducs d'Orléans et de Bretagne, au rot de Sicile, Louis d'Anjou, au comte d'Alençon, « en les requérant d'aide à ses offenses repparer ? ». C'était un précieux encouragement. Pour mieux s'entendre sur les mesures à prendre, les princes tinrent une conférence à Sablé, où le comte de Vertus dut les édifier sur la situation de Paris. Lorsque le roi recouvra la santé le 18 mai, il fit une vaine et platonique tentative de conciliation et d’apaisement : il envoya des lettres aux durs d'Orléans, de Bourbon, de Bretagne, aux comtes de Vertus et d'Alençon,

4. Monstrelet, II, 309. — 2. Bibl. Nat., fonds franç., 26 SALE n° 47134, 746, 1471, 159, 163, 610, 698, 100. — 8. Rel. de Saint- Denis, V, 32; Monstrelet, IT, 361, VIDE Jouvenel des Ursins, p. 419; Cousinot, Geste des nobles, CRE

o COVILLE. 2?

les invitant à venir lui rendre hommage et lui apporter leurs conseils. Les princes de leur côté lui adressaient des messages pour se déclarer prêts à le servir et mettre à sa disposition leurs personnes et leurs biens ?. Le 19 mai, le duc d'Orléans chargeait J. Davy, son chancelier, de venir assurer le roi de son dévouement et de son amour ?. Mais ni lui ni ses alliés ne se sentaient encore assez forts pour venir à Paris et triompher des Cabochiens. À ce moment, en effet, se produisaient les plus furieuses émeutes.

Puis les ordonnances furent publiées; rien ne changeait à Paris. Les préparalifs des Armagnacs avançaient; ils commençaient à se montrer sur le plat pays. Dans le Midi, Charles d’Albret, qui avait perdu la connétablie, laissait faire les Anglais. Le comte d'Armagnac les soutenait ouvertement. Plus près de Paris, Louis de Bosredon et Clignet de Breban tenaient la campagne avec avantage dans la Beauce et l’Orléanais : ils occupaient le Puiset, Beaume, Pithiviers, et poussaient leurs courses jusqu'à Étampes et même plus près encore de Paris, dévastant tout sur leur passage *. Les princes pouvaient enfin répondre aux prières qui leur venaient de l'hôtel Saint-Pol. Dès lors ils cherchèrent à se rattacher ouvertement au roi et au Dauphin, à se proclamer leurs libérateurs, à consommer le divorce de la royauté et des Parisiens, qui était déjà au fond des cœurs. Ils se savaient souhaités, attendus. Ils eurent l’habileté d’être d'abord prudents el modérés, de savoir patienter, s’efforçant d'établir bien hautement que le roi était avec eux et pour eux, ce qui ne faisait plus des bouchers et autres meneurs qu’un groupe de faclieux et de coupables. Il s'agissait aussi de ne pas compromettre par imprudence la vie des prisonniers encore enfermés au Louvre et au Châtelet. Aussi se contentaient-ils de demander avant tout l'exécution honnête et impartiale du traité d'Auxerre.

Dans les premiers jours de juillet, les princes armagnacs étaient en Normandie, où l'opinion générale restait à peu près neutre. La grande ville de Rouen, qui s'était jadis associée au mouvement des Maillotins, avait refusé l'alliance de la ville de Paris. Ils étaient donc en pays calme, près de Paris, au milieu des troupes réunies et de ressources abondantes, car, à en croire la Chronique rouennaise, cette année fut en Normandie « la plus plantureuse année de tous biens que oncques à ce jour bomme vivant n’avoit oncques veue “ ». Le duc d'Orléans, le roi Louis de

1. Rel. de Saint-Denis, V, 38. — 2. Bibl. Nat., fonds franc., 26 039, no 4766. 8. Rel. de Saint-Denis, N, 64, 84. — &. Chron. normande de P. Cochon, éd. de Beaurepaire, p. 338.

Sicile, les ducs de Bretagne et de Bourbon, les comtes d'Alençon et de Vertus se trouvaient à Verneuil dès le 10 juillet ‘. Là, deux causes les décidèrent à faire sans larder une tentative pacifique : c’élaient, d’une part, des lettres plus pressantes que jamais du Dauphin montrant « comment luy, le roy, la reyne, ses père et mère, estoient contrains comme prisonniers soubz le gouvernement, garde et puissance de ceulx de Paris »; ce furent, d'autre part, les tristes nouvelles des frontières annonçant les progrès des Anglais, leur débarquement sur les côtes. Dans une réunion où on delibéra longuement, les princes résolurent d'écrire au roi, au gran] conseil, à la ville de Paris : ils demandaient qu’on laissât aller le duc de Guyenne hors Paris, là où il lui plairait, que les dues de Bar et de Bavière el les autres prisonniers fussent délivrés; ils menaçaient en cas de refus de « faire grant guerre à la ville de Paris et destruire à leur povoir tous ceulx de dedans ». Au demeurant, ils ne songeaient qu’à la paix, ils sollicitaient le choix d’un lieu de conférences hors Paris, où ils pussent négocier en sûreté. Ils tenaient ainsi à montrer leur ohéissance et leur respect pour la majesté royale, à côté des attentats des Parisiens ?. Por une coïncidence curieuse, au début du même mois de juillet, le roi, après un très court accès, recouvrait la santé. Ce fait imprévu fit srande impression : on y vit la marque de la volonté divine, qui semblait par cette guérison favoriser les néyociations pacifiques. Gette conviction, jointe au souvenir des récents excès, au désir général de la délivrance, aux sympalhies évidentes du duc de Guyenne, décida le roi à faire de son côté une démarche qui devait grandement avancer le retour des Armagnacs, et qui, les bouchers régnant encore, n’était pas sans audace. A un moment où d’intolérables chaleurs semblaient accabler la ville entière * et y suspendre la vie, sur Pavis du Dauphin et du due de Bourgogne, une ambassade fut envoyée vers les princes du parti d'Orléans, comme ils l'avaient demandée dans leur dernière requête. Cette députation était composée de personnes graves et connues pour leur modération, l’évêque de Tournay, l’Ermite de la Faye, le bailli de Saint-Omer, messire de la Viefñille, Pierre de Marigny, le sire d’Offemont, le grand maitre de Rhodes. Ils se rendirent à Ivry-la-Chaussée, où 1ls rencontrèrent les députés du roi de Sicile, des dues d'Orléans et de Bourbon, ele. *. Après quelques pourparlers, on les pria de venir jusqu'à Verneuil auprès

1. Bibl. Nat., coll. Duchesne, 48, Perceval de Cagny, f° 78, Pièces justif., I. — 2. Rel. de Saint-Denis, V,70 ; Monstrelet, If, 373; Jouvenel des Ursins, p. 481. — 8. Arch. nat., Xta 4479, 248, vo. — 4. Rel. de Saint-Denis, V, 80; Monstrelet, I, 376; Jouvenel des Ursins, p. 401; Cousinot, Geste des nobles, cxxx; Cat. Joursanvault, n° 415 (Bibl. de l'École des Chartes, 1845-46, VII, 66).

des princes. Avant d'accepter, un messager fut envoyé en hâte à Paris vers le roi pour l’avertir de ce changement et prendre ses ordres. En attendant, les ambassadeurs, d'une manière tout officieuse, conférérent ensemble. Geux du parti d'Orléans firent entendre quelles seraient les plaintes et les demandes de leurs maîtres : le traité d'Auxerre n'avait pas été exéculé; les restitutions promises, entre autres celles de Coucy, Pierrefonds, Galardon, ete., n'avaient pas élé faites; les princes étaient aussi fort mécontents des divers mandements qui avaient défendu de prendre les armes sous leurs bannières, et encore du remplacement dans les châleaux et forteresses des capitaines qui leur étaient dévoués, ete. Cependant de toutes ces choses, les princes semblaient au fond « en tenir pas grant compte, mais il y avoit aucunes autres choses dont lesdits seigneurs se douloient et lesquelles leur seroient dites par lesdits seigneurs, s'ils alloient à Verneuil ».

Sur. ces entrefaites, le messager revint de Paris avec lettres du roi prescrivant à ses ambassadeurs de pousser jusqu’à Verneuil. Là, les seigneurs du parti d'Orléans expesèrent clairement leur grand grief : ils en voulaient surtout à la ville de Paris, répétant toujours que l'autorité du roi et sa juslice y étaient méconnues, que le roi, la reine, le duc de Guyenne, n'y élaient pas «en leur franchise et liberté, qui leur sembloit chose bien étrange ». Ils désiraient venir voir leur souverain, « car c’estoit le plus grant désir qu’ilz eussent que de veoir le roy leur seigneur en bonne prospérité ». On s’oceupa en particulier de régler une conférence définitive pour la paix : les princes s'établiraient à Vernon, qui serait en la main du roi de Sicile, et les ducs de Berry et de Bourgogne à Mantes; un endroit serait désign* entre les deux pour les entrevues. Les points principaux qui devaient être examinés étaient la confirmation de la paix, l'exécution intégrale du traité d'Auxerre, l’amnistie et l’oubli du passé, la sûreté des princes dans tout le royaume et surtout à Paris. Ces préliminaires échangés, les ambassadeurs royaux se retirérent.

Les négociations avaient duré trois jours : le 14 juillet, au Parlement « furent les trois chambres... assemblées » pour donner leur avis. On lut une cédlule du chancelier, puis le rapport des ambassadeurs royaux à Verneuil. Le passage le plus curieux de ce rapport était celui où les envoyés résumaient leurs impressions personnelles sur les secrètes intenüons des seigneurs d'Orléans : « Et semble... aperecvoir que lesdis seigneurs... ont grant désir que toutes choses s’appaisent amiablement... et se ainsy ne se fait sans grant délay, sentent assez par aucuns que lesdis seigneurs sont disposez d'eulx mettre sus à grant puissance et de faire guerre de feu et de sang et la plus dure qu’ilz pourront

soubz umbre seulement de soustenir l’auctorité et puissance du roy, et de le meltre et aussi Mgr de Guyenne en franchise et liberté et contre ceulx de Paris, sans vouloir susciter ne mettre en avant, comme on peut sentir par leurs paroles, quelconques querelles du temps passé. Et ont lesdis seigneurs de par là bien espérance d’avoir en ce cas... très grant suite, confort et aide de pluseurs tant nobles comme autres et tant de ce royaume comme estrangers. »

L'avis du Parlement ne pouvait être douteux : « sur quoy la court conseille au roy qu’il die auxdits ducs de Bourgogne et de Berry que, pour le bien du royaume, leur plaise assembler avec lesdits seigneurs de par delà, et de ce leur supplie icelle court !. »

C'était donc aux Parisiens, aux Cabochiens que les princes en voulaient, disaient-ils, c'était contre eux qu'ils s'étaient coalisés; au fond, il est probable que, avec eux et après eux, ils espéraient alteindre le due de Bourgogne; leurs menaces allaient à celte adresse. À Paris, on comprit aussitôt le double danger et on voulut le prévenir, selon les habitudes prises, par la menace et la violence. Le duc de Guyenne, qui comptait sur l'esprit pacifique de la bourgeoisie pour renverser la faction populaire, persuada au roi de communiquer le résultat des premières négociations aux prévôl des marchands, échevins, conseil de ville, gardiens et notables qui délibéraient à l'Hôtel de Ville et parmi lesquels l'opinion modérée dominait. Mais ce projet fut ébruité, et tandis que les bourgeois réunis disculaient et donnaient leur avis sur la paix et ses conditions, les plus compromis des meneurs, Elyon de Jacqueville, Denis de Chaumont et Caboche, avec 100 compagnons, apparurent au milieu de la séance, furieux, gesticulant et menaçant; ils étaient tous armés. Leur premier mot fut : « Notre avis est qu’il faut rejeter cette paix fourrée. » Puis Caboche, emporté par sa colère, la face empourprée, les yeux brillants, fit une sortie virulente, pleine d'injurieuses paroles. Le Religieux de Saint-Denis met dans sa bouche une courte harangue sans force et sans vie qui n’a sans doute rien de commun avec celle qui fut prononcée, sauf peut-être l'idée générale. Les bouchers devaient entrevoir déjà les conséquences de celte paix d'apparence inoffensive. Bien légitimes semblaient les réclamations des Armagnaes; mais il ne fallait pas une grande perspicacité pour deviner leur arrière-pensée. Ils voulaient, à l’aide de ce traité, rentrer à Paris sans coup férir et se rendre maîtres du roi, du dauphin,

4. Arch. nat., X1a 1479, fo 249. Le rapport des ambassadeurs royaux vient d’être publié par M. Tuetey dans le Journal de Nic. de Baye, I, 118; Félibien, Hist. de Paris, IV, 556.

de la cour; ce n’étail même là qu’un commencement, après viendrait une réaction sans pitié pour les Bourguignons et les Cabochiens. « Dès qu'ils auront avec eux le roi, Mgr le duc et la reine, fait dire le Religieux à Caboche, ils n'auront point de cesse qu’ils ne vous aient enlevé vos chaines, ôlé toutes vos armes, ravi vos anciennes franchises, et qu’ils ne vous aient replacés pour toujours sous le joug ruineux de leurs exactions et de leurs tailles, afin de s'enrichir de vos dépouilles suivant leur coutume, et cela à votre honte éternelle. » Ce ne devait pas être là le style de l'écorcheur. Le dernier trait est plus énergique : « Par le sang de Jésus- Christ qui a coulé goutte à goutte, s’il en est ici, quelle que soit leur autorité, qui aient l'audace de consentir à cette paix, nous les tenons dès ce moment comme traitres au roi et à la bonne ville de Paris ! ».

Malgré les démonstrations cabochiennes, l’idée d’une paix sérieuse fit aussitôt d’évidents progrès. L'assemblée où avait paru Caboche s'était aussitôt séparée. Mais la plupart de ses membres, quarteniers, cinquanteniers et dizainiers de la ville, avaient tenu peu après une réunion secrèle et fait parvenir leur adhésion au duc de Guyenne, qui, encouragé par celte démarche, parlait déjà de se mettre à la tête des bourgeois et d’obtenir la conclusion immédiate d’un traité. Intimidés, les commissaires extraordinaires de juslice se décidèrent à relâcher au moins les dames de la cour emprisonnées le 22 mai, sous le serment « d’un éternel silence sur leur détention et leur délivrance ». En même temps, les Cabochiens crurent prudent de prendre cerlaines précautions : ils dressèrent des listes de bourgeois suspects; ils oblinrent du chancelier, un des leurs, des lettres à toutes les villes du royaume déclarant traiîtres les princes d’Orléans, ordonnant aux sujels du roi « qu’ilz feussent prestz toutefois et là où on les manderoit à le servir ». Ils allèrent protester devant le roi et le Dauphin contre les violences que Louis de Bosredon et Clignet de Brabant faisaient du côté d'Étampes. On cria dans les carrefours qu’il était permis de courir sus à ces ennemis du royaume, et de conserver le butin. Enfin une levée de 2000 hommes fut ordonnée; cette petite armée eut pour capitaine Elyon de Jacqueville, qui, abandonnant Paris, se porta jusqu’à Montereau au-devant des forces orléanaises ?,

Ces préparatifs el ces nouvelles exigences ne firent que hâter encore la paix que le roi et le Dauphin élaient déterminés à conclure. Les premières ouvertures d'Ivry, Verneuil et Paris avaient été acceptées de part et d'autre. Le roi, qui faisait volontiers les premières avances, envoya le

1. Rel. de Saint-Denis, V, 80-86; Jouvenel des Ursins, p. 482. — 2. Rel. de

Saint-Denis, V, 86, 90-94; Jouvenel des Ursins, p. 482; Monstrelet, IL 374, 3945 VI, 217:

sire d'Offemont au Pont-de-l'Arche pour régler les formalités d’une conférence définitive. Les princes devaient venir à Vernon, tandis que les ambassadeurs royaux se tiendraient à Pontoise; il fallait que ces ambassadeurs fussent de tel rang que le souverain pût approuver et ratifier tout ce qu'ils auraient arrêté dans l'intérêt du royaume. Ce furent le duc de Berry, l'oncle de Charles VI, le plus àgé des princes du sang, et le duc de Bourgogne, dont on ne pouvait guère éviter le concours, qu’il était bon du reste d'intéresser et de faire participer à la paix; peut-être même demanda-t-il à conduire l'ambassade pour empêcher tout complot armagoac contre lui et ses partisans : c’est l'opinion de Cousinot. A eux se joignirent des membres du grand conseil, le recteur de l’Université, le prévôt des marchands et les échevins de Paris. Le départ de l'ambassade fut l'occasion de nombreuses dévotions : partout le clergé fit d’ardentes prières et célébra des messes solennelles pour la paix. Les ducs s’arrêtèrent à Saint-Denis le 21 juillet, pour implorer l'appui du martyr; en arrivant à Pontoise, un de leurs premiers soins fut de faire des donations pieuses aux églises et couvents de la ville. Le 22 juillet arrivèrent les députés des princes, c’élaient : maître Guillaume Saignet et Jean de Cussé pour le roi de Sicile; le sire de Braquemont, Pierre de Précy et maitre Hugues Périer pour les ducs d'Orléans et de Bourbon; Jean le Veleur, chancelier, Drogon d’Asnières, chambellan, et Thomas Bonassez pour le comte d'Alençon; maitre Pierre de Beauvoir et Imbert de Groslée, maitre d'hôtel, pour le comte d'Eu .

Les réunions des négociateurs furent ouvertes par un long discours de G. Saignet, juge de Nimes, délégué du roi de Sicile. Il était chargé d’exposer les demandes des princes et d’expliquer leur conduite. Ce morceau nous a été conservé par le Religieux de Saint-Denis et Monstrelet, qui ont abrégé et légèrement modifié la forme. Nous pouvons cependant nous faire une idée fort exacte de l’éloquence de Saignet à tfavers la traduction de l’un et le résumé de l’autre. Il est peu de harangues du temps qui présentent un modèle aussi achevé du genre qui triomphait alors : obscurité, pédantisme, allégories, comparaisons vulgaires, érudition déplacée, rien n’y manque. Tous les défauts que l’on entrevoit chez Gerson et chez Courte-Cuisse, mais qui chez eux n’étouflaient pas la véritable éloquence, s'étalent à plaisir dans celte proposition; et

1. Arch. de la Côte-d'Or, B. 1516, {° 90; Rel. de Saint-Denis, V, 9%; Jouvenel des Ursins, p. 482; Monstrelet, Il, 376, 392; Bibl. de l’École des Chartes, 1845-46, VII, 66; Journal d’un Bourgeois de Paris, 34; Cousinot, Geste des nobles, exxx; P. Cochon, éd. de Beaurepaire, 267; Cat. Joursanvault, 115; Félibien, Hist, de Paris, IV, 556. <

pourtant jamais les circonstances n avaient été aussi graves el n'avaient demandé autant de précision et de sincérité. Le texte était emprunté au psaume XXIV : Oculi mei semper ad Dominum, que venait aussitôt renforcer une maxime de Platon. Par la suite, auteurs sacrés el profanes défilent pêle-mêle pour appuyer, souvent hors de propos, le dire de l'orateur : à l’Écelésiaste, à Ézéchiel, à Jérémie, succèdent Valère Maxime et Cicéron. Platon avait comparé dt à à un corps dont les chefs sont la tôle et les sujets les membres: cette comparaison est ingénieusement rapprochée de la citation du psaume et se ramifie en une série de comparaisons secondaires dont l'anatomie fait tous les frais. Le roi est la tête; les princes ne sont pas les membres, car ils sont trop relevés et trop utiles dans l’État; ils ne peuvent être que les yeux; ils sont plusieurs, comme les yeux; mais doivent voir la même chose, l'intérêt publie; de ces deux yeux l’un sera l'œil de l'intelligence, et l’autre l’œil de l’affection. L'orateur insinue encore que les princes n’ont pas voulu être comparés au pourceau qui mange les fruits qu'il a entassés au pied de l'arbre, sans regarder l'arbre qui les a produits. La seconde partie est heureusement plus sérieuse et plus significative !.

Il faut y chercher les pensées et les intentions des princes. Les doléances y liennent une grande place. Ge sont les récriminations ordinaires et inévitables au sujet du passé : doléances pour les troubles de Paris, pour les arrestations des dames de la cour, des dues de Bar et de Bavière, dont on n’a pas respecté le rang; doléances pour l’envahissement des hôtels royaux, pour les insultes à la majesté souveraine, pour l’état de captivité où se trouve le duc de Guyenne; doléances enfin pour toutes les entreprises sur le gouvernement royal, qui seul a droit d'arrêter, de juger et de punir les personnes. Mais le but secret et tout égoïste visé par les princes apparaît bientôt : s’ils parlent tant de l'intérêt du roi et du royaume, ils n'y pensent qu’accessoirement, ils n’ont qu’une idée, accaparer, Sous un souverain malade et un Dauphin enfant, ce pouvoir et ce gouvernement qui livreront à leur merci les offices et les impôts. Ce qui les touche le plus, disent-ils, « c’est d’être frustrés de la vue et de la conversation de celui qui est leur souverain seigneur sur terre »: c’est l'envoi de certaines lettres aux villes par les Parisiens, « car il n’appartient à personne, si ce n’est aux princes du sang royal, de rechercher ce qui pourrail enlacher l'honneur d’un si puissant seigneur », etc. Et pourtant quelle douceur, quel amour de la paix dans les conditions générales

1. Rel. de Saint-Denis, V, 96, 104; Monstrelet, Il, 317-381; Cousinot, Geste des nobles, cxxx.

qu'ils proposent pour tout remettre en ordre! Ils veulent travailler pour la justice, délivrer le pays des gens d'armes. Bien plus, « ils déposeront et éloufferont tout ressentiment et tout mauvais vouloir contre la ville de Paris, et contre ceux auxquels on pourrait imputer ce qui s’est passé; ils suppheront le roi, la reine et Mgr le due de Guyenne, d’accorder une amnistie générale de toutes lesdites choses ». « Sur toutes les choses de ce monde », ils demandaient une entrevue avec le roi, la reine et le Dauphin, à cette condition que le lieu de réunion ne fût pas Paris, mais par exemple Rouen, Chartres, Montargis, Melun. C'était là bien peu d'exigence; mais on pouvait se demander si cette modération ne cachait point une perfidie, si l’amnislie n’était pas faite pour tromper la ville de Paris et l’entrevue projetée pour mettre entre les mains des princes la famille royale et avec elle le gouvernement du royaume !.

Au dire du Religieux de Saint-Denis et de Cousinot, toute l'assistance approuva le discours de Guillaume Saignet. Du reste, ce sont les Orléanais qui semblent avoir conduit les négociations. L’orateur déclara qu'il avait mis par écrit les points principaux de l'accord à conclure et proposa de désigner des commissaires pour en délibérer; les ducs acceptèrent. Les propositions des princes servaient ainsi de base aux discussions; il s'agissait seulement d’y faire des additions ou des retranchements. La délibération dura qualre jours, ce qui indique que certains points durent être assez vivement débattus. On crut même que l'entente serait impossible, tant le résultat se faisait attendre. Enfin on accepta de part et d'autre un projet de traité dont voici les principales dispositions.

Avant tout, les princes du sang royal promettaient et juraient d’avoir entre eux bon amour et union, d” « estre bons et loyaulx parens et amis » ; ils devaient échanger serments et letires à ce sujet; mêmes serments seraient prêtés par leurs principaux serviteurs. Tout acle et tout préparatif de guerre, surtout les rassemblements d'hommes d'armes, cesseraient aussitôl; toules les mesures, voies et moyens possibles seraient pris pour faire retirer, fût-ce par la force, les bandes et compagnies qui tenaient la campagne. Il était formellement promis « que de ces choses qui sont advenues à Paris, ils ne porteront nulles rancunes, mallalens ni dommages à la ville de Paris, ne aucuns particuliers d'icelle ». De nouveaux serments devaient être prêlés sur la vraie croix et les Évangiles, de nouvelles lettres données pour assurer l’exécution de celle amnistie. En même temps, les princes requéraient le roi de cesser tous armements, de

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