Rel. de Saint-Denis, V, 104, 114; Monstrelet
révoquer tous ordres de levées de troupes sauf contre les ennemis du royaume; de remettre les châteaux et forteresses qu'il avait fait saisir et occuper, de déposer les capitaines qui y avaient élé récemment placés, enfin de révoquer les commissions extraordinaires établies à Paris et de faire juger les prisonniers, s'il y avait lieu, par les juges ordinaires. Il élail entendu que ces choses faites, le roi, la reine et le Dauphin auraient une conférence avec les princes hors Paris dans un lieu qui restait à déterminer. Le duc de Bourgogne et les bourgeois de Paris présents avaient sans doule deviné les secrètes intentions des Orléanais; ils craignaient fort justement « qu'ils ne voulussent inspirer au roi, à la reine, à Mgr de Guyenne des sentiments de haine et de vengeance contre la ville de Paris ou contre quelqu'un des habitants, ou bien qu'ils n’eussent dessein d’usurper le gouvernement du royaume ou d'entrainer avec eux le roi, la reine et Mgr de Guyenne » ; car il fut convenu que les princes donneraient à ce sujet « toutes les sûretés possibles et en telle forme qu’on le jugera convenable » f.
La paix de Pontoise était la perte des Cabochiens, si elle était définitivement conclue et publiée. Déjà, à l'ouverture des négociations, les chefs du mouvement populaire étaient intervenus une première fois à l'Hôtel de Ville. Pendant la conférence de Pontoise, mille récits furent inventés pour exciter le peuple. On disait que les Armagnacs « demandaient aucuns de ceux de Paris pour en faire leur plaine voulenté »; on parlait d’une « vengence très cruelle ». Et le Bourgeois de Paris, écho de tous ces bruits intéressés, ajoute : « Quant est des demandes et des responses, je me tays, car trop longue chose seroit; mais bien scay qu'ils demandoient toujours à leur povoir la destruccion de la bonne ville de Paris et de ses habitans ? .» Cabochiens et Bourguignons devaient donc faire opposilion, et opposition violente et désespérée au traité. Les modérés seuls pouvaient sauver la situation et éviter bien des horreurs ; il fallait de leur part non des paroles, mais des actes.
Les premières tentatives de paix donnèrent alors au parti modéré la cohésion, l’audace, l'esprit d'entreprise qui manquent d'ordinaire aux hommes d'opinion tempérée. Dès qu'ils virent que les excès pouvaient
1. Rel. de Saint-Denis, V, 116-120; Monstrelet, II, 387-90.— 2. Journal d’un Bourgeois de Paris, 35.
êlre bientôt réprimés, ces bourgeois, timides jusque-là, se mirent en avant et, fortement groupés autour du roi, grâce au puissant renfort qu’ils apportaient, décidèrent de la victoire. Ces modérés, nous l’avens vu, c'était la plus grande partie de l'Université, qui n'avait pas voulu se compromettre dans les émeutes des mois précédents, puis la haute bourgeoisie parisienne, qui tenait en ses mains les industries et commerce de luxe, c'étaient encore les officiers royaux, gens de justice et de finances, du Parlement et de la chambre des comptes. Avec les espérances de paix, leurs protestations contre le règne des bouchers, qui n’avaient été que discerèles jusqu'alors, devinrent plus hardies. Les ouvriers euxmêmes se plaignaient de ce que tout travail avait cessé. Un jour, en plein Hôtel de Ville, les bourgeois traitèrent les chefs cabochiens de misérables et leur firent de vifs reproches, les accusant d’abus, d’usurpation, de lèse-majesté !.
Ce commencement de résistance semble inspiré par un homme dont le rôle devint dès ce jour considérable, et qui fut peut-être le principal artisan de la paix à Paris, l'avocat du roi, Jean Jouvenel, seigneur de Traignel. Jouvenel élait aimé du duc de Berry et le voyait souvent. Le vieux prince était trop àgé pour oser intervenir : il avait tout subi, tout approuvé. Mais, malgré sa faiblesse, 1l n’élait pas sans crainte. Ses anciennes relations avec le parti armagnac dont il avait été Le chef pendant le siège de Bourges, ses grandes dépenses, son mauvais gouvernement comme lieutenant du roi dans diverses provinces, le désignaient à l'inimitié de la foule ?. Il s'était réfugié au cloître Notre-Dame, dans la maison d’un médecin, Simon Allegret, qui était son physicien. Il portait toujours le chaperon blanc par prudence. C’est là que Jouvenel venait le voir presque tous les jours, et le vieillard l’entretenait de ses perpétuelles terreurs. Ils se racontaient les derniers incidents, et tous deux se demandaient avec inquiétude quand toutes ces angoisses prendraient fin. Un jour le duc faisait sa question habituelle : « Serons-nous toujours en ce poinct que ces meschantes gens ayent auclorité et dominacion? » Jouvenel celte fois lui donna bonne espérance : « Ayez espérance en Dieu, car en brief temps vous les verrez destruits et venus à grande confusion. » Il pensait en effet sérieusement et sans trêve à travailler à la délivrance
1. Rel. de Saint-Denis, V, 64. — 2. À l’année 1412, le Journal d’un Bourgeois de Paris le qualifie de « maistre et menistre de toute traïson de ladite bande, cruel contre le menu peuple, autant que fut oncques tirant sarazin.. », p. 20. Déjà de méchants propos étaient répandus contre lui en août 1411, et le prévôt de Paris avait fait une enquête au sujet de ces « mal parleurs ». (Félibien, Hist. de Paris, IV, 454.)
commune. C'était son souci de tous les instants, mais dont il n’osait faire part à personne; car, en ces temps de trouble, on ne savait à qui se fier; un ami pouvait être un traître. Telle était sa préoccupation, que la nuit comme le jour il ne pouvait s'empêcher de songer à cette paix; souvent même il en rêvait. Trois nuits de suite, vers la pointe du jour, il eut un songe : il crut entendre une voix qui lui disait : Surgile cum sederetis, qui manducatis panem doloris. Cette réminiscence lui avait fait, dès la première fois, une impression profonde; il y avait longtemps arrêté sa pensée. Et voici que, le troisième matin, comme pour donner à ce songe une réalité et en faire une apparente prophétie, sa femme, une bonne et dévote dame, au réveil lui dit : « Mon amy et mary, j'ai oui au malin que vous disiez ou que on vous disoit les mots contenus en mes Heures, où il y a : Surgite cum sederetis, qui manducatis panem doloris. Qu'est-ce à dire? » Le sage Jouvenel fut saisi de cette coïncidence; il y vit un avertissement et un ordre du ciel; mais, toujours prudent, il répondit gravement : « Ma mie, nous avons onze enfants et est bien meslier que nous prions Dieu qu’il nous doint bonne paix, et ayons espérance en luy, et il nous aidera © ».
Pour agir, il fallait que Jouvenel trouvât des auxiliaires dévoués et décidés. Parmi les quarteniers, généralement opposés aux désordres et aux violences cabochiennes, deux se faisaient remarquer par leur modération, leur courage à blämer les excès quotidiens, leur caractère énergique et courageux : c'élaient deux bourgeois, chefs d'industries assez importantes, Guillaume Cirasse, charpentier-huchier, et Gervaisot de Mérilles, drapier. Eux aussicherchaient les moyens de renverser la tyrannie populaire. Ils élaient également fort appréciés du duc de Berry, qu'ils venaient trouver assez souvent; ils élaient sans doute ses fournisseurs ordinaires pour les draps et les huches. Un soir ils rencontrèrent Jouvenel : la conversation eut comme unique objet le temps présent. Tous avaient les mêmes tristesses et les mêmes désirs. Ils conclurent « qu'ils vivroient et mourroient ensemble, et exposeroient corps et biens à rompre les entreprises desdits bouchers et de leurs alliés ».
C'est vers ce moment que se négociait la paix du roi à Pontoise. Mais, pour lirer de ces préliminaires quelque chose de définitif, il fallait faire accepter el triompher dans Paris l'idée même, puis les conditions de la paix. Le roi devait à celte fin s’associer toutes les bonnes volontés de l'Université, du Parlement, de la bourgeoisie. Le lundi 31 juillet, ayant accepté le projet débattu pendant quatre jours, les dues quittèrent Pon-