‹ Les Cabochiens et L'Ordonnance de 1413Chapitre 73 sur 93 · Jouvenel des Ursins, p · texte numérisé non relu

Jouvenel des Ursins, p

toise. Pour hâter la réconciliation officielle, le due de Berry voulait amener à Paris les ambassadeurs armagnacs, mais Jean sans Peur s’y refusa avec énergie, et ils durent rester à Beaumont-sur-Oise, attendant la réponse du roi. Le soir, les ducs arrivaient à Saint-Denis, s’y arrêtaient pour faire au retour comme à l'aller leurs humbles dévotions, et le lendemain de bonne heure entraient à Paris, à l'hôtel Saint-Pol. Le roi, le Dauphin, de nombreux seigneurs, le grand conseil les y altendaient pour écouter leur rapport et prendre connaissance des pièces qu’ils devaient remettre. Mais les négociations de Pontoise, leur conclusion, la réunion de l'hôtel Saint-Pol avaient été sues dans Paris; le bruit s’en était répandu partout, et on était anxieux d'apprendre quelque nouvelle. Les Cabochiens avaient seulement des informalions vagues. Comprenant que le moment était grave pour eux, ils voulurent connaître plus exactement cette paix dont tout le monde parlait. Nombreux et toujours bruyants, ils se présentèrent à l'hôtel royal (1 août) : à leur têle étaient Jean de Troyes, les Saint-Yon, les Legois, Caboche, ete. Ils firent aussitôt leur requête : ils demandaient « qu'ils vissent les articles et qu'ils assembloient sur iceux ceux de la ville, car la chose leur touchoit grandement ». Mais le roi et le Dauphin, déjà rassurés, n'avaient plus la même faiblesse et la même résignalion qu'aux mois précédents. Ils firent répondre « que le roy vouloit paix et qu'ils entendroient lire les articles s’ils vouloient, mais qu'ils n’en auroient aucune copie ». Les Cabochiens, déjà moins confiants, durent se contenter pour l'instant de cette réponse !. Au contraire, le roi, après avis du conseil, décida d’envoyer les articles arrêtés à Pontoise, à l’Université, à sa « court capitale de Parlement », à la chambre des comples, aux collèges ou chapitres de Paris, au corps municipal, prévôt, échevins et principaux bourgeois, et de leur demander leur avis et approbation. Ces corps étaient requis de se réunir le lendemain mercredi 2 août pour en délibérer et de venir porter leur réponse à l'hôtel royal le surlendemain jeudi ?.

Le lendemain mercredi, il y eut en effet réunion de PUniversité, du Parlement, de la chambre des comptes et des chapitres. Tous les avis furent favorables à la paix. Au Parlement, la cour déclara que la cédule présentée était « bonne, sainte, juste el nécessaire, et doit l'en conseiller au roy qu'il la recçoive # ». Et on se prépara à faire réponse le jeudi matin. L'Université ne fut pas moins bien disposée : une congrégation

4. Jouvenel des Ursins, p. 483; Rel. de Saint-Denis, V, 120; Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1845-46, VI, 66; Félibien, Hist, de Paris, IV,556.— 2. Rel. de Saint- Denis, V, 120; Monstrelet, I, 393; Bibl. de l'Ecole des Chartes, 1845-46, VIT, 66. — 8. Félibien, Hist. de Paris, IV, 556; Nic. de Baye, Il, 122-29.

générale fut tenue à Saint-Bernard. Nous avons les leltres rédigées à la suite de la délibération. Il y est longuement question de la « vertu et excellence du bien de paix », qui doit être reçue « avecques louanges à Dieu de tous bons cuers », véritable grâce céleste, « laquelle aussi comine par miracle Dieu a faile à ce royaume ». Le ton est très sévère pour ces gens « de très bas estatz et de plus bas sens qui ont ramené le royaume à très grant et dure servitude », et « conspiroient à la destruction de plusieurs nobles, bourgeois, clers et conseillers de la souveraine court de Parlement »; ce sont des « filz de perdition, quérans leur félicité en lurbation, tendant de toute leur force à semer divisions et à troubler la très beneurée paix... tant par menaches comme par violences, très détestables emprisonnements et aultres iniquitez intolérables et douloureuses à oïr au cuer de très bon Français ». Comme le Parlement, l'Université trouvait la cédule « sainte, juste et raisonnable © ».

A l'Hôtel de Ville, il n’y eut ni le même calme ni la même unanimité. Là le prévôl des marchands et les échevins s’élaient assemblés avec les principaux bourgeois représentant les divers quartiers de la ville; on comptait bien mille personnes. Les personnages les plus graves de la bourgeoisie prirent la parole pour approuver ce qui s’élait fait à Pontoise et décider les représentants de la ville à imiter le lendemain le Parlement et l’Université. Un des échevins, Robert de Belloy, exprima sa pensée avec énergie : il montra lous les avantages d'un accord entre les princes, réclamant la fin des violences, le retour de la sécurité; il disait « que tout le monde devait souhaiter de voir la paix briller d’un pur éclat et que ceux qui ne la désiraient pas étaient des traîtres et des méchants ». Sur ces mots, il y eut un premier tumulte. Les Cabochiens étaient venus là nombreux, en armes; tous leurs chefs étaient présents. Le fils de Jean de Troyes, Henri de Troyes, qui était parmi eux, ne put se retenir de riposter vivement à de Belloy en déclarant que la paix n’était qu’un piège, que c'était une paix fourrée; il s’écria plusieurs fois : « Il y a des gens qui ont trop de sang et qui ont besoin qu'on leur en tire avec l'épée; il faut que nous en venions aux mains ?. » Puis, entraîné par sa colère, il sortit. La délibération continua malgré cet incident. Un bien notable homme, Jean Rapiout, qui savait parler avec décision et autorité, affirma qu'il ne fallait pas rompre une paix certaine et que du reste, sauf quelques meneurs, tout le monde la désirait, entre autres le prévôt des marchands et les échevins : nouvelle tempête parmi les Cabochiens. Gelte fois ils voulurent prolonger la discussion en faisant une proposition

4. Arch. mun. de Noyon, 1er reg., fo 64. — 2. Rel. de Saint-Denis, V, 121.

inattendue : ils demandèrent comme chose nécessaire que, au préalable, avant toute espèce de traité, on « monstrast aux seigneurs d'Orléans, Bourbon, Alençon et à leurs alliés les mauvaiseliés et trahisons qu’ils auront fait et voulu faire, afin qu'ils congneussent quelle grâce on leur faisoit d’avoir paix à eux, et aussi qu'on leur monstrast et leut les articles audit lieu ». Déjà la déclaration qui devait être faite aux princes dans ce sens était rédigée. Jean de Troyes la tenait « en une feuille de papier en sa main »; il insistait, il voulait au moins qu’on la lût dans l’assemblée. Mais un des membres du corps de ville proposa un moyen d’interrompre ces dangereux colloques et d'assurer le succès aux hommes de prudence et de bonne foi. Il dit que « la matière était grande et haute », qu'il fallait « qu’elle se délibérast par les quartiers et que le lendemain, qui estoit jeudy, les quarteniers qui estoient présens assembloyent les quartiers et que là pourroit en lire ce que tenoit ledit de Troyes ». Le sens de celte proposition fut immédiatement saisi, et de tous côtés s’éleva le cri : « Par les quartiers! » Les bouchers voyaient tout espoir leur échapper; grande était leur fureur, ils menaçaient et vociféraient, Saint-Yon tout armé se leva à l'extrémité du grand banc et répéla d’un lon de colère « qu’il falloit faire promptement et que la chose estoit hastive ». Le même cri : « La paix ! la paix ! » lui répondit. Exaspérés, les chefs cabochiens prenaient tour à tour la parole pour renouveler les mêmes demandes et les mêmes menaces. À Saint-Yon succédait Legois, disant « que quiconque le voulust voir, il se feroit promptement audit lieu ». Ce n’était que confusion, cris, insultes, violences de langage et de gestes. Alors un des plus courageux parmi les amis de la paix, Guillaume Cirasse, entraîna par son heureuse intervention les bourgeois hésitants et intimidés. Il prit la parole, sut se faire entendre, et avec autorité déclara « que la plus grande partie était d'opinion que il se fist par les quartiers et que ainsi le falloit-il faire ». Cette affirmation mit les bouchers hors d'eux-mêmes. Saint-Yon, Legois et autres interpellèrent Cirasse et lui crièrent « que malgré son visage, il se feroit en la place ». Mais Cirasse n’était pas homme à reculer devant le danger : il répliqua « que il se feroit par quartiers, et que s'ils le vouloient empêcher, il y avoit autant de frappeurs de coignées que de assommeurs de bœufs et de vaches ! ». Les Cabochiens étaient à leur tour menacés et réduits au silence. L’apostrophe de Cirasse rendit du cœur aux plus faibles, et il fut décidé que la délibération se ferait par quartiers. Mais une nouvelle proposition surgit encore. Les séditieux, prévoyant que les assemblées de quartiers du lendemain matin leur seraient hos-

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