Arch. nat. Xa, 1479, f° 258 vo; Nic. de Baye, II
ils avaient chaque jour plus grand besoin, et d'autre part il ne lui était pas possible de donner aux partis coalisés des amis de la paix et des Armagnacs assez de preuves de bonne volonté pour désarmer leurs ressentiments. Quand on négocia sérieusement une réconciliation générale, force fut au duc de s’y associer. Du reste ne recevait-il pas, à ce moment, du roi une pension de 3000 franes par mois ! ? Il fut envoyé avec le duc de Berry à Pontoise; il prit part aux débats avec les ambassadeurs d'Orléans pour établir les articles du traité.
Mais il songeait d'avance aux dangers dont devait nécessairement le menacer une paix irompeuse, simple prélude d’une réaction. Il avait déjà envoyé son fils ainé, le comte de Charolais, en Flandre; le 22 juin, il faisait transporter à Gand une certaine quantité de tapisseries précieuses ; le 19 juillet, il y expédiait une bonne partie de ses joyaux. Il songeait également à sa sûreté personnelle : il conservait toujours près de lui Enguerrand de Bournonville avec ses cinquante hommes d'armes. Nous le voyons faire des dons d’argent à un certain Castellani Vast, du pays d'Italie, écuyer, capitaine de gens d'armes (10 août) ?.
Après la publication de la paix, sa situation à Paris devint de plus en plus précaire. De mauvais propos étaient répétés partout. Tous ceux qui l'approchaient élaient l’objet de vexations, quelle qu’eût été leur part dans l’émeute cabochienne. Beaucoup de ses partisans s’enfuirent comme avaient déjà fait les bouchers. D’autres furent arrêtés et jetés en prison. C’est ce qui arriva à un noble seigneur, conseiller du due, contre lequel il n’y avait guère de grief sérieux, le sire de la Viefville. Jean sans Peur et sa fille la duchesse de Guyenne eurent le courage de réclamer énergiquement sa mise en liberté, qui leur fut accordée. Charles de Savoisy, Jean de Courcelles, durent s'échapper de Paris. Autour de lui c’élaient des tracasseries continuelles. Des hommes d’armes semblaient le surveiller, le suivre, et se réunissaient autour de l'hôtel d'Artois. Sa personne même n’élait plus en sûreté. Des Armagnacs venaient souvent trouver le Dauphin pour obtenir que l'on sévit contre lui. On parlait de l'arrêter. Peut-être même fil-on quelque projet plus sinistre. On allait jusqu'à exciter le duc de Bavière à se débarrasser traîtreusement de cet ennemi de la veille et de gagner l'impunité par une fuite en Allemagne *.
4. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1576, f° 71. Le duc se fit donner en même temps 2000 1. t. pour les frais du voyage de Pontoise. — 2. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1576, {°° 130, 246, 247, 259; Rel. de Saint-Denis, V, 36, 126; Jouvenel des Ursins, p. 484-485. Il semble même que le duc de Bourgogne ait songé, pour assurer l'avenir, à une alliance nouvelle avec le roi d'Angleterre. Voy. Rymer, t. IV, 18 juillet 1413. — 8. Rel. de Saint-Denis, V, 144; Jouvenel des Ürsins, p. 486; Monstrelet, Il, 399-400, VI, 218. En Bourgogne, la duchesse croyait Jean
Ainsi menacé, il était bien difficile que le duc de Bourgogne restät à Paris pour l'amour d’une paix qui avait été faite contre lui. Il est vrai que son départ livrait le roi aux Armagnacs et rendait une nouvelle guerre inévitable entre les deux factions. Le royaume devait en souffrir. Mais que pouvait une pareille pitié contre l'intérêt personnel? Aussi le duc prépara-t-il avec soin sa fuite et son refuge. Il songea également à la guerre qui pouvait s'ensuivre immédiatement. Pendant toute la première partie d'août, il entretint une perpétuelle correspondance avec la duchesse restée en Bourgogne, et avec les baïllis, capitaines et châtelains du duché, pour organiser activement la défense, réparer les forlifications, approvisionner les places, mettre en état un nombreux matériel, acheter des traits, des canons, de la poudre, renforcer les garnisons ‘. De plus il assurait sa route : son projet élait de gagner le plus vite possible Ja Flandre. Il devait rencontrer sur son chemin des places qui lui étaient dévouées et où il pouvait trouver asile. Puis le comte de Saint-Pol était en Picardie avec une petite armée. Au contraire, la frontière N.-0. de la Bourgogne était sans cesse parcourue par les bandes de Clignet de Breban. Dès le 17 août, des lettres sont envoyées au comte de Saint-Pol, au capitaine de Pont-Sainte-Maxence pour les prévenir, leur indiquer Îles dispositions nécessaires. Le 20, le duc recevait encore à diner les ambassadeurs du roi Louis de Sicile et du duc d'Orléans. Mais au même moment il faisait réunir une troupe de 30 écuyers et 44 hommes de trait à Pont-Sainle-Maxence pour venir au-devant de lui, « qui lors eslait en dangier à Paris ». Cette troupe était reçue à montre le 23 août. C’est ce jour même que Jean sans Peur quiltait Paris ?.
Comment se fit ce départ? II y'a certaines contradictions dans les récits. Jouvenel semble placer à tort cette fuite au lendemain de la défaite des Cabochiens, et pourtant il nous donne des détails plus circonstanciés que les autres chroniqueurs. La forêt dont il est question est tantôt celle de Vincennes, tantôt celle de Bondy, tantôt celle de Villeneuve-Saint- Georges. Ni le Religieux de Saint-Denis ni le chancelier du due dans sa lettre à la duchesse écrite le jour même ne parlent de la chasse avec le roi qui servit à favoriser le départ. Cependant on peut ajouter confiance au récit de Jouvenel, qui le tenait sans doute de son père, mieux informé que personne, puisqu'il joua un rôle actif dans ces événements ?, Ce
sans Peur prisonnier des Armagnacs à ‘Paris, et faisait appel aux ducs de Brabant et Hollande, au comte de Savoie, à l’évêque de Liège pour l'aller délivrer (Bibl. Nat., Bourgogne, 99, fe 118). — 4. D. Plancher, III, 380-385. — 2. Arch. de la Côte-d'Or, B, 15176, fs 233-266, 1578. — 3. Jouvenel des Ursins, p. 485; Monstrelet, II, 400, VI, 218; Rel. de Saint-Denis, V, 148; Chron. de Berry, ap. Godefroy, 427.
récit est du reste confirmé par la Chronique des Cordeliers. Jean sans Peur avait un projet secret : afin de conserver l'autorité qu'il avait eue à Paris, il voulait garder le roi avec lui, pour lui, et l'emmener dans sa fuite. Charles VI était alors au milieu d’une nouvelle crise. Un jour, c'était le 22 août, comme il faisait très beau temps, le duc dit au pauvre malade « que s’il luy plaisoit aller esbattre jusques dans les bois de Vincennes, qu'il y faisoit beau ». Le roi fut très content de cette distraction, et il alla « gésir » le soir à Vincennes. Mais, à la cour, on eut soupçon de ce qui se préparait. Jouvenel, chancelier du duc de Guyenne, et le due de Bavière devinèrent les intentions de Jean sans Peur. Ils prirent aussitôt leurs dispositions pour le lendemain. Le chancelier réunit dans la ville le plus vile possible une troupe de quatre à cinq cents chevaux et vint trouver hors de la porte Saint-Antoine Louis de Bavière, qui était posté à cet endroit comme capitaine de la Bastille. Comme le roi était déjà à Vincennes, 1l ne fallait pas perdre un instant. Il fut décidé que le due Louis, avec un détachement de 200 chevaux sous messire Arnaud de Marle, se porterait au galop sur le pont de Charenton, où passait la route la plus ordinairement suivie pour quiller la ville et se diriger vers l'Est. Jouvenel, avec le reste de sa troupe, partit à travers bois : il rencontra le duc de Bourgogne et le roi avant que la chasse fût devenue Ja fuite : « Sire, dit-il à Charles VI, venez-vous-en en vostre bonne ville de Paris. Le lemps est bien chaud pour vous tenir sur les champs. » Et le roi s’'apprêla à suivre le nouveau venu, heureux comme un enfant de tout changement. Jean sans Peur, déjoué dans ses plans, dit avec colère « que ce n’estoit pas la manière de faire telles choses et qu'il menoit le roy voler ». À quoi Jouvenel riposta : « qu’il le menoit trop loin voler, et qu’il voyoit bien que tous ses gens estoient housés; et si avoit des trompettes qui avoient leurs instruments et fourreaux ». D’après Jouvenel des Ursins, le due serait rentré comme le roi à Paris et ne serait parti que le lendemain, ce qui n’est guère probable. Il faut plutôt croire les autres récits qui nous le montrent prenant en plein bois congé du roi, « moult humblement et de cuer courrouchié ». [ trouva peut-être nécessaire de donner une excuse et dit « qu'il faloit qu'il retournasl pour aucuns grans affaires qu'il avoit ». Le roi, dans sa faiblesse, se montra « moult dolant de sa déparlie! ». Cet épisode explique comment le due s'enfuit sans avoir fait aucun préparatif, laissant son chancelier, sa maison, ses officiers étonnés et incertains de l'avenir, attendant des ordres dans la plus grande anxiété. Pour mieux dissi-
1. Monstrelet, II, 400, VI, 218; D. Plancher, INT, pièce 290.
muler ses projets à l'égard du roi, il n’avait pris congé de personne avant de partir à Vincennes, d'où il devait du reste gagner d’abord la ville de Meaux. Le 23 au soir, après avoir diné à Noisy, Jean sans Peur alla coucher à Pont-Sainte-Maxence, dont lé capitaine était prévenu el où s’organisait une troupe d'hommes d'armes pour venir à son secours. Sans doute il eut comme un regret et un remords d’avoir quitté Paris. I prévoyait les cunséquences possibles de cette disparition, et se demandait si vraiment son ambition et sa gloire devaient en tirer profit; car, le 24, il revint sur ses pas, dina encore à Noisy, puis prenant définitivement son parti, au galop de ses chevaux « tout affolés » de celte course échevelée, il retourna coucher au Pont-Sainte-Maxence; le 25 août il était à Roye, et le 29 il arrivait à Lille. Sa maison, ses officiers restèrent quelque temps encore à Paris, « en tel dangier qu'on peut savoir et présumer ». Le 8 octobre, ils disparaissaient à leur tour ‘.
Cette fuile à une importance capitale : elle clôt l'histoire de l'émeute cabochienne et commence une nouvelle période de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons, Il y avait eu quelque chose de plus, dans l’agitation parisienne de 1413, qu’une émouvante péripétie de la longue rivalité des princes d'Orléans et de Bourgogne : ç’avait été un soulèvement populaire pour la réformation du royaume, favorisé et entretenu par l’un des deux partis, combattu avec acharnement par l’autre. Lorsque les bouchers et Cabochiens eurent succombé, on put se demander quelques jours si le prince qu'on accusait d'être leur complice serait tout au moins l'héritier de leurs idées et de leurs espérances à la cour du roi. La fatalité des événements en disposa autrement. Le due de Bourgogne resta simplement le chef des Bourguignons. Menacé par la réaction des Armagnacs, il quilla une place perdue, pour préparer la guerre dans ses propres États.
Si les Cabochiens ont disparu de Paris, si leur histoire est à peu près finie, il restait au moins le souvenir précieux pour beaucoup encore de leur règne de quelques jours : il restait ces grandes réformes qu'ils n'avaient point faites à proprement parler, mais qu'ils avaient si vivement réclamées el si bien prises à leur comple, que l'acte célèbre qui
4. Arch. de la Côte-d'Or, B, 1578; Arch. royales de Belgique, Ch. des comptes, 270%, 1° 96; Gachard, Voyages des souverains des Pays-Bas, 1. T, Jean sans Peur.
nous les conserve a gardé le nom d’Ordonnance cabochienne. Le retour des princes armagnacs à Paris devait effacer bientôt ces derniers vestiges.
Le départ du duc de Bourgogne fut naturellement suivi du retour du duc d'Orléans. Les princes avaient été mandés par le roi à Paris pour l’entrevue dont il avait déjà été question aux conférences de Pontoise. La présence de Jean sans Peur, leur incertitude sur l'opinion générale des Parisiens, les avaient fait tout d’abord hésiter; ils s'étaient longuement arrêtés à Dreux, à Galardon, à Longjumeau. Après le 23 août, comme la place élait libre et que la cour les réclamait, ils se décidèrent. Leur entrée se fit le vendredi 1% septembre. Ils formaient un nombreux cortège : on y comptait le roi Louis de Sicile, les ducs d'Orléans et de Bourbon, les comtes de Vertus, d'Alençon, d'Eu, de Vaudemont, l'archevêque de Sens, Jean de Montaigu, frère Jacques Legrand, ete. Sur les ordres du roi, une escorte brillante alla à leur rencontre hors de la ville : elle était conduile par le duc de Berry, qu'accompagnaient le prévôt de Paris et de nombreux chevaliers et écuyers. On remarquait encore le chancelier de France à la tête du conseil royal, le prévôt des marchands en tête d’une députalion de la bourgeoisie parisienne. A la rencontre, il y eut échange de salutalions : sur tous les visages se montraient la joie et la salisfaction d’une victoire définitive et d’une domination désormais assurée. A la porte Saint-Jacques, on s’arrêta : le duc de Berry fit promeltre par serment aux princes de « n'offenser en rien les habitants ni par euxmêmes, ni par leurs gens et de payer à un prix raisonnable les vivres qu’on leur fournirait ». Il importait de leur faire comprendre qu'ils n’entraient pas en ville conquise.
Dans les rues, le défilé faisait le plus bel effet. De chaque côté s’entassaient les bourgeois, dont beaucoup étaient armés à la fois pour faire honneur aux seigneurs et assurer la tranquillité. Presque tous avaient le chaperon aux couleurs du jour, mi-partie noir et rouge. Les seigneurs du cortège portaient des costumes semblables : le duc d'Orléans voulait entrer en humbles habits, vêtu de noir, pour rappeler un deuil inconsolable. Mais le duc de Guyenne l'avait prié d’y renoncer et de prendre les vêlements qu'il lui avait envoyés pour lui et pour les siens. C’élaient de belles hucques ouvertes des deux côtés, en drap violet de Bruxelles, brodées de petites feuilles d’or, avec la devise : « Le droit chemin’. » On parcouru ainsi la ville. D'après le Religieux de Saint-Denis, on vit un homme exciter la foule à applaudir, à pousser des cris d'enthousiasme et pour appuyer ses excilalions jeler autour de lui des pièces d'argent. Au