LE CAFE DE SUEDE
Jud par erreur protesta, ne se laissa influencer ni par les flatteries, ni par les menaces, et fut mis en liberté. Pendant la guerre, son père, qui habitait la Normandie, fut presque victime d'une erreur semblable, on le prenait pour un espion.
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f. l'autre côté du boulevard Montmartre, en face des cafés de Madrid et de Mulhouse, sont les établissements similaires de la Porte-Montmartre, de Suède, des Variél Véron. A la Porte-Montmartre quelques écrivains, M. Alexandre Grcss^ , du Peuple français, M. Charles Ducher, du Pays, et plusieurs de leurs confrères s'y rendaient, vers la fin de l'Empire, régulièrement à cinq heures; au café Véron, la clientèle est plus bourgeoise, les artistes et les gens de lettres ne l'ont jamais fréquenté d'une façon assidue ; le café des Variétés, voisin du théâtre de ce nom, est le rendez-vous de tous les cabotins de province qui viennent à Paris chercher un engagement.
Au mois de mai, cette population, venue de t"us les coins de la France, envahit les salles, entoure les tables, déborde sur le boulevard. Chacun parle de ses talents, de ftea iaccès; et les camarades
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absents ne sont pas épargnés. On entend prononcer à chaque seconde les mots de rappels, de couronnes, d'ovations. Ni hommes ni femmes, tous génies. Ils ne marchent pas, ils planent. Puis le jeune premier raconte ses conquêtes, l'actrice de quatrième ordre énumère les individus qui se sont ruinés ou tués pour elle. Mais au milieu de ce feu roulant de hâbleries, on devine facilement la vérité, et tous ces individus qui, soi-disant, ont des appointements fabuleux, ne possèdent en réalité presque rien. Beaucoup même manquent des quelques sous nécessaires pour s'offrir une modeste consommation, et regardent d'un œil mélancolique les bocks, les mazagrans, les carafons, les demi-tasses qui couvrent les tables. Les bottes éculées, le drap luisant, le linge d'un blanc qui n'est pas, hélas! douteux, les chapeaux démodés, prouvent mieux que les phrases les plus éloquentes la gcne qui se dissimule, la misère qui se cache. On reste plusieurs heures à boire un verre de bière, on cherche un ami ou une simple connaissance, on essaye d'emprunter cent sous... vingt sous, et l'on n'y réussit pas toujours.
Pendant les deux derniers mois du siège de Paris, le café des Variétés offrait, à partir de cinq heures du soir, l'aspect le plus animé ; on y étouffait littéralement. Le pétrole, qui avait remplacé le gaz, éclairait l'établissement ; toutes les tables Liaient occupées par des gardes nationaux, des mobiles, des soldats qui mangeaient une abominable soupe aux choux, que quelques-uns trouvaient excellente. Comment le limonadier prépa-
rait-il ce mets ? Il ne l'a jamais dit. Les estomacs qui avaient conservé un reste de délicatesse se montraient récalcitrants. Il fallait voir les grimaces étranges, les haut-le-cœur des plus affamés. Pour faire passer la fameuse soupe, on buvait en abondance du vin, du punch, du café. Jules Vallès, la barbe hérissée, les cheveux au vent, se montrait assez souvent dans cette foule ; on le désignait du doigt, on prononçait son nom ; il était enchanté de produire son petit effet. Il avait déjà été mêlé à l'affaire du 31 octobre. Avec l'aide de ses partisans, il avait pillé et dévoré la viande et les vins que l'administration tenait en réserve à Belleville pour être donnés aux blessés ; de pareils exploits faisaient du bruit autour de son nom1.
Le café des Variétés a eu un instant pour clientèle la plupart des habitués du café de Madrid. Un jour, un consommateur se fâcha avec le patron, toute la bande des journalistes passa de l'autre côté du boulevard, entra au café de Madrid, et s'y installa. M. Camille Debans, auteur des Drames à toute vapeur, faisait partie de la colonne d'émigrants.
Quelques auteurs dramatiques fréquentent le café des Variétés, où ils trônent au milieu des artistes qui les flattent, dans l'espoir d'obtenir un rôle dans leurs pièces.
Les comédiens ont toujours eu à Paris un endroit pour se réunir, ce lieu de réunion ne pou-
1. Ce fait a été constaté dans un rapport paru an Journal officiel.
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vait être qu'un café. Sous le règne de Louis XV ils SJ rendaient rue Rochechouart, au cabaret de Ramponneau, à l'enseigne des Porcherons. Après les Porcherons qu'ils abandonnèrent, ils choisirent un méchant bouchon de la rue des Boucheries- Saint-Honoré et passèrent rue de l'Arbre-Sec et de là. à peu de distance, rue des Vicilles-Etuves, tout pies de l'endroit ou était né Molière. Chassés par les démolisseurs de la rue des Vieilles-Etuves, les artistes de province envahirent le Palais-Royal et de là érnigrèrent au boulevard, aux cafés des Variétés, de Suède, et dans un petit établissement situé tout près de la Porte-Saint-Denis.
es événements politiques ont divisé les républicains, non en deux partis, mais en deux fractions qui peuvent se définir ainsi :
Fraction n° i , composée de M . Gambetta et de ses amis, qui ont su ne point se mêler activement à la Commune et se créer des positions lucratives, grâce à leur prudence et à l'habileté qu'ils ont déployée.
Fraction n° 2 , la plus nombreuse, formée des imbéciles et des bandits auxquels les premiers ont r. pété sans cesse qu'ils étaient la tête et le cœur de la France, et qui aujourd'hui sont à la Nouvelle-Calédonie, au bagne, en prison comme Mottu, ou simplement en disgrâce comme M. Bonvallet. Inutile de dire que les citoyens Mottu et Bonvallet espèrent bien revenir un jour sur l'eau, car le premier est convaincu que, si la vraie république eût existé, il n'aurait pas été condamné comme banqueroutier ; le second est non moins persuadé qu'une
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vraie république ne se serait point occupée de ses petits manèges municipaux et que ses amis politiques ne l'auraùiit pas forcé de donner sa démission de membre du conseil municipal sous un régime véritablement radical.
Pour les causes que.nous venons de citer, les individus compris dans la deuxième fraction ne peuvent donc se réunir librement ; quant à leurs amis qu'ils ont élevés sur le pavois, fis s'assemblent où ils veulent, vivent bien, font de l'opposition pour maintenir leur popularité dans les nouvelles couches et demandent de temps en temps l'amnistie. Leur façon de songer aux malheureux dont ils ont causé la perte nous rappelle cette histoire dont M. Charles Hugo a été le héros:
C'était vers la fin du siège de Paris, quand la population grelottante allait chercher, les pied.s dans la neige, exposée à la pluie, la maigre part de nourriture destinée à l'empêcher de mourir de faim. En face de ce spectacle lamentable les plus durs se sentaient saisis de pitié.
M. Charles Hugo, fils du grand poète, rédigeait le Rappel en compagnie de MM. Blum Vacquerie, Paul Meurice et quelqucsautres. Comme aujourd'hui, le Rappel était lu par les démocrates qui portaient pieusement leur obole dans la caiss.- Hugo et compagnie.
Dans les premiers jours de janvier 1871 . M . Charles Hugo donna, dans les bureaux du journal, un dîner où il invita s.-s collaborateurs. On mangea bien, on but encore mieux, et, comme le Rappel paraissait le matin, M. Charles Hugo,
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étendu s-ir une chaise, dit en se tapant sur le ventre : « A présent que nous sommes satisfaits, allons écrire sur les misères du peuple ! »
Cette mauvaise plaisanterie fit sourire Vacquerie, Blum battit des mains, Meurice hocha la tête d'un air approbatif.
Les républicains arrivés sont aussi dévoués au peuple que l'est la tribu Hugo. Ils s'en servent comme d'un instrument, mais ils se moquent de sa bêtise. Au café Frontin règne le scepticisme le plus absolu, sauf des exceptions fort rares, parmi ces exceptions nous placerons M. Ranc.
Après la Commune, lorsque l'ordre fut rétabli, que tout danger eut disparu , M. Gambetta ayant quitté l'Espagne pour rentrer à Paris, le café de Madrid ne parut plus un établissement digne de recevoir les farceurs du 4 septembre qui à Tours et à Bordeaux avaient si bien vécu aux dépens de la France. Tous les radicaux ayant été ministres, sous-ministres, généraux, ne pouvaient plus se risquer au café de Madrid où ils auraient pu rencontrer de simples colonels en rupture de galons ou de modestes préfets à qui on avait fait des loisirs en se privant de leurs services.
L'ctat-major général républicain s'assembla donc au boulevard Poissonnière, à la brasserie Frontin. C'est là, autant que dans les réunions où l'on est convoqué par lettres, qu'on discute les grands intérêt» du Fays> un radical en a plein la bouche lorsqu'il prononce ces trois mots. M. Gambetta, que la Ga\ette de France appelle si spirituellement directeur du Moniteur de Longjumcau, fait
toujours des plans de campagne, malgré son peu de connaissances géographiques. Il se souvient pourtant encore d'avoir confondu Epinay, village près de Saint-Denis, avec Epinay-sur-Orge, et annonce à la France la jonction des armées de Paris et de la Loire à Longjumeau. Les bouffonneries stratégiques de M. Gambetta ont fait pouffer l'Europe; en finance et en politique, il est à peu près de la même force qu'en géographie. Du reste il est assez rare que celui qui n'a été toute sa vie qu'un avocat médiocre devienne du jour au lendemain un Louvois ou un Colbert. C'est au café Frontin qu'a été discutée l'élection de M. Barodet dont !a nomination, comme le disaient MM. Frédéric Morin et Naquet dans les réunions publiques, devait consolider le gouvernement de M. Thiers. On a vu comment se sont réalisées ces prophéties, on peut juger par là du flair politique des; radicaux. M. Spuller est une des colonnes du radicalisme : figure bouffie, barbe jaune, cheveux jaunes, style ampoulé, prétentions énormes, tel est en résumé le portrait de disciple de l'ex-dictatcur qui profita de son influence pour faire nommer son frère préfet de la Haute-Marne. M. Spuller fait le désespoir des rédacteurs de la République française, ses entrefilets sont au moins de deux colonnes et ses petits articles occupent toute une page. M. Isam- <i plus de talent que son collègue, aussi écritil moins. M. Naquet, député de Vaucluse, fréquente le café Frontin. On sait qu'il est orné d'une bosse remarquable. Ce défaut de conformation physique a servi de thème à une foule de plaisanteries
et les purs eux-mC-mes ont risque le mot pour rire sur l'œil de M. Gambetta et la gibbosité de son collègue à la Chambre.
Après la chute de M. Thiers deux électeurs radicaux se disputaient, et après un échange de phrases à l'usage des habitués des Folies-Belleville, ils en vinrent à se jeter à la face leurs candidats. L'un disait que l'ex-dictateur était borgne, l'autre parla des ondulations fantaisistes du thorax de M. Naquet.
« C'est pas vrai, il n'est pas bossu, dit le défenseur du député de Vaucluse.
— Pas bossu ! oh malheur. L'autre jour il a avalé un fil de fer et rendu un tire-bouchon! »
Le Naquettiste, interloqué, ne sut que répondre à cette phrase foudroyante et se réfugia chez le' marchand de vins.
M. Carjat a suivi au café Frontin les ex-habitués du café de Madrid. Son objectif, son collodion, tout chez lui est radical. Son instrument ne fonctionnerait pas s'il était braqué sur un visage réactionnaire.
M. Ordinaire, député de la rue Grêlée, ne dédaigne point de s'asseoir sur les banquettes d'un établissement public. Il est aimable et en petit comité n'a point les idées farouches qu'il montre à la Chambre. Il a même ses petites faiblesses, et lorsqu'il se porta candidat à la députation, un trait de génie germa dans son cerveau. Les murs de la cité lyonnaise furent couverts de ses allielies et les journaux démagogues portèrent jusqu'aux coins les plus reculés de la Guillottière, la cité
sainte du radicalisme de Lyon, le nom du défenseur des droits du peuple. Mais la gloire d'être imprimé ne lui suffit pas, il voulut mettre le comble à la joie de la population en répandant à profusion son portrait. Un photographe parisien fut chargé de l'opération. M. Ordinaire croyait que les épreuves se tiraient par centaines en quelques heures, il fut assez désagréablement surpris quand il sut que plusieurs semaines étaient nécessaires pour obtenir un assez grand nombre de portraits. Cette opération était manquée, le candidat radical fut quand même élu. En 1872, il lui restait sans doute encore un certain nombre de photographies, car tous les petits boutiquiers de l'exposition de Lyon en ornèrent leurs étalages et les offrirent aux promeneurs moyennant un prix modique. Ce fut une mauvaise opération, les images restèrent pour compte à M. Ordinaire. Un autre incident de l'existence du député de la rue Grôlée. Il s'est battu en duel avec M. Cavalier, rédacteur de la Patrie; le garde des sceaux, qui était alors M. Dufaure. refusa au procureur de la République l'autorisation de le poursuivre et c'est son adversaire qui fut jugé, condamné, et finalement dut payer l'amende.
C'est la façon des républicains de prouver leur impartialité.
M. Barodet, député de Belleville et ex-maire de Lyon, va au café Frontin. Ce brave homme qui s'était fait donner des appointements comme magistrat municipal ne pouvait pas sérieusement rentrer dans la vie privée, ce qui l'eût force de tra-